organisme de combat, il doit incarner, sous une forme accessible au
peuple, à la fois l'histoire et le dogme de la révolution. Quant aux
acteurs, ils cessent d'être de simples interprètes pour devenir des
apôtres de la religion nouvelle.
Ajoutez que l'art dramatique est dans le génie de la Russie, que tout
Russe naît acteur, qu'il a le sens et la passion de la scène; ajoutez
encore que le ministre de l'Instruction publique, M. Lounatcharsky,
lui-même auteur dramatique, a donné aux entreprises théâtrales tout
l'appui du gouvernement, qu'il a été aidé par deux directeurs-metteurs
en scène, MM. Stanislavsky et Meierhold, très différents, mais d'une
égale maîtrise, et vous comprendrez d'abord la prodigieuse floraison
du théâtre soviétique: six mille scènes environ en Russie, plus de
trois mille dans les villages, deux mille théâtres subventionnés par
l'État dans les organisations populaires, les usines, les clubs. Vous
comprendrez aussi son originalité: à monde neuf, théâtre neuf.
*
* *
Par exemple, il n'y faut pas aller, comme nos bons bourgeois aux
théâtres du boulevard, pour épanouir sa rate et s'exciter doucement en
digérant avec béatitude.
Non, le théâtre soviétique n'est pas précisément folâtre. Outre
les chefs-d'œuvre du théâtre classique russe, Gogol, Dostoievsky,
Pouchkine, Ostrowsky, on y joue Bernard Shaw, Hauptmann, Oscar Wilde,
Maeterlinck, Romain Rolland, Claudel, qui ne passent point, n'est-ce
pas, pour des auteurs gais. Mais on y donne aussi des pièces modernes.
Beaucoup rappellent les mystères du moyen âge. Mêmes effets de foule,
même simplicité, même foi, même émotion. Au lieu de la Passion et
de la vie des saints, on y retrace les étapes diverses de la lutte
contre le tsarisme--1825, 1881, 1905. Les héros de la Révolution y
sont représentés avec leur figure, leurs vêtements, leur sourire, leur
voix. J'ai vu trois ou quatre de ces pièces. Et, si je compte bien,
en dehors des explosions de bombes, des foules hurlantes décimées par
le canon, des complots, des arrestations, des procès, c'est à une
quinzaine d'exécutions variées--pendaison, garrot, fusillades--que j'ai
dû assister. Pire qu'au Grand-Guignol, puisqu'il s'agit là de choses
vécues. Et jouées avec quelle perfection dans la douleur et l'élan
mystique! Mais ce ne sont pas spectacles pour sujets nerveux...
Dans les _Décabristes_ d'Alexis Tolstoï, par exemple, récit de cette
conspiration de 1825, fomentée par des nobles et de jeunes officiers
contre les excès de l'autocratie, on est témoin, dans cinq cellules
différentes, de cinq réveils de condamnés à mort. Suivant sa nature,
chacun d'eux a fait le dur sacrifice. Puis, petit jour lugubre,
lanternes sourdes qui se balancent, pelotons de soldats, le fusil sur
l'épaule, et voici les cinq victimes, silhouettes de bure brune, qui
s'étreignent, baisent la croix que leur présente le pope, marchent en
se soutenant, en se serrant les uns contre les autres.
La salle est plongée dans l'ombre. Un frémissement la parcourt, on
entend des sanglots contenus de femmes. Que de gens sont là pour
lesquels ces scènes évoquent des souvenirs précis et poignants!
Roulements de tambour, ordres militaires, coups de feu, c'est fini.
Aux accents de la marche funèbre de Chopin, pâles et silencieux, les
spectateurs se dispersent.
Voilà comment on s'amuse à Moscou...
*
* *
Mais c'est chez Meierhold, maître audacieux du théâtre révolutionnaire,
que j'ai éprouvé la plus forte impression. Le nom de la pièce? _Hurle
la Chine_. Une histoire vraie, paraît-il.
La salle est d'une simplicité puritaine. Point de rideau. Toute
l'action se déroulera dans le même décor: au fond, l'avant d'un
croiseur,--le _Cockchafer_--trois ponts surmontés d'une dunette, un
bateau tout blanc aux lignes simples et géométriques. Peuplé d'hommes
d'affaires américains, de lords, d'officiers et de pasteurs anglais, de
femmes oisives et fardées, il est le symbole de la société capitaliste.
