Un des traits marquants de la vie des rues à Moscou, ce sont ces

groupes d'enfants qui s'en vont, les yeux brillants, le pas élastique,

derrière un drapeau rouge. Comment les forme-t-on à l'école?

Un «sympathisant» étranger, qui habite Moscou depuis un certain temps

et s'occupe d'enseignement, me dit d'un air de doute:

--On a fait ici des efforts méritoires pour l'instruction populaire.

Mais la tâche est gigantesque, les ressources sont maigres: manque de

locaux, manque de matériel, manque de maîtres, on se débat dans un

océan de difficultés. Il faudrait, d'après le ministre Lounatcharsky

lui-même, environ deux cent mille instituteurs de plus. Et ceux qu'on

a formés, un peu à la grosse, ont beaucoup de bonne volonté, certes.

Certains se tuent à la besogne. Mais le zèle supplée-t-il à la science

et à l'expérience? Il y a aussi les méthodes pédagogiques nouvelles

et surtout une certaine méthode Dalton, qui préconise l'enseignement

direct, sans livres. Le jeune gouvernement a voulu secouer le poids

des traditions et des préjugés, s'élancer dans une voie neuve. Désir

touchant, mais naïf. Improvise-t-on un système aussi vaste, aussi

complexe? Les résultats?... Enfin, vous verrez...

Et il secoue une tête affligée.

*

* *

Pour un pareil sujet, il faudrait une enquête spéciale. Je n'ai donc

pas vu, je n'ai fait qu'entrevoir.

On m'aiguille d'abord vers le ministère de l'Instruction publique, où

un «technicien» doit me donner les grandes lignes du plan directeur.

Ce ministère a déjà déménagé trois fois, pour cause de croissance. En

bas, tables couvertes de brochures et de tracts et, dans l'escalier,

l'ordinaire et paradoxal grouillement oriental. Que viennent faire ici,

dans ce temple de la science, ces vieux mendiants à barbe, ces braves

femmes en camisole, ces gamins assis sur les marches et serrant des

paquets entre leurs bras?

Dans un bureau, deux jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans sont chacun

assis devant une table. En face de l'un d'eux, le professeur danois que

j'ai plusieurs fois rencontré. J'arrive tout juste pour cueillir ce

dialogue:

--Alors, chez vous,--c'est le professeur qui parle--le cycle scolaire

complet n'est que de neuf ans? En Allemagne comme au Danemark, nous

estimons que douze suffisent à peine...

Le «technicien» se redresse avec une fierté de jeune coq:

--Oui, seulement nos enfants ne sont pas comme les vôtres: on éveille

leur initiative, ils réfléchissent, ce sont déjà des citoyens, eux!

--Mais c'est là du nationalisme, tovarisch!

Rengorgement offusqué:

--... Du nationalisme soviétique, c'est très différent!

Je préfère m'asseoir en face de l'autre éphèbe, spécialiste de

l'enseignement primaire. En austère blouse noire, dépourvue de tout

col, il a une figure massive crêtée de cheveux blonds, des petits yeux

ingénus et satisfaits.

L'école primaire est obligatoire et gratuite de huit à douze ans pour

les villes, de neuf à douze pour les campagnes. Obligatoire, mais sans

répression.

--Il n'y a pas besoin de sévir, dit-il, les enfants des villages sont

tous affamés d'instruction. C'est nous, au contraire, qui n'avons

pas assez d'écoles pour les admettre tous. Nous envisageons, pour

1930 seulement, un réseau qui pourrait, à la rigueur, couvrir toute

l'Union. Les écoles sont mixtes partout. Chacune comporte deux ou trois

groupes de cinquante à soixante élèves. Il y a en moyenne quatre heures

de travail intellectuel par jour. Le reste est consacré au travail

manuel, jardinage, menuiserie, vannerie, aux promenades, aux lectures

en commun, au club dramatique. Nous poussons beaucoup les enfants

à organiser des représentations théâtrales. Quelques-uns composent

eux-mêmes des pièces...

Quatre heures seulement de vrai travail dans une journée! Et si on

apprend aux enfants à écrire, à lire, à compter, la plus grosse part

de l'enseignement, semble-t-il, est réservée aux questions politiques.

