A-t-on quelque anicroche de passeport? Veut-on un guide, un interprète?

Visiter seul ou en groupes musées, œuvres sociales, usines, écoles?

Causer avec un spécialiste? Se documenter sur une question? On trouve,

dans les bureaux variés, des femmes charmantes qui vous dirigent

et vous aiguillent, des hommes armés de graphiques et de copieuses

statistiques, tous également souriants, polyglottes et omni-compétents.

Aussi est-on sûr d'y rencontrer chaque jour, alignés et pressés sur des

chaises comme de frileux oiseaux des îles, la plupart des étrangers de

passage. Excellent moyen, en outre, aussi discret qu'élégant, de les

tenir dans le creux de sa main, de connaître les faits et gestes de

chacun, et ses impressions. J'ajouterai que j'ai su échapper à cette

tutelle un peu tyrannique et que nul n'a cherché à me l'imposer.

Des maîtres en propagande, les dirigeants soviétiques!

*

* *

Mais j'ai justement un problème à poser à ces Œdipes officiels.

Dès mon retour, j'ai pu causer, de-ci, de-là, avec d'anciens habitants

de la province de Kazan. Des Russes, naturellement. Ils ne sont guère

satisfaits.

--Depuis des siècles, disent-ils, sans nous mêler avec eux,

naturellement, nous vivions en fort bonne intelligence avec nos voisins

les Tartares. Mais pourquoi leur donner l'hégémonie? C'est vexant pour

nous, c'est humiliant! Evidemment, il y a là-dessous une arrière-pensée

politique: les Soviets veulent-ils faire de ces petites républiques

des centres stratégiques? Se concilier ces minorités nationales? Les

opposer aux anciens maîtres pour mieux diriger? En tout cas, c'est nous

qui payons pour leurs expériences...

Je sens le dépit sous ces récriminations. Evidemment, les Russes

orthodoxes, ceux de la noblesse surtout, devaient garder quelque mépris

pour ces jaunes, ces barbares, ces infidèles.

J'objecte:

--Mais si les Tartares étaient plus nombreux?

--Plus nombreux! Mais il y a dans la république de Kazan quatre fois

plus de Russes!

A l'un des fonctionnaires du Bureau culturel, je pose la question:

--Est-ce vrai?

Un coup de timbre, un dossier:

La population de la R.S.S. des Tartares se compose de 51,1 0/0 de

Tartares et de 49 0/0 de Russes, me répond-il avec une impitoyable

précision. De plus, la majorité des Russes, habitant les villages,

ne peuvent guère s'occuper de politique. Les Tartares sont des

citadins et ils ont toujours eu de rares qualités d'administration et

d'organisation. D'ailleurs les Russes n'ont-ils pas un fort pourcentage

de représentants dans les assemblées? De quoi se plaignent-ils?

En effet. Pourtant, dans la multiplication croissante des petites

républiques, il y a, c'est certain, un plan politique précis et

organisé.

Les Soviets laissent-ils rien au hasard?

XV

LES ROUAGES D'UNE USINE SOVIÉTIQUE

L'usine de textiles Triechgormaïa, la plus importante de Moscou, et,

je crois, de la Russie. Je suis accompagnée par le professeur danois

que j'ai déjà rencontré, muni d'un questionnaire, préparé à l'avance,

qu'il épuise inexorablement, et aussi par l'envoyé de la plus grande

maison d'éditions d'Amérique. Il voyage par toute la Russie pour écrire

une géographie à l'usage des écoles; il transporte plusieurs somptueux

appareils de photographie, gainés de peau de truie, et un photographe

mécanique, bien planté, bien nourri, qui, sur un geste, installe son

appareil, braque, opère, puis semble, lui aussi, réintégrer sa gaine.

Notre usine fait partie du trust d'État qui groupe presque toutes les

filatures. Elle emploie près de huit mille ouvriers et employés: une

ruche gigantesque. On est en train de l'agrandir encore: le drapeau

rouge flotte sur des constructions que l'on va inaugurer. Nous

traversons des cours historiques où, en 1905, retranchés derrière des

barricades, tombèrent des centaines de jeunes ouvriers. Triechgormaïa

joua à Moscou le rôle des usines Poutiloff à Petrograd.

Le professeur danois réclame des précisions et note, son nez myope au

ras de son carnet. Le géographe regrette de ne pouvoir reconstituer et

fixer la scène.