Au premier plan, le quai, encombré de machines, de caisses
gigantesques, de tonneaux.
Coup de klakson, cris plaintifs, glapissements en mineur, bruit chinois
et une foule jaune vêtue de toile bleue, ployée sous des fardeaux,
envahit soudain le quai, peine, souffre et geint. Une foule dont
chaque individu anonyme réalise une création qui, étonnante de vérité,
admirable de religieuse ardeur, restera l'unique et multiple personnage
incarnant le plus lamentable prolétariat du monde: celui des coolies
chinois.
Désormais, la pièce sera découpée en tableaux alternés; comme cadre, le
paquebot ou le quai, les capitalistes ou les prolétaires. Quand l'effet
tendra l'émotion jusqu'à l'angoisse, en haut, des couples élégants
danseront le fox-trot, en bas, des acrobates jaunes feront des culbutes.
Qu'importe l'intrigue? Elle est simple, d'ailleurs. Un mercanti
américain, qui exploite et rudoie les coolies, est retrouvé noyé.
Sans doute par son batelier qui s'est enfui. Si trois coolies ne sont
aussitôt pendus, le croiseur bombardera la ville, tel est l'ukase.
Désignés par le sort, un vieux s'affaisse accablé, un père de famille
se révolte, lutte contre les bourreaux, un adolescent crie d'une voix
déchirante: «Toute ma vie, j'ai travaillé, j'ai eu faim, et on va me
tuer?»
Devant les marins anglais, alignés, impassibles, devant la foule figée
d'horreur et de terreur, c'est l'exécution, dont aucun macabre détail
ne nous est épargné. Mais, à peine le détachement britannique a-t-il
disparu qu'une formidable vague de révolte soulève irrésistiblement
cette foule prostrée. Les bateliers, d'un seul geste, fracassent
leurs rames, les corps montent en pyramide, portant à leur faîte un
harangueur passionné, les bras farouches se tendent et, de toutes
les bouches noires, ouvertes dans les faces jaunes, jaillit un cri
douloureux et sauvage: «A Changhaï, à Changhaï!»
Drame d'une redoutable actualité.
*
* *
Mais les amateurs de pièces à lits de milieu, à caleçons et à
déshabillés affriolants et même ceux de complexes problèmes de
psychologie amoureuse seraient fort déçus à Moscou. Que ce soit dans
les «mystères» du théâtre de la Révolution ou dans les œuvres plus
littéraires et plus nuancées de jeunes auteurs de talent, tels que
Leonev ou Boulgakof, l'amour ne joue aucun rôle ou ne joue qu'un rôle
épisodique. L'amour est banni du théâtre soviétique.
XXV
QU'EST DEVENU L'AMOUR?
Le communisme l'a-t-il tué?
En tout cas, il l'a transformé. Ou du moins, ce que, nous autres
Français, entendons par amour.
Je m'en rendis compte pour la première fois dans un cinéma de Moscou.
On y donnait je ne sais quel film américain: un jeune et riche
patron demande en mariage sa dactylo. Elle accepte après une longue
résistance. C'est qu'il y a eu un premier homme dans sa vie, et, au
cours du voyage de noces, ce quelqu'un trouble la fête. Le mari veut
tuer sa femme, l'ex-amant de sa femme, veut se tuer et finit tout
simplement par s'endormir. L'héroïne le baise au front, prend son
chapeau, prend la porte... pour toujours. Rien là-dedans qui dépasse
l'ordinaire et sentimentale niaiserie.
Pourtant, dans la salle, haussements d'épaules, cris, rires, sifflets!
--Ridicule! absurde! ricanait-on derrière moi. Lui devait-elle des
comptes pour son passé? Etait-il donc un agneau sans tache, ce
capitaliste? Et surtout, que de bruit pour rien!...
Evidemment, on ne garde plus en Russie la superstition de la virginité.
Autre chose. Sur la foi de racontars variés, je m'attendais à
trouver à Moscou des faits et des spectacles propres à offenser la
pudeur occidentale. Jamais, au contraire, je ne vis capitale plus
vertueuse. Dans ses rues, tout au moins le soir, aucun de ces vols
de papillons nocturnes qui s'abattent sur nos boulevards, et plus
encore sur certaines voies de la pudique Albion. Quant à Berlin, n'en
parlons pas... Aux devantures des kiosques, pas le moindre petit
dessin égrillard. L'abbé Bethléem n'y trouverait aucun prétexte à ses
autodafés. Les illustrés soviétiques sont d'une redoutable austérité.
