touchante, leur impitoyable discipline. Ils ont les lois secrètes de
leur jungle enfantine.
Pauvres petites victimes d'effroyables cataclysmes, ils sont à la fois
des remords vivants et des fléaux.
*
* *
On reproche encore aux Soviets de ne rien faire pour guérir cette
plaie honteuse. Injustice. L'Ukraine, en particulier, a fait de grands
efforts. Des bureaux spéciaux sont chargés de rechercher les familles
des _besprizorni_. On en retrouve en Suisse, en Allemagne, en Chine.
Les enfants qui restent sont les irréductibles. On lutte partout. Que
d'essais m'ont été contés!
Voici un exemple: une circulaire, il y a quelques mois, annonçait à
nombre d'organisations d'Etat que chacune d'elles recevrait comme
grooms quelques petits abandonnés. Les employés devaient s'en
accommoder, on les maintiendrait à tout prix. Décrassés de frais, vêtus
de neuf, les jeunes phénomènes faisaient une sensationnelle entrée.
Quelques jours plus tard, après une râfle soigneuse de tout ce qui
était transportable dans les bureaux, ils s'éclipsaient en corps...
Ils se sauvent également de tout ce qui est internat avec une
discipline précise. A peine, lorsqu'il fait trop froid ou qu'ils sont
trop misérables, admettent-ils les refuges, les «foyers d'enfants» où
ils peuvent trouver des repas, des lits, une direction intelligente
et pleine de tact qui sait apprivoiser leur farouche indépendance de
petits fauves. Je connais d'admirables femmes qui se sont entièrement
consacrées à eux. Elles n'essaient pas de les retenir. Mais elles leur
parlent avec bonté, les reçoivent à bras ouverts après une fugue.
Si bien que beaucoup reviennent. Et les ateliers libres où on leur
enseigne un métier et où leur travail est rétribué obtiennent aussi
quelque succès, surtout la cordonnerie, qui semble les enchanter.
Anormaux souvent, les pauvres gosses, mais souvent aussi si
admirablement doués! On m'a parlé d'une représentation où un groupe de
_besprizorni_ avaient joué des scènes de journal parlé, composées par
eux, stupéfiantes d'esprit d'observation et d'amertume.
Le placement à la campagne, chez des paysans, auxquels on accorde en
surcroît des lopins de terre qui, à sa majorité ou à son mariage,
doivent retourner à l'enfant, donne bien quelques résultats, mais
souvent le système ne plaît à aucun des intéressés. Le paysan n'est pas
tendre pour les vagabonds.
Il y a aussi des asiles, dont quelques-uns abritent jusqu'à six cents
enfants. On leur fait subir des examens physiologique et psychologique,
et, suivant leurs aptitudes, ils suivent les cours de l'école ou
apprennent un métier manuel. Cela pendant trois ou quatre heures par
jour seulement. Le reste du temps, récréations, gymnastique, sorties
en ville tous les après-midi. Le soir, distractions du club, lecture,
dessin, musique et surtout, ce qui les passionne, représentations
dramatiques. Chaque Russe est un acteur né.
A leur sortie, on leur trouve, suivant leurs facultés, une place dans
une usine ou dans un bureau, on les loge dans une maison ouvrière
où ils sont encore guidés et protégés. Rien de plus paternellement
indulgent que cette discipline. Elle pèse néanmoins à beaucoup de ces
petits sauvages.
--Que te manque-t-il? demandait-on à l'un.
--La liberté, répondit-il d'un air farouche.
Et, de fait, ils prennent souvent la clef des champs...
Mais non moins souvent ils reviennent.
Pourtant, le plus grand succès, jusqu'ici, est allé aux colonies
agricoles, véritables petites républiques où les professeurs ne sont
plus que des conseillers, où toute la discipline repose entièrement
entre les mains des enfants. Eux-mêmes sont les premiers, paraît-il,
à demander l'expulsion ou l'internement des cas irréductibles. Ils
rapprennent ainsi la vie sociale. Ou, du moins, l'espère-t-on.
Mais refuges, asiles, colonies, trop peu nombreux, ne sont encore que
des palliatifs, impuissants à combattre le mal. On a ébauché divers
projets de grande envergure: il faudrait, pour les réaliser, soixante
millions de roubles, plus d'un milliard de francs. Où et comment les
trouver?
