A ce moment-là, je ne puis m'empêcher de faire ouf!

--Attendez, ce n'est pas fini, dit, avec son ton suavement ironique,

M. Fazlullin; ces cinq ou six cents délégués se réunissent à Moscou

quelques jours par an et expédient toutes les affaires importantes. Et

surtout ils élisent parmi eux un præsidium de vingt et un membres qui,

lui, détient le pouvoir suprême.

--Ce sont les ministres?

--Non. Les commissaires du peuple, comme nous les appelons, sont

choisis par le Conseil Central Exécutif... Ne prenez pas cet air

affolé. Je vous assure que tout cela est très simple et que cela

marche fort bien: imaginez une vaste pyramide dont la base est formée

par toute la population soviétique et qui monte en se rétrécissant

graduellement jusqu'à la pointe, formée par le præsidium. Ou encore une

série de cascades dont l'eau va se tarissant...

A ce moment-là, une porte s'entr'ouvre et une pauvre tête tordue et

boursouflée apparaît à travers un rideau. Horreur! C'est le gamin

encéphalitique!

Croyez-vous que le président s'émeut de cette brèche au protocole? Il

pose deux ou trois questions, donne un ordre, et l'enfant est enfin

aiguillé sur la bonne voie:

--A ce soir! nous dit-il, toujours calme et souriant.

XIII

AU COMITÉ EXÉCUTIF CENTRAL DE KAZAN

Point de gardes à la porte du Comité exécutif central tartare, point

d'huissiers à chaîne. Dans l'antichambre, des étalages où l'on vend

journaux et brochures techniques. Des groupes qui causent, comme avant

toutes les assemblées.

La salle est d'ailleurs presque vide encore, une vaste salle très

simple: rangées de chaises, piquets de drapeaux rouges aux murs, et

sur une estrade, longue table drapée de rouge, sur laquelle veillent

le fauteuil du président et une douzaine de hautes chaises sculptées.

Au fond, naturellement, au-dessus d'une magnifique horloge de Boulle,

grand portrait de Lénine, trapu, mains aux poches, avec sa casquette en

auréole et son air le plus contremaître.

Quelques femmes déléguées sont déjà assises. Elles entourent une

vieille paysanne, leur doyenne, dont l'honnête figure rougeaude est

encadrée du foulard blanc traditionnel et les bons yeux bleus tout

épanouis. Elle puise dans la poche de son tablier des amandes et des

noisettes cassées, les épluche avec une attention de ménagère qui ne

veut rien salir, et les mâche avec gourmandise, de ses gencives sans

dents, des gencives roses de petit enfant. Une grand'mère proprette et

gentiment fûtée que l'on aimerait embrasser.

--Elle s'appelle Lépina et représente neuf mille cinq cents paysans

tartares, russes et tchouvaches, nous dit sa voisine.

Celle-ci a une face massive et volontaire aux sourcils froncés sur des

prunelles qui observent et scrutent derrière des lunettes de fer. C'est

à coup sûr une femme de tête. Elle se nomme Alexandra Nicolaievna et a

été déléguée par deux mille cinq cents ouvriers du textile.

--Je n'y tenais pas, fait-elle tranquillement. Mais les camarades l'ont

voulu. Alors j'ai accepté.

Elle est en même temps membre du Conseil suprême de la République: à

ce titre, elle reçoit des appointements qui, combinés avec son salaire

d'ouvrière,--environ trente roubles--font une somme de cent neuf

roubles par mois. Quant à Lépina, qui n'est que membre du Conseil, elle

reçoit uniquement, comme tous les autres, ses frais de déplacement et

de séjour: cent cinquante roubles par an.

Lépina écoute en hochant la tête, avec un bon sourire innocent. On sent

qu'on l'aime ici pour cette simplicité d'esprit qui a toujours été

l'idéal des Russes, même et surtout des plus faisandés de culture, des

plus tourmentés par les problèmes insolubles de la métaphysique...