Un jour, à propos de fox-trot, de shimmy, de charleston:
--Nos dirigeants les ont interdits, me dit-on,
--Pourquoi, mon Dieu? Et de quoi se mêlent-ils?
--Ils ont eu raison: notre peuple est trop oriental pour ces danses
sensuelles. Quant aux jeunes gens frondeurs et excités, qui ont voulu
passer outre, on les a envoyés se calmer en prison...
On ne badine pas ici avec le libertinage. Mais l'amour, qu'en fait-on?
*
* *
Partout, dans la rue, au théâtre, dans ces clubs ouvriers où l'on passe
la soirée parmi de beaux parcs illuminés, j'ai vu, mêlés, des jeunes
hommes des jeunes filles. J'ai aiguisé mes regards, je me suis fait les
prunelles et l'âme de feu le sénateur Bérenger. Vainement. Impossible
de noter un geste équivoque, un enlacement, pas même un de ces regards
vaincus ou ingénument provocants qui dénoncent dans une jeune âme
l'éveil du plus naturel émoi.
Un soir surtout. Il y avait dans l'air cette douceur alanguie des
dernières heures d'automne; la lune souriait de toute sa large face
bienveillante; des pelouses montait l'odeur des feuilles mortes et des
chrysanthèmes. Dans les coins obscurs, des bancs: ils étaient vides!
Pourtant, par les allées, flânaient des couples de grands garçons,
de grandes filles. Et ils discutaient, sérieusement, avec passion.
De quoi? Sans doute, les malheureux, de la dernière conférence de
Radek, de l'acte d'indiscipline de Zinovieff et de Kameneff qui,
sans autorisation, étaient allés porter dans les clubs la parole de
l'opposition, qui sait? Peut-être s'agissait-il même d'électrification?
Ils discutaient comme naguère ils jouaient--en camarades.
Ma parole! je commençais à trouver cela inconvenant. Et je le dis tout
cru à mon apprenti juriste du tribunal.
Il le prit avec son ordinaire, sa désespérante gravité.
--Ne vous y trompez pas, fit-il; parmi cette jeunesse, il y avait
bien des couples, légitimes ou non. Evidemment, on n'en est plus aux
manifestations puériles du début: vous savez, ces adolescents qui
avaient jugé intelligent de s'exhiber en costume de paradis terrestre?
Mais nous sommes loin du puritanisme.
Il réfléchit un instant, la tête très droite, le regard assuré, puis:
--Nous avons tout de même changé quelque chose, continua-t-il. Nous
avons donc à sa vraie place remis l'amour: l'amour romantique,
l'amour sentiment, imaginations de «bourjouis» dilettantes! Nous le
considérons surtout, nous, comme une fonction naturelle, «un processus
biochimique», comme a dit quelqu'un. On satisfait cet instinct quand il
le faut, puisqu'il le faut, mais on ne le laisse pas envahir sa vie.
Et on le place au-dessous de l'amitié, de l'estime qui peuvent, qui
doivent exister entre l'homme et la femme.
«Pour beaucoup de vos écrivains, l'amour était une maladie. Pour nous,
ce n'est plus même une maladie puisque nous avons trouvé le remède:
l'activité sociale...
Le remède! J'aurais voulu secouer ce catégorique jouvenceau.
--Laissez-moi en douter, fis-je. Aucun régime politique ne change le
cœur d'un peuple. N'est-ce plus ici le pays d'Anna Karénine?
--Oh! je ne dis pas que les drames passionnels et les suicides à la
Werther n'existent plus. Mais ils sont rares. Qu'est-ce qui cause
l'amour et la mort d'Anna Karénine? D'abord son oisiveté de femme riche
qui lui permet de s'exalter et de cristalliser. Puis, l'armature rigide
des mœurs de la société qui faisaient de l'amour illicite un crime
et interdisaient le divorce. Maintenant, nous avons brisé toutes les
chaînes, ouvert toutes les portes...
*
* *
C'est vrai, pensais-je, et, du même coup, supprimé l'attrait et le
mystère.
Poursuite ardente de l'amant, ruses et subterfuges, espoirs
frémissants, joies de la conquête, fuite, défense éperdue de l'amante,
et ses pudeurs, et ses terreurs, et ses remords, où sont-ils? Où sont
la suprême poésie de l'amour et sa mortelle ivresse?