On s'occupe d'abord du gouvernement local; le président du soviet du

village vient en démonter les rouages devant les élèves; ils assistent

aux réunions, lisent des journaux et les commentent. Puis on leur parle

des organes de canton, de district et l'on remonte ainsi jusqu'aux

grands conseils, de Moscou.

On leur indique aussi les causes de la révolution, la lutte séculaire

contre le capitalisme bourgeois. On souligne les avantages que

l'État soviétique a déjà procurés au peuple, les progrès qu'il reste

à réaliser. Jette-t-on un coup d'œil sur les autres pays, c'est

uniquement pour signaler leur supériorité technique, l'étudier, faire

ressortir cette supériorité mise au service du prolétariat.

Et si pour les plus âgés on effleure l'histoire du passé, elle n'est

envisagée qu'au seul point de vue économique: ils apprennent, par

exemple, quels furent, au cours des âges, les divers produits de la

Russie, les prix qu'ils atteignaient et les répercussions de ces prix

au point de vue social. Le reste est ignoré ou observé à travers des

lunettes soviétiques. Mais pour la plupart des enfants, le monde

commence avec le régime nouveau.

Une fillette, me contait-on, entendant parler du déluge, demandait

gravement:

--Était-ce avant la révolution, maman?

En somme, une bizarre salade russe des théories de Rousseau, de celles

de Kropotkine et de Tolstoï, copieusement assaisonnées de marxisme. O

horreur! La barbe de Marx--et quelle barbe!--au menton de gosses de

douze ans!

Point de religion. Ou plutôt, si: l'enseignement dans les écoles de

tous les degrés est franchement antireligieux.

--Les parents vont encore à l'église, les enfants n'y pensent même

plus, me dit fièrement le jeune pédagogue.

Quant à la morale, c'est bien simple: le bien, c'est tout ce qui sert

l'État et la collectivité; le mal, tout ce qui lui nuit.

Je demande:

--Croyez-vous que cela suffise? Ne craignez-vous pas de dessécher la

sensibilité des enfants, d'en faire de durs petits mécanismes sans

humanité?

Riposte vive:

--Oh! mais nous nous arrangeons pour développer la bonté. Envers les

animaux d'abord, que nous défendons de frapper, d'exploiter. Ensuite,

dans chaque village, il y a bien des malades, des infirmes, des

vieillards, n'est-ce pas? Eh bien! on réunit les enfants de temps à

autre pour leur demander quelle conduite humaine et raisonnable on doit

tenir à l'égard de ces déshérités...

Et, plus enchanté que jamais, le gamin me décoche un sourire

péremptoire.

*

* *

Pourtant, j'ai vu dans un village une petite école très sympathique.

Les enfants, dehors, cultivaient leur jardinet.

L'instituteur, tout jeune, l'air avenant et gai, tint à nous montrer

ses classes. Deux petites pièces bien modestes, de longues planches

servant de bancs et de pupitres, une chaise de paille pour le maître.

Quand le temps le permet, d'ailleurs, les classes ont lieu en plein air.

Les enfants doivent surtout apprendre la vie, dit-il. Ces jours-ci

nous étudions toutes les occupations des champs en automne: les

labours, la conservation des récoltes, les soins à donner aux animaux.

Il y a quelque temps, à la suite de leçons d'hygiène, nous avons opéré

une visite sanitaire du village, des maisons. Les élèves ont ensuite

exposé leurs critiques aux membres du soviet. Ils n'en menaient pas

large, je vous assure!

Le jeune homme fit ensuite les honneurs de ce qu'il appelait le «musée»

de l'école. De petits objets en bois, en corde, en paille, fabriqués

par les enfants, représentant des animaux, des charrues, des métiers

à tisser, des machines agricoles; un herbier, des insectes, une

collection de papillons, une grenouille dans un bocal, des dessins

naïfs, du modelage. Comme il en était fier et quelle ardeur dans sa

voix lorsqu'il exposait les réformes, les progrès à réaliser!

--Ils sont si désireux d'apprendre! répétait-il en regardant les

enfants qui lui souriaient avec une naïve confiance...

L'autre école primaire, où le hasard d'une promenade me fit pénétrer,

dans un faubourg de Moscou, était peut-être plus pauvre encore, les

pupitres et les bancs plus vétustes, les vitres pansées de papier

huilé. Mais les enfants n'étaient pas moins joyeux, et sous d'humbles

portraits de Lénine et de Marx éclatait un beau bouquet de fougères et

de baies d'automne.

