--Nous en sommes encore loin, hélas! conclut tristement ma jeune

doctoresse.

XXVII

MADAME ALEXANDRA KOLLONTAI, AMBASSADRICE DES SOVIETS AU MEXIQUE,

PARLE DE LA SITUATION DE LA FEMME EN U.R.S.S.

--Le rôle de la femme chez nous? Pour le connaître, adressez-vous donc

à Alexandra Kollontai, me dit-on de tous côtés, avec des intonations

diverses, qui vont de l'ironie à l'enthousiasme.

C'est elle, en effet, qui, par son influence, a contribué à lancer

l'État soviétique dans la voie du féminisme le plus hardi. «Hardi

jusqu'à la témérité», murmurent quelques esprits timorés.

Quelle que soit l'opinion qu'on ait d'elle ou de son œuvre, c'est une

personnalité qui s'impose. Elle présente le type de ces jeunes femmes

des classes élevées qui, vers le commencement du siècle, allaient

généreusement au peuple. Ayant épousé un général, elle n'en militait

pas moins dans les organisations secrètes, risquant ainsi sa situation

sociale, sa liberté, sa vie. Emprisonnée à plusieurs reprises,

puis exilée, dans tous les pays où elle passe elle crée des foyers

d'agitation. A Paris, en 1911, ne se fit-elle pas arrêter au cours de

cette croisade, sympathique d'ailleurs, que fut la grève des ménagères?

De retour en Russie, à la chute du tsarisme, elle lutte contre Kerensky

et se donne aussitôt avec enthousiasme au bolchévisme qui, de son

côté, lui confie d'importantes missions. Elle est à la fois la Muse

et l'Égérie des dirigeants, et joue dans le nouveau régime à peu près

le même rôle que Mme Rolland au début de notre révolution. Mais, plus

heureuse ou plus avisée, elle sait garder sa tête et gagner places et

honneurs. Une conquérante.

Elle soulève encore l'opinion et les passions. A peine son nom est-il

prononcé qu'on discute et se dispute. Car elle est l'auteur des

_Abeilles diligentes_, cet évangile du féminisme nouveau qui, entre

autres théories, bannit l'amour-sentiment de la vie sociale, et le

rabaisse au niveau d'une fonction physique:

--Une horreur! me confiait, en levant au ciel des yeux et des bras

épouvantés, une douce créature d'autrefois.

Tandis qu'une jeune femme, apprenant que j'allais voir madame

Kollontai, s'écriait avec extase:

--Comme je vous envie! Nous lui devons tout. C'est notre libératrice.

*

* *

Nommée ambassadrice au Mexique, elle était à la veille de rejoindre

son poste, quand, dans un bel hôtel des bords de la Moskowa, logis

des diplomates soviétiques pendant leur séjour à Moscou, je pus

m'entretenir avec elle.

Le temps d'un regard à la grande pièce avenante, mais un peu

hétéroclite où, comme dans tous les appartements de Moscou, le lit

voisine avec la table à écrire et à manger, le samovar avec les papiers

d'État, elle était devant moi.

Quelle surprise! Je m'attendais à une virago énergique et combative.

Je trouve une femme aux cheveux gris, dans tout l'épanouissement d'une

sereine maturité, et dont le sourire indulgent et mélancolique adoucit

la flamme des grands yeux bleus si jeunes.

Elle me parle d'abord des œuvres pour l'enfance et la maternité d'une

voix pleine et mélodieuse. Elles la préoccupent toujours, depuis le

temps où, commissaire du peuple à l'Assistance publique, elle leur

donna la première impulsion.

Son idée profonde, c'est de stimuler et de développer les sentiments

maternels, d'y joindre l'art et la science de l'enfant, mais en même

temps d'alléger, avant et après la naissance, ce fardeau que doit

porter la mère. De là, l'importance des crèches, des garderies, des

jardins d'enfants.

--Nous suivons en ceci, me dit-elle, des principes opposés à ceux de

l'étranger. Si nous protégeons la femme, ce n'est pas pour l'entraver,

mais au contraire pour lui permettre une activité plus féconde. Non

seulement, la considérons-nous comme une force nécessaire à la société,

mais à la fois pour elle-même et pour la famille, nous estimons

dangereux de l'arracher à la production.

--Pour la famille? dis-je. En êtes-vous bien sûre? Le travail

quotidien, du moins pendant le premier âge des enfants, ne nuit-il pas

à ce chaud foyer d'amour que crée la femme en lui consacrant tout son

temps et toutes ses pensées?

Sans doute, il y a quelques années, madame Kollontai m'aurait-elle

répondu que peu importaient le foyer, et même le couple, si la femme

jouait son rôle social, si elle demeurait une unité de travail. L'âge

et l'expérience l'ont-ils fait évoluer? Elle ne nie plus l'importance

de la famille. Mais, même à cet égard, elle insiste sur ce point que

l'indépendance économique permet à la femme de choisir plus librement,

en égale, le compagnon de sa vie, qu'elle ajoute à la dignité de

l'épouse et de la mère.

--J'ajouterai, dit-elle, que le travail a une influence moralisatrice.

Si, au début de la révolution, notre jeunesse, brusquement émancipée,

s'est trop souvent abandonnée au désordre et à la licence, surtout dans

les classes intellectuelles, c'est parce qu'elle n'avait pas encore

pris l'habitude d'occupations régulières. Elle a maintenant, grâce au

travail, à peu près retrouvé son équilibre: les unions prématurées et

passagères, les divorces se font chaque année moins nombreux. Quant

aux classes laborieuses, elles ont conservé les vieilles traditions;

ouvrières et paysannes, comme autrefois, travaillent dans leur ménage

et hors de leur ménage. Sauf qu'à l'usine, comme au village, nous nous

efforçons de les aider dans leur double labeur, rien n'est changé...

*

* *

Par contre, au point de vue civil et politique, la situation de la

femme est entièrement transformée. «A travail égal, non seulement

salaire égal, mais droits égaux» tel est le principe, me dit madame

Kollontai.

Dans les écoles primaires et secondaires, les filles reçoivent, à côté

des garçons, le même enseignement. Dans les universités et les écoles

supérieures, il y a trente-quatre pour cent d'étudiantes. Elles font

partie de tous les syndicats, reçoivent le même salaire que l'homme

pour une tâche identique; on leur réserve, dans toutes les entreprises,

dans toutes les administrations, une partie des fonctions: elles

jouent un rôle important dans les coopératives urbaines et rurales,

non seulement comme sociétaires et employées, mais comme membres des

directions et des commissions de contrôle; toutes les carrières d'État

leur sont ouvertes: ingénieur, avocat, juge d'instruction, procureur;

les femmes médecins prennent une part prépondérante dans les œuvres

d'assistance.

Enfin, dès 1918, le premier congrès ouvrier et paysan conférait aux

femmes, à partir de dix-huit ans, comme aux hommes, l'électorat et

l'éligibilité.

Elles se montrent, paraît-il, d'une précieuse utilité dans les soviets

locaux, où elles s'occupent du grand ménage public: services d'hygiène,

construction des routes, des égouts, création d'écoles, de cliniques,

d'hôpitaux. Mais elles sont également admises aux plus hauts postes

de l'Union; elles forment environ vingt-cinq pour cent de l'effectif

du Comité central exécutif, et plusieurs d'entre elles siègent au

Conseil des commissaires du peuple. Elles apportent, dit-on, dans leurs

fonctions une conscience et un enthousiasme qui sont d'un très heureux

exemple.

Aussi n'ai-je pas rencontré d'ennemie du régime qui, après les attaques

les plus vives, ne se soit apaisée pour dire:

--Il faut avouer que ce qu'il a fait pour les femmes, aucun autre

gouvernement ne l'avait tenté...

--Nous avons même plusieurs commandantes de navire qui ont obtenu leur

brevet de capitaine au long cours, ajoute en souriant madame Kollontai,

et, ce qui est assez surprenant, n'est-ce pas? deux diplômées de

l'école d'état-major de l'armée rouge.

Puis, terminant ce bulletin de victoire:

--Il n'existe que deux pays au monde où les femmes aient vraiment

conquis tous les droits, continue-t-elle: l'Amérique et la Russie.

Seulement, en Amérique, les hommes les ont élevées sur un piédestal, en

ont fait des idoles auxquelles on n'offre que les roses et les plaisirs

de la vie. Chez nous, au contraire, ils les ont prises par la main,

admises à partager leurs travaux, leurs peines, leurs responsabilités.

C'est en égales, en citoyennes qu'ils les traitent. Quel système est le

meilleur, pensez-vous? demande avec une fierté paisible Mme Kollontai.

Y aura-t-il une femme qui hésitera pour la réponse?

XXVIII

CE QU'EST LE PARTI COMMUNISTE RUSSE

Il faut bien en parler. Depuis mon arrivée en Russie, j'avais éprouvé

sa toute-puissance. Il est la force du régime. Qu'est-ce donc que ce

parti et comment se recrute-t-il?

En arrivant à Moscou, je m'imaginais naïvement que la plupart des

innombrables fonctionnaires et employés d'organisations soviétiques

devaient en être adhérents. Quelle erreur! A ma question: «Êtes-vous

communiste?». Neuf fois sur dix me répondait ce cri: «Moi du parti?

Ah! non...» Oui, même parmi les sympathisants du bolchevisme. Puis

venaient les prétextes. L'un: «On ne voudrait pas de moi; j'appartiens

à une famille de ci-devant»... L'autre: «Je ne suis pas assez _pur_»

ou bien: «Je suis trop paresseux. Savez-vous ce qu'est la vie d'un

communiste?» Ou encore: «Jamais! Je tiens trop à mon indépendance...»

Enfin quelqu'un s'écriait: «Je n'ai aucun goût pour le cloître. Adhérer

au parti communiste, c'est entrer au couvent... Un couvent qui serait

une caserne...»

Sauf toutefois qu'on y entre moins aisément. Surtout maintenant. Au

début de l'affreuse tourmente, il fallut ajouter des adhérents au noyau

des quinze ou vingt mille vétérans passés à l'épreuve des persécutions

et de l'exil, levain et sève des temps nouveaux. On n'eut guère le

temps de choisir; quiconque braillait haut et fort était admis au

petit bonheur. La révolution, comme toutes les grandes vagues, avait

soulevé beaucoup de boue; et dans cette boue grouillaient, croissaient

et se multipliaient merveilleusement tares et crimes. Non seulement

le meurtre et les cruautés mais dans le parti et hors du parti, ce

n'étaient que concussions et pots de vin. Le gouvernement s'efforçait

de réagir, de freiner:

--Ah! ce n'était pas facile, me disait un dirigeant. Imaginez un

cheval emporté. Tout juste avions-nous la force de nous cramponner à

sa crinière. Mais comment l'empêcher de ruer, de tout saccager sur son

passage?

On sévissait pourtant avec d'autant plus de rigueur que les coupables

étaient membres du parti. Comme me le disait le jeune apprenti juriste,

les condamnations à mort pour fautes contre l'État remplissaient les

chroniques judiciaires. Il y avait, en outre, il y a encore, presque

chaque année des «épurations».

En 1922 seulement, par exemple, on procédait à 175.000 exclusions,

près d'un tiers des effectifs. Et maintenant on ne compte guère plus

de 600.000 adhérents du parti communiste pour une énorme masse de cent

quarante millions d'individus.

C'est que l'admission est précédée de redoutables épreuves. Il faut

d'abord être présenté à la section de son organisation ou de son

district par trois membres du parti qui répondent de votre passé, de

votre caractère, de l'ardeur et de la sincérité de vos convictions. Et

le noviciat dure environ trois ans, pendant lesquels on est soumis à

une sévère surveillance, passé par des cribles diversement astucieux.

Alors et alors seulement prononce-t-on le _dignus intrare_. Admission

toujours sujette à révocation. Il est plus facile d'être banni du parti

que d'y pénétrer.

A présent, d'ailleurs, les chefs préfèrent choisir leurs élus parmi les

jeunes lévites, élevés et nourris dans le temple, et dont les premières

générations arrivent à l'âge d'homme. Dès l'enfance, ils font partie

des sociétés de pionniers--garçons et filles--très semblables aux

associations de boy-scouts. Mais aux principes ordinaires d'honneur

et de solidarité, on ajoute le serment de fidélité aux Soviets. Et

les promenades, l'innocent camping ne sont souvent qu'un prétexte

aux réunions et manifestations politiques, aux discussions sociales.

Sans pourtant que le côté sportif soit négligé. On tient beaucoup au

développement du corps en pays soviétique et on y veille.

L'élite physique et intellectuelle des pionniers passe donc ensuite aux

«Jeunesses communistes» (_Konsomols_). Enfermés en serre chaude ils

sont soumis à la culture communiste la plus intensive. Et c'est dans

cette pépinière de choix que se recrutent les jeunes pousses du parti,

celles qui, à leur heure, prendront les responsabilités du régime.

J'objectai à un des chefs:

--Ne craignez-vous pas de confier l'avenir du pays à ces jeunes gens,

auxquels vous mettez des œillères, et dont toute l'éducation à l'école

et hors de l'école tend à faire des esprits fanatiques et bornés? Vous

autres, les anciens, vous étiez mûris par la persécution. L'exil vous

avait forcés à voyager, à comparer divers pays, divers systèmes. Vous

connaissiez le monde, ils l'ignorent...

--Peu importe pour la plupart, pour la troupe, me répondit-il. Qu'ils

soient sincères, ardents, dévoués, qu'ils obéissent, cela suffit. Quant

aux leaders futurs, ne craignez rien: qu'un jeune membre du parti se

distingue, nous le prenons auprès de nous, nous l'informons et le

formons, nous l'envoyons en Occident, en Orient...

--Et vous n'avez pas peur que, libéré de son bandeau, il ne soit

ébloui, grisé par la lumière?

Le chef eut un singulier sourire où se mêlaient l'ironie et l'orgueil.

--Les jeunes aigles ne regardent-ils pas le soleil en face? répondit-il.

*

* *

Voilà donc le novice admis à prononcer ses vœux. Tous, sauf le vœu de

chasteté. Encore sera-t-il si occupé qu'il ne pourra guère songer à la

bagatelle.

Vœu d'obéissance: il est soumis à une discipline de fer. Non seulement

doit-il assister à toutes les réunions de sa «cellule», mais il doit

y travailler. Il est chargé d'études, de missions sociales. Son

activité prend toutes les formes. En dehors des heures consacrées à

son gagne-pain de l'usine ou du bureau, son temps n'est plus à lui. Il

appartient au Parti. Et en aucun cas, il n'a le droit d'en discuter les

ordres.

Vœu de pauvreté: arrive-t-il plus tard aux plus hautes dignités, le

membre du Parti ne doit jamais recevoir comme salaire plus de deux cent

cinquante roubles par mois. Même s'il s'agit d'un technicien de valeur.

Alors que le même technicien, s'il n'est pas communiste, peut gagner

des deux et même trois mille roubles par mois. A peine, pour des postes

en dehors de la Russie, des indemnités sont-elles attribuées, non pas à

l'homme mais à la fonction.

Il est vrai que ne sont pas comptées comme salaire les sommes obtenues

pour des travaux supplémentaires. Si certains ne se font pas faute,

me dit-on, d'échapper par cette porte au règlement draconien, parmi

les dirigeants, la plupart vivent simplement, pauvrement. Leurs femmes

travaillent. Celle d'un des plus fameux commissaires du peuple dont le

nom s'étale au bas de documents d'une importance mondiale, donne des

leçons du matin au soir. Tous deux sont parqués comme tout le monde

dans des appartements où l'espace est mesuré au compte-gouttes. J'en

sais un qui, occupant trois pièces avec sa femme et ses deux fils, en

rendit une lorsque ces deux fils quittèrent la Russie pour terminer

leurs études. Beaucoup ne peuvent aller en soirée dans les ambassades

car ils ne possèdent point de smoking ni même de jaquette. Partent-ils

en mission à l'étranger? Le gouvernement les habille de pied en cap.

Et je vois encore un des personnages les plus considérables du

_Narcomindiel_, flattant avec un tendre respect la serge de son vieux

complet, acheté à Londres, il y a quatorze ans: «Quelle étoffe!

soupirait-il. Jamais je n'aurai un costume pareil!...

Vœu d'humilité: beaucoup de ces membres du Parti qui travaillent

dix-huit à vingt heures par jour sont ignorés de tous et le seront

toujours. Certes, leur influence est parfois plus considérable que

celle des premiers rôles. Il y a nombre d'éminences grises chez les

Soviets. Mais, à part l'orgueil d'une domination secrète, la gloire

comme la fortune leur sont interdites. Parviennent-ils au faîte des

honneurs? Il suffit d'une décision du Parti pour qu'ils retombent dans

le rang. Pour ne citer qu'un seul exemple, Trotsky, émule de Lénine,

Trotsky qui était tout, qu'est-il aujourd'hui? Une seule puissance

compte: le Parti. Les hommes n'existent que pour lui et par lui.

Mais cette abdication de l'individu, cette hostilité envers celui qui

s'élève au-dessus de la masse, n'est-ce pas justement un des caractères

profonds et permanents de l'âme russe?

--Il y a trois ou quatre ans, me contait un Français de Moscou, j'avise

un brave ivrogne. Il s'était planté devant la statue d'Alexandre III

qu'on était en train de déboulonner. Il souriait. Puis tout à coup, le

bras tendu, il bégaya: «_K'arracho!_» C'est bien. N'en faut plus, des

Alexandres! N'en faut plus, des Nicolas!» Puis, après un silence, à

demi-voix d'un ton apeuré de sacrilège, il ajouta: Des Lénines, n'en

faut pas non plus!»

Si Lénine a échappé au sort commun, c'est qu'il est mort à temps, c'est

qu'il a cessé d'être homme et qu'on en a fait un dieu.

On la retrouve, cette abnégation intellectuelle et morale, dans toute

l'œuvre de Tolstoï. Le comte Pierre Bezouchoff, un des héros de _Guerre

et Paix_, esprit cultivé, compliqué, ne se met-il pas volontairement à

l'école de Platon Karataief, un humble soldat à l'âme obscure, au bon

sourire innocent, qui reçoit la mort avec la résignation d'une bête

de boucherie? Il y a là, disait de Vogué, «le vertige séculaire de

l'ascétisme oriental et tout le renoncement de l'Asie».

Et voilà pourquoi le système du Parti communiste russe, difficilement

applicable dans les pays individualistes d'Occident et surtout dans le

nôtre, convient au contraire admirablement au caractère russe.

J'ai rencontré un peu partout dans les usines, les comités, les

organisations, des hommes qui représentaient l'élite de ce Parti. La

plupart étaient jeunes, des «moins de trente ans». J'ai été frappée

par leur air de famille. D'abord dans la tenue: chevelures soignées,

vêtements pauvres mais méticuleusement brossés, mains et visages d'une

irréprochable netteté, tout cela en contraste parfait avec les faces

hirsutes, les défroques sales et débraillées des vieux ouvriers.

Ensuite, dans la dignité courtoise de leur attitude, dénotant le

respect de soi-même et des autres. Et dans les regards, les propos,

quelle ardeur, quelle flamme enthousiaste!

De l'orgueil aussi, et parfois un fanatisme assez enfantin, l'illusion

naïve de posséder la vérité absolue et de l'apporter au monde. Mais

n'est-ce pas le fait de tous les néophytes? Les premiers chrétiens

avaient aussi leur fierté et leur exaltation, qui fit sourire les

Romains, sceptiques et blasés, jusqu'au jour où ils en comprirent

le danger. L'État, c'est la religion de ces jeunes gens, et ils s'y

consacrent avec tout le mysticisme de leur race, sa soif de dévouement

et de sacrifice.

*

* *

C'est donc cette oligarchie, cette congrégation de six ou sept cent

mille individus, sortis du même moule, formés par la même doctrine et

la même discipline, qui tient et dirige l'ensemble des républiques

soviétiques. Car, si en droit tout fonctionnaire, tout député, tout

commissaire du peuple n'appartient pas forcément au parti communiste,

en fait, tous les postes élevés sont réservés aux membres de ce Parti.

Ceux-ci, techniciens pour la plupart, en contact étroit avec les

réalités quotidiennes, élus par l'estime et la confiance de leurs

pairs, sur lesquels ils exercent une sérieuse influence, remplacent peu

à peu les théoriciens et les agitateurs du début.

Issue des rangs prolétariens, c'est une nouvelle classe moyenne qui est

en création. L'armature qu'elle forme est à la fois souple et solide

puisque, à mesure que de nouveaux éléments pénètrent dans le parti,

elle peut évoluer et se modifier sans heurt et sans cassure.

Aucun de ces risques qui menacent les pays de dictature individuelle.

Qu'un Mussolini, un Mustapha Kemal disparaissent, que deviendrait leur

œuvre qui est l'œuvre d'un seul homme? Que deviendraient l'Italie

et la Turquie? Rien à redouter de ce genre en Russie. Un des chefs

tombe-t-il, dix sont là pour le remplacer. La mort de Lénine lui-même,

initiateur, organisateur suprême, n'a pu ébranler le régime.