L'État a pris dans ses gros doigts le petit dieu Eros, rival dangereux.
Il l'a dépouillé de sa couronne de roses et de ses flèches. Il l'a
couché, épinglé sur une feuille de liège. Au-dessous, en latin
peut-être, il a inscrit: «Instinct de reproduction»; puis il a tourné
le dos.
Eros, captif, est toujours vivant, ses ailes palpitent encore. Mais
elles ont perdu leur belle poussière diaprée et leur merveilleux essor.
L'amour, le vagabond, le fantaisiste, le divin amour est, lui aussi,
nationalisé.
XXVI
MARIAGE, DIVORCE, AVORTEMENT
Si en U.R.S.S. l'amour a perdu quelque peu de son auréole, on s'y
marie pourtant, on s'y marie beaucoup, et très jeune. Il suffit de se
présenter, avec deux témoins, à un bureau d'enregistrement, d'avoir
seize ans accomplis pour les filles, dix-huit pour les garçons, et l'on
est unis... pour quelque temps du moins.
La conception du mariage, de la famille, en pays soviétique, est, il
est vrai, assez différente de la nôtre. On y trouve toujours, comme
partout, des foyers où parents et enfants, après le travail quotidien,
se serrent, le soir, sous la lampe de la pièce commune. Beaucoup plus
qu'on ne le croit chez nous. Et aussi des couples qui ne songent qu'à
vivre et lutter côte à côte. Mais beaucoup ne craignent pas de se
séparer.
Je me souviens d'un tout jeune diplomate rencontré à l'étranger. Ce
n'est pas sans mélancolie qu'il évoquait sa femme, restée depuis deux
ans à Moscou:
--Elle y a son métier, ses amis, me dit-il, je ne pouvais lui demander
de tout quitter pour moi.
--Pourquoi pas?
--Non, non, fit-il vivement; j'en souffre, mais c'est très bien ainsi.
Trop longtemps les femmes ont sacrifié leur indépendance et leur
carrière aux hommes...
J'ai connu aussi dans diverses villes et dans des fonctions variées des
jeunes femmes également éloignées de leurs maris.
L'une avait d'abord suivi le sien, qui occupait un poste élevé dans un
pays limitrophe:
--Mais, à cause de son grade, me dit-elle, je ne pouvais prendre
un métier inférieur, et d'autre il n'y avait pas. Sans travail, je
n'aimais pas vivre... Ici, nous ne sommes donc qu'à soixante heures
de distance. Tous les trois mois il vient ou je vais là-bas avec
l'enfant... Quelques jours heureux nous passons ensemble et c'est
toujours pour nous la lune de miel...
--Croyez-moi, me disait pourtant un fonctionnaire soviétique, c'est
la difficulté de la vie plus que le choix qui cause ces séparations.
Nous sommes pauvres. Les femmes de nos dirigeants les plus illustres
doivent elles-mêmes travailler. Et les carrières ont leur exigences,
douloureuses parfois...
*
* *
Dangereuses aussi. Inutile de dire qu'on divorce ici presque autant
qu'on se marie.
--Naturellement, j'ai donc déjà divorcé deux fois...
C'est une gracieuse jeune doctoresse de vingt-huit ans qui énonçait ce
fait avec une roucoulante nonchalance. Une autre femme, il est vrai, à
peine plus âgée, me confiait quelques jours plus tard:
--Au début, nous autres jeunes, nous étions grisées de liberté, mais
beaucoup ont reconnu comme moi que le bonheur n'est pas dans le
changement. Pour la femme, le foyer, c'est une chose de la nature,
comme le nid. Je vous assure, les divorces sont bien moins nombreux...
Ils n'en sont pas moins faciles. Si le couple est d'accord, il suffit
d'un simple enregistrement, comme pour le mariage. L'un des deux
époux fait-il opposition, c'est le tribunal qui prononce le divorce.
La question des enfants se règle d'ordinaire à l'amiable. A défaut
d'entente, ils sont confiés à la mère, car on estime en pays soviétique
que les droits de cette dernière doivent toujours primer. Aussi, même
en cas de mariage, l'enfant est-il indifféremment déclaré sous le nom
de sa mère ou sous celui de son père, à moins que ce ne soit sous les
deux noms.
