Le programme, présenté au congrès des Soviets en 1920, prévoyait la

construction de trente centrales régionales, d'une force de 1.750.000

kilowatts.

Je me souvenais, au retour de Kazan, d'avoir vu surgir dans la nuit une

ville éblouissante: la station de Chatoura, qui utilise la tourbe de

la région marécageuse où elle est située, fournit l'énergie électrique

à Moscou et possède une puissance de 48.000 kilowatts. Il y a encore

six autres stations centrales en construction employant les déchets

de charbon, la tourbe ou la force hydraulique: près de Leningrad,

sur l'Oka, à Nijni-Novgorod, dans l'Oural, dans le Donetz; enfin, la

station de Volkov, sur la rivière du même nom, près du lac Ladoga, qui

est une des plus importantes de l'Europe et possédera une puissance

de 56.000 kilowatts. Il y a encore cinq stations moins importantes au

Caucase et dans diverses Républiques.

--Enfin, conclut M. Kogan, avec les petites centrales de village,

l'U.R.S.S. compte 4.891 stations électriques d'une puissance globale

de 1.495.000 kilowatts. C'est encore bien peu de chose, certes, en

comparaison de certains pays, les États-Unis par exemple, et surtout la

Norvège.

«Mais nous comptons que d'ici quelques années nous aurons, dans les

grandes stations seules, plus de 500.000 kilowatts. Nous doublerons

ensuite ce chiffre. Et je ne parle pas des petites centrales de village

qui se multiplieront avec une extrême rapidité... Nous réaliserons

l'idéal de Lénine, ajoute-t-il avec un ton de fierté grave.

*

* *

--Qu'en pensez-vous? demandais-je un instant plus tard à un Américain,

Allan Dry.

Un homme d'affaires qui vend, et fort bien, pour sa maison de New-York,

tracteurs et machines agricoles. Avec sa bonne face de brique rouge,

ses vêtements commodes et impeccables, ses valises en peau de truie, il

apparaît comme la prospérité et le bon sens robuste, équilibrés sur de

vastes souliers _patent_. Nul doute ne doit jamais effleurer son âme.

Il tira quelques bouffées de sa pipe qui porte ses initiales sur plaque

d'or et répondit laconiquement:

--L'électrification? Pourquoi? Cela coûte des sommes énormes et il n'y

a pour ainsi dire pas d'usines à électrifier. La lumière? Les tramways?

Bon! Mais cela peut se faire sans tant d'histoires... Mieux aurait valu

construire des usines un peu partout. Et pas de grandes usines. Juste

pour les produits locaux et pour donner du travail. Ils ont du mazout

en abondance, à bon marché. Tout cela aurait pu fonctionner tout juste

avec l'intérêt de l'argent que coûte une station hydro-électrique. Et

ces stations seraient venues plus tard, en leur temps...

Quelques bouffées de pipe, puis:

--Voyez-vous, je crois, nos amis ici font marcher... une locution

française... la machine à défricher avant...

--Vous voulez dire «la charrue avant les bœufs»?

--Oui! Tenez... Il y a quatre-vingts ou cent ans, les _States_ étaient

comme la Russie: immenses ressources naturelles, organisation presque

nulle, absence de capitaux. Mais, pour en arriver où nous en sommes,

on a travaillé, _by Jove_, qu'on a travaillé! Des dix ou douze heures

par jour. Ce qui a permis de donner à nos ouvriers d'aujourd'hui

les salaires les plus élevés et la vie la plus confortable du monde

entier. Ici, quoi donc? On songe d'abord au bien-être du travailleur.

C'est très humain. Mais ce bien-être est pris sur la production, par

conséquent sur la prospérité de l'entreprise, et par contre-coup sur la

prospérité générale du pays.

--Du fordisme, ça!

--Oui. Je dis que la législation du travail comme chez les Soviets ne

peut s'appliquer avec fruit que dans un pays hautement industrialisé,

possédant toutes les ressources du machinisme. Huit heures par jour,

dans un pays de faible production, ce n'est pas assez. Surtout huit

heures d'ouvrier russe. Je ne veux pas dire du mal: il est doux,

discipliné, intelligent, avec ses idées personnelles.

«Mais il manque souvent d'initiative et de force, de _grit_. Ce n'est

pas sa faute. Comment voulez-vous qu'un homme nourri de farine, de

gruau, de maïs et de chou fournisse autant de travail qu'un homme

nourri de viande, _meat-fed_, comme chez nous, et cela depuis des

générations? Et il y a encore ces meetings, ces clubs, ces discussions

politiques... Quand un ouvrier travaille les problèmes sociaux avec

son cerveau, ses mains se ralentissent, _of course_... Ah! des

hommes bien intelligents, les Russes, mais des théoriciens, pas des

_businessmen_!...

Allan Dry méditait encore, hochant la tête et frappant sa pipe à petits

coups sur la table. Puis, tout à coup, il éclata d'un large rire.

--Qu'y a-t-il?

--Je pense que ces hommes des Soviets ne sont pas raisonnables, mais

pas du tout. Et pourtant, ils peuvent réussir. Ce sont de si curieux

diables, ici!

XIX

COMMENT ON RAPPROCHE OUVRIERS ET PAYSANS

C'est là un des grands problèmes soviétiques.

Dans une pièce toute vivante de portraits et de souvenirs du dictateur,

j'en parle avec madame Oulianowa, la sœur de Lénine.

Comme elle lui ressemble! Mêmes pommettes, même nez un peu kalmouk;

mais, dans les yeux bruns obliques, il y a plus de douceur que

d'inquiète acuité et le pli du sourire, si pareil, n'a point d'amer

sarcasme.

Elle aussi, une militante qui connut la prison et l'exil. Elle habitait

Paris avec Lénine, vers 1909, près du parc Montsouris dont elle garde

un souvenir charmant et mélancolique. Depuis 1917 jusqu'à sa mort

elle a travaillé à côté de celui qui était à la fois son frère et

son maître. Elle ne m'en dit que quelques mots, avec une émouvante

tendresse, une belle simplicité, puis se retranche dans une réserve un

peu farouche.

Autour de nous, sonneries de téléphone, tic tac des dactylos et ce

puissant vrombrissement des machines, semblable à celui d'un paquebot,

et cette odeur d'encre d'imprimerie, enivrante comme celle du goudron.

Car madame Oulianowa est rédactrice en chef de la _Pravda_, organe du

parti communiste russe qui tire à près de 500.000 exemplaires. Elle s'y

occupe spécialement de ce qui constitue un des traits principaux de

la presse russe: la correspondance des ouvriers et des paysans. Cette

institution naquit pendant la guerre. Ouvriers et soldats écrivaient

alors beaucoup aux journaux révolutionnaires. Ils continuèrent après

1917, la plupart des soldats ayant alors troqué l'uniforme contre

la touloupe. Chaque journal compte aujourd'hui deux à trois cents

correspondants de ce genre; il y en a trente mille environ dans

toute l'Union soviétique. Dans les nombreuses colonnes qui leur

sont allouées, ils exercent sans contrainte leur droit de critique,

soulignent les erreurs, signalent les défaillances et les abus de

pouvoir des autorités.

--Et tout cela ouvertement, franchement, me dit madame Oulianowa. Il y

faut un certain courage. Savez-vous que certains ont été pourchassés,

assassinés même, pour avoir osé parler? Des sincères, des purs, qui ne

laissent pas dévier la doctrine. Ainsi s'établissent des liens étroits

et vivants entre la presse et le peuple...

«Dernièrement, cinq cents de ces correspondants se sont réunis en

conférence à Moscou, ont pu prendre contact, discuter, se sentir

les coudes... Les ouvriers s'y trouvaient en plus grand nombre, le

communisme leur étant plus accessible. Mais nous tenons beaucoup à nos

correspondants villageois, qui sont dans les campagnes nos modestes

porte-flambeaux. Nous invitons d'ailleurs tous les paysans à visiter

les villes et surtout Moscou.

«Ils y causent avec les gens du gouvernement. On les promène dans

les musées, les théâtres, les expositions; on leur explique la

Constitution, les problèmes d'ordre général et leurs difficultés

particulières. Connaissez-vous les hôtelleries où nous les recevons,

nos «maisons de paysans»? Il y en a un réseau qui couvre presque toute

l'Union, jusqu'en Asie et au fond de la Sibérie. Ici, à Moscou, nous en

avons deux. Vous verrez, c'est très curieux...

*

* *

En effet. D'abord, par le contraste du cadre élégant et des hôtes

primitifs. Le long des larges escaliers à rampe de fer forgé, dans

les pièces aux voûtes peintes, sur les sièges de belle allure, se

prélassent, non sans une naturelle dignité, des hommes des bois aux

bonnes trognes, envahies de poils rudes, à travers lesquels luisent

deux petits yeux malins. Quelques-uns sont accompagnés de leurs

«babas», et même de leurs enfants qui, pour la circonstance, ont

chaussé des bottes neuves et coiffé de casquettes soviétiques leurs

tignasses de chanvre.

Tous lavés de frais j'espère, car on trouve à l'hôtel diverses formes

d'hydrothérapie. Le restaurant fleure une saine odeur de chou rouge

et de crème aigre et les convives, coudes sur la table, savourent

le contenu de leur écuelle avec une religieuse lenteur. Dans les

chambres--il y en a trois cent quatre-vingts--le jeune galopin qui nous

guide, délégué des employés de l'hôtel, soulève les couvertures des

lits pour montrer les draps blancs--luxe rare en Russie!--et ouvre

avec un orgueil touchant des penderies de pitchpin toutes neuves.

Dans une belle et grande salle, tous les soirs se font des conférences

sur l'agriculture, suivies de discussions. Joutes animées, paraît-il,

entre théoriciens des villes et vétérans barbus des champs. Mais le

musée, qui occupe toute une série de pièces, est un chef-d'œuvre

d'habile propagande: en faveur du système métrique dont l'application

votée depuis deux ans fait regimber le peuple des campagnes; pour les

assurances contre l'incendie, presque inconnues encore, indispensables

pourtant à ces villages de bois qui flambent comme des boîtes

d'allumettes; contre le mépris de l'hygiène, contre l'alcoolisme dont

les effets sont illustrés avec le plus effroyable réalisme. Une pièce

est réservée aux horreurs de la guerre: membres mutilés, visages

broyés, et tous les engins de destruction. Mais, en retour, par une

contradiction bien soviétique, une autre pièce célèbre abondamment

l'armée rouge, ses avions, ses fusils, ses masques contre les gaz et,

sur un mur, on voit s'avancer, à travers la carte de l'Univers, une

immense main rouge aux doigts ouverts et menaçants.

Spectacles plus aimables, voici la salle de puériculture, avec tout

ce qui concerne l'élevage des «petits d'homme», celle de l'hygiène

domestique, puis les forêts et leurs essences variées, les céréales,

les jardins et leurs légumes, les vergers et leurs fruits et toutes les

bêtes du poulailler et de l'étable: graphiques, statistiques, légendes

claires et précises, c'est, en images d'Epinal, toute la vie des champs

qui défile...

N'oublions pas une infirmerie, une vaste officine de dentiste qui ne

doit pas être superflue si j'en crois certaines mâchoires paysannes, et

de nombreux cabinets de consultations juridiques.

Ils ne chôment pas. En les traversant, deux tableaux se gravent dans

ma mémoire: l'un, un moujik écoutant, bouche ouverte, de toutes ses

oreilles poilues, de toutes ses rides anxieuses, un juriste imberbe

et verbeux, le regard condescendant derrière des lunettes d'écaille;

l'autre, un jeune paysan bien net, bien sanglé, déversant, avec une

prolixité un peu agressive, une douche d'arguments sur la tête résignée

d'un infortuné fonctionnaire. Les anciens et les modernes.

*

* *

La «Maison des paysans» possède, naturellement, de nombreuses

effigies de Lénine. On a même campé en face d'une grande peinture

le représentant sur son lit de mort, un buste éclatant de vie où il

semble lancer sur la foule ses paroles véhémentes et son grand rire

sardonique. L'œuvre d'un sculpteur paysan, me dit-on.

Mais près de Lénine mort, il y a Kalénine vivant. Kalénine, président

du Comité central exécutif de l'Union soviétique, c'est-à-dire, en

somme, président de l'immense république prolétarienne.

Une découverte de Lénine. Sverdloff, l'ancien et très populaire

président, venait de mourir. Par qui le remplacer?

--Prenons Kalénine, fit le dictateur.

--On ne le connaissait guère alors, m'explique quelqu'un. A peine

savait-on qu'il avait grandi dans un village du gouvernement de Tver,

qu'il était, à vingt ans, ouvrier aux usines Poutiloff et qu'il

partagea sa vie cahotée, coupée de séjours en prison et en exil,

entre les usines et les champs. On se dit: «C'est l'idée de Lénine,

obéissons!» Comme toujours, il avait vu juste. Dès qu'il fut nommé,

Kalénine prit le bâton de pèlerin et s'en fut par toute la Russie. Il

s'arrêtait dans les villages, causait, questionnait, écoutait surtout.

Au retour, il connaissait à fond les revendications des campagnes et

s'en faisait l'avocat. Aussi est-il devenu l'idole des paysans...

Dans les assemblées, il parle peu. Mais la discussion risque-t-elle

de s'embrouiller ou de s'envenimer, il intervient. Laborieusement,

d'abord. Puis tout à coup, sentence ou boutade, la formule que chacun

attendait obscurément, jaillit.

Un jour, par exemple, irritant débat sur le mariage et le divorce;

les diverses parties des soviets, par les voix de leurs délégués,

échangeaient force horions. Mais le président s'écria soudain: «Unifier

les lois du mariage? Est-ce possible, dans un pays où, suivant les

régions, ce sont les femmes qui achètent leurs maris ou les maris leurs

femmes?» Et tous de se dérider.

--On l'appelle le grand _Starost_ de la Russie, me dit-on encore; de

plus, comme il a été à la fois ouvrier et paysan, il symbolise, à la

tête de l'État, l'union de la faucille et du marteau. Et si bon, si

simple!... Trois fois par semaine, il reçoit les paysans et les pauvres

gens. Si vous pouviez assister à une de ces audiences! Mais ce n'est

pas facile...

XX

M. KALÉNINE, PRÉSIDENT DES RÉPUBLIQUES SOVIÉTIQUES ET SOCIALISTES,

REÇOIT

J'obtiens tout de même la faveur de me glisser dans la salle où M.

Kalénine tient ses réceptions.

Me voici poussant, un peu craintive, la porte de cette présidence

d'une république de cent quarante millions d'âmes. Dans le vestibule,

infiniment moins somptueux que celui de la Maison des paysans, rien

que deux hommes. Deux chemineaux en guenilles poudreuses qui soufflent

doucement, en contemplant leurs pieds, ballots monstrueux, enveloppés

de toile et de cordages. L'un a déposé sur le parquet sa petite valise

de bouleau et sourit, débonnaire, en râtissant de ses dix doigts sa

large barbe grenue. L'autre entr'ouvre sa chemise de cotonnade rose et

se gratte avec délices. Ces messieurs font un brin de toilette. Mais je

ne vois pas cela à l'Élysée.

--Ils sont venus à pied, me dit mon guide; peut-être ont-ils marché six

mois pour arriver jusqu'ici...

Un adolescent rougeaud, en casquette et cache-nez des fortifs, est

assis sur une chaise, de guingois, en travers de l'escalier.

--_Frantzous?_ fait-il en clignant sagacement de l'œil. _K'arracho!

K'arracho!_ Bon! Bon!

Et il consent à ouvrir le passage. Plusieurs antichambres où sont

répandues bien à l'aise des tribus de paysans à loques et à paquets,

puis le bureau du secrétariat. Une dizaine de jeunes femmes, ensachées

jusqu'aux pieds dans des sarraus de toile grise, les cheveux bien

lissés, les joues sans fard, y travaillent en silence, avec un air très

sage. Toutes à la fois lèvent des yeux souriants. Ne se croirait-on pas

dans quelque ancienne institution pour demoiselles de province?

--Nous n'avons aujourd'hui que cent quatre-vingts visiteurs, dit l'une

d'elles; parfois, ils sont plus de deux cent cinquante...

*

* *

Un escalier dérobé. Nous voici dans une vaste pièce en rotonde

qu'éclairent violemment six fenêtres. Un comptoir arrondi de bar la

partage en deux. D'un côté et jusqu'au fond de la salle, ondule et

tourne une foule jaune, d'où monte une confuse rumeur marine et cette

puissante odeur de bottes graissées au suint qui est l'odeur même de la

Russie.

De l'autre, appuyé sur le rebord du comptoir, près d'une jeune femme

en tablier gris, un homme, dont apparaît tout juste le profil,--toison

fauve coupée à l'écuelle, comme celle des paysans, nez fort, et, entre

la moustache et la barbiche, un bon sourire paternel--c'est M. Kalénine.

Debout devant lui, à l'intérieur de la barrière, un soldat sans armes

fait l'office de rocher entre deux ruisseaux de visiteurs. L'un de ces

ruisseaux se dirige vers une table où des employés, sourcils attentifs,

s'efforcent de comprendre des explications souvent embrouillées,

remettent une fiche portant le nom et les indispensables indications.

L'autre coule lentement, avec un temps d'arrêt devant le président.

Questions cordiales, réponses verbeuses ou timides, lecture des papiers

et M. Kalénine se penche vers sa secrétaire qui prend des notes. Il

lui arrive de refuser tout de suite et nettement; le plus souvent, il

renvoie l'affaire à l'un de ses secrétariats; parfois--et c'est le cas

pour les paysans venus de si loin--il les reverra en particulier après

l'audience.

Dans la foule qui piétine en docile troupeau, des gens se haussent

sur la pointe des pieds pour voir, tendent l'oreille, tendent le cou.

Étrange bouquet vraiment, que toutes ces faces rapprochées par le

hasard et l'espoir, et comme il aurait tenté un imagier du moyen âge!

Larges pommettes d'Asie, dures mâchoires d'ouvriers, traits purs et

hardis du Sud, moujiks hébétés sous leurs poils, vieilles que la misère

a sculptées en pierre grise, paysannes aussi rouges que leurs mouchoirs

rouges, veuves aux émouvantes paupières d'ombre, et ces gamins dont

les lèvres éclatent comme des baies d'églantine, et ce vieux Mongol

cadavérique, ivoire fraîchement déterré; tous, toutes orientent vers

celui qui, tout à l'heure, décidera, des regards où tremble un sourire,

tour à tour inquiet et confiant...

*

* *

Dialogues rapides, d'ordinaire. Pas toujours. Voici un jouvenceau,

nu-tête, traits tourmentés, prunelles de diamant noir. Il est venu à

Moscou pour entrer à l'Université: «Plus de place», lui dit-on. Le

président pourrait-il...?

--Étudie dans ton pays, petit, il y a ici vingt mille candidats en

trop...

Le garçon insiste, visage ardent, mains tendues.

--Que veux-tu que je fasse? Je ne peux pourtant pas te caser à

l'Académie des savants?

--Pourquoi pas? clame l'enfant. Et il se tord les bras, et il supplie

à grands cris avec des torrents de larmes qui ne peuvent éteindre les

flammes de ses yeux, mais gagneront peut-être sa cause.

Un vieux à museau de loup-cervier, qui ne cesse de feuilleter des

cahiers crasseux, est vite expédié:

--Va-t-en, tu as assez gagné comme ça, mercanti de malheur!

Mais quelle main de grand'père caresse doucement les boucles de ce

bambin, serré sur la poitrine d'une femme aux yeux clairs de vierge!

Qu'a-t-elle obtenu? On ne sait; elle s'en va, rayonnante et légère...

C'est le tour d'un groupe de grands garçons robustes qui parlent tous

à la fois: des paysans démobilisés. Ils veulent rester à Moscou pour

travailler dans des usines. Seulement, voilà, pas de logements.

--Croyez-vous que j'en aie dans ma poche? demande en riant le grand

Starost.

Ils rient aussi, ripostent avec respect, mais sans gêne. Des enfants

qui parlent à leur père. Allons! cela s'arrangera!... On leur trouvera

bien une niche.

Un matelot passe, de son pas dandinant, son petit calot sur l'oreille.

Puis, qu'y a-t-il? La figure de bonhomie du président durcit

soudain. D'un geste de colère, il rejette des papiers vers une petite

bourgeoise, d'allure modeste:

--Comment osez-vous? L'amnistie pour votre mari? Mais c'est fusillé

qu'il aurait dû être! Allez, qu'on ne vous voie plus!

C'est la femme, paraît-il, d'un ancien membre de la police secrète

tsariste, condamné à six ans de prison. La malheureuse s'abat, la tête

sur le comptoir, et sanglote. Pas un regard du président ne vient à

elle, mais la jeune secrétaire au visage doucement maternel, se penche

et la console.

M. Kalénine exerce assez souvent son droit de grâce. Mais point de

pitié pour les gens d'ancien régime.

Là-dessus éclatent tout à coup des glapissements de chat, la queue

prise dans un tiroir. Une affreuse mégère, agitant en balancier ses

deux bras de sarment noir, siffle des injures entre ses lèvres sans

dents:

«--... Le diable t'emporte, toi, qu'on appelle le président, oui, toi

et toute ta maisonnée!

Explosion de gaîté. M. Kalénine attend sous l'orage, en essuyant ses

lunettes:

--Allons! Allons! se borne-t-il à dire, ne criez pas si fort, la petite

mère, vous n'êtes pas chez le bistrot!

Et avec un haussement d'épaules bonhomme qui prend la foule à témoin:

--C'est la troisième fois qu'on augmente sa pension, fait-il, est-ce ma

faute si elle la boit?

Une vieille mendiante au douloureux visage effondré, ficelée dans un

sac à pommes de terre, achève la série. Elle dévide longuement son

histoire et reçoit, avec de bonnes paroles, un rendez-vous spécial.

*

* *

Un instant plus tard, dans son cabinet de travail de style anglais, un

simple cabinet de chef de bureau de ministère, je vois le président de

face.

Plus jeune que ses portraits; à peine a-t-il franchi la cinquantaine.

Entre la barbe et les cheveux d'or rouge niellé d'argent, la face aux

traits frustes est colorée, tannée par le grand air. Mais, là-dedans,

quel regard! Des petits yeux étroits, sans paupières, qui naissent tout

droit des sourcils touffus, comme des flaques de pluie dans un bois

d'automne, si clairs, si pleins de bonté, si perçants aussi, avec je ne

sais quelle matoiserie paysanne.

Et c'est de ses paysans qu'il parle, bien entendu.

--Eh oui! ils se plaignent, dit-il; personne n'est satisfait de son

sort, les gens des campagnes moins que les autres. Le village russe

a toujours été pauvre; après les guerres et la révolution, ce fut la

misère totale; maintenant, on en est revenu aux conditions d'autrefois.

Et les choses s'améliorent. Mais les paysans trouvent que, pour une

république, cela ne marche pas assez vite. Ils sont devenus exigeants:

ils veulent des marchandises, des écoles, leurs fils à l'Université,

des crédits. J'en ai reçu cinquante hier. Les uns venaient de la Russie

blanche, les autres des frontières de Pologne. Ils réclamaient une

aide financière... On leur donne ce qu'on peut, mais l'État n'est pas

riche...

Les mains du président, ces mains qui ont manié la faucille et le

marteau, sont maintenant blanches et soignées, mais elles ignorent le

repos. Il saisit un crayon, le tourne, le retourne, le remplace par

un coupe-papier. Tandis qu'il m'expose les doléances des campagnes et

comment on encourage les plus pauvres des habitants par des subsides en

les groupant en coopératives contre le _koulak_, le paysan riche qui

vit du travail d'autrui, il caresse l'encrier de cristal et le palpe

dangereusement. Sincère, il admet que la Russie a ses chouans:

--Oui, chez les Cosaques, en Sibérie... Mais si peu de chose en

comparaison de la masse... Du moins, ceux qui veulent le retour

du gouvernement aristocratique... Pour le régime de la propriété

individuelle, il y en a un peu plus...

Lui pose-t-on une question, il se lève, se promène un peu penché, les

bras derrière le dos. Naguère, paraît-il, il était vêtu de la touloupe.

Maintenant, par égard pour ses hautes fonctions, il porte avec aisance

un complet veston gris, de coupe stricte, et même--ô surprise!--une

chemise blanche, au col souple, il est vrai. Répond-il, il rejette en

arrière son épaisse toison et, quand il rit, ses petits yeux pétillent

derrière ses lunettes.

Mais il cesse de rire quand, à propos de la France, revient l'éternelle

question des dettes. Je dis:

--Ce sont des paysans, des travailleurs de chez nous, de pauvres gens,

comme ceux que vous aimez et défendez, qui ont perdu toutes leurs

économies. Est-ce juste?

Trois tours, du bureau à la cheminée, de la cheminée au bureau. Le

président Kalénine hoche la tête avec tristesse:

--Je sais, fait-il, nous savons tous, parmi les chefs. Mais ici, c'est

la masse qui dirige. Et la masse ne comprend pas. Elle répond: «Cet

argent, à qui fut-il prêté? A un gouvernement ennemi... Et ces peuples

qui réclament, n'ont-ils pas aidé les guerres civiles qui ont tout

ruiné chez nous?...» Mais laissons faire les experts... Attendons...

Toujours le même refrain! Le président se tait. Nous nous taisons. Qu'y

a-t-il à dire?

XXI

L'ÉCOLE SOVIÉTIQUE, ÉCOLE DE COMMUNISME

Seule en Russie · 第 10 / 18 段