On lisait sur les murs écaillés, ces inscriptions peintes en

rouge: _Tout être humain doit travailler. La science est la grande

victorieuse._ Et ces trente-cinq petits de sept à huit ans, suçant leur

crayon avec enthousiasme, le nez sur leur cahier, travaillaient bien,

mais c'est l'art qui, en l'occurrence, était le victorieux.

D'accord avec la maîtresse, ils avaient choisi le mot _chat_ et chacun

avait dessiné le félin élu. Que d'oreilles pointues, de moustaches en

colère, quelles queues en panache! Il s'agissait maintenant d'écrire

le mot au-dessous, de dessiner ensuite tout ce que peut éveiller le

mot chat: une souris, une jatte de lait, la corbeille où il dort en

rond. Et chacun aurait bien ensuite quelques belles histoires à conter

à ce sujet, quelques leçons de choses à donner. Toutes les frimousses,

quelques-unes trop jaunes ou trop nacrées, exprimaient la plus radieuse

bonne volonté.

La maîtresse qui enseigne à Moscou depuis vingt-cinq ans, une femme aux

cheveux gris, au doux visage épuisé, semblait moins enchantée:

--Évidemment, dit-elle, pour les enfants, ce système est plus vivant,

plus amusant; il développe l'esprit d'initiative et, du moins pour

les petits, il donne d'assez bons résultats. Mais quelle fatigue pour

les maîtres! Autrefois, il n'y avait qu'à prendre un livre, et à

aller d'un bout à l'autre, en ajoutant les explications nécessaires.

Aujourd'hui, c'est chaque jour un problème nouveau qui se pose. Élèves

et professeurs choisissent en commun le projet: dessin, promenade,

sculpture, lecture. Il faut ensuite le réaliser, ce qui n'est pas

toujours commode... Et quand les enfants grandissent, les questions

qu'il faut leur faire traiter par la méthode directe deviennent si

complexes qu'on en perd la tête!

Le système Dalton, c'est évident, n'a pas que des zélateurs. Quant au

dogme d'État, il était incarné par des images en couleurs violentes:

Lénine au milieu des écoliers; une manifestation scolaire sur la place

Rouge; par des maquettes symbolisant les principes essentiels: des

bourgeois obèses attablés devant de faméliques ouvriers, un boyard

faisant appliquer le knout à des paysans décharnés, un ouvrier et

un paysan se serrant la main entre une machine et un tracteur. Et

chaque jour la maîtresse doit expliquer et exalter les bienfaits de la

Constitution à ces bambins qu'il faut encore moucher.

Mais l'école est-elle faite pour former des communistes ou tout

simplement des hommes?

*

* *

Même conception pour les internats secondaires. Je n'en ai visité qu'un

seul à une ou deux heures de Moscou. C'est dans une délicieuse maison

de campagne, blanche, à terrasse, sous une colonnade Empire. Appuyée de

l'épaule à des collines vermeilles, elle sourit aux pelouses qui fuient

vers les saules d'une rivière, toute bleue sous ses voiles d'or.

On a réuni dans cette école quatre-vingts enfants de huit à dix-sept

ans, des orphelins pour la plupart, qui témoignent de dispositions pour

la peinture ou la musique. Garçons et filles, vêtus de toile bleue avec

un mouchoir rouge en travers des épaules, viennent nous chercher à la

gare. Cou nu, jambes nues, ils sont bien plantés, l'air éveillé et

heureux. D'une courtoisie gentille aussi.

On célèbre je ne sais quel anniversaire. Ils ont décoré la maison de

fleurs et de guirlandes de feuillage. Ils apportent des chaises, aident

au service de la table, dressée sur une terrasse. Des rires fusent

bien de la salle à manger où ils déjeunent, sous de violentes fresques

futuristes et révolutionnaires, représentant des foules cosmopolites

en marche sous le drapeau rouge. Mais cette gaieté ne prend jamais des

allures d'émeute. Et quand ils l'adressent au directeur et à sa femme,

deux artistes de talent, leur franche familiarité ne dépasse pas les

bornes du respect. Une grande famille.