Quant à l'entretien matériel, il incombe toujours au père. Est-il
ouvrier ou employé d'État--ce qui arrive neuf fois sur dix--la pension
est d'office prélevée sur son salaire, même en dehors du mariage.
Car il n'y a en Russie ni bâtards, ni enfants adultérins. Tous,
considérés comme légitimes, sont égaux devant la loi. Le père présumé
proteste-t-il pour le paiement des frais d'éducation, on prescrit une
enquête rigoureuse. La recherche de la paternité n'est pas ici une
illusoire comédie. La cohabitation au moment de la conception suffit
à en consacrer les suites. S'il n'y a pas eu cohabitation, si le père
présumé ne prend pas lui-même ses responsabilités, est-il prouvé que
plusieurs hommes ont eu, à la même époque, des relations avec la mère,
tous doivent partager la somme nécessaire aux besoins de l'enfant. Il y
a parfois trois pères pour un enfant.
--Voilà qui ferait la joie de nos vaudevillistes, disais-je à un
communiste.
--Je sais, me répondit-il en souriant. Mais nous n'avons pas l'esprit
parisien. A un enfant sans père, cette honte de la civilisation, nous
préférons plusieurs pères pour un enfant. Qu'on en rie, peu nous
importe!
--Mais, ici comme ailleurs, il y a des femmes sans scrupules. Cette loi
n'est-elle pas une prime au chantage féminin?
--Possible et tant pis. Il y a eu dans le passé tant de primes au
libertinage masculin! Les hommes seront plus prudents dans leurs
relations avec les femmes. Ce que nous faisons, en somme, c'est de la
prophylaxie morale. Et nous protégeons les faibles, c'est-à-dire la
femme et l'enfant...
*
* *
Voilà, me semble-t-il, qui ne manque pas de justice ni de bon sens.
C'est avec franchise que, chez les Soviets, on regarde et résout les
questions sexuelles. Et l'on ne peut qu'admirer sans réserves leurs
efforts en faveur de la maternité et de l'enfance.
D'abord, deux mois de congé avant les couches, deux mois de congé
après sont accordés, avec plein salaire, aux ouvrières manuelles; six
semaines avant, six semaines après, aux employées de bureau et aux
intellectuelles. Ces congés, elles peuvent les passer, soit chez
elles, avec l'aide des consultations pour femmes enceintes, répandues
partout et qui se tiennent dans les mêmes locaux que les consultations
pour nourrissons et les «Gouttes de lait»; soit, si elles sont isolées
ou délicates, dans les nombreuses «Maisons de la mère et de l'enfant».
On les y garde même, si elles veulent, toute la durée de l'allaitement;
pendant ce temps, on leur enseigne un métier, on leur procure du
travail.
Pour les accouchements, chaque grande ville possède des Maternités
modèles, que les spécialistes étrangers déclarent organisées suivant
les meilleurs principes d'hygiène et de prophylaxie. Des crèches,
aussi, bien ordonnées, des garderies sont toujours adjointes aux
usines, aux administrations, afin que la mère puisse allaiter son
enfant tout en continuant son travail, et n'en soit pas séparée quand
il est sevré; d'autres sont semées dans tous les quartiers. Elles
deviennent un foyer de culture pour les mères qu'elles instruisent et
intéressent à leurs devoirs.
Des infirmières ou «sœurs visiteuses» font en outre des rondes dans
les familles pour donner des conseils aux parents, soigner les enfants
maladifs, rechercher les prétuberculeux et les faire diriger sur
des sanatoria. Ajoutez encore dans toutes les villes importantes un
grand «Musée de la protection de la mère et de l'enfant», centre
d'enseignement où, à côté des images et des modelages illustrant tout
ce qui concerne ces questions, on donne des cours de puériculture.
Les jeunes filles des écoles visitent ce musée en groupes, assistent
aux cours, font elles-mêmes, sur des mannequins ou des bébés, leur
apprentissage de futures mamans.
On s'efforce maintenant d'étendre à tous les villages les mêmes
institutions. Les soviets locaux, d'ailleurs, s'occupent de leur
création, subviennent à leurs dépenses. Partout, des efforts sérieux et
coordonnés, une politique _méthodique_ de la maternité. En 1924-1925,
l'État soviétique avait dépensé pour ces œuvres la somme de dix
millions de roubles (cent cinquante millions de francs), et depuis, ce
budget n'a cessé de croître. Où en trouve-t-on autant?