Quelques autres déléguées se sont rapprochées: deux toutes jeunes,

l'une fraîche comme une tasse de lait froid, son cou charmant découvert

par le châle à fleurs éclatantes des paysannes; l'autre, une ouvrière,

deux nattes sur les épaules, deux petits yeux en jais noir d'oiseau

empaillé, et un faux air de Claudine dans son long sarrau noir

d'écolière. Elle a l'air d'avoir dix-sept ans, elle en a vingt-quatre.

La troisième est une intellectuelle au type bien mongol: larges

pommettes et teint d'ivoire; attachée au service de la propagande

politique de la République, elle fait des tournées dans les campagnes

pour enseigner aux paysannes leur métier d'électrices.

Toutes sont anxieuses de connaître le rôle des femmes dans nos pays.

Elles accablent de questions ma compagne américaine: des représentantes

siègent bien au grand Congrès de l'immense République, n'est-ce pas?

Y ont-elles une bonne influence? Sur les lois sociales? l'ivrognerie?

contre la guerre? N'exercent-elles pas aussi les fonctions de maire? de

gouverneur?

Puis elles se tournent poliment, timidement vers moi. Sans doute, elles

savent déjà. Je n'en dois pas moins faire l'humiliant aveu:

--Non, les Françaises n'ont aucun droit politique...

--Pas même dans les Soviets de village?

--Pas même...

Quelle commisération dans ces prunelles!

--Ici, fait avec orgueil la plus jeune, la Constitution nous traite

absolument comme les hommes!

Une autre demande:

--Mais pourquoi en France...? et puis se tait avec embarras.

Pourquoi, en effet?

Maintenant tous les délégués sont arrivés. La plupart sont en blouse;

beaucoup, comme c'est le soir, et qu'il fait froid, la portent sous un

veston. Il y a des paysans avec la barbe longue, les cheveux coupés à

la nuque et les bottes de feutre; des citadins, barbiche à la Lénine,

et quelques hommes plus âgés aux yeux pensifs, qui ont la chevelure

rejetée en arrière, et la barbe en manchon de Karl Marx. Presque

tous les costumes sont pauvres et fatigués, mais nets et brossés,

et les visages ont été soigneusement rasés, les abondantes toisons

disciplinées.

Les dactylos font leur entrée, élégantes et jolies comme les dactylos

de toutes les latitudes.

Puis, sans pompe, les membres du præsidium, neuf hommes et une

femme--c'est notre camarade Alexandra--viennent s'asseoir derrière

carafes et verres d'eau.

Le président, M. Shaimardanoff, porte la blouse tartare en toile

blanche brodée qui accentue sa carrure. Les traits frustes et

énergiques, il dirige les débats avec un sérieux plein de dignité. A sa

droite sourit M. Fazlullin.

L'un après l'autre, les commissaires vont lire à la tribune les

rapports dont, en cette dernière séance de la session, les conclusions

doivent être adoptées. Les délégués écoutent en silence avec attention,

ou suivent du doigt sur les feuillets dactylographiés qu'on leur a

remis. Puis ceux qui ont des observations à faire se lèvent, prononcent

quelques phrases et se rasseoient. Certains, on le sent, ont de la

peine à s'exprimer, et l'effort se trahit sur leurs traits contractés,

leur front où perle la sueur. Mais nulle raillerie ne les interrompt.

Un jeune blond à lorgnon, l'air satisfait et inspiré de primaire, se

gargarise longuement; un autre, au masque violent, se lance dans une

diatribe passionnée; mais dès que tinte la sonnette du président,

annonçant que les minutes accordées à chaque orateur sont écoulées,

tous deux retombent aussitôt sur leur chaise, comme des pantins

détraqués.

Pourtant, il y a tout de même de la bonhomie dans la salle, de la

cordialité. On rit volontiers, et un sourire glisse parfois sous la

rude moustache américaine du président.

On vote donc successivement une augmentation de salaires pour certains

employés, l'abolition, pour cause d'économie, de bureaux de district,

un décret sur le remaniement de l'administration.

De temps à autre, quelqu'un se lève, va vers la table et se verse

un verre d'eau. On entend çà et là d'étranges craquements: c'est le

Parlement qui croque des noisettes...

Vers la fin, on discute avec animation la création de nouvelles

coopératives.

--Leur rôle ne cesse de grandir en U.R.S.S. me souffle, en un français

sans accent, mon voisin qui, avec sa lavallière noire, a l'air d'un

vieil habitué de brasserie montmartroise.

En somme, la plus sage, la plus disciplinée des assemblées et la plus

appliquée. Les débats, c'est évident, n'ont ni la même ampleur, ni la

même allure qu'au Palais-Bourbon ou à Westminster. On croirait plutôt à

un grand conseil municipal de village. Il est vrai que nous ne sommes

pas à Moscou...

Tous les délégués sont-ils même capables de suivre la discussion? Je

me retourne plusieurs fois vers la vieille paysanne. Elle écoute avec

une bonne volonté touchante, un peu ahurie parfois, et vers la fin

ses bons yeux clignent de sommeil. Sait-elle même lire? Et ces trois

paysans là-bas, aux expressions dociles de bêtes de somme?

--Qu'importe la science, s'ils ont du bon sens? profère encore mon

voisin.

Quand on passe au vote, peu de bras se lèvent. Les compte-t-on

seulement? Parfois, le président se contente même de dire:

--Rien à objecter? Alors, adopté!

--Pourquoi perdre du temps? continue la voix... On fait comme cela

beaucoup de besogne en peu de jours. Que trop de gens aient leur

opinion, c'est dangereux... Bienheureux les pauvres d'esprit...

Et c'est sans doute l'avis du président qui, en terminant, félicite

chaleureusement les délégués.

Soit. Mais si, même en pays prolétarien, il y a d'un côté une foule

passive qui accepte, de l'autre des forts qui commandent, était-ce bien

la peine, était-ce bien la peine assurément...?

--Oui, me répond-on, car les forts, ce sont encore des prolétaires...

*

* *

Le secrétaire qui me guide à travers Kazan conclut ainsi ses

explications:

--En somme, la République tartare essaie de réparer ses ruines;

elle reconstitue peu à peu ses industries, filatures, distilleries,

tanneries et surtout les savonneries qui sont une spécialité de Kazan;

elle étend de nouveau son commerce sur toute la région: au point de

vue communal, elle s'efforce d'améliorer les conditions: transports

en commun que l'on multiplie, électricité que l'on développe,

tout-à-l'égout que l'on installe...

--Oui, oui, nous avons vu... Il était temps!...

--Mais notre effort a surtout porté sur l'instruction publique,

l'enseignement primaire, en particulier, qui piétinait sur place--et

quelle place!--depuis des siècles, et aussi l'enseignement du tartare.

Il n'y avait, par exemple, avant la Révolution, que trente-cinq écoles

primaires tartares. Au 1er janvier 1926, nous en avions mille, deux

mille environ en tout, en comptant les écoles russes et celles des

minorités nationales, en moyenne une école pour deux villages. Et

chaque jour, presque, à mesure que nous avons des maîtres, nous en

fondons de nouvelles: dix mille personnes sont occupées chez nous à

l'éducation des masses. Notre instruction technique a pris aussi une

grande extension, car nous avons besoin de spécialistes dans toutes les

branches: ingénieurs, médecins, agronomes, instituteurs. Et je ne parle

pas de l'enseignement supérieur. Notre université fut toujours une des

plus réputées de Russie...

--Tolstoï y a bien été étudiant?

--En effet. C'est un de nos titres de noblesse. Nous avons, en outre,

organisé un collège pédagogique de culture orientale et une université

communiste. Voulez-vous visiter cette dernière?

Nous voici dans une auto gouvernementale, modeste d'ailleurs, ornée

d'un petit drapeau rouge. Une des seules autos que l'on voie dans

les rues. Elle se fraie un chemin à travers une cohue de véhicules

primitifs, bois et cordes, peuplés de troglodytes à barbes, bonnets de

fourrures, défroques jaunes.

Elle croise une procession qui sort d'une église, étincelante de chapes

d'or et d'emblèmes rutilants.

Je me récrie:

--Comment! Les processions sont donc permises?

--Mais oui, me répond mon guide avec un sourire. Nous enseignons

l'irréligion, mais nous tolérons l'exercice des religions...