Puis nous parcourons, répartis dans plusieurs immenses bâtiments,

des ateliers de tissage, de filature, de teinturerie, d'impression.

Une bonne partie de l'outillage est neuf, acquis en Amérique ou en

Allemagne. Partout l'air et la lumière entrent à flots; partout aussi

de la propreté, de l'ordre, du silence, et cette même bonne grâce que

j'avais remarquée sur les visages des travailleurs de Kazan. Dans

chaque salle, des contremaîtres, appelés ici «ouvriers aînés», l'air

intelligent et appliqué, en quelques phrases brèves, expliquent les

opérations.

On fabrique par jour dix mille pièces de cotonnade, de quarante mille

mètres chacune. En sortant, elles s'en vont dans des centres de

distribution. Trente pour cent de cette production est réservée aux

paysans. Le reste est réparti dans le pays, sauf une certaine quantité

destinée à l'exportation, particulièrement à la Perse. Je demande:

--Et les salaires?

Je crois comprendre que le travail est payé aux pièces. La moyenne

tourne autour de cinquante roubles par mois. Mais un certain nombre

d'ouvriers qui ont des aptitudes ou des connaissances spéciales peuvent

gagner jusqu'à cent cinquante roubles par mois. Avant la guerre, le

gain mensuel d'un ouvrier était d'environ vingt-huit ou trente roubles

par mois. Mais il n'était que de huit à dix roubles il y a quatre ans,

au moment de la terrible crise économique, avec quelques fournitures en

nature.

--Nos hommes savent qu'ils sont moins payés que leurs camarades

d'Occident ou d'Amérique, nous dit un ingénieur. Mais ils savent aussi

que le temps travaille pour eux et ils ont confiance. Il y a eu des

grèves dans certaines de nos industries, c'est vrai. Mais d'ordinaire

elles se terminent facilement et à l'amiable. Il suffit souvent

d'expliquer aux ouvriers les difficultés; ils comprennent; ils se

rendent compte surtout qu'on ne veut pas les exploiter et que personne

ne vit grassement à leurs dépens.

Autour de cette ville industrielle se groupe tout un faisceau

d'organisations sociales: la crèche, qui reçoit cent cinquante enfants

environ et emploie, des docteurs aux femmes de service, cinquante-huit

personnes. Rien de plus net, de mieux organisé que les chambrettes où

les bébés sont soignés suivant leur âge; rien de plus gai que la belle

salle en rotonde donnant sur un jardin où les mères viennent pendant

une demi-heure se reposer en allaitant leurs enfants.

--C'était autrefois le salon du propriétaire de l'usine, dit

l'infirmière qui nous guide, en indiquant ces groupes de «maternités»

d'une grâce si émouvante. Ne croyez-vous pas que cela vaut mieux ainsi?

Quelle occasion pour le photographe de se déployer!

Nous passons aux jardins d'enfants--il y en a neuf--où les petits de

trois à huit ans, abondamment et judicieusement nourris trois fois

par jour, surtout de laitage, de pâtes et de légumes, demeurent le

plus d'heures possible au grand air. Il y a aussi des salles de

bains et de douches, un restaurant coopératif, des salles de lecture,

de concert, les bibliothèques du club, le «coin de Lénine»; il y a

une école technique pour les apprentis, un musée où les ouvriers ont

disposé eux-mêmes avec goût les «chefs-d'œuvre» de la manufacture

et les travaux des apprentis. Il y a au dehors un hôpital, des

maisons de convalescence, de repos pour les vacances, des habitations

ouvrières--un monde!...

Inutile de dire que, dans toutes les salles, ateliers et autres, se

retrouvent toujours des affiches de propagande, les portraits des

dirigeants, et d'innombrables effigies de Lénine: recevant le serment

des pionniers, visitant des usines, parlant devant des assemblées. Même

dans la salle des nouveau-nés, on le voit à trois ans, petit enfant

blond aux yeux trop graves.

--Partout, toujours, il est avec nous, prononce un jeune secrétaire

d'un ton fervent.

*

* *

Ces œuvres sont régies à la fois par le Comité d'usine élu par les

ouvriers et par le comité représentant la direction. Les frais en sont

couverts en grande partie par le budget de l'usine, mais aussi par des

cotisations ouvrières. Et les jardins d'enfants, par exemple, sont

payants: deux roubles par mois pour chaque petit.

Le comité d'usine est composé de quinze membres, élus pour six mois,

onze hommes et quatre femmes; sept d'entre eux consacrent tout leur

temps à ces fonctions et reçoivent le salaire d'ouvriers qualifiés.

Ils s'occupent, en plus des œuvres sociales, de l'embauchage et du

renvoi des travailleurs, servent d'intermédiaires entre la direction et

eux dans tous les conflits, veillent à l'exécution des lois ouvrières:

conditions et heures de travail--les huit heures étant scrupuleusement

respectées--prévention des accidents.

Mais, des ingénieurs nous le répètent plusieurs fois avec fermeté, ce

comité n'a aucun droit d'intervention dans la gestion et la direction

de l'usine.

A intervalles réguliers, pourtant, certains membres de ce comité

ont, avec les délégués de la direction et les chefs des divers

«départements», des réunions où ils peuvent critiquer les méthodes

de production, suggérer des changements, des améliorations. Parfois,

enfin, il y a des meetings, soit de chaque atelier, soit de tout le

personnel, où administrateurs et ingénieurs exposent aux ouvriers la

marche des affaires, les défauts à éviter, les progrès à effectuer, les

difficultés à vaincre. La discussion amicale et publique y est alors

admise.

--Et la discipline n'en est pas atteinte? demande d'un air

désapprobateur mon Danois, qui a plutôt l'air d'un Prussien.

--Au contraire. Les ouvriers l'acceptent d'autant plus librement qu'ils

la comprennent. Ils ne se sentent plus une machine inerte, mais un

rouage intelligent de la grande œuvre. Et ils sont fiers de collaborer

à son succès...

Enfin, on les pousse aussi à collaborer au _Journal de muraille_,

rédigé tous les mois et où l'on traite sans réticences toutes les

questions qui concernent l'usine et où la critique est non seulement

admise, mais encouragée. Ils peuvent également écrire aux journaux, et

surtout à la _Pravda_ qui consacre chaque jour plusieurs colonnes aux

correspondances des ouvriers et des paysans.

Enfin, il y a, de temps en temps, des congrès par trusts d'industrie,

où chaque usine envoie des délégués, un certain nombre par atelier. Ils

se rencontrent avec d'autres, venus de tous les coins de la Russie,

et quand ils rentrent à l'usine, que d'idées nouvelles pour abaisser

les prix, améliorer la qualité des produits, organiser le travail plus

effectivement, utiliser les facultés des ouvriers qualifiés!

Je demande:

--Il s'agit bien là d'une usine modèle?

--C'est-à-dire qu'elle fut une des premières à être organisée. Mais

toutes les autres, et de plus en plus, sont façonnées sur ce type.

Sans doute, le caractère russe, doux et docile, moins frondeur et

«rouspéteur» que le caractère français, est-il pour beaucoup dans le

succès de ce système.

Mais le système lui-même n'y est-il pas pour quelque chose?

XVI

DES JEUNES GENS S'AMUSENT

J'avais vu les ouvriers à l'usine. Ils y sont occupés huit heures par

jour; les employés ne restent à leur bureau que six à sept heures. Que

font donc de leurs heures de loisir les travailleurs soviétiques?

Il y a d'abord la famille. Il ne faut pas croire qu'elle n'existe plus

en Russie. J'ai vu, de mes yeux vu, des enfants groupés autour de

leurs parents dans la pièce commune. Ils avaient vivement enlevé le

couvert: musique sur le piano, livres sous la lampe, broderie entre

les doigts, l'album de timbres-poste du gamin et entre les mains de la

toute petite, la poupée Petrouchka, avec sa jupe bariolée et ses joues

peintes. C'était, je vous l'affirme, la même atmosphère que chez nous.

Erreur complète de répéter que la vie familiale a été détruite par les

soviets.

Comme chez nous, aussi, je sais des jeunes ménages qui, leurs heures

de bureau terminées, ne songent qu'à se rejoindre, à lire ou à écrire

côte à côte, ou, serrés l'un contre l'autre, à aller au théâtre, à un

concert, chez des amis.

Car l'humeur hospitalière des Russes n'a pas changé. On se reçoit

toujours beaucoup, très simplement, puisque tout le monde est pauvre.

On s'empile gaîment dans les pièces étroites, sur les lits et les

divans, autour de la table où trône le samovar avec quelques fleurs,

des fruits, des cigarettes. Et on joue du piano ou de la mandoline,

on chante, on récite des vers, on discute à perdre haleine, art,

littérature, politique; jusqu'à la pâleur de l'aube, on résout toutes

les énigmes de l'âme et de la vie, l'on se grise éperdument de théories

et de thé rose. Comme autrefois. Un régime transforme-t-il le caractère

d'un peuple?

Pour les vieux ouvriers, il y a toujours également le cabaret, dans les

caves, où l'on s'abrutit de vodka, les bras sur la table, la barbe sur

les bras, et, dans les yeux clignotants, un rêve têtu qui flotte sur la

déchéance.

*

* *

Mais les jeunes? C'est pour eux que les dirigeants des Soviets ont

multiplié les lieux de réunion. Car ils ne s'occupent guère que de la

jeunesse et dans leur pensée, les plaisirs doivent être d'État, comme

les devoirs.

Aussi, chaque usine, chaque ministère, chaque syndicat possèdent-ils,

non seulement dans leurs locaux, salles de club et bibliothèques,

mais autour de chaque ville, des maisons de repos pour les vacances

annuelles, dans d'anciennes propriétés bourgeoises. Et beaucoup ont, en

outre, des maisons de ville pour l'hiver, des maisons pour l'été, avec

terrains de sports.

--Le plus bath en cette saison, c'est le club des travailleurs de

l'État, me dit l'étudiant Boris, que j'ai retrouvé avec plaisir et qui

exhume pour moi son accent le plus faubourien.

Nous y allons par une de ces dernières soirées d'automne, où la

belle saison, avant de s'enfuir, épuise tout ce qu'elle a de grâce

langoureuse et tiède. Faubourg lointain, mal pavé, mal éclairé,

fondrières, terrains vagues pleins de ténébreuses possibilités et,

jetées çà et là, sans raison, petites maisons-joujoux en bois découpé,

où plantes, meubles, profils, à travers les rideaux transparents,

semblent eux-mêmes découpés en bois noir.

Soudain, faisant pâlir de jalousie une maigre petite lune pointue,

monte vers le ciel une buée de lumière rose, avec des cris jeunes et

des rires. Un portail surmonté d'énormes lettres éclairées en rouge,

ces lettres russes, en elles-mêmes si décoratives: c'est là.

Un immense parc onduleux, que de puissants projecteurs divisent en

zones de clarté brutale. La pelouse centrale, sur laquelle le portique

de football étend ses bras de crucifié; les autres pelouses plus

petites, avec leurs filets de tennis, de basket-ball, leurs agrès de

gymnastique, sont d'un vert étrange, irréel, un vert d'aquarium. Vides,

d'ailleurs, car on ne fait de sports que le jour. Seuls, quelques

acharnés châtient à poings fermés les grosses têtes en cuir des

_punching-balls_.

Mais une foule joyeuse, jeunes hommes, jeunes filles, la plupart de

seize à vingt ans, flânent lentement par les allées de sable blond.

Ils sont en groupes ou deux à deux, se tenant par le bras, par

l'épaule; ou bien ils causent, assis sur les bancs. Beaucoup s'arrêtent

devant le «journal de muraille», affiché sous un réflecteur et le

commentent avec gaîté. J'aperçois, entre des épaules, les vives petites

caricatures en encre de plusieurs couleurs.

--Incompréhensible pour les profanes, prononce Boris.

Semés çà et là, des kiosques de bois, de style vaguement suisse ou

chinois. Du plus vaste, surmonté d'une horloge rouge et entièrement

clos, s'échappent des plaintes de violon.

--Ça, c'est le ciné, présente Boris. On y donne beaucoup de films

scientifiques, d'autres qui racontent les industries d'Etat. Ou bien

de l'histoire, surtout celle de nos révolutions. Les grands trucs à

sentiment, chez nous, vous savez, ça ne prend guère.

Les autres kiosques, très éclairés, ne sont fermés que par une

balustrade de bois ajouré; ce qui permet de rester en plein air, même

quand il pleut. Ici, un restaurant-café, où, pour quelques kopecks, on

prend du thé, du cacao, de la pétillante eau de Narzan. Inutile de dire

qu'aucune boisson fermentée n'est admise dans cet innocent cabaret. Là,

une salle de lecture. Sur les tables, journaux, magazines et revues. La

cloison du fond offre des livres, alignés sur des rayons. Les lecteurs

sont si absorbés qu'aucun ne lève les yeux à notre approche.

--Les plus jeunes lisent surtout des ouvrages d'aventure ou de voyage,

nous dit le camarade bibliothécaire, un adolescent qui, d'un joli geste

enfantin, rejette sans cesse une mèche blonde tombée en travers de

ses yeux. Les plus âgés demandent des brochures d'économie politique,

de l'histoire, des biographies de grands hommes... Tout ce qui touche

Lénine les passionne... Des romans? Pas beaucoup... Pas même Tolstoï,

non... Quelques œuvres de nos écrivains modernes, ceux qui ont conté la

reconstruction, le réveil dans les villages, et puis nos poètes, ceux

de la révolution, voilà tout.

Plus silencieux encore, le pavillon des jeux: dames, halma, jacquet,

puzzles, échecs surtout. On voit, penchés sur les figurines, de jeunes

profils froncés paradoxalement graves. Tout autour, des groupes

fascinés, changés en statues de sel, suivent les coups.

--Nos chefs aiment et recommandent les échecs, commente Boris; cela

fait travailler le cerveau, comme là-bas, sur les pelouses, on fait

travailler les muscles. Et il y a entre clubs des matches d'échecs

comme il y a des matches de football ou de cricket. Il y a beaucoup de

concours de mandoline et d'accordéon, avec des prix, car on aime la

musique chez nous!

Tout au fond du parc, en effet, une immense rotonde blanche s'élève

au-dessus d'un perron. C'est le théâtre. On y joue des pièces

classiques, d'autres, composées par des membres du club, les mêmes

sans doute qui rédigent le «journal de muraille». Mais, ce soir, on y

répète des chansons populaires. Les chœurs sont debout, groupés, et

la terrible lumière d'un blanc vert sculpte avec force les visages

attentifs, aux méplats un peu forts, également jeunes, si pareils

dans leurs courtes chevelures, avec leurs beaux cous ronds également

dégagés, qu'on hésite parfois: filles ou garçons? Quelques femmes,

pourtant, ont gardé leurs tresses et celle-ci, au bord de la scène,

couronnée d'un diadème d'or, les yeux levés, les lèvres entr'ouvertes,

n'est-ce pas Hébé elle-même, interrogeant la vie? Un chef d'orchestre,

à peine plus âgé, mais qui, bousculant toutes les traditions musicales,

a le crâne austèrement tondu, dirige avec entrain. Parfois il fait

une réflexion ou une critique, et tous éclatent d'un bon rire, sans

réticence et sans contrainte.

C'est, à l'état pur, la même jeunesse fière et forte, librement

épanouie, que l'on croise si souvent dans les rues de Moscou et qui

est une de ses grâces. La jeunesse est reine ici. Tout est fait par

elle et pour elle. Voilà pourquoi les visages de vingt ans apparaissent

tellement différents de ceux de quarante que ravage trop souvent un

souci tragique. Plus que partout ailleurs, un monde sépare ici les deux

générations...

*

* *

Mais les jeunes gens d'une autre classe, les jeunes «ci-devant»

jouissent-ils des mêmes avantages? Ont-ils pu s'adapter?

C'est à l'ouvrier Micha que j'ai pu poser la question.

Je le voyais souvent à Paris, avant la guerre.

Il avait alors huit ans. Un délicieux gamin aux cheveux d'ambre clair,

au teint de velours incarnat, rayonnant de santé, d'intelligence,

d'ardeur de vivre.

Il habitait avenue du Bois-de-Boulogne. Un superbe chien-loup, une

petite auto se partageaient ses faveurs; un précepteur français, une

gouvernante anglaise, un professeur allemand se le disputaient. Il

parlait déjà les trois langues, avec l'injuste facilité de sa race. Il

faisait aussi des peintures où se révélait un œil juste, hardi, avec le

sens le plus surprenant de la couleur. Et on les donnait à encadrer

comme des tableaux de maître. Gâté? Non. C'était, je vous le dis, un

gosse simple et droit.

Au début de l'été 1914, il partait pour la Russie avec sa grand'mère.

Elle, une femme bonne et charmante, cultivée, comme toutes celles de

sa caste; elle vivait un peu en reine, entourée de femmes de chambre

qui la coiffaient, la déchaussaient, et ne montait dans sa limousine

qu'escortée d'un peuple courbé de serviteurs.

La guerre. Puis la révolution. Un implacable rideau de fer s'était

abattu entre notre monde et celui de Micha et de sa grand'mère. Lui si

petit, elle si vieille, qu'étaient-ils devenus dans le cyclone?

--Il vit. Elle aussi, me dit-on quelques années plus tard.

--Je vous en prie, allez donc voir Micha, fit quelqu'un, au moment de

mon départ! Il est ouvrier aux usines métallurgiques X...

Comment, ouvrier, l'exquis petit Micha aux fines mains de porcelaine?

*

* *

C'était la même adresse à laquelle j'écrivais autrefois. Un quartier

assez lointain; une vaste avenue plantée d'arbres, avec de belles

maisons, l'air un peu déchu dans des jardins émancipés.

La nuit était tombée. Avec surprise, je vis, au-dessus d'un portique

à colonnes Empire, les grandes fenêtres illuminées. Un escalier de

marbre, une porte ouverte: j'étais dans une bibliothèque ou un club,

comme il y en a tant ici. L'ordinaire décor de tables, de jeunes

gens qui lisent les poings aux oreilles, de demoiselles attentives,

circulant ou calligraphiant des fiches.

--Micha Z...? me répond l'une d'elles avec un gentil sourire. On va

vous conduire...

Nous traversons une cour obscure.

Au fond, des communs, un escalier sordide qui sent la cave et le

champignon, conduisant à ce qui dut être les chambres des cochers

et des palefreniers. Une petite servante hébétée m'introduit dans

une pièce blanchie à la chaux où, à la chiche lumière d'une lampe à

pétrole, j'aperçois confusément des vêtements suspendus au mur, des

meubles empilés et, derrière une pauvre table de cuisine, sur un lit

de repos, une forme noire en tas, qui bouge faiblement, des bras

tremblants qui se soulèvent: c'est la grand'mère de Micha.

Elle est paralysée.

Et Micha? Le voici derrière moi. Comme il est long et mince! Pas trop

changé. Pâli, certes; mais les yeux, moins bleus, abrités maintenant

derrière un lorgnon, ont toujours le même regard affectueux et droit.

Et c'est avec une grâce de Prince Charmant qu'il porte sa blouse

d'ouvrier, sa blouse de rude toile bleue. Lui aussi est ému. Ses lèvres

frémissent. Il se tait.

--La première fois que, depuis douze ans, nous revoyons quelqu'un

de notre vie passée! La première fois! répète la vieille dame en

sanglotant.

Des mains qui se serrent, des paroles confuses, des soupirs. L'instant

d'émotion est passé.

*

* *

Micha me conte maintenant l'histoire de ces douze années. En français

très pur. Il s'excuse; il ne le parle que de temps à autre, avec sa

grand'mère. Mais oublie-t-on la langue de sa première enfance?

--Pendant la guerre, me dit-il, tout était comme de coutume, un peu

moins gai, voilà tout.

Il suivait les cours d'un collège impérial, et ils allaient passer les

vacances dans une de leurs terres. Rentrés à Petrograd en octobre 1917,

ils y trouvèrent un hôte inattendu: la révolution. Ils n'avaient rien

prévu. A douze ans et à soixante-dix, peut-on croire à la fin d'un

monde?

Manifestations, perquisitions. Ils sont expulsés de leur grande maison

changée en club. Leurs domestiques les abandonnent. Ils errent de gîte

en gîte, puis obtiennent enfin ce logement, au-dessus de leur ancienne

remise.

--Mais comment viviez-vous?

--Oh! grand'mère avait gardé un peu d'argenterie, quelques bijoux,

des fourrures, des dentelles, ses robes de Paris. Vous savez, elle

s'habillait bien, autrefois... J'allais vendre tout ça au marché, les

jours de congé. Car je continuais à suivre les cours de mon collège,

qui était devenu une école secondaire d'État.

--Ce qu'il a été pour moi, mon Micha, pendant ces affreuses années!

gémit la grand'maman. Si héroïque, si dévoué... Comme il recevait et

éconduisait ces hommes terribles qui venaient perquisitionner!... Moi,

j'étais folle de peur, et je ne savais que pleurer...

--Voyons, calme-toi, grand'mère... Ce que j'ai fait, tout le monde l'a

fait... Ah! par exemple, il y a eu la famine de 1921. Ça, oui, c'était

dur... Comment avons-nous survécu, comment?

*

* *

Un reflet tragique passe sur le jeune visage. Un geste qui chasse, puis:

Seule en Russie · 第 8 / 18 段