doctoresse.
XXVII
MADAME ALEXANDRA KOLLONTAI, AMBASSADRICE DES SOVIETS AU MEXIQUE,
PARLE DE LA SITUATION DE LA FEMME EN U.R.S.S.
--Le rôle de la femme chez nous? Pour le connaître, adressez-vous donc
à Alexandra Kollontai, me dit-on de tous côtés, avec des intonations
diverses, qui vont de l'ironie à l'enthousiasme.
C'est elle, en effet, qui, par son influence, a contribué à lancer
l'État soviétique dans la voie du féminisme le plus hardi. «Hardi
jusqu'à la témérité», murmurent quelques esprits timorés.
Quelle que soit l'opinion qu'on ait d'elle ou de son œuvre, c'est une
personnalité qui s'impose. Elle présente le type de ces jeunes femmes
des classes élevées qui, vers le commencement du siècle, allaient
généreusement au peuple. Ayant épousé un général, elle n'en militait
pas moins dans les organisations secrètes, risquant ainsi sa situation
sociale, sa liberté, sa vie. Emprisonnée à plusieurs reprises,
puis exilée, dans tous les pays où elle passe elle crée des foyers
d'agitation. A Paris, en 1911, ne se fit-elle pas arrêter au cours de
cette croisade, sympathique d'ailleurs, que fut la grève des ménagères?
De retour en Russie, à la chute du tsarisme, elle lutte contre Kerensky
et se donne aussitôt avec enthousiasme au bolchévisme qui, de son
côté, lui confie d'importantes missions. Elle est à la fois la Muse
et l'Égérie des dirigeants, et joue dans le nouveau régime à peu près
le même rôle que Mme Rolland au début de notre révolution. Mais, plus
heureuse ou plus avisée, elle sait garder sa tête et gagner places et
honneurs. Une conquérante.
Elle soulève encore l'opinion et les passions. A peine son nom est-il
prononcé qu'on discute et se dispute. Car elle est l'auteur des
_Abeilles diligentes_, cet évangile du féminisme nouveau qui, entre
autres théories, bannit l'amour-sentiment de la vie sociale, et le
rabaisse au niveau d'une fonction physique:
--Une horreur! me confiait, en levant au ciel des yeux et des bras
épouvantés, une douce créature d'autrefois.
Tandis qu'une jeune femme, apprenant que j'allais voir madame
Kollontai, s'écriait avec extase:
--Comme je vous envie! Nous lui devons tout. C'est notre libératrice.
*
* *
Nommée ambassadrice au Mexique, elle était à la veille de rejoindre
son poste, quand, dans un bel hôtel des bords de la Moskowa, logis
des diplomates soviétiques pendant leur séjour à Moscou, je pus
m'entretenir avec elle.
Le temps d'un regard à la grande pièce avenante, mais un peu
hétéroclite où, comme dans tous les appartements de Moscou, le lit
voisine avec la table à écrire et à manger, le samovar avec les papiers
d'État, elle était devant moi.
Quelle surprise! Je m'attendais à une virago énergique et combative.
Je trouve une femme aux cheveux gris, dans tout l'épanouissement d'une
sereine maturité, et dont le sourire indulgent et mélancolique adoucit
la flamme des grands yeux bleus si jeunes.
Elle me parle d'abord des œuvres pour l'enfance et la maternité d'une
voix pleine et mélodieuse. Elles la préoccupent toujours, depuis le
temps où, commissaire du peuple à l'Assistance publique, elle leur
donna la première impulsion.
Son idée profonde, c'est de stimuler et de développer les sentiments
maternels, d'y joindre l'art et la science de l'enfant, mais en même
temps d'alléger, avant et après la naissance, ce fardeau que doit
porter la mère. De là, l'importance des crèches, des garderies, des
jardins d'enfants.
--Nous suivons en ceci, me dit-elle, des principes opposés à ceux de
l'étranger. Si nous protégeons la femme, ce n'est pas pour l'entraver,
mais au contraire pour lui permettre une activité plus féconde. Non
seulement, la considérons-nous comme une force nécessaire à la société,
mais à la fois pour elle-même et pour la famille, nous estimons
dangereux de l'arracher à la production.
--Pour la famille? dis-je. En êtes-vous bien sûre? Le travail
quotidien, du moins pendant le premier âge des enfants, ne nuit-il pas
à ce chaud foyer d'amour que crée la femme en lui consacrant tout son
temps et toutes ses pensées?
Sans doute, il y a quelques années, madame Kollontai m'aurait-elle
répondu que peu importaient le foyer, et même le couple, si la femme
jouait son rôle social, si elle demeurait une unité de travail. L'âge
et l'expérience l'ont-ils fait évoluer? Elle ne nie plus l'importance
de la famille. Mais, même à cet égard, elle insiste sur ce point que
l'indépendance économique permet à la femme de choisir plus librement,
en égale, le compagnon de sa vie, qu'elle ajoute à la dignité de
l'épouse et de la mère.
--J'ajouterai, dit-elle, que le travail a une influence moralisatrice.
Si, au début de la révolution, notre jeunesse, brusquement émancipée,
s'est trop souvent abandonnée au désordre et à la licence, surtout dans
les classes intellectuelles, c'est parce qu'elle n'avait pas encore
pris l'habitude d'occupations régulières. Elle a maintenant, grâce au
travail, à peu près retrouvé son équilibre: les unions prématurées et
passagères, les divorces se font chaque année moins nombreux. Quant
aux classes laborieuses, elles ont conservé les vieilles traditions;
ouvrières et paysannes, comme autrefois, travaillent dans leur ménage
et hors de leur ménage. Sauf qu'à l'usine, comme au village, nous nous
efforçons de les aider dans leur double labeur, rien n'est changé...
*
* *
Par contre, au point de vue civil et politique, la situation de la
femme est entièrement transformée. «A travail égal, non seulement
salaire égal, mais droits égaux» tel est le principe, me dit madame
Kollontai.
Dans les écoles primaires et secondaires, les filles reçoivent, à côté
des garçons, le même enseignement. Dans les universités et les écoles
supérieures, il y a trente-quatre pour cent d'étudiantes. Elles font
partie de tous les syndicats, reçoivent le même salaire que l'homme
pour une tâche identique; on leur réserve, dans toutes les entreprises,
dans toutes les administrations, une partie des fonctions: elles
jouent un rôle important dans les coopératives urbaines et rurales,
non seulement comme sociétaires et employées, mais comme membres des
directions et des commissions de contrôle; toutes les carrières d'État
leur sont ouvertes: ingénieur, avocat, juge d'instruction, procureur;
les femmes médecins prennent une part prépondérante dans les œuvres
d'assistance.
Enfin, dès 1918, le premier congrès ouvrier et paysan conférait aux
femmes, à partir de dix-huit ans, comme aux hommes, l'électorat et
l'éligibilité.
Elles se montrent, paraît-il, d'une précieuse utilité dans les soviets
locaux, où elles s'occupent du grand ménage public: services d'hygiène,
construction des routes, des égouts, création d'écoles, de cliniques,
d'hôpitaux. Mais elles sont également admises aux plus hauts postes
de l'Union; elles forment environ vingt-cinq pour cent de l'effectif
du Comité central exécutif, et plusieurs d'entre elles siègent au
Conseil des commissaires du peuple. Elles apportent, dit-on, dans leurs
fonctions une conscience et un enthousiasme qui sont d'un très heureux
exemple.
Aussi n'ai-je pas rencontré d'ennemie du régime qui, après les attaques
les plus vives, ne se soit apaisée pour dire:
--Il faut avouer que ce qu'il a fait pour les femmes, aucun autre
gouvernement ne l'avait tenté...
--Nous avons même plusieurs commandantes de navire qui ont obtenu leur
brevet de capitaine au long cours, ajoute en souriant madame Kollontai,
et, ce qui est assez surprenant, n'est-ce pas? deux diplômées de
l'école d'état-major de l'armée rouge.
Puis, terminant ce bulletin de victoire:
--Il n'existe que deux pays au monde où les femmes aient vraiment
conquis tous les droits, continue-t-elle: l'Amérique et la Russie.
Seulement, en Amérique, les hommes les ont élevées sur un piédestal, en
ont fait des idoles auxquelles on n'offre que les roses et les plaisirs
de la vie. Chez nous, au contraire, ils les ont prises par la main,
admises à partager leurs travaux, leurs peines, leurs responsabilités.
C'est en égales, en citoyennes qu'ils les traitent. Quel système est le
meilleur, pensez-vous? demande avec une fierté paisible Mme Kollontai.
Y aura-t-il une femme qui hésitera pour la réponse?
XXVIII
CE QU'EST LE PARTI COMMUNISTE RUSSE
Il faut bien en parler. Depuis mon arrivée en Russie, j'avais éprouvé
sa toute-puissance. Il est la force du régime. Qu'est-ce donc que ce
parti et comment se recrute-t-il?
En arrivant à Moscou, je m'imaginais naïvement que la plupart des
innombrables fonctionnaires et employés d'organisations soviétiques
devaient en être adhérents. Quelle erreur! A ma question: «Êtes-vous
communiste?». Neuf fois sur dix me répondait ce cri: «Moi du parti?
Ah! non...» Oui, même parmi les sympathisants du bolchevisme. Puis
venaient les prétextes. L'un: «On ne voudrait pas de moi; j'appartiens
à une famille de ci-devant»... L'autre: «Je ne suis pas assez _pur_»
ou bien: «Je suis trop paresseux. Savez-vous ce qu'est la vie d'un
communiste?» Ou encore: «Jamais! Je tiens trop à mon indépendance...»
Enfin quelqu'un s'écriait: «Je n'ai aucun goût pour le cloître. Adhérer
au parti communiste, c'est entrer au couvent... Un couvent qui serait
une caserne...»
Sauf toutefois qu'on y entre moins aisément. Surtout maintenant. Au
début de l'affreuse tourmente, il fallut ajouter des adhérents au noyau
des quinze ou vingt mille vétérans passés à l'épreuve des persécutions
et de l'exil, levain et sève des temps nouveaux. On n'eut guère le
temps de choisir; quiconque braillait haut et fort était admis au
petit bonheur. La révolution, comme toutes les grandes vagues, avait
soulevé beaucoup de boue; et dans cette boue grouillaient, croissaient
et se multipliaient merveilleusement tares et crimes. Non seulement
le meurtre et les cruautés mais dans le parti et hors du parti, ce
n'étaient que concussions et pots de vin. Le gouvernement s'efforçait
de réagir, de freiner:
--Ah! ce n'était pas facile, me disait un dirigeant. Imaginez un
cheval emporté. Tout juste avions-nous la force de nous cramponner à
sa crinière. Mais comment l'empêcher de ruer, de tout saccager sur son
passage?
On sévissait pourtant avec d'autant plus de rigueur que les coupables
étaient membres du parti. Comme me le disait le jeune apprenti juriste,
les condamnations à mort pour fautes contre l'État remplissaient les
chroniques judiciaires. Il y avait, en outre, il y a encore, presque
chaque année des «épurations».
En 1922 seulement, par exemple, on procédait à 175.000 exclusions,
près d'un tiers des effectifs. Et maintenant on ne compte guère plus
de 600.000 adhérents du parti communiste pour une énorme masse de cent
quarante millions d'individus.
C'est que l'admission est précédée de redoutables épreuves. Il faut
d'abord être présenté à la section de son organisation ou de son
district par trois membres du parti qui répondent de votre passé, de
votre caractère, de l'ardeur et de la sincérité de vos convictions. Et
le noviciat dure environ trois ans, pendant lesquels on est soumis à
une sévère surveillance, passé par des cribles diversement astucieux.
Alors et alors seulement prononce-t-on le _dignus intrare_. Admission
toujours sujette à révocation. Il est plus facile d'être banni du parti
que d'y pénétrer.
A présent, d'ailleurs, les chefs préfèrent choisir leurs élus parmi les
jeunes lévites, élevés et nourris dans le temple, et dont les premières
générations arrivent à l'âge d'homme. Dès l'enfance, ils font partie
des sociétés de pionniers--garçons et filles--très semblables aux
associations de boy-scouts. Mais aux principes ordinaires d'honneur
et de solidarité, on ajoute le serment de fidélité aux Soviets. Et
les promenades, l'innocent camping ne sont souvent qu'un prétexte
aux réunions et manifestations politiques, aux discussions sociales.
Sans pourtant que le côté sportif soit négligé. On tient beaucoup au
développement du corps en pays soviétique et on y veille.
L'élite physique et intellectuelle des pionniers passe donc ensuite aux
«Jeunesses communistes» (_Konsomols_). Enfermés en serre chaude ils
sont soumis à la culture communiste la plus intensive. Et c'est dans
cette pépinière de choix que se recrutent les jeunes pousses du parti,
celles qui, à leur heure, prendront les responsabilités du régime.
J'objectai à un des chefs:
--Ne craignez-vous pas de confier l'avenir du pays à ces jeunes gens,
auxquels vous mettez des œillères, et dont toute l'éducation à l'école
et hors de l'école tend à faire des esprits fanatiques et bornés? Vous
autres, les anciens, vous étiez mûris par la persécution. L'exil vous
avait forcés à voyager, à comparer divers pays, divers systèmes. Vous
connaissiez le monde, ils l'ignorent...
--Peu importe pour la plupart, pour la troupe, me répondit-il. Qu'ils
soient sincères, ardents, dévoués, qu'ils obéissent, cela suffit. Quant
aux leaders futurs, ne craignez rien: qu'un jeune membre du parti se
distingue, nous le prenons auprès de nous, nous l'informons et le
formons, nous l'envoyons en Occident, en Orient...
--Et vous n'avez pas peur que, libéré de son bandeau, il ne soit
ébloui, grisé par la lumière?
Le chef eut un singulier sourire où se mêlaient l'ironie et l'orgueil.
--Les jeunes aigles ne regardent-ils pas le soleil en face? répondit-il.
*
* *
Voilà donc le novice admis à prononcer ses vœux. Tous, sauf le vœu de
chasteté. Encore sera-t-il si occupé qu'il ne pourra guère songer à la
bagatelle.
Vœu d'obéissance: il est soumis à une discipline de fer. Non seulement
doit-il assister à toutes les réunions de sa «cellule», mais il doit
y travailler. Il est chargé d'études, de missions sociales. Son
activité prend toutes les formes. En dehors des heures consacrées à
son gagne-pain de l'usine ou du bureau, son temps n'est plus à lui. Il
appartient au Parti. Et en aucun cas, il n'a le droit d'en discuter les
ordres.
Vœu de pauvreté: arrive-t-il plus tard aux plus hautes dignités, le
membre du Parti ne doit jamais recevoir comme salaire plus de deux cent
cinquante roubles par mois. Même s'il s'agit d'un technicien de valeur.
Alors que le même technicien, s'il n'est pas communiste, peut gagner
des deux et même trois mille roubles par mois. A peine, pour des postes
en dehors de la Russie, des indemnités sont-elles attribuées, non pas à
l'homme mais à la fonction.
Il est vrai que ne sont pas comptées comme salaire les sommes obtenues
pour des travaux supplémentaires. Si certains ne se font pas faute,
me dit-on, d'échapper par cette porte au règlement draconien, parmi
les dirigeants, la plupart vivent simplement, pauvrement. Leurs femmes
travaillent. Celle d'un des plus fameux commissaires du peuple dont le
nom s'étale au bas de documents d'une importance mondiale, donne des
leçons du matin au soir. Tous deux sont parqués comme tout le monde
dans des appartements où l'espace est mesuré au compte-gouttes. J'en
sais un qui, occupant trois pièces avec sa femme et ses deux fils, en
rendit une lorsque ces deux fils quittèrent la Russie pour terminer
leurs études. Beaucoup ne peuvent aller en soirée dans les ambassades
car ils ne possèdent point de smoking ni même de jaquette. Partent-ils
en mission à l'étranger? Le gouvernement les habille de pied en cap.
Et je vois encore un des personnages les plus considérables du
_Narcomindiel_, flattant avec un tendre respect la serge de son vieux
complet, acheté à Londres, il y a quatorze ans: «Quelle étoffe!
soupirait-il. Jamais je n'aurai un costume pareil!...
Vœu d'humilité: beaucoup de ces membres du Parti qui travaillent
dix-huit à vingt heures par jour sont ignorés de tous et le seront
toujours. Certes, leur influence est parfois plus considérable que
celle des premiers rôles. Il y a nombre d'éminences grises chez les
Soviets. Mais, à part l'orgueil d'une domination secrète, la gloire
comme la fortune leur sont interdites. Parviennent-ils au faîte des
honneurs? Il suffit d'une décision du Parti pour qu'ils retombent dans
le rang. Pour ne citer qu'un seul exemple, Trotsky, émule de Lénine,
Trotsky qui était tout, qu'est-il aujourd'hui? Une seule puissance
compte: le Parti. Les hommes n'existent que pour lui et par lui.
Mais cette abdication de l'individu, cette hostilité envers celui qui
s'élève au-dessus de la masse, n'est-ce pas justement un des caractères
profonds et permanents de l'âme russe?
--Il y a trois ou quatre ans, me contait un Français de Moscou, j'avise
un brave ivrogne. Il s'était planté devant la statue d'Alexandre III
qu'on était en train de déboulonner. Il souriait. Puis tout à coup, le
bras tendu, il bégaya: «_K'arracho!_» C'est bien. N'en faut plus, des
Alexandres! N'en faut plus, des Nicolas!» Puis, après un silence, à
demi-voix d'un ton apeuré de sacrilège, il ajouta: Des Lénines, n'en
faut pas non plus!»
Si Lénine a échappé au sort commun, c'est qu'il est mort à temps, c'est
qu'il a cessé d'être homme et qu'on en a fait un dieu.
On la retrouve, cette abnégation intellectuelle et morale, dans toute
l'œuvre de Tolstoï. Le comte Pierre Bezouchoff, un des héros de _Guerre
et Paix_, esprit cultivé, compliqué, ne se met-il pas volontairement à
l'école de Platon Karataief, un humble soldat à l'âme obscure, au bon
sourire innocent, qui reçoit la mort avec la résignation d'une bête
de boucherie? Il y a là, disait de Vogué, «le vertige séculaire de
l'ascétisme oriental et tout le renoncement de l'Asie».
Et voilà pourquoi le système du Parti communiste russe, difficilement
applicable dans les pays individualistes d'Occident et surtout dans le
nôtre, convient au contraire admirablement au caractère russe.
J'ai rencontré un peu partout dans les usines, les comités, les
organisations, des hommes qui représentaient l'élite de ce Parti. La
plupart étaient jeunes, des «moins de trente ans». J'ai été frappée
par leur air de famille. D'abord dans la tenue: chevelures soignées,
vêtements pauvres mais méticuleusement brossés, mains et visages d'une
irréprochable netteté, tout cela en contraste parfait avec les faces
hirsutes, les défroques sales et débraillées des vieux ouvriers.
Ensuite, dans la dignité courtoise de leur attitude, dénotant le
respect de soi-même et des autres. Et dans les regards, les propos,
quelle ardeur, quelle flamme enthousiaste!
De l'orgueil aussi, et parfois un fanatisme assez enfantin, l'illusion
naïve de posséder la vérité absolue et de l'apporter au monde. Mais
n'est-ce pas le fait de tous les néophytes? Les premiers chrétiens
avaient aussi leur fierté et leur exaltation, qui fit sourire les
Romains, sceptiques et blasés, jusqu'au jour où ils en comprirent
le danger. L'État, c'est la religion de ces jeunes gens, et ils s'y
consacrent avec tout le mysticisme de leur race, sa soif de dévouement
et de sacrifice.
*
* *
C'est donc cette oligarchie, cette congrégation de six ou sept cent
mille individus, sortis du même moule, formés par la même doctrine et
la même discipline, qui tient et dirige l'ensemble des républiques
soviétiques. Car, si en droit tout fonctionnaire, tout député, tout
commissaire du peuple n'appartient pas forcément au parti communiste,
en fait, tous les postes élevés sont réservés aux membres de ce Parti.
Ceux-ci, techniciens pour la plupart, en contact étroit avec les
réalités quotidiennes, élus par l'estime et la confiance de leurs
pairs, sur lesquels ils exercent une sérieuse influence, remplacent peu
à peu les théoriciens et les agitateurs du début.
Issue des rangs prolétariens, c'est une nouvelle classe moyenne qui est
en création. L'armature qu'elle forme est à la fois souple et solide
puisque, à mesure que de nouveaux éléments pénètrent dans le parti,
elle peut évoluer et se modifier sans heurt et sans cassure.
Aucun de ces risques qui menacent les pays de dictature individuelle.
Qu'un Mussolini, un Mustapha Kemal disparaissent, que deviendrait leur
œuvre qui est l'œuvre d'un seul homme? Que deviendraient l'Italie
et la Turquie? Rien à redouter de ce genre en Russie. Un des chefs
tombe-t-il, dix sont là pour le remplacer. La mort de Lénine lui-même,
initiateur, organisateur suprême, n'a pu ébranler le régime.