Là-dessus, j'aperçois devant un magasin de nouveautés, une longue queue

serrée, des femmes pour la plupart, des paysannes; beaucoup se sont

assises sur les trottoirs boueux, une corbeille sur les genoux, et

attendent avec le patient fatalisme de l'Orient:

--C'est un magasin d'Etat, m'explique le secrétaire, un peu embarrassé;

il a reçu des cotonnades et les vend à prix réduit. Cet après-midi,

sans doute, il n'y en aura plus. Nous ne produisons pas assez, c'est un

fait...

*

* *

Les étudiants de l'Université communiste viennent de rentrer de

vacances et le grand bâtiment vibre de pas et de cris impatients.

Nous sommes pilotés par un jeune professeur d'économie politique.

Trente ans peut-être, israélite sans doute: stricte blouse de serge

bleue, crâne également bleu, austèrement poli, mains et ongles

soignés, lunettes de fer, regard intelligent, mais avec un soupçon

de morgue, sourire aimable, mais sarcastique. Tout à fait le type du

puritain communiste. C'est en excellent anglais qu'il nous donne des

explications.

Le but de cette université est de former des fonctionnaires destinés

aux quatre Républiques de la Volga et aussi des dirigeants communistes.

Il faut, pour être admis, appartenir au parti communiste, être

présenté par les autorités et passer un examen d'entrée, portant sur

le programme des écoles secondaires. Aussi y a-t-il plus d'appelés que

d'élus.

--Cette année, cent vingt candidats se sont présentés; cinquante

seulement possédaient le degré d'instruction nécessaire et ont été

admis, nous dit le gardien de ce sérail.

La préférence, naturellement, est donnée aux ouvriers et aux paysans.

--Ici, continue-t-il, nous prenons soixante pour cent de paysans,

trente pour cent d'ouvriers, dix pour cent d'autres catégories, parce

que nous sommes une région particulièrement agricole. Mais à la même

université communiste de Moscou, la proportion est renversée: il n'y

a plus que quinze pour cent de paysans et quatre-vingts pour cent

d'ouvriers.

--Quel âge ont vos étudiants?

--En général, de vingt-deux à trente-cinq ans. Mais nous en avons eu

quelques-uns de quarante ans.

La redoutable barrière franchie, les voici pour quatre ans à

l'université, où ils sont logés, nourris, habillés gratuitement et

reçoivent par mois dix roubles d'argent de poche. Ils sont en ce moment

trois cents dont environ trente femmes.

Ils étudient d'abord l'histoire et l'économie politique, vues à travers

les lunettes communistes, bien entendu. Puis ils se spécialisent.

--Admettons qu'ils choisissent la politique agraire, explique le jeune

professeur, ils apprendront successivement les principes qui régissent

notre politique, les décrets publiés par le gouvernement, les diverses

formes d'agriculture: exploitations paysannes, fermes soviétiques,

coopératives agricoles.

On s'efforce, assure-t-il, de développer l'individualité. Chaque

étudiant remet tous les mois des travaux personnels, sur des sujets

qu'il a choisis et étudiés. Il y a aussi des conférences, des sociétés

de discussions, dirigées par le professeur.

J'objecte:

--Mais si vos catéchumènes perdent la foi communiste, s'il y a des

schismes? En France, l'esprit critique est si développé que...

Un éclair impérieux jaillit derrière les lunettes de fer:

--Si les professeurs français n'arrivent pas à convaincre leurs

élèves, c'est qu'ils ne connaissent pas leur affaire! riposte d'un ton

péremptoire le jeune puritain.

Puritain ou moine fanatique?

Nous parcourons maintenant laboratoires, salles de conférences,

bibliothèques, aménagés à la moderne, éclairés par des fenêtres donnant

sur un beau parc. Les murs sont ornés de tous ces graphiques, tableaux

statistiques, diagrammes illustrés dont les Soviets font un si copieux

usage. Et il y a aussi la chapelle, c'est-à-dire, le «coin de Lénine»,

où je vois le meilleur portrait du dictateur, penché et scrutant

l'avenir de son regard aigu et pensif.

Toujours plus nombreux, un groupe d'étudiants nous escorte. Du coin de

l'œil, avec un peu de crainte, je les observe. La plupart sont grands,

bien découplés, avec un air de santé et de bonne humeur; plusieurs

portent des blouses ou des chandails garance et s'en vont, les mains

aux poches, d'un air désinvolte. Quel avenir ces jeunes Eliacins rouges

réservent-ils à leur pays et au monde?

Eux-mêmes nous dévisagent, les yeux brillants d'une enfantine

curiosité. Nullement méchante, d'ailleurs. Et tout à coup ils nous

entourent. Et c'est l'ordinaire déluge de questions naïves:

--Que pense-t-on de la Russie, en France, en Amérique? Son exemple ne

sera-t-il pas bientôt suivi?

--A quand la Révolution chez vous?

Tout interloqués quand on leur répond qu'il est vraiment impossible

de fixer une date et que la nécessité d'une révolution ne se fait

d'ailleurs pas absolument sentir. Si interloqués que mieux vaut leur

tirer sa révérence.

Ils sont là, sur le perron, en pyramide rouge; ils sourient, ils

agitent les bras:

--Au revoir! A bientôt, camarades! Et revenez-nous comme délégués de la

presse communiste!...

--Adieu, adieu, belle jeunesse!

XIV

LE CHARME DE MOSCOU

La petite mère Volga, toute livide sous la pluie glacée, a déjà repris

sa sombre humeur d'hiver. La descendre plus avant? Non, Moscou, dont

le charme, comme celui de certaines femmes, grandit avec l'absence, me

rappelle impérieusement.

Jamais ses tours, ses dômes, ses coupoles aériennes à dentelles de

chaînes d'or n'ont brillé d'un plus tendre éclat que par ces jours de

bel automne. Nulle part le ciel, qui a la teinte rare des très pâles

améthystes, n'y est d'une douceur plus angélique. Dans nul ciel non

plus les cloches ne tintent avec un son si pur et si léger.

Moscou, comme un crabe au printemps, a rejeté sa carapace d'échelles

et d'échafaudages. Elle surgit toute fraîche et pimpante. L'Opéra, qui

va rouvrir ses portes, est maintenant d'une jolie nuance bise qui n'a

point l'irritant aspect du neuf. Autour de lui, les édifices de style

Empire sont revêtus, comme naguère, paraît-il, d'une couche de jaune

orangé. Mais les colonnes, les arceaux des portes et des fenêtres s'y

détachent en blanc, ce qui en souligne le pur dessin.

--Je ne sais qui se charge de tous ces travaux de réfection et de

restauration--au Kremlin, par exemple--me dit un Danois, critique d'art

et professeur d'esthétique, mais c'est exécuté avec un goût parfait...

Comme au temps des tsars, les gens s'abordent par ces mots:

--Irez-vous au ballet, la semaine prochaine? Il y aura la _Belle au

bois_ de Tchaïkowsky...

Là-bas, au-dessus des jardins roux, le Kremlin arrondit sa belle

enceinte vermeille. On dirait une rose d'autel au cœur et au feuillage

d'or.

*

* *

Je revois avec plaisir les bons izvostchicks eux-mêmes, qui, au début,

ont tant abusé de ma candeur. Les voici en file, devant mon hôtel,

juchés sur leurs comiques et lamentables guimbardes. Le dos en arc dans

la grosse touloupe rapiécée, ils somnolent en puant doucement, entre

leur bonnet de fourrure et leur barbe. Mon pas les éveille tous à la

fois. Ils se dressent, saluent comme des marionnettes, sourient de

leurs petits yeux matois, font des offres:

... _Pojalsta! Pojalsta!_ (Je vous prie!...)

--_Patchom?_ (Combien?)

--_Tri... dwa..._ (Deux, trois) roubles, font successivement les doigts

levés.

--_Niet, niet, tovarisch!_

Je m'échappe.

La course vaut à peine soixante-quinze kopecks.

Tous contre-révolutionnaires, dit-on, ces cochers. Une des seules

corporations qui ne soit pas organisée en syndicat. Ils se signent avec

ostentation devant les icônes; ils grommellent contre ce gouvernement

qui multiplie les tramways, importe autobus et taxis, et surtout qui

a supprimé les riches, ceux qui ne lésinaient pas. Ils se révoltent

comme des gens qui se savent condamnés et iront bientôt rejoindre les

vieilles lunes.