*

* *

J'ai voulu voir dans son mausolée l'homme qui a édifié cette œuvre,

l'homme qu'une partie de l'humanité considère comme un dément furieux,

l'autre comme un génie bienfaisant et dont le seul nom soulève tant

d'explosions de haine et d'amour.

Il faisait presque nuit. Les hautes murailles roses s'éteignaient et

là-haut, le drapeau rouge ondulait faiblement. On allait fermer les

portes de fer. La foule sortait. De chaque côté du mausolée, debout,

deux soldats géants, le regard caché par le casque mongol étoilé de

rouge. Un couloir à la lourde atmosphère, tendu de soie rouge, une

lumière d'aquarium, des sentinelles alignées, puis quelques marches,

une nouvelle porte, c'est là... C'est la chambre funèbre, petite, ronde

et basse, entièrement tendue de soie, rouge comme l'intérieur d'un

rubis; une clarté surnaturelle s'abat violente et droite sur la châsse

de verre où est étendu Lénine, monte des ampoules électriques qui

l'entourent comme une rampe de théâtre. Une barrière de bois l'isole. A

la tête et aux pieds, encore deux grands soldats figés, baïonnette au

canon.

Je m'attendais à une momie jaune et desséchée. L'homme qui m'apparaît

a conservé à tel point les apparences de la vie que j'en frissonne

d'émotion et presque de terreur. Je n'aperçois d'abord, enfoncée dans

un coussin de soie cramoisie, que la tête au vaste front en coupole,

ivoirin et nu, puis le buste réduit, vêtu d'une chemise beige sur

laquelle brillent des insignes, le corps fuyant sous les plis d'un

drapeau rouge,--le drapeau de la commune de Paris,--et, au-dessus, la

Faucille et le Marteau, soulignés d'un rayon ardent.

Puis je reviens au visage: les paupières semblent palpiter au-dessus

d'un regard intérieur, un léger sourire flotte le long des joues

encore colorées, relève mystérieusement, au-dessus de la mince

barbiche, le coin des lèvres rosées. Et non pas le sourire que j'ai vu

si souvent dans les portraits, les bustes, au cinéma, ce sourire au

double pli sarcastique balafrant l'ovale; et non pas le regard aigu

comme une lame qui s'efforce de pénétrer et de galvaniser.

Non, le masque de combat a disparu. Une étrange expression de sérénité,

doucement ironique et rêveuse, règne sur les traits endormis; et,

au bout des bras simplement allongés, les mains, qui si souvent se

crispèrent de colère et de menace, sont ouvertes et détendues...

Ah! comme ils savent ce qu'ils font, ceux qui proposent à la vénération

des foules ce beau cadavre calme et fardé! Celui dont la doctrine a

bouleversé et continue de bouleverser le monde a transmis le lourd

héritage. Il a passé le flambeau ou plutôt la torche. Et sans remords,

sans regret, comme un bon ouvrier au soir de sa journée, l'organisateur

du Parti communiste russe dort, paisiblement...

XXIX

LENINGRAD, CAPITALE DÉCHUE

Étrange destinée que celle de cette ville, jaillie soudain,

artificiellement et magnifiquement, du cerveau d'un homme et par sa

volonté, puis, deux siècles plus tard, dépouillée de son titre et de

ses privilèges, décrétée de déchéance par la volonté d'un autre homme:

Petrograd, ville de Pierre, dont le caprice lui insuffla vie et gloire;

Leningrad, ville de Lénine, qui, d'un acte réfléchi, la découronna.

Toute l'histoire brillante et tragique de l'ancienne capitale tient

entre ces deux noms.

Se doute-t-on d'abord de cette déchéance? A l'hôtel de l'Europe, le

plus vaste et le plus somptueux de Russie, la salle à manger presque

vide brille de tout l'éclat des fleurs, de l'argenterie, des cristaux;

les accents d'un orchestre perpétuel s'élèvent vers la coupole de

marbre, par les escaliers déserts, et si les rats dans les chambres

sont seuls à danser leur sarabande, si les portes manquent de serrures,

s'il n'y a pas de robinets dans les salles de bains, des meubles de

style et des tableaux anciens peuplent les grands salons morts.

Seule en Russie · 第 14 / 18 段