En attendant, on lance des loteries, des listes de souscription. On
discute, on se dispute. On parle de transporter ces enfants dans une
île en leur donnant les moyens de s'y organiser. On parle... Que ne
dit-on pas?
Un des dirigeants murmurait l'autre jour:
--La solution du problème, voyez-vous, c'est la chambre léthale...
En attendant aussi, les pauvres petits _besprizorni_ grandissent. Et
avec eux grandit le danger. Dans quelques années, ce seront des hommes.
Trois cent mille hommes. Trois cent mille bandits. Une formidable
armée. N'y a-t-il pas de quoi émouvoir l'Europe?
XXIII
LA JUSTICE SOVIÉTIQUE, JUSTICE DE CLASSE
Dans le guide officiel de l'_Union soviétique_, que l'on peut se
procurer à la _Société des relations culturelles_, au cours des pages
consacrées à la Constitution, on lit ces lignes: «Les tribunaux du
Peuple, base du système judiciaire de l'Union et qui disposent de 90 0/0
des cas, sont franchement constitués sur des principes politiques.»
Aveu sans détour. Ici donc, la justice ne plane pas; comme l'usine,
comme l'école, elle est d'essence bolchéviste. C'est l'Etat soviétique
qui tient les balances de Thémis.
Voici le tribunal criminel du gouvernement de Moscou. Décor ordinaire
d'opulence délabrée et de simplicité voulue. De beaux plafonds
dix-huitième à peintures mythologiques qu'encadrent des rinceaux
écaillés et dédorés. Sur un parquet de mosaïque en bois précieux,
de misérables bancs de planches où se serre un public aux grises
défroques. Contre une magnifique cheminée de porphyre, surmontée d'un
délicat trumeau, sont appuyés des jeunes gens en blouse qui suivent
les débats avec une attention passionnée: des étudiants, sans doute.
Au fond, une tribune de bois brut et, sous la trinité des
portraits--Lénine, Marx, béat, dans son buisson ardent, Trotsky
aux traits d'une précision un peu cruelle--une table drapée d'une
vulgaire andrinople rouge, derrière laquelle siègent trois hommes de
mise modeste. L'un, en veston, a une figure d'intellectuel aux traits
ascétiques, au regard indulgent et pénétrant; les deux autres, en
blouse, offrent des têtes frustes et appliquées. Ils serrent leurs bras
contre leur poitrine, leur front se contracte d'effort. Tantôt leurs
yeux s'agrandissent et se fixent, tantôt ils clignotent désespérément.
Le buste vautré sur la table, une main dans ses cheveux une jeune femme
fait office de secrétaire ou de greffier.
Où êtes-vous, perruques anglaises poudrées, robes rouges ou noires de
France, toques, huissiers et toute la pompeuse et terrifiante majesté
des palais de justice occidentaux?
*
* *
Hautes bottes noires en cuir souple, blouse de satinette, boutonnée
au cou, l'emblème des jeunes communistes à la boutonnière, mon voisin
de banc, un étudiant en droit, futur magistrat, aux traits fermes et
sévères, me donne des explications:
--Celui du milieu, dit-il, est un juge professionnel; il y en a un dans
chaque tribunal, élu par le Comité Central Exécutif des républiques;
quant aux assesseurs, ils sont choisis sur les listes des soviets
locaux et on les change chaque semaine; ce sont des ouvriers ou des
paysans.
--Y a-t-il un recours à leurs sentences?
--Oui, la cassation où siègent trois juges professionnels. Mais pour
les affaires importantes, la cour de cassation se transforme en Haute
Cour et les juges doivent être des membres du comité central.
--Même pour les affaires qui ne concernent pas des parlementaires?
--Même pour celles-là.
*
* *
Et l'accusé? Il n'est ni enfermé dans un box, ni entouré de gendarmes,
mais debout devant la table, tournant sa casquette entre ses doigts.
C'est un gros bonhomme en veste de cuir, un agent au service d'une
distillerie d'Etat. Il était chargé d'acheter des fruits et des baies
de sorbier, pour la distillation, à des prix fixés par l'État et en
s'adressant à des coopératives agricoles. Or il a dépassé les prix et a
fait affaire avec des commerçants privés.
--Avez-vous pensé au détriment que vous causiez à l'Etat? demande le
président avec une austère douceur.
--Je n'y ai pas pensé, balbutie le coupable.