Une arche de Noé aussi. Chaque élève semble avoir droit à un favori à

deux ou à quatre pattes: non seulement chiens, chats, oiseaux, mais

souris blanches, cobayes aux nez importants de banquiers, lapins

philosophes. Et une douce fillette aux longues nattes cendrées

dispute à un gamin--dents éclatantes dans un teint d'abricot mûr--un

écureuil-anguille, qui joue à cache-cache sous son plumet de queue

rousse.

Que penseraient de cette brèche à l'ordre et à la propreté nos

directeurs et directrices de lycée?

Ces élèves, pendant leurs quatre heures quotidiennes de travail,

qu'apprennent-ils? L'orthographe, de l'histoire à la bolcheviste, une

teinture de lettres, les mathématiques, la physique, la chimie et

soit un peu d'allemand, soit un peu de français. On use également ici

de la fameuse méthode directe: les plus âgés des élèves sont divisés

en groupes qui, d'accord avec le professeur, choisissent le sujet à

étudier, les objets et les livres qu'il leur faut consulter, le but

qu'ils doivent atteindre. Et d'après ce programme ils travaillent

librement, comme et quand il leur convient. N'abusent-ils pas de cette

liberté? Ils seraient contre nature s'ils ne faisaient qu'en user...

Mais la majeure partie de leur temps et de leurs efforts est consacrée

à la peinture, à la sculpture, à la musique. Dans une salle sont

exposées les productions de ces bourgeons d'artistes. Dirai-je que je

regrette de n'y pas trouver assez de cette divine naïveté qui pénètre

les œuvres des peintres paysans? Trop de science, déjà trop de science!

Beaucoup de ces appelés ne seront pas élus. A peine en dirigera-t-on

quatre ou cinq vers l'Ecole des beaux-arts ou le Conservatoire. Les

autres entreront dans des écoles techniques ou des bureaux. Tentative

intéressante néanmoins que de chercher à attiser la petite flamme d'art

qui vacille dans l'esprit de tant d'enfants du peuple...

Dans l'après-midi, on nous régale d'un concert. De beaux chants

populaires des pays variés, si étrangement rassemblés sous le drapeau

rouge: cris rauques et lourdauds des Kalmouks, mélopée nostalgique des

Arméniens, nasillements orientaux des Tchouvaches, et le long cri de

douleur des gens du Turkestan...

On termine par l'air que Lénine aimait entre tous--composé en prison

par un révolutionnaire connu--palpitation d'une âme qui essaie de

briser ses chaînes...

L'été, l'orchestre de cette école et l'école entière se transportent

au Caucase. Ils s'en vont, de village en village, jouant, dans des

décors peints par eux-mêmes, des actes d'opéra de compositeurs connus;

Tchaïkowsky, Rubinstein, Borodine, Mussorgsky. Et non seulement ils

couvrent tous leurs frais de voyage, mais ils font des bénéfices. Vous

devinez la joie de pareilles vacances! L'impresario est un grand garçon

de dix-huit ans, allègre et hardi. Il part en avance, conclut tous les

arrangements, dirige, entraîne. Un jeune chef, pôle magnétique de

toutes ces prunelles enfantines, président du Soviet de l'école.

*

* *

Car chaque école possède son soviet de huit ou dix membres, élus par

l'assemblée plénière des élèves et qui, lui-même, choisit son leader.

Elle a aussi des groupes de «pionniers», habillés en boys-scouts ou en

éclaireurs, soumis aux mêmes préceptes et aux mêmes exercices, mais qui

forment en outre les pépinières communistes. Chacune de ces «cellules»

est dirigée par un moniteur appartenant aux _Jeunesses communistes

(Konsomol)_, berger responsable et attentif de ces petites brebis

rouges.

Au soviet d'arrêter l'ordre du jour des réunions où l'on discute

certaines questions politiques et où--ne riez pas!--l'on commente les

journaux. Il est vrai que les journaux étant d'Etat, leur lecture reste

orthodoxe: comme l'a dit quelqu'un, c'est l'évangile quotidien. Au

soviet encore de régler le service intérieur de la maison, de résoudre

les problèmes de discipline. D'ordinaire, il le fait avec bon sens

et équité, et ses décisions sont acceptées sans révolte. Y a-t-il

conflit, on le porte devant un tribunal suprême qui, celui-là, veut

bien admettre quelques professeurs et parents, mais toujours avec une

majorité de lévites du communisme.

Voulez-vous une sentence de soviet enfantin? Une fillette, dépit ou

jalousie, avait saccagé le jardinet d'un camarade. Elle fut mise en

quarantaine jusqu'au moment où elle eut elle-même, avec les plantes de

son propre jardin, réparé tout le dommage. Mais un gamin qui avait volé

à plusieurs reprises les poires d'un voisin, en laissant s'égarer les

soupçons sur un jardinier, ne dut qu'à l'intervention du directeur de

ne pas être expulsé.

--Il a souillé l'honneur de l'école! s'écriait en chœur le soviet

indigné.

Et les maîtres, punissent-ils?

--Jamais, me répond-on, puisque ce sont les enfants qui s'en chargent.

--Mais si un élève est atteint d'irréductible paresse?

--Tant pis pour lui. On le prévient de l'influence que cette paresse

exercera sur sa carrière. Le reste le regarde...

Soit! Mais à douze ans, l'avenir existe-t-il?

Quant à la coéducation, il y eut bien, au début, quelques «accidents».

Et les hôpitaux reçurent parfois de trop jeunes mères. Mais maintenant,

habitués à vivre côte à côte, les enfants ignorent, paraît-il, les

dangers de la cristallisation.

--D'ailleurs, me dit un professeur, les passions politiques, chez

nous, l'emportent sur les passionnettes... L'instinct se _sublimise_.

Deviennent-ils vraiment amoureux? Nous n'y voyons pas d'inconvénient.

L'amour n'est-il pas un éperon?

Parfait. Mais si le cheval s'emballe?

*

* *

Et les parents, que pensent-ils de l'école soviétique? En général, ils

reconnaissent que la discipline a fait de grands progrès.

--Si vous aviez vu les premières années! me confiait une maman. Pour

initier les enfants à la beauté, on avait apporté dans les écoles des

meubles magnifiques. Je les revois, filles et garçons, vautrés, avec

leurs souliers sales, sur des canapés de style. Une horreur! Maintenant

il y a du mieux. Les manières sont redevenues excellentes et les

écoliers ont même un regard et un ton de franchise qu'ils n'avaient pas

autrefois. De l'impertinence parfois, jamais de sournoise hypocrisie.

A propos de l'instruction, par exemple, il n'y a qu'une voix, ou plutôt

qu'un cri:

--Nos enfants ne savent rien! gémit le chœur des parents. Cette méthode

directe peut être excellente pour quelques êtres choisis ou précocement

mûris dont elle développe la personnalité. Mais les autres? Quel

tohu-bohu dans ces petites cervelles! Quels abîmes d'ignorance, quel

manque de proportions dans les connaissances, quels préjugés à rebours!

Que deviendront-ils s'il leur faut, plus tard, se mesurer avec des

esprits d'Occident? Et que va devenir notre pauvre pays?

Peut-être le mal n'est-il pas irrémédiable. Car les professeurs

ont, eux aussi, poussé le cri d'alarme. Les examens d'admission à

l'Université, disent-ils, ont été cette année très inférieurs à la

moyenne. Et Madame Kroupskaia, veuve de Lénine, un des fonctionnaires

les plus distingués de l'Instruction publique, a elle-même proclamé

avec une courageuse sincérité, sinon la faillite, du moins l'insuccès

transitoire de l'école soviétique. Et elle demande qu'on fasse machine

arrière.

Il en est temps. Car ces enfants, uniquement pourris de politique et de

marxisme, élevés dans l'ignorance hostile des autres peuples et des

autres dogmes, dans l'orgueil de l'orthodoxie rouge, ne risquent-ils

pas de se trouver tout à coup aussi isolés dans le monde que des Papous

ou des Patagons?

XXII

LES TROIS CENT MILLE ENFANTS PARIAS

Donc, l'Union soviétique est le pays de l'enfance heureuse et

souveraine, de l'enfant-roi, mais c'est le pays aussi de l'enfance la

plus misérablement abandonnée--de l'enfant-paria.

Une scène entre mille. Sur l'immense place Rouge presque déserte,

une dizaine de gamins aux haillons sinistres, aux visages crasseux

et impudents sont là, groupés en soviet. Tout à coup, sur la pointe

de leurs pieds noirs et nus, ils courent, ils volent d'un pas muet,

s'abattent sur le panier d'une vieille marchande qui somnole au coin

du trottoir, empoignent à pleines mains beignets et gâteaux, et vrrrt!

en une seconde leur vol pillard et ricanant est loin, tandis que la

vieille jette de faibles cris éperdus.

Sans pudeur, ils s'arrêtent face au sanctuaire de Lénine. D'autres

moineaux effrontés surgissent, venus d'où? On partage en frères.

Mastication rapide à joues gonflées. Pas longtemps. Trois innocentes

jeunes filles traversent la place. Nouvelle envolée silencieuse,

bonds: violemment saisies par leurs nattes, les fillettes poussent des

cris d'effroi. Danse guerrière d'apaches, hurlements de triomphe, et

vrrrt! la bande prend d'assaut l'arrière et les marchepieds de deux

tramways en pleine vitesse, s'y suspend en essaim. Ni vu ni connu, elle

s'est évanouie!

Le tout, film-éclair, n'a pas duré deux minutes.

Une autre fois. J'attends un tramway, place Sverdloff. Une patte

sordide surgit soudain à deux pouces de ma figure. D'un geste

instinctif, je la repousse. Alors apparaît une face gourmeuse, des

dents blanches, aiguës, qui happent, un claquement sec des mâchoires,

j'ai tout juste le temps de retirer ma main...

La veille, on m'avait dit:

--Ces enfants sont tous malades, vous devinez de quelle maladie. Ils

se savent contagieux et _ils mordent_. Ces jours-ci, il y a dans

les hôpitaux de nombreux malades auxquels ils ont inoculé le virus.

Méfiez-vous!

Entourée de foule, j'ai peur, je cache mes mains. Et campé en face de

moi, il rit, le pauvre gosse, il rit terriblement, en montrant ses

dents avec des yeux étincelants de jeune loup. Si pitoyable dans son

insolence et sa révolte, qu'on voudrait lui entourer les épaules, lui

murmurer des mots de tendresse et de compassion que sa petite oreille

souillée n'a jamais entendus...

Et dire que, si l'U.R.S.S. en a déjà recueilli près de six cent mille,

c'est trois cent mille encore de ces petits _besprizorni_ qui restent

sans tutelle et sans abri!

*

* *

D'où viennent-ils? J'ai souvent entendu reprocher au régime des

Soviets l'abandon de ces enfants. C'est inexact et injuste. Les

plus âgés datent des avances allemandes de 1915-1916, alors qu'une

vague de terreur balayait des territoires plus grands que la France,

poussant devant elle des peuples de paysans affolés. Les autres sont

des orphelins des guerres civiles, de la famine, du typhus qui,

successivement, vidèrent villages, villes, régions. Quelques-uns,

paraît-il, seraient du plus noble sang.

Personne alors ne pensait à eux. Pouvait-on? Combien dut-il en mourir?

Ceux qui ont survécu sont vraiment les enfants du miracle. Seulement,

il y a trois cent mille miracles.

Ils vivent en groupes dans les terrains vagues, dans les maisons en

construction ou en ruines, surtout dans les wagons hors d'usage, où

ils forment de véritables colonies. Quoique, par bonheur, il y ait

parmi eux très peu de fillettes,--car elles se laissent plus facilement

domestiquer,--quelques jeunes couples se mettent en ménage et pour

pendre la crémaillère, achètent un samovar. Les plus sérieux se

procurent un banc de cireur ou un éventaire de camelot et se lancent

dans les affaires. Mais la plupart s'en tiennent au vagabondage.

Obéissant à un mystérieux mot d'ordre, l'été ils s'envolent vers

les champs, descendent jusqu'aux eaux minérales du Caucase, où se

transporte l'élite soviétique, s'accrochant aux trains, glissant entre

les bagages, s'aplatissant sur la voûte des wagons. Quand le voyage les

fatigue, ils sautent par terre à une station, mettent le pays en coupe

réglée, reprennent leur route quand cela leur chante.

Un jour de cet été, le train s'ébranlant, un de mes amis vit un petit

bras guenilleux s'insinuer par la fenêtre et cueillir gracieusement

sa valise: quatre _besprizorni_ s'enfuyaient avec leur butin, en lui

faisant la nique. A mon passage à Kazan, la ville était terrifiée:

plusieurs milliers de ces petits bandits venaient d'y prendre leurs

quartiers d'hiver.

Seule en Russie · 第 11 / 18 段