Braves et pittoresques izvostchicks! Si je reviens jamais, comme je

vous regretterai, vous et vos marchandages!

*

* *

Harcelée par des mendiants professionnels et de pauvres gamins

impudents traînant leurs guenilles comme des rois leurs manteaux de

cour, je conquiers enfin de haute lutte ma place dans un tramway bondé,

qui emporte des grappes humaines suspendues jusque sur ses marchepieds.

Je regarde la rue entre des épaules, des bras, des visages qui ont

toujours cette étrange expression ardente et soucieuse qu'on ne peut

oublier. Après Kazan et les pauvres villages de la Volga, la foule, en

tenue d'été sous le caressant soleil, me paraît presque élégante. Et

quelles silhouettes amusantes, imprévues!

Voici un pope, sa chevelure graisseuse tombant jusqu'à la ceinture,

relevant d'une main sa longue robe de vieille dame, de l'autre portant

un cabas plein de choux-fleurs. On en rencontre beaucoup dans les

rues, tous laissant couler avec abondance des fleuves de barbe et

de cheveux. L'orthodoxie leur défend, paraît-il, de «diminuer sur

leur face et leur tête l'œuvre divine». Ils coiffent cette œuvre de

couvre-chefs variés; tubes à larges bords, melons de tous les gabarits,

chapeaux mous, chapeaux de l'antique forme Cronstadt, casquettes et

parfois chapeaux pointus sur lesquels retombe un voile noir. Un peu le

bonnet des astrologues. Personne ne sourit ni ne se retourne. Point de

lazzis, comme parfois en France. C'est défendu. Il ne faut pas, dit le

gouvernement, transformer les prêtres en victimes ou en persécutés.

Ici un Chinois, visage pâle et fermé, glisse en anguille entre les

groupes. Là, c'est un Géorgien, beau avec provocation, qui plastronne

dans sa tunique rayée de cartouchières, bottes luisantes, prunelles de

flamme, frisant, d'une main où brille un diamant, sa moustache noire en

croissant de lune.

Et voici encore, l'un après l'autre, un enterrement blanc, puis un

enterrement rouge.

Le blanc, d'abord. C'est celui d'un enfant. Le cercueil, blond comme du

miel, tout cravaté de rubans roses dans un petit chariot à colonnettes

ripoliné de blanc, ressemble, de loin, à une pièce montée,--sucre et

biscuit de Savoie--chef-d'œuvre d'un pâtissier de petite ville. Un

mince cheval le traîne, secouant en cadence un haut plumet neigeux. Sur

le brancard, assise de guingois, une fillette au visage paisible et

clair tient devant sa poitrine une icône d'or. Derrière, un vieux pope

à l'air bon, chantonnant un psaume, trois ou quatre femmes, les cheveux

cachés sous un mouchoir blanc. C'est tout et ce n'est pas triste, c'est

innocent et doux. Quelques personnes s'inclinent en se signant ou se

découvrent. La plupart des passants demeurent indifférents.

Pour l'enterrement rouge, j'ai cru d'abord à quelque réjouissance

de mi-carême: un immense char écarlate à colonnes rehaussées d'or

avance en tanguant. Autour, six hommes en uniforme de piqueur, couleur

écrevisse, portant en goguette sur la tête un bicorne de général ou

de suisse de cathédrale,--les croquemorts. Dans le char, des enfants

rouges, des drapeaux rouges, un orphéon qui souffle dans des clairons,

tape sur des tambours, brandit d'étincelantes cymbales. Quant au héros

de la fête, il disparaît modestement sous tant de fleurs, de festons,

d'astragales de toutes les teintes du vermillon et du carmin qu'on

finit bien par l'oublier... Pas triste non plus, cette cérémonie

funèbre, mais un peu baroque, vraiment.

*

* *

Je descends à la porte Nikitsky, en face du jardin que domine la

statue de pierre du grand savant Timiriazev. Dès les premiers jours,

il s'était donné entièrement et sans réticences