--Là est votre crime! crie avec une rude indignation l'un des
assesseurs.
Près de l'accusé, un ingénieur, directeur adjoint de l'usine, est
poursuivi pour n'avoir pas veillé à l'application des instructions
du Conseil suprême d'Économie d'Etat. Il se défend avec habileté en
faisant le procès des coopératives et de la bureaucratie. Sans trop de
succès, je crois.
*
* *
Ici le procès commence. Dans la salle voisine, énorme celle-là, avec
une coupole et des colonnes, un autre procès finit. Au-dessus de
l'estrade, cette inscription en grosses lettres rouges: «_Qu'il dure
éternellement ce tribunal des ouvriers et des paysans._»
On juge encore un délit contre l'Etat, mais plus grave. Il s'agit
d'un grand négociant en bois qui, pour obtenir des commandes du
gouvernement, semait çà et là des pots-de-vin. L'un des fonctionnaires
qu'il tentait de suborner l'a dénoncé. Les autres, ceux qui ont cédé,
sont effondrés sur des chaises, la tête dans leurs mains.
L'accusé principal, le corrupteur, les épaules carrées sous un
pardessus mal coupé de petit bourgeois, face blonde, grasse et barbue,
présente lui-même sa défense avant la délibération. Il dévide pendant
une demi-heure un interminable écheveau de paroles, avec l'abondante
facilité des Russes, avec des gestes aisés. A peine s'arrête-t-il pour
respirer ou essuyer sa barbe humectée de salive. Il conte toute sa vie,
une vie de travail et de probité, dit-il, et demande pitié.
--C'est vrai, j'ai voulu être riche, confesse-t-il en se frappant la
poitrine des deux poings, c'est mon crime. Mais moi aussi, je suis
né du peuple, moi aussi, je suis comme vous fils de paysans. Frères,
jugez-moi en frère!
Les assesseurs, de vieux ouvriers aux vêtements usés, visages ravinés,
mains crevassées, l'écoutent avec une attention polie, mais sans
douceur. Le regard ironique, le président tourmente sa petite barbiche
à la Lénine.
Quand ils se retirent pour délibérer, je demande à l'apprenti juriste:
--Que risque cet homme?
--Autrefois--je dis _autrefois_--il aurait tout simplement risqué la
mort...
--Comment, la mort? Mais alors, pour un assassinat?
Haussement d'épaules.
--Un assassinat? On s'en tire souvent avec dix ans de travaux forcés.
Supprimer un individu, c'est fâcheux, mais nuire à la collectivité,
voilà qui est autrement grave. Un homme compte-t-il, à côté de l'Etat?
Trahir la confiance du gouvernement, pour nous, voyez-vous, c'est le
crime suprême. Et par malheur, la corruption viciait jusqu'aux moelles
la bureaucratie tsariste. Elle était entrée dans les traditions de la
race. Du général au petit fonctionnaire, on en usait. Vous connaissez
notre mot classique: «Tu voles trop pour ton grade»? Au début de la
révolution, le désarroi moral dépassait toutes les bornes. Du haut
en bas de l'échelle, des gens vendaient, achetaient des consciences,
trafiquaient des fonds publics. Partout, la prévarication. Pour le fait
lui-même, et surtout pour l'exemple, on dut sévir avec une impitoyable
rigueur. Les condamnations à mort se multipliaient.
--Et maintenant?
--Oh! cela va bien mieux. Pourtant, il y a deux ou trois ans, un homme
fort connu, ancien président d'une de nos républiques, directeur d'une
banque importante, fut arrêté et jugé. Pourquoi? Parce qu'il vivait
avec un luxe excessif pour un fonctionnaire communiste. On ne put rien
trouver de précis contre lui. Il n'en fut pas moins condamné à six ou
huit ans de prison. Plus l'homme s'élève, plus il doit être au-dessus
du soupçon. Et dans toutes les causes, quelles qu'elles soient,
l'intérêt de l'Etat prime et domine.
Le profil grave s'était durci, une flamme inquiétante brûlait dans les
sombres prunelles.
--Quant à cette canaille de marchand de bois, on n'en est plus
aux temps héroïques, et ce n'est qu'un bien petit personnage! Par
conséquent...
Les juges rentraient:
--Six ans de prison, murmura quelqu'un.
--Vraiment, c'est donné! fit avec une grimace de dégoût le futur
magistrat.
Et je pensais: justice de classe. Notre révolution avait proclamé les
droits de l'homme; pour la révolution soviétique, il n'y a plus que les
droits de l'Etat.
*
* *
Dans un des plus charmants faubourgs de Moscou, peuplé de jardins et
de petites maisons de bois, une vaste enceinte crénelée de monastère
avec quatre tours pointues, comme les pigeonniers de nos vieux
manoirs. Là-dedans, un parc planté d'arbres blonds, des massifs de
chrysanthèmes, de longues maisons basses aux fenêtres ouvertes, une
petite église à coupole bleue, un cimetière sans tristesse dont les
tombes envahies de fleurs portent parfois une icône d'or et sa petite
veilleuse--tout un village empli de sérénité.
Il y a un potager, un verger aux pommes vermeilles, des chiens étendus
au soleil, des chats rentrés dans leur fourrure, des vols de pigeons
bleus. Une cloche au son très pur se met à tinter, et tout à coup, de
plusieurs portes, sortent des femmes. Elles avancent d'un pas léger,
en chantant. Beaucoup sont jeunes, vêtues de cotonnades claires, de
mousselines, des châles éclatants en travers des épaules. Quelques-unes
bercent des enfants dans leurs bras, d'autres en traînent, accrochés
à leurs jupes ou, tenant leurs menottes à deux mains, elles les font
danser.
L'une d'elles, en passant, crie gaîment au portier qui nous guide:
--Puisqu'il y a des visiteurs, aurons-nous quelque chose de bon à
déjeuner?
Au portier? Non, au geôlier. Car ce bienheureux asile, qui tient de la
pension de jeunes filles et du béguinage est, paraît-il, une prison.
Les détenues y travaillent huit heures par jour à des travaux de
confection pour lesquels on leur laisse cinquante pour cent de leur
gain, une dizaine de roubles par mois. Les mamans peuvent garder près
d'elles leurs enfants de moins de trois ans qui, pendant des heures
de travail, sont confiés à la crèche de la prison. Au-dessus de trois
ans, ils sont placés dans des internats. Toutes les prisonnières ont le
droit de recevoir des visites deux fois par semaine. Et les plus sages,
celles de la première classe--il y en a trois--obtiennent un congé de
deux ou trois jours par mois, dans leur famille. Oui, toujours comme
des couventines.
A propos des prisons d'hommes, on m'avait déjà parlé de ces sorties:
--Et si les permissionnaires prennent la clef des champs? avais-je
demandé.
--Ils n'oseraient pas, me répond-on. Il y a, dans les prisons, de
vieux habitués réunis en syndicat et qui ne badinent pas au sujet des
avantages qu'ils ont conquis. Une petite frasque de ce genre peut se
payer cher. On trouve souvent des vagabonds pendus ou bien un couteau
fiché en plein cœur... D'ailleurs, pourquoi s'évader? Ils ne sont pas
malheureux en prison...
Mes condamnées ne jouissent pas du même luxe que leurs camarades
masculins de l'_Institut modèle de réforme_ de Portovo. Point de club,
de salle de jeux ni de bibliothèque; point de concerts; mais dans les
chambres, où elles vivent groupées par quatre ou cinq, quelle aimable
liberté! Elles sont en train de déjeuner ou plutôt de faire la dînette.
Elles peuvent recevoir des provisions du dehors. Voici de belles
pommes, du caviar; une jeune fille blonde, de ses beaux bras ronds
tourne du caramel sur une lampe à essence, en chantonnant doucement:
_Il a quitté son nid, le cygne de neige...
Il suit le jars noir, le cygne de neige..._
Une autre, avec des chiffons de couleur, habille des poupées qu'un
magasin lui achète. Toutes nous regardent en souriant, avec un brin
d'effronterie, et c'est sans honte qu'elles répondent aux questions.
Point de grandes criminelles, il est vrai, mais des condamnées de un à
dix ans: pour vols, pour fraudes, pour concussions.
--J'ai vendu de la vodka, disent beaucoup d'entre elles.
C'était au temps où la vente en était interdite. D'autres ont spéculé,
ou tenté de suborner des fonctionnaires. Quelques-unes disent
simplement:
--Je suis sage-femme.
Des «faiseuses d'anges». Car l'avortement n'est légal que dans
certaines conditions et toujours interdit aux sages-femmes.
Une seule, plus fine que les autres, tourne le dos et pleure: c'est une
jeune employée des postes qui a puisé dans la caisse.
Ici, on fume, en jouant aux dames; là, on caresse une chatte qui
allaite ses petits, en rond dans une corbeille. Partout, un désordre
heureux. Il y a des oiseaux dans une cage, des fleurs dans des vases,
des odeurs de sueur et de musc. Aux murs, des sacs brodés, des
photographies, et au coin de la plupart des oreillers, un flot de
rubans ou une petite rose touchante, comme sur les lits d'innocentes
fillettes.
Dans mainte grande ville d'Europe et de Russie, où l'on voit tant de
guenilleuse misère, de braves ouvriers pourraient envier le sort de ces
délinquantes.
Prison d'opéra-comique.
*
* *
Il y en a de plus tragiques.
Après mes félicitations pour sa mansuétude à l'un des directeurs de
cette aimable retraite, je demande:
--Et les prisons politiques, ne pourrais-je pas en visiter une?
Cet homme souriant se rembrunit soudain. Il regarde craintivement
autour de lui, comme si quelqu'un avait surpris mon séditieux propos:
--Ce n'est guère possible..., déclare-t-il laconiquement.
Et, après un silence:
--Mais c'est le même régime que dans les autres prisons, ou à peu près:
pour les chambres, la nourriture, les lectures...
Je n'insiste pas, car je sais.
Il y a quelques jours, le professeur danois que j'ai plusieurs fois
rencontré, m'abordait. Sa figure placide était bouleversée:
--Il se passe des choses effrayantes ici, me dit-il. Des amis à moi,
des professeurs qui ne sont pas partisans du régime, se voient épiés,
guettés, traqués. La fille de l'un d'eux a disparu subitement, il y a
deux mois. Vous devinez ce qu'il a pu souffrir. Elle vient seulement de
revenir. Elle était restée au secret. Elle a failli devenir folle de
terreur.
Et, se penchant à mon oreille:
--Le Guépéou... souffla-t-il.
Je revois le grand édifice qui règne sur la place Lubianska et, chaque
soir, allume en face de ma fenêtre son œil sanglant de cyclope. Les
gens plient le dos et hâtent le pas en longeant la façade. Le Guépéou,
héritier de la sinistre Tcheka, hydre aux cent têtes anonymes, pouvoir
occulte et souverain, indépendant du Præsidium lui-même et plus
puissant que lui.
Dans le train qui me ramenait de Kazan se trouvaient trois femmes aux
yeux rougis: elles venaient à Moscou tâcher de retrouver la trace de
leurs maris, qui, eux aussi, avaient disparu.
Dans une grande rue, non loin du _Narcomindiel_, chaque matin, de
bonne heure, on voit des groupes anxieux, parlant à voix basse.
Pour connaître le sort d'êtres qui leur sont chers, ils attendent
l'ouverture des bureaux de la Croix-Rouge politique, où l'on peut
trouver des renseignements sur les disparus, comme sur les prisonniers
pendant la guerre. Et jamais cette Croix-Rouge ne chôme.
Le temps des exécutions semble passé en Russie, du moins des exécutions
sommaires et secrètes. Mais on arrête encore. On arrête au petit
bonheur, pour des propos imprudents, une visite intempestive, parfois
une simple attitude de désaveu, un regard frondeur. Et l'on garde en
observation celui qui eut le malheur de déplaire, quinze jours, un
mois, deux mois, sans qu'il puisse communiquer avec aucun avocat, aucun
juge, aucun membre de sa famille. Puis on le relâche, sans excuse:
--On s'était trompé, lui dit-on. Tâchez d'être plus prudent.
Mais il arrive qu'on le garde. Il y a Boutirki, l'immense et triste
prison de Moscou; il y a le sinistre Sobielsky, dans une île glaciale
près d'Arkhangel; ou l'exil dans les solitudes du Nord ou de l'Est; il
y a la Sibérie, oui, comme autrefois.
Et dans les prisons politiques, non seulement point de sorties--qui
donc y songerait?--mais point de visites, point de lettres, point de
journaux... Pas même de promenades dans les jardins. Tout juste le
droit de faire quelques tours, sous les yeux d'un gardien, dans un
préau clos de murs et profond comme un puits. Les prisonniers ne sont
pas isolés. D'ordinaire, ils vivent à trois ou quatre dans une cellule;
ils peuvent causer, ils peuvent lire. Mais ils sont retranchés du
nombre des vivants. C'est l'in-pace, l'in-pace moral, tout au moins.
Aux condamnés de droit commun, aux brutes déchaînées ou dégradées,
toutes les indulgences. Aux êtres conscients, qui ont une opinion et le
courage de la manifester, toutes les rigueurs.
Et cela sous un gouvernement dont les chefs--dont beaucoup sont des
hommes d'esprit et de cœur--furent jusqu'à la nausée victimes de
l'espionnage, connurent les souffrances de la prison, les douleurs de
l'exil, toutes les tortures physiques et morales.
Un gouvernement qui, dans chaque ville, possède un musée de la
Révolution, perpétuant le souvenir de ces sinistres persécutions,
un musée qui y cloue au pilori les dossiers de la police secrète
tsariste sur ses héros morts et vivants. Et c'est le même qui autorise
des persécutions analogues et qui permet à la police bolchéviste
d'accumuler des dossiers semblables!
Peut-être la même police--qui sait?--comme ce sont les mêmes cachots.
--Pourquoi? ai-je demandé aux uns, aux autres.
Et l'on m'a répondu vaguement:
--Il faut bien défendre des conquêtes qui ont coûté tant de sacrifices
et tant de sang... La sûreté de l'Etat avant tout.
Toujours, hélas! l'Etat Moloch.
XXIV
LE THÉATRE, CULTE D'ÉTAT
L'Etat soviétique pénètre donc toute la vie des citoyens de l'Union, du
berceau à la tombe. Ecole, université, usine, bureau, justice, partout
il règne et imprègne. Les plaisirs eux-mêmes sont d'Etat.
Aussi les prend-on gravement.
Il y a les sports, tous les sports, pratiqués avec une discipline
aussi scientifique qu'en Angleterre, les innombrables clubs et leurs
discussions sociales; les bibliothèques, aussi innombrables, et qui
ne désemplissent pas. Jusqu'aux cinémas qui ont converti leurs salles
d'attente en salles de lecture! Car le prolétaire russe--c'est ici le
trait le plus saillant--est dévoré de la soif de s'instruire.
--Avez-vous remarqué le nombre de librairies de Moscou? me disait le
géographe, envoyé d'une puissante maison d'éditions de New-York. Il y
en a plus que dans aucune capitale du monde.
C'est vrai: des centaines de magasins de livres pour quelques
misérables boutiques de bijoutiers.
Il y a aussi les musées auxquels il faudrait consacrer une étude
spéciale. Ils se sont magiquement multipliés et enrichis des
magnifiques collections privées dont on s'est emparé,--acquisitions
nouvelles, disent, avec une pudique modestie, les conservateurs. Et
quel art dans la présentation! Très fréquentés, on y rencontre sans
cesse des groupes de jeunes gens et de soldats qui écoutent avec
avidité les explications d'un mentor qualifié.
Il y a l'Opéra, aussi goûté qu'au temps du tsarisme, l'Opéra, ses
ballerines, délicieuses de grâce et de fraîcheur, sa salle somptueuse,
ses loges impériales rehaussées d'or et de pourpre où se prélassent des
paysans en peaux de mouton et des ouvrières en cheveux. Rien de plus
étrange que ce contraste du riche décor avec les spectateurs, tous en
vêtements de travail.
Enfin et surtout, il y a les spectacles élevés à la hauteur d'un culte
d'Etat.
D'abord le cinéma, dont les créations, toujours plus nombreuses, sont
remarquables par leur audace et leur réalisme. Quant au cirque, très
apprécié, ne vient-on pas d'ouvrir à Moscou une école supérieure pour
les clowns? Ils y recevront «des éléments d'instruction politique»,
car, dit la circulaire officielle, «le clown contemporain doit mettre
en œuvre les matériaux littéraires et économiques, cesser d'être un
paillasse pour devenir un satiriste». Ne souriez pas. Rien ne se perd
en pays soviétique. L'ineffable «porquoi?» de Grock, les grimaces des
Fratellini, nationalisés? Mais oui! Le rire lui-même est embauché par
cet Argus aux cent regards, aux cent cerveaux qu'est la propagande
bolchevique.