groupes d'enfants qui s'en vont, les yeux brillants, le pas élastique,
derrière un drapeau rouge. Comment les forme-t-on à l'école?
Un «sympathisant» étranger, qui habite Moscou depuis un certain temps
et s'occupe d'enseignement, me dit d'un air de doute:
--On a fait ici des efforts méritoires pour l'instruction populaire.
Mais la tâche est gigantesque, les ressources sont maigres: manque de
locaux, manque de matériel, manque de maîtres, on se débat dans un
océan de difficultés. Il faudrait, d'après le ministre Lounatcharsky
lui-même, environ deux cent mille instituteurs de plus. Et ceux qu'on
a formés, un peu à la grosse, ont beaucoup de bonne volonté, certes.
Certains se tuent à la besogne. Mais le zèle supplée-t-il à la science
et à l'expérience? Il y a aussi les méthodes pédagogiques nouvelles
et surtout une certaine méthode Dalton, qui préconise l'enseignement
direct, sans livres. Le jeune gouvernement a voulu secouer le poids
des traditions et des préjugés, s'élancer dans une voie neuve. Désir
touchant, mais naïf. Improvise-t-on un système aussi vaste, aussi
complexe? Les résultats?... Enfin, vous verrez...
Et il secoue une tête affligée.
*
* *
Pour un pareil sujet, il faudrait une enquête spéciale. Je n'ai donc
pas vu, je n'ai fait qu'entrevoir.
On m'aiguille d'abord vers le ministère de l'Instruction publique, où
un «technicien» doit me donner les grandes lignes du plan directeur.
Ce ministère a déjà déménagé trois fois, pour cause de croissance. En
bas, tables couvertes de brochures et de tracts et, dans l'escalier,
l'ordinaire et paradoxal grouillement oriental. Que viennent faire ici,
dans ce temple de la science, ces vieux mendiants à barbe, ces braves
femmes en camisole, ces gamins assis sur les marches et serrant des
paquets entre leurs bras?
Dans un bureau, deux jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans sont chacun
assis devant une table. En face de l'un d'eux, le professeur danois que
j'ai plusieurs fois rencontré. J'arrive tout juste pour cueillir ce
dialogue:
--Alors, chez vous,--c'est le professeur qui parle--le cycle scolaire
complet n'est que de neuf ans? En Allemagne comme au Danemark, nous
estimons que douze suffisent à peine...
Le «technicien» se redresse avec une fierté de jeune coq:
--Oui, seulement nos enfants ne sont pas comme les vôtres: on éveille
leur initiative, ils réfléchissent, ce sont déjà des citoyens, eux!
--Mais c'est là du nationalisme, tovarisch!
Rengorgement offusqué:
--... Du nationalisme soviétique, c'est très différent!
Je préfère m'asseoir en face de l'autre éphèbe, spécialiste de
l'enseignement primaire. En austère blouse noire, dépourvue de tout
col, il a une figure massive crêtée de cheveux blonds, des petits yeux
ingénus et satisfaits.
L'école primaire est obligatoire et gratuite de huit à douze ans pour
les villes, de neuf à douze pour les campagnes. Obligatoire, mais sans
répression.
--Il n'y a pas besoin de sévir, dit-il, les enfants des villages sont
tous affamés d'instruction. C'est nous, au contraire, qui n'avons
pas assez d'écoles pour les admettre tous. Nous envisageons, pour
1930 seulement, un réseau qui pourrait, à la rigueur, couvrir toute
l'Union. Les écoles sont mixtes partout. Chacune comporte deux ou trois
groupes de cinquante à soixante élèves. Il y a en moyenne quatre heures
de travail intellectuel par jour. Le reste est consacré au travail
manuel, jardinage, menuiserie, vannerie, aux promenades, aux lectures
en commun, au club dramatique. Nous poussons beaucoup les enfants
à organiser des représentations théâtrales. Quelques-uns composent
eux-mêmes des pièces...
Quatre heures seulement de vrai travail dans une journée! Et si on
apprend aux enfants à écrire, à lire, à compter, la plus grosse part
de l'enseignement, semble-t-il, est réservée aux questions politiques.
On s'occupe d'abord du gouvernement local; le président du soviet du
village vient en démonter les rouages devant les élèves; ils assistent
aux réunions, lisent des journaux et les commentent. Puis on leur parle
des organes de canton, de district et l'on remonte ainsi jusqu'aux
grands conseils, de Moscou.
On leur indique aussi les causes de la révolution, la lutte séculaire
contre le capitalisme bourgeois. On souligne les avantages que
l'État soviétique a déjà procurés au peuple, les progrès qu'il reste
à réaliser. Jette-t-on un coup d'œil sur les autres pays, c'est
uniquement pour signaler leur supériorité technique, l'étudier, faire
ressortir cette supériorité mise au service du prolétariat.
Et si pour les plus âgés on effleure l'histoire du passé, elle n'est
envisagée qu'au seul point de vue économique: ils apprennent, par
exemple, quels furent, au cours des âges, les divers produits de la
Russie, les prix qu'ils atteignaient et les répercussions de ces prix
au point de vue social. Le reste est ignoré ou observé à travers des
lunettes soviétiques. Mais pour la plupart des enfants, le monde
commence avec le régime nouveau.
Une fillette, me contait-on, entendant parler du déluge, demandait
gravement:
--Était-ce avant la révolution, maman?
En somme, une bizarre salade russe des théories de Rousseau, de celles
de Kropotkine et de Tolstoï, copieusement assaisonnées de marxisme. O
horreur! La barbe de Marx--et quelle barbe!--au menton de gosses de
douze ans!
Point de religion. Ou plutôt, si: l'enseignement dans les écoles de
tous les degrés est franchement antireligieux.
--Les parents vont encore à l'église, les enfants n'y pensent même
plus, me dit fièrement le jeune pédagogue.
Quant à la morale, c'est bien simple: le bien, c'est tout ce qui sert
l'État et la collectivité; le mal, tout ce qui lui nuit.
Je demande:
--Croyez-vous que cela suffise? Ne craignez-vous pas de dessécher la
sensibilité des enfants, d'en faire de durs petits mécanismes sans
humanité?
Riposte vive:
--Oh! mais nous nous arrangeons pour développer la bonté. Envers les
animaux d'abord, que nous défendons de frapper, d'exploiter. Ensuite,
dans chaque village, il y a bien des malades, des infirmes, des
vieillards, n'est-ce pas? Eh bien! on réunit les enfants de temps à
autre pour leur demander quelle conduite humaine et raisonnable on doit
tenir à l'égard de ces déshérités...
Et, plus enchanté que jamais, le gamin me décoche un sourire
péremptoire.
*
* *
Pourtant, j'ai vu dans un village une petite école très sympathique.
Les enfants, dehors, cultivaient leur jardinet.
L'instituteur, tout jeune, l'air avenant et gai, tint à nous montrer
ses classes. Deux petites pièces bien modestes, de longues planches
servant de bancs et de pupitres, une chaise de paille pour le maître.
Quand le temps le permet, d'ailleurs, les classes ont lieu en plein air.
Les enfants doivent surtout apprendre la vie, dit-il. Ces jours-ci
nous étudions toutes les occupations des champs en automne: les
labours, la conservation des récoltes, les soins à donner aux animaux.
Il y a quelque temps, à la suite de leçons d'hygiène, nous avons opéré
une visite sanitaire du village, des maisons. Les élèves ont ensuite
exposé leurs critiques aux membres du soviet. Ils n'en menaient pas
large, je vous assure!
Le jeune homme fit ensuite les honneurs de ce qu'il appelait le «musée»
de l'école. De petits objets en bois, en corde, en paille, fabriqués
par les enfants, représentant des animaux, des charrues, des métiers
à tisser, des machines agricoles; un herbier, des insectes, une
collection de papillons, une grenouille dans un bocal, des dessins
naïfs, du modelage. Comme il en était fier et quelle ardeur dans sa
voix lorsqu'il exposait les réformes, les progrès à réaliser!
--Ils sont si désireux d'apprendre! répétait-il en regardant les
enfants qui lui souriaient avec une naïve confiance...
L'autre école primaire, où le hasard d'une promenade me fit pénétrer,
dans un faubourg de Moscou, était peut-être plus pauvre encore, les
pupitres et les bancs plus vétustes, les vitres pansées de papier
huilé. Mais les enfants n'étaient pas moins joyeux, et sous d'humbles
portraits de Lénine et de Marx éclatait un beau bouquet de fougères et
de baies d'automne.
On lisait sur les murs écaillés, ces inscriptions peintes en
rouge: _Tout être humain doit travailler. La science est la grande
victorieuse._ Et ces trente-cinq petits de sept à huit ans, suçant leur
crayon avec enthousiasme, le nez sur leur cahier, travaillaient bien,
mais c'est l'art qui, en l'occurrence, était le victorieux.
D'accord avec la maîtresse, ils avaient choisi le mot _chat_ et chacun
avait dessiné le félin élu. Que d'oreilles pointues, de moustaches en
colère, quelles queues en panache! Il s'agissait maintenant d'écrire
le mot au-dessous, de dessiner ensuite tout ce que peut éveiller le
mot chat: une souris, une jatte de lait, la corbeille où il dort en
rond. Et chacun aurait bien ensuite quelques belles histoires à conter
à ce sujet, quelques leçons de choses à donner. Toutes les frimousses,
quelques-unes trop jaunes ou trop nacrées, exprimaient la plus radieuse
bonne volonté.
La maîtresse qui enseigne à Moscou depuis vingt-cinq ans, une femme aux
cheveux gris, au doux visage épuisé, semblait moins enchantée:
--Évidemment, dit-elle, pour les enfants, ce système est plus vivant,
plus amusant; il développe l'esprit d'initiative et, du moins pour
les petits, il donne d'assez bons résultats. Mais quelle fatigue pour
les maîtres! Autrefois, il n'y avait qu'à prendre un livre, et à
aller d'un bout à l'autre, en ajoutant les explications nécessaires.
Aujourd'hui, c'est chaque jour un problème nouveau qui se pose. Élèves
et professeurs choisissent en commun le projet: dessin, promenade,
sculpture, lecture. Il faut ensuite le réaliser, ce qui n'est pas
toujours commode... Et quand les enfants grandissent, les questions
qu'il faut leur faire traiter par la méthode directe deviennent si
complexes qu'on en perd la tête!
Le système Dalton, c'est évident, n'a pas que des zélateurs. Quant au
dogme d'État, il était incarné par des images en couleurs violentes:
Lénine au milieu des écoliers; une manifestation scolaire sur la place
Rouge; par des maquettes symbolisant les principes essentiels: des
bourgeois obèses attablés devant de faméliques ouvriers, un boyard
faisant appliquer le knout à des paysans décharnés, un ouvrier et
un paysan se serrant la main entre une machine et un tracteur. Et
chaque jour la maîtresse doit expliquer et exalter les bienfaits de la
Constitution à ces bambins qu'il faut encore moucher.
Mais l'école est-elle faite pour former des communistes ou tout
simplement des hommes?
*
* *
Même conception pour les internats secondaires. Je n'en ai visité qu'un
seul à une ou deux heures de Moscou. C'est dans une délicieuse maison
de campagne, blanche, à terrasse, sous une colonnade Empire. Appuyée de
l'épaule à des collines vermeilles, elle sourit aux pelouses qui fuient
vers les saules d'une rivière, toute bleue sous ses voiles d'or.
On a réuni dans cette école quatre-vingts enfants de huit à dix-sept
ans, des orphelins pour la plupart, qui témoignent de dispositions pour
la peinture ou la musique. Garçons et filles, vêtus de toile bleue avec
un mouchoir rouge en travers des épaules, viennent nous chercher à la
gare. Cou nu, jambes nues, ils sont bien plantés, l'air éveillé et
heureux. D'une courtoisie gentille aussi.
On célèbre je ne sais quel anniversaire. Ils ont décoré la maison de
fleurs et de guirlandes de feuillage. Ils apportent des chaises, aident
au service de la table, dressée sur une terrasse. Des rires fusent
bien de la salle à manger où ils déjeunent, sous de violentes fresques
futuristes et révolutionnaires, représentant des foules cosmopolites
en marche sous le drapeau rouge. Mais cette gaieté ne prend jamais des
allures d'émeute. Et quand ils l'adressent au directeur et à sa femme,
deux artistes de talent, leur franche familiarité ne dépasse pas les
bornes du respect. Une grande famille.
Une arche de Noé aussi. Chaque élève semble avoir droit à un favori à
deux ou à quatre pattes: non seulement chiens, chats, oiseaux, mais
souris blanches, cobayes aux nez importants de banquiers, lapins
philosophes. Et une douce fillette aux longues nattes cendrées
dispute à un gamin--dents éclatantes dans un teint d'abricot mûr--un
écureuil-anguille, qui joue à cache-cache sous son plumet de queue
rousse.
Que penseraient de cette brèche à l'ordre et à la propreté nos
directeurs et directrices de lycée?
Ces élèves, pendant leurs quatre heures quotidiennes de travail,
qu'apprennent-ils? L'orthographe, de l'histoire à la bolcheviste, une
teinture de lettres, les mathématiques, la physique, la chimie et
soit un peu d'allemand, soit un peu de français. On use également ici
de la fameuse méthode directe: les plus âgés des élèves sont divisés
en groupes qui, d'accord avec le professeur, choisissent le sujet à
étudier, les objets et les livres qu'il leur faut consulter, le but
qu'ils doivent atteindre. Et d'après ce programme ils travaillent
librement, comme et quand il leur convient. N'abusent-ils pas de cette
liberté? Ils seraient contre nature s'ils ne faisaient qu'en user...
Mais la majeure partie de leur temps et de leurs efforts est consacrée
à la peinture, à la sculpture, à la musique. Dans une salle sont
exposées les productions de ces bourgeons d'artistes. Dirai-je que je
regrette de n'y pas trouver assez de cette divine naïveté qui pénètre
les œuvres des peintres paysans? Trop de science, déjà trop de science!
Beaucoup de ces appelés ne seront pas élus. A peine en dirigera-t-on
quatre ou cinq vers l'Ecole des beaux-arts ou le Conservatoire. Les
autres entreront dans des écoles techniques ou des bureaux. Tentative
intéressante néanmoins que de chercher à attiser la petite flamme d'art
qui vacille dans l'esprit de tant d'enfants du peuple...
Dans l'après-midi, on nous régale d'un concert. De beaux chants
populaires des pays variés, si étrangement rassemblés sous le drapeau
rouge: cris rauques et lourdauds des Kalmouks, mélopée nostalgique des
Arméniens, nasillements orientaux des Tchouvaches, et le long cri de
douleur des gens du Turkestan...
On termine par l'air que Lénine aimait entre tous--composé en prison
par un révolutionnaire connu--palpitation d'une âme qui essaie de
briser ses chaînes...
L'été, l'orchestre de cette école et l'école entière se transportent
au Caucase. Ils s'en vont, de village en village, jouant, dans des
décors peints par eux-mêmes, des actes d'opéra de compositeurs connus;
Tchaïkowsky, Rubinstein, Borodine, Mussorgsky. Et non seulement ils
couvrent tous leurs frais de voyage, mais ils font des bénéfices. Vous
devinez la joie de pareilles vacances! L'impresario est un grand garçon
de dix-huit ans, allègre et hardi. Il part en avance, conclut tous les
arrangements, dirige, entraîne. Un jeune chef, pôle magnétique de
toutes ces prunelles enfantines, président du Soviet de l'école.
*
* *
Car chaque école possède son soviet de huit ou dix membres, élus par
l'assemblée plénière des élèves et qui, lui-même, choisit son leader.
Elle a aussi des groupes de «pionniers», habillés en boys-scouts ou en
éclaireurs, soumis aux mêmes préceptes et aux mêmes exercices, mais qui
forment en outre les pépinières communistes. Chacune de ces «cellules»
est dirigée par un moniteur appartenant aux _Jeunesses communistes
(Konsomol)_, berger responsable et attentif de ces petites brebis
rouges.
Au soviet d'arrêter l'ordre du jour des réunions où l'on discute
certaines questions politiques et où--ne riez pas!--l'on commente les
journaux. Il est vrai que les journaux étant d'Etat, leur lecture reste
orthodoxe: comme l'a dit quelqu'un, c'est l'évangile quotidien. Au
soviet encore de régler le service intérieur de la maison, de résoudre
les problèmes de discipline. D'ordinaire, il le fait avec bon sens
et équité, et ses décisions sont acceptées sans révolte. Y a-t-il
conflit, on le porte devant un tribunal suprême qui, celui-là, veut
bien admettre quelques professeurs et parents, mais toujours avec une
majorité de lévites du communisme.
Voulez-vous une sentence de soviet enfantin? Une fillette, dépit ou
jalousie, avait saccagé le jardinet d'un camarade. Elle fut mise en
quarantaine jusqu'au moment où elle eut elle-même, avec les plantes de
son propre jardin, réparé tout le dommage. Mais un gamin qui avait volé
à plusieurs reprises les poires d'un voisin, en laissant s'égarer les
soupçons sur un jardinier, ne dut qu'à l'intervention du directeur de
ne pas être expulsé.
--Il a souillé l'honneur de l'école! s'écriait en chœur le soviet
indigné.
Et les maîtres, punissent-ils?
--Jamais, me répond-on, puisque ce sont les enfants qui s'en chargent.
--Mais si un élève est atteint d'irréductible paresse?
--Tant pis pour lui. On le prévient de l'influence que cette paresse
exercera sur sa carrière. Le reste le regarde...
Soit! Mais à douze ans, l'avenir existe-t-il?
Quant à la coéducation, il y eut bien, au début, quelques «accidents».
Et les hôpitaux reçurent parfois de trop jeunes mères. Mais maintenant,
habitués à vivre côte à côte, les enfants ignorent, paraît-il, les
dangers de la cristallisation.
--D'ailleurs, me dit un professeur, les passions politiques, chez
nous, l'emportent sur les passionnettes... L'instinct se _sublimise_.
Deviennent-ils vraiment amoureux? Nous n'y voyons pas d'inconvénient.
L'amour n'est-il pas un éperon?
Parfait. Mais si le cheval s'emballe?
*
* *
Et les parents, que pensent-ils de l'école soviétique? En général, ils
reconnaissent que la discipline a fait de grands progrès.
--Si vous aviez vu les premières années! me confiait une maman. Pour
initier les enfants à la beauté, on avait apporté dans les écoles des
meubles magnifiques. Je les revois, filles et garçons, vautrés, avec
leurs souliers sales, sur des canapés de style. Une horreur! Maintenant
il y a du mieux. Les manières sont redevenues excellentes et les
écoliers ont même un regard et un ton de franchise qu'ils n'avaient pas
autrefois. De l'impertinence parfois, jamais de sournoise hypocrisie.
A propos de l'instruction, par exemple, il n'y a qu'une voix, ou plutôt
qu'un cri:
--Nos enfants ne savent rien! gémit le chœur des parents. Cette méthode
directe peut être excellente pour quelques êtres choisis ou précocement
mûris dont elle développe la personnalité. Mais les autres? Quel
tohu-bohu dans ces petites cervelles! Quels abîmes d'ignorance, quel
manque de proportions dans les connaissances, quels préjugés à rebours!
Que deviendront-ils s'il leur faut, plus tard, se mesurer avec des
esprits d'Occident? Et que va devenir notre pauvre pays?
Peut-être le mal n'est-il pas irrémédiable. Car les professeurs
ont, eux aussi, poussé le cri d'alarme. Les examens d'admission à
l'Université, disent-ils, ont été cette année très inférieurs à la
moyenne. Et Madame Kroupskaia, veuve de Lénine, un des fonctionnaires
les plus distingués de l'Instruction publique, a elle-même proclamé
avec une courageuse sincérité, sinon la faillite, du moins l'insuccès
transitoire de l'école soviétique. Et elle demande qu'on fasse machine
arrière.
Il en est temps. Car ces enfants, uniquement pourris de politique et de
marxisme, élevés dans l'ignorance hostile des autres peuples et des
autres dogmes, dans l'orgueil de l'orthodoxie rouge, ne risquent-ils
pas de se trouver tout à coup aussi isolés dans le monde que des Papous
ou des Patagons?
XXII
LES TROIS CENT MILLE ENFANTS PARIAS
Donc, l'Union soviétique est le pays de l'enfance heureuse et
souveraine, de l'enfant-roi, mais c'est le pays aussi de l'enfance la
plus misérablement abandonnée--de l'enfant-paria.
Une scène entre mille. Sur l'immense place Rouge presque déserte,
une dizaine de gamins aux haillons sinistres, aux visages crasseux
et impudents sont là, groupés en soviet. Tout à coup, sur la pointe
de leurs pieds noirs et nus, ils courent, ils volent d'un pas muet,
s'abattent sur le panier d'une vieille marchande qui somnole au coin
du trottoir, empoignent à pleines mains beignets et gâteaux, et vrrrt!
en une seconde leur vol pillard et ricanant est loin, tandis que la
vieille jette de faibles cris éperdus.
Sans pudeur, ils s'arrêtent face au sanctuaire de Lénine. D'autres
moineaux effrontés surgissent, venus d'où? On partage en frères.
Mastication rapide à joues gonflées. Pas longtemps. Trois innocentes
jeunes filles traversent la place. Nouvelle envolée silencieuse,
bonds: violemment saisies par leurs nattes, les fillettes poussent des
cris d'effroi. Danse guerrière d'apaches, hurlements de triomphe, et
vrrrt! la bande prend d'assaut l'arrière et les marchepieds de deux
tramways en pleine vitesse, s'y suspend en essaim. Ni vu ni connu, elle
s'est évanouie!
Le tout, film-éclair, n'a pas duré deux minutes.
Une autre fois. J'attends un tramway, place Sverdloff. Une patte
sordide surgit soudain à deux pouces de ma figure. D'un geste
instinctif, je la repousse. Alors apparaît une face gourmeuse, des
dents blanches, aiguës, qui happent, un claquement sec des mâchoires,
j'ai tout juste le temps de retirer ma main...
La veille, on m'avait dit:
--Ces enfants sont tous malades, vous devinez de quelle maladie. Ils
se savent contagieux et _ils mordent_. Ces jours-ci, il y a dans
les hôpitaux de nombreux malades auxquels ils ont inoculé le virus.
Méfiez-vous!
Entourée de foule, j'ai peur, je cache mes mains. Et campé en face de
moi, il rit, le pauvre gosse, il rit terriblement, en montrant ses
dents avec des yeux étincelants de jeune loup. Si pitoyable dans son
insolence et sa révolte, qu'on voudrait lui entourer les épaules, lui
murmurer des mots de tendresse et de compassion que sa petite oreille
souillée n'a jamais entendus...
Et dire que, si l'U.R.S.S. en a déjà recueilli près de six cent mille,
c'est trois cent mille encore de ces petits _besprizorni_ qui restent
sans tutelle et sans abri!
*
* *
D'où viennent-ils? J'ai souvent entendu reprocher au régime des
Soviets l'abandon de ces enfants. C'est inexact et injuste. Les
plus âgés datent des avances allemandes de 1915-1916, alors qu'une
vague de terreur balayait des territoires plus grands que la France,
poussant devant elle des peuples de paysans affolés. Les autres sont
des orphelins des guerres civiles, de la famine, du typhus qui,
successivement, vidèrent villages, villes, régions. Quelques-uns,
paraît-il, seraient du plus noble sang.
Personne alors ne pensait à eux. Pouvait-on? Combien dut-il en mourir?
Ceux qui ont survécu sont vraiment les enfants du miracle. Seulement,
il y a trois cent mille miracles.
Ils vivent en groupes dans les terrains vagues, dans les maisons en
construction ou en ruines, surtout dans les wagons hors d'usage, où
ils forment de véritables colonies. Quoique, par bonheur, il y ait
parmi eux très peu de fillettes,--car elles se laissent plus facilement
domestiquer,--quelques jeunes couples se mettent en ménage et pour
pendre la crémaillère, achètent un samovar. Les plus sérieux se
procurent un banc de cireur ou un éventaire de camelot et se lancent
dans les affaires. Mais la plupart s'en tiennent au vagabondage.
Obéissant à un mystérieux mot d'ordre, l'été ils s'envolent vers
les champs, descendent jusqu'aux eaux minérales du Caucase, où se
transporte l'élite soviétique, s'accrochant aux trains, glissant entre
les bagages, s'aplatissant sur la voûte des wagons. Quand le voyage les
fatigue, ils sautent par terre à une station, mettent le pays en coupe
réglée, reprennent leur route quand cela leur chante.
Un jour de cet été, le train s'ébranlant, un de mes amis vit un petit
bras guenilleux s'insinuer par la fenêtre et cueillir gracieusement
sa valise: quatre _besprizorni_ s'enfuyaient avec leur butin, en lui
faisant la nique. A mon passage à Kazan, la ville était terrifiée:
plusieurs milliers de ces petits bandits venaient d'y prendre leurs
quartiers d'hiver.