*
* *
J'ai voulu voir dans son mausolée l'homme qui a édifié cette œuvre,
l'homme qu'une partie de l'humanité considère comme un dément furieux,
l'autre comme un génie bienfaisant et dont le seul nom soulève tant
d'explosions de haine et d'amour.
Il faisait presque nuit. Les hautes murailles roses s'éteignaient et
là-haut, le drapeau rouge ondulait faiblement. On allait fermer les
portes de fer. La foule sortait. De chaque côté du mausolée, debout,
deux soldats géants, le regard caché par le casque mongol étoilé de
rouge. Un couloir à la lourde atmosphère, tendu de soie rouge, une
lumière d'aquarium, des sentinelles alignées, puis quelques marches,
une nouvelle porte, c'est là... C'est la chambre funèbre, petite, ronde
et basse, entièrement tendue de soie, rouge comme l'intérieur d'un
rubis; une clarté surnaturelle s'abat violente et droite sur la châsse
de verre où est étendu Lénine, monte des ampoules électriques qui
l'entourent comme une rampe de théâtre. Une barrière de bois l'isole. A
la tête et aux pieds, encore deux grands soldats figés, baïonnette au
canon.
Je m'attendais à une momie jaune et desséchée. L'homme qui m'apparaît
a conservé à tel point les apparences de la vie que j'en frissonne
d'émotion et presque de terreur. Je n'aperçois d'abord, enfoncée dans
un coussin de soie cramoisie, que la tête au vaste front en coupole,
ivoirin et nu, puis le buste réduit, vêtu d'une chemise beige sur
laquelle brillent des insignes, le corps fuyant sous les plis d'un
drapeau rouge,--le drapeau de la commune de Paris,--et, au-dessus, la
Faucille et le Marteau, soulignés d'un rayon ardent.
Puis je reviens au visage: les paupières semblent palpiter au-dessus
d'un regard intérieur, un léger sourire flotte le long des joues
encore colorées, relève mystérieusement, au-dessus de la mince
barbiche, le coin des lèvres rosées. Et non pas le sourire que j'ai vu
si souvent dans les portraits, les bustes, au cinéma, ce sourire au
double pli sarcastique balafrant l'ovale; et non pas le regard aigu
comme une lame qui s'efforce de pénétrer et de galvaniser.
Non, le masque de combat a disparu. Une étrange expression de sérénité,
doucement ironique et rêveuse, règne sur les traits endormis; et,
au bout des bras simplement allongés, les mains, qui si souvent se
crispèrent de colère et de menace, sont ouvertes et détendues...
Ah! comme ils savent ce qu'ils font, ceux qui proposent à la vénération
des foules ce beau cadavre calme et fardé! Celui dont la doctrine a
bouleversé et continue de bouleverser le monde a transmis le lourd
héritage. Il a passé le flambeau ou plutôt la torche. Et sans remords,
sans regret, comme un bon ouvrier au soir de sa journée, l'organisateur
du Parti communiste russe dort, paisiblement...
XXIX
LENINGRAD, CAPITALE DÉCHUE
Étrange destinée que celle de cette ville, jaillie soudain,
artificiellement et magnifiquement, du cerveau d'un homme et par sa
volonté, puis, deux siècles plus tard, dépouillée de son titre et de
ses privilèges, décrétée de déchéance par la volonté d'un autre homme:
Petrograd, ville de Pierre, dont le caprice lui insuffla vie et gloire;
Leningrad, ville de Lénine, qui, d'un acte réfléchi, la découronna.
Toute l'histoire brillante et tragique de l'ancienne capitale tient
entre ces deux noms.
Se doute-t-on d'abord de cette déchéance? A l'hôtel de l'Europe, le
plus vaste et le plus somptueux de Russie, la salle à manger presque
vide brille de tout l'éclat des fleurs, de l'argenterie, des cristaux;
les accents d'un orchestre perpétuel s'élèvent vers la coupole de
marbre, par les escaliers déserts, et si les rats dans les chambres
sont seuls à danser leur sarabande, si les portes manquent de serrures,
s'il n'y a pas de robinets dans les salles de bains, des meubles de
style et des tableaux anciens peuplent les grands salons morts.