*
* *
Mais n'est-il pas presque incompréhensible que le pays où l'on
fait tant d'intelligents sacrifices pour ces œuvres de la mère et
de l'enfant soit justement le seul où l'on pratique ouvertement et
légalement l'avortement.
--Pourquoi? Comment? ai-je demandé à ma jeune doctoresse.
Elle en perdit aussitôt sa charmante langueur, redressa sa petite tête
au front très haut et me regarda bien en face de ses yeux bleu sombre,
attentifs et paisibles:
--Tout simplement parce que nous envisageons ce triste problème sans
hypocrisie, en nous efforçant de le résoudre avec bon sens et justice.
Vous savez fort bien que dans tous les pays où l'on punit l'avortement
on ne l'en pratique pas moins: il y a une moyenne de 80.000 avortements
par an à New-York seulement, 400.000 en Allemagne; quant au chiffre de
la France, il n'est pas moins considérable, croyez-le. Seulement là où
la répression existe, les femmes ont recours à des opérations secrètes,
elles sont victimes des «faiseuses d'anges», comme vous dites,
d'herboristes, de mégères quelconques. Résultat: cinquante pour cent
d'entre elles sont abîmées, contaminées, quatre pour cent en meurent.
Qu'en pensez-vous?
Que répondre? Je connais le terrible mal.
--Après la révolution, continue-t-elle, au temps du pire
bouleversement, de la famine, nous avions dans nos hôpitaux tant de
malades par suite d'avortements défectueux qu'il ne restait plus de
lits pour les mères. Il a bien fallu aviser. Ajoutez que si, en France,
vous souffrez de dépopulation, nous avons, nous avions, surtout à ce
moment-là, une surpopulation qu'il nous était impossible de nourrir.
Pouvions-nous demander aux femmes de faire des enfants, alors que nous
enterrions chaque année des millions de bébés? Croyez-moi, en Russie
soviétique, ce n'est pas en faveur de la fécondité que nous devons
diriger notre propagande, notre population fait chaque année des bonds
assez gigantesques, c'est sur la lutte contre la mortalité infantile,
cause d'une dilapidation inutile et insensée de l'énergie psychique et
matérielle du pays.
--Oui, mais détruire tant de petites vies!
--N'allez pas croire, reprit-elle vivement, qu'on pratique l'opération
aveuglément et sans contrôle. Dans chaque république, des commissions,
où siègent obligatoirement des médecins, sont nommées par le
Commissariat de la Santé publique. Et si, au début, les autorisations
d'avortement étaient aisément accordées, à mesure que les conditions
économiques du pays s'améliorent, elles le sont plus difficilement.
Ainsi, par exemple, une femme mariée ne peut, sauf exception, venir
exposer son cas qu'après son quatrième enfant. Et on examine avec soin
les raisons de santé, l'âge de la femme,--qu'elle soit trop jeune ou
trop âgée--sa situation matérielle, ou même les problèmes moraux qui
peuvent se présenter, et Dieu sait s'il y en a! Tout cela on le pèse
très attentivement, avant de conclure. L'opération est-elle décidée,
elle est alors pratiquée gratuitement et librement dans nos hôpitaux,
et dans les meilleures conditions de sécurité. Quant aux sages-femmes,
il leur est interdit, sous peine de privation de leur licence et de
peines sévères, de s'occuper d'avortements. De même, pour le médecin
qui opérerait une cliente particulière sans autorisation. Car nous
estimons défendre les intérêts de la femme et ceux de la race en
détruisant le charlatanisme ignorant et coupable que vous êtes bien
forcés de supporter chez vous.
«Mais même dans ces conditions, autoriser l'avortement n'est pas
l'encourager. Et nous jugeons, croyez-le bien, qu'il demeure toujours
un fléau social. Aussi, nous autres, jeunes médecins, étudions-nous
aussi la question des moyens propres à éviter la conception d'une façon
scientifique. Et nous ne croyons nullement nous mettre au ban de la
morale humaine parce que nous envisageons ce problème avec franchise et
gravité.
«Nous espérons que la voie dans laquelle s'est engagée la République
soviétique, voie d'une large protection de la mère et de l'enfant,
pourra seule, en même temps que la prospérité économique et sociale
s'établira, mener à la solution de cet angoissant problème.
Puis après un silence: