trois ans, où il n'est plus rien resté à vendre. J'avais dix-sept ans,
je venais de finir mes classes. Que devenir? Je me suis fait inscrire
sur une liste de chômage. Quelques jours plus tard, j'entrais aux
usines X... Voilà.
--Vous n'avez pas été trop malheureux, trop perdu?
--Les premiers jours, si. Puis, je m'y suis fait. Les deux premières
années, mon travail était bien monotone: percer des plaques de métal
avec une perforeuse... et toujours baigné d'huile noire. Puis, je
n'arrivais pas à gagner plus de quarante à quarante-cinq roubles par
mois. Avec grand'maman, il faut une bonne; vous devinez quelles fins de
mois! Maintenant, par bonheur, je suis dans un laboratoire et j'ai un
salaire d'environ quatre-vingts roubles. La fortune! Je puis même aller
quelquefois au théâtre...
Il rit gaiement. Je demande:
--Et on est content dans votre usine?
--Content? Oui. Naturellement, les ouvriers désireraient être mieux
payés. Mais ils admettent que pour le moment, c'est difficile. Il y
a aussi des divergences politiques, un peu de jalousie envers les
paysans. Cela n'empêche pas la majorité de convenir qu'ils sont
beaucoup plus heureux qu'autrefois. Surtout les jeunes. Ils sont fiers
de compter dans la vie du pays, d'avoir des écoles, des universités à
eux, de savoir qu'ils peuvent monter aux plus hauts postes. Beaucoup
lisent, se cultivent. D'autres discutent les questions sociales...
--Et ils les comprennent?
--Les ouvriers russes ont beaucoup de bon sens et d'esprit de
discipline... Mais enfin, et surtout, ils n'ont plus peur de
l'avenir, ils sont pris dans une armature... S'ils sont malades, par
exemple, ils savent qu'on les soignera aussi bien qu'un commissaire
du peuple. Ainsi, au printemps, j'ai eu la fièvre typhoïde: le
meilleur spécialiste m'a suivi. Et j'ai passé plusieurs semaines de
convalescence dans une belle propriété à la campagne, payé à plein
salaire. Il y a aussi des indemnités d'accident, de chômage, des
pensions d'invalidité, des retraites. Et tout ce qu'on fait pour les
femmes, les enfants... Savez-vous que, pour les assurances sociales,
nous allons même plus loin que l'Allemagne, et sans aucune retenue sur
les salaires ouvriers!
Micha parlait avec chaleur. Vit-il quelque surprise dans mon regard? Il
s'arrêta, rougit:
--Non, fit-il comme en réponse, je n'ai pas adhéré au parti communiste.
D'abord parce que je n'aurais pas eu de temps à passer avec ma
grand'mère. Ensuite parce que je n'accepte pas tout le programme...
Mais je suis secrétaire de la société pour les relations entre ouvriers
et paysans... C'est une question, vous savez, qui préoccupait beaucoup
Lénine... Il faut maintenir l'amitié des deux classes, il le faut...
Avec flamme, il m'expose son plan de propagande. Ses joues se colorent,
ses yeux brillent. Le voici revenu, l'ardent petit Micha du bois de
Boulogne.
*
* *
Il m'accompagnait au tramway, parlant toujours avec animation de sa
vie, de ses camarades, du service militaire prochain. Un seul souci,
mais lourd: que deviendrait sa grand'mère?
Une question me brûlait les lèvres:
--Dites-moi, Micha, fis-je tout à coup, pensez-vous parfois au passé?
Il tressaillit, passa la main sur ses yeux, puis, d'une voix étouffée:
--Parfois... C'est comme un rêve.
--Et... regrettez-vous quelque chose?
Un silence encore. A la lueur d'un bec de gaz, je vis le beau regard
pensif tourné vers une vision intérieure:
--Pour grand'mère, oui, elle est trop vieille pour comprendre... Mais
moi? Je connais le travail... les hommes. Il y en a de très bons... Je
connais la vie. Elle est bien dure quelquefois... Mais c'est la vraie
vie.
Puis, me regardant en face:
--Eh bien! non, je ne regrette rien...
C'était mon tour à présent d'avoir les yeux pleins de larmes. Je
regardais la haute silhouette un peu courbée s'évanouir dans le
brouillard. Et je pensais avec colère:
--Du courage, de la culture, une éducation raffinée, le plus noble
cœur, et voilà tout ce qu'_ils_ trouvent à en faire: un manœuvre
d'atelier! Ah! s'il était né des leurs, s'il n'était pas un «ci-devant»!
Mais puisque Micha semble avoir accepté, pourquoi cette inutile
révolte?
XVII
QU'EST DEVENUE L'ARISTOCRATIE RUSSE?
Micha est jeune. Il a pu s'adapter. Mais il n'est pas seul de sa
classe. Les aristocrates, les bourgeois de naguère, dont les palais et
les fortunes furent nationalisés, n'ont pas tous été massacrés, ils ne
sont pas tous émigrés ni prisonniers. Que sont-ils devenus?
L'aristocratie? Elle semble s'être volatilisée. Certains gentilshommes
campagnards sont tout simplement restés sur les terres qui ne leur
appartiennent plus. Ils y labourent et moissonnent en philosophes,
parmi les paysans, dont leurs enfants, sans doute, ne se distingueront
plus. Mais les autorités locales se montrent parfois sans pitié. La
veuve d'un seigneur, par exemple, après le meurtre de son mari et
l'incendie de son château, s'était réfugiée avec sa fille dans une
chaumière. Depuis plusieurs années, elles y végétaient du lait d'une
vache, du produit d'un troupeau de chèvres. Tout à coup, une décision
du soviet du village les chassa de ce dernier asile. Sans ressources,
les malheureuses viennent d'échouer à Moscou.
Une vieille princesse au nom historique, elle, achève de vivre dans
une cave, où se trouvent encore quelques meubles et objets d'art. Elle
les vend un à un. Quand elle aura tout vendu, il ne lui restera plus
qu'à mourir. En attendant, elle plaisante avec esprit, en fumant des
cigarettes que lui offrent des voisins bolchévistes.
--Notre femme de ménage a épousé un comte, son ancien patron, me disait
quelqu'un. La pauvre femme le nourrit et le soigne avec une dévotion
exaltée; quant à lui, il noie dans la vodka ses brillants souvenirs de
la Cour, des cabarets de nuit et de la Côte d'Azur.
Tandis que je visitais un des plus beaux clubs ouvriers de Moscou, je
me souviens de quel ton de rancune épanouie le secrétaire me dit:
--Des trois fils du propriétaire de cette maison, l'un a émigré,
l'autre est mort alcoolique, le troisième est mendiant...
Enfin, un jour, dans la rue, je demandais un renseignement. Une
femme d'une quarantaine d'années, mise comme une ouvrière modeste,
en excellent français s'offrit à me guider. J'appris qu'elle était
la veuve d'un diplomate. Elle habitait tout près, avec sa mère. Ne
pourrais-je pas entrer quelques minutes chez elle?
Dans un taudis encombré de chiffons, de meubles cassés, de casseroles
sales, je trouvai une vieille dame trônant dans un fauteuil Louis XIV,
comme une reine sur les ruines de son palais. Un drageoir précieux
voisinait sur une petite table avec un verre de cabaret; elle lisait un
roman d'Octave Feuillet, en croquant des pralines. Avec quelle grâce
souveraine elle me parla du Paris d'antan!
Au mur, un grand portrait de général à favoris soignés, la poitrine
constellée de plaques.
--Mon mari, présenta-t-elle, avec un sourire étudié.
Dans un coin, sa fille remuait je ne sais quelle pitance, qui bouillait
sur un réchaud à pétrole. D'un air égaré, elle déploya devant moi un
beau tapis persan:
--Avec cette broche en diamants, c'est tout ce qui nous reste à vendre,
fit-elle à voix basse. Que devenir après?
Un souci tragique balafrait le pauvre visage fané.
--Ne pourriez-vous pas faire quelque chose? demandai-je.
--Je n'ai jamais appris à travailler, gémit-elle vaguement.
Lamentables épaves que personne n'aide et qui, bientôt, achèveront de
sombrer.
*
* *
D'autres, au contraire, luttent avec une belle vaillance. Et c'est plus
intéressant.
Je sais dans quelle petite ville le fils d'un grand-duc vit, sous un
faux nom, d'analyses bactériologiques. Si modestement et paisiblement
que la police le laisse en paix. Il n'a jamais été plus heureux,
prétend-il. Et ce prince de l'industrie, dont l'admirable collection de
tableaux fut nationalisée? Il habite, dit-on, les combles de son hôtel
et a obtenu d'être un des conservateurs de son musée. Des favorisés.
Car il est difficile aux anciens riches de trouver du travail. Sont-ils
candidats à un poste d'État? On objecte qu'ils ne font pas partie
d'un syndicat. Essaient-ils d'entrer dans ce syndicat? On leur oppose
leur manque de connaissances techniques, ou même tout simplement leur
qualité de bourgeois.
Quelle aubaine, s'ils sont capables de donner des leçons, de faire des
traductions ou des travaux de bibliothèque!
Parlent-ils plusieurs langues? Ils peuvent être guides ou interprètes.
Une jeune fille qui porte un des noms les plus glorieux de la
littérature mondiale, nom aristocratique d'ailleurs, conduit des
groupes de touristes au Kremlin ou dans les musées.
--Un travail facile et agréable! soupirait avec envie une femme du même
monde.
Une autre encore me disait:
--Dieu soit loué! Mari et enfants, tout mon monde a des manteaux chauds
pour l'hiver! La première fois depuis sept ans... Vous ne savez pas,
vous autres, ce que cela signifie pour nous.
Enfin ce dialogue entre Russes intellectuels:
L'un:
--Vous savez, la princesse X...? Elle est, à cinquante-cinq ans, garçon
de bureau dans un ministère, ce qui est donc inconvenant...
L'autre:
--Pourquoi inconvenant? Puisqu'elle n'est pas bonne à faire autre
chose...
--Si vous voulez... Mais le chef de bureau, un petit juif de rien,
a osé dire devant elle à un employé: «Envoyez donc cette personne
chercher là-haut le dossier Z.» Parler ainsi d'une femme de son âge, de
son rang! Quelle honte!
--Encore une fois pourquoi? D'abord, est-elle ou n'est-elle pas
garçon de bureau? Ensuite, comment cette princesse X... aurait-elle,
il y a vingt ans, parlé à ce même juif? Sans compter les exils, les
exécutions, les pogromes, oubliez-vous les humiliations, les injustices
accumulées si longtemps contre cette classe? Les rôles ont changé,
voilà tout. _Chacun son tour_...
*
* *
C'est un peu trop le mot de la situation. A part les «ci-devant» qui
ont donné spontanément leur adhésion au nouveau régime--ils sont peu
nombreux, il est vrai--ou ceux qui lui apportent une incontestable
supériorité scientifique ou artistique, les autres, fonctionnaires ou
intellectuels, qui n'ont fait qu'accepter et supporter, sont condamnés
à végéter obscurément dans leur poste, si même ils le conservent.
Spoliés de leur fortune, incertains du lendemain, ne jouissant d'aucun
droit civil, d'aucune exemption, ce sont des parias. Malheur aux
vaincus!
Et non seulement eux, mais leurs enfants. Il y a deux ou trois ans, par
exemple, on décida une épuration et l'on renvoya des écoles techniques
et des universités un certain nombre de jeunes gens issus de l'ancienne
bourgeoisie. Dix-sept suicides suivirent cette mesure. Si bien que,
tout de même, on s'émut. Depuis, on leur a de nouveau ouvert les
portes. Mais si parcimonieusement! Ce sont des comités d'ouvriers et de
paysans qui décident des admissions, et à peine réserve-t-on 10 à 15 %
des places aux classes intellectuelles de naguère.
En pays capitaliste, les enfants du peuple peuvent monter tout en haut
de l'échelle sociale. Nous en avons chez nous assez d'exemples. En pays
prolétarien, à moins qu'il n'ait du génie, ou ne déploie des trésors
d'énergie et de persévérance, c'est aux besognes subalternes qu'est
voué le fils du bourgeois. Injustice à rebours.
--On est en train de changer ça, me dit-on.
Tant mieux si c'est vrai. Car bâtit-on jamais sur la haine?
XVIII
L'INQUIÉTANT PROBLÈME DE L'INDUSTRIALISATION
Parfaitement incongrus sur les lèvres artistes et fantaisistes des
Russes, on ne cesse d'entendre résonner ici des vocables d'un modernisme
barbare: organisation, taylorisation, rationalisation, intensification,
électrification et surtout, surtout, _industrialisation_. C'est
le maître-mot de l'heure. Toute la Russie en rêve et des milliers
d'intelligences s'appliquent avec ténacité à résoudre les multiples
problèmes qu'elle pose.
--C'est pour nous une question de vie ou de mort, répète-t-on. Il
faut intensifier notre production qui ne suffit ni à nos besoins
intérieurs ni à nos marchés extérieurs. Nos paysans, comme nos
clients d'Asie ne réclament-ils pas âprement des objets manufacturés?
Nécessité économique, mais aussi et surtout nécessité politique: un
peuple agricole est toujours rétrograde. A un État communiste il faut
un prolétariat, il faut des centaines et des centaines d'usines qui
multiplient les ouvriers, permettent d'augmenter leurs salaires, des
usines qui attirent dans les centres industriels les paysans des
campagnes surpeuplées. Car nos campagnes ont besoin de se dégorger au
profit des villes...
Où en est donc l'industrie soviétique? Quel est son passé, son avenir?
*
* *
J'ai posé la question aux uns, aux autres. J'ai parcouru les bureaux
de cette ruche immense qu'est le Gosplan. Le Gosplan? Une organisation
à peu près unique au monde, je crois. Seul s'en rapproche le Conseil
d'économie d'État, en Allemagne. C'est un grand comité d'experts, de
techniciens qui ne cessent d'étudier et de préparer des plans d'action
sur toutes les questions scientifiques, industrielles, commerciales.
Ils s'occupent de tout, sauf de politique. Et ils communiquent le
résultat de leurs travaux au Præsidium, qui juge en dernier ressort
sur les applications possibles. En somme, l'état-major économique du
gouvernement.
J'ai causé avec plusieurs de ces savants, demandé l'avis d'hommes
d'affaires étrangers, Américains surtout, puisqu'on ne rencontre guère
ici que des Américains.
Il y a d'abord un fait que nul au monde ne peut ignorer: c'est la
formidable quantité de richesses naturelles de tous genres que possède
l'U.R.S.S.
Pour le naphte, elle occupe la première place dans le monde, tant pour
les réserves en chiffres absolus que pour le délai d'épuisement prévu.
Elle a des ressources en tourbe qui augmentent chaque jour. Elle a des
forêts gigantesques, des mines de manganèse, des phosphates, tous les
métaux, des pierres précieuses, des eaux minérales, les plus variées,
les plus riches en propriétés radioactives; elle détient enfin des
provisions illimitées de minerais.
Le professeur Lazareff, directeur d'un institut de physique appliquée à
la biologie et à la géologie, me disait qu'à la suite de travaux faits
par cet institut sur certains phénomènes magnétiques inexpliqués, une
mission scientifique venait de découvrir dans le gouvernement de Koursk
des gisements contenant, au minimum, vingt milliards de tonnes de fer
pur,--c'est-à-dire plus que dans l'Europe entière, qui n'en possède que
treize milliards de tonnes. M. Lazareff ajoutait:
--Votre grand savant Jean Perrin me disait à ce propos: «Je vous
félicite, mais j'ai un peu peur: le fer et le charbon ne l'oubliez
pas, c'est la guerre... L'Union soviétique, par bonheur, n'a point
d'intentions agressives...»
Toutes ces richesses naturelles sont étudiées et prospectées par de
nombreux instituts scientifiques organisés, multipliés, subventionnés
par le gouvernement. Il y a là un effort considérable qui, à lui seul,
vaudrait une étude spéciale.
Oui, mais jusqu'ici, faute de capitaux, ces ressources fabuleuses
dorment, inutiles, inexploitées, sous terre, au flanc des montagnes.
Qui éveillera toutes ces Belles au Bois, si jamais elles peuvent
s'éveiller?
*
* *
Difficultés de même ordre pour les industries soviétiques. Elles ont
accompli en quelques années un certain progrès. Est-il suffisant?
En 1921, toutes les usines qui, dès le début de la révolution, avaient
été nationalisées, se trouvaient dans un état lamentable. Les guerres
civiles d'abord, puis la famine, l'arrêt des transports et toutes les
autres conséquences de la première politique communiste, les avaient
totalement désorganisées. L'industrie textile était tombée à seize pour
cent du niveau de la production d'avant-guerre; l'industrie de la fonte
et du fer à quatre ou cinq pour cent; celle du sucre à trois pour cent.
Le pétrole seul était resté à quarante-sept pour cent de son ancienne
production.
Avec la nouvelle politique économique qui laissait toute la grande
industrie entre les mains de l'État, mais admettait la liberté du
commerce privé et rétablissait les transactions et les salaires en
argent, les usines se remirent à produire, d'une marche d'abord bien
chancelante, coupée de trébuchements fâcheux et de chutes, mais se
relevant toujours et allant peu à peu s'affermissant.
On les groupa d'abord et rapidement en trusts d'État. En août 1922,
il en existait déjà 418, groupant 3.761 entreprises et plus de
800.000 ouvriers. Si bien que les établissements prospères pouvaient
soutenir les établissements en déficit. Les Bourses de commerce se
multipliaient, les banques se créaient.
Mais l'industrie avait à lutter contre bien des conditions adverses;
elle devait fournir une grande partie de ses produits à divers
départements d'État qui ne les payaient point ou les évaluaient bien
plus bas que les frais de production. Peu ou point d'aide financière;
les crédits fournis par la Banque d'État étaient, et pour cause,
insignifiants. Il y avait enfin et surtout la terrible dépréciation du
papier-monnaie qui atteignait des chiffres vertigineux.
Malgré ces difficultés accumulées, le progrès prit un essor marqué
lorsque apparut un système monétaire stable et unifié.
--Une opération financière d'une hardiesse désespérée et qui a pourtant
réussi, me disait un spécialiste anglais dont la prudence était
éberluée.
Sans s'égarer dans de trop longues statistiques, il suffit de constater
qu'en 1922, la production totale de l'industrie avait augmenté de 53
% sur les chiffres de l'année précédente, de 44 % en 1923, de 30 % en
1924. Et si, pour l'industrie textile et l'industrie métallurgique,
il existe encore un réel écart avec la production d'avant-guerre, la
houille a rejoint cette dernière et le pétrole vient de la dépasser.
Malgré les circonstances et les prévisions défavorables, en dépit du
dicton connu des Ford et des Hoover: «Aucun développement économique
sans individualisme», et des idées courantes sur les monopoles
d'État, destructeurs d'activité et d'initiative, les durs efforts de
l'industrie soviétique ne semblent pas avoir été vains.
*
* *
Succès bien mitigé d'ailleurs et qui subit actuellement un sérieux
temps d'arrêt. Car si ses bénéfices ont permis à cette industrie de
subsister jusqu'ici, ils ne lui permettent pas de s'accroître.
--L'État, me dit-on, ne peut se passer de ressources qui, dans d'autres
conditions, pourraient être employées à augmenter les capitaux de
l'industrie. En ce moment, c'est environ 40 % des entreprises
industrielles qui rentrent directement au fisc, ces fonds de réserve
étant placés dans des emprunts d'État.
N'oublions pas non plus le lourd fardeau de toutes les assurances
ouvrières uniquement supportées par ces industries, le plus lourd
fardeau des heures de travail insuffisantes.
Pourtant, il est indispensable et urgent de remplacer l'outillage usé
et démodé de la plupart des usines, accroître cet outillage, construire
des usines nouvelles; il faudrait aussi renouveler le matériel roulant,
qui commence à être hors d'usage: augmenter le nombre de wagons de
marchandises, réparer ou refaire les traverses, les remblais, les ponts
de chemins de fer qui sont dans un fâcheux état, améliorer les lignes
défectueuses, en construire d'autres. Que ne faudrait-il pas faire?
Mais comment? L'épargne nationale est à peu près nulle. Quant aux
crédits et aux capitaux de l'étranger, est-il possible maintenant d'y
avoir recours? Pourra-t-on, voudra-t-on, en pays capitaliste, prêter
à une nation qui ne paie pas ses dettes? Quelles sécurités auraient
des créanciers qui voient l'opinion publique d'un peuple dressée tout
entière contre la reconnaissance d'anciennes créances, d'un peuple qui
poursuit par tous les moyens la destruction du capitalisme?
L'Angleterre vient de donner le signal d'une guerre économique et
financière qui peut être fatale non seulement à l'industrie des Soviets
mais même à leur régime.
Situation tragique qui suffit peut-être à expliquer, sinon à excuser,
les sanglantes représailles ordonnées par des gens qui se sentent
traqués et répondent à la menace par le défi.
*
* *
Pourtant, dirigeants, savants, ingénieurs continuent une lutte obstinée
qui n'est pas sans grandeur.
Les écoles supérieures, qui se sont multipliées dans toutes les
branches, forment, avec une rapidité peut-être excessive, les
techniciens de tous genres, encore trop rares en Russie. Leur niveau
scientifique atteint-il celui des pays d'Occident? Pas encore, me
dit-on, mais les progrès s'accentuent chaque année.
On améliore aussi le système de distribution des produits qui, au
début, était fort défectueux. On fabriquait alors à outrance et au
petit bonheur, sans s'inquiéter des besoins particuliers des clients.
Ce que n'aurait pas fait un industriel privé, au courant de son
affaire. Puis on envoyait les objets manufacturés dans des centres dits
de distribution.
Qu'arrivait-il? Ils s'y entassaient sans trop d'ordre, y croupissaient
longtemps, s'y détérioraient souvent. Une fois, par exemple, tout
un énorme stock de drap pourrit à l'abandon. Perte de temps, perte
d'argent.
Le commerce privé, le _Nep_, qui venait d'être rétabli, s'évertuait
bien à faire passer les marchandises du producteur au consommateur,
mais un peu aveuglément et avec un souci de gain personnel qui alla
souvent jusqu'à la spéculation. D'ailleurs, après une période fiévreuse
et brillante où beaucoup s'enrichirent copieusement, les _Nepman_
connurent de mauvais jours. Ne disposant pas des ressources fournies
par le gouvernement aux entreprises d'État et aux coopératives, ils
subirent de grosses pertes en 1923, lors de la crise économique et
monétaire.
Depuis, sans détruire le commerce privé qui a, dit-on ici, encore un
rôle de transition à jouer, on s'efforce de transmettre directement les
produits des trusts d'industries d'État aux syndicats qui s'occupent
de la vente en gros et aux coopératives de consommateurs. Celles-ci,
industrielles et agricoles, qui se sont fédérées en une puissante
union, le _Centrosoyous_, jouent en U.R.S.S. un rôle primordial.
Leur chiffre d'affaires, qui atteignait l'an dernier 3.900.000.000
roubles, s'est élevé, pour le premier semestre de 1926, à 3.200.000.000
roubles, c'est-à-dire qu'il a presque doublé. Leur but est d'opérer la
distribution des marchandises sans que ces dernières aient à attendre
dans des entrepôts. Elles jouissent d'ailleurs de faveurs spéciales:
crédits plus larges et à long terme, tandis que les commerçants privés
sont obligés pour la plupart de payer leurs produits au comptant. Une
large exemption d'impôt leur est, en outre, accordée: environ cinquante
pour cent.
On en est également au régime d'économies: il s'agit partout
d'organiser le travail de façon rationnelle, de diminuer les frais
d'administration, de comprimer le personnel des bureaux qui, en
Russie, fut toujours en excès. Aussi y eut-il, ces temps derniers, de
nombreuses suppressions d'emplois.
*
* *
Enfin et surtout, il y a le vaste plan d'électrification, dont
une faible partie est déjà réalisée et qui le sera entièrement,
espère-t-on, dans trois ou quatre ans. Le grand espoir, et pour lequel
l'État se saigne à blanc. Une des idées directrices de Lénine.
--Il y voyait, me dit M. Kogan, le fonctionnaire du Gosplan qui
me renseigne, l'unique moyen d'amener au socialisme la Russie des
campagnes, d'«humaniser» le travail de l'ouvrier en le soulageant
de tout effort pénible, la base de toute notre économie nationale.
L'électrification, voyez-vous, a une importance toute particulière
dans un État qui, comme le nôtre, possède toutes les industries: nous
choisissons pour une station centrale le point qui peut desservir le
plus grand nombre d'usines, et c'est autour d'elle que nous groupons
nos constructions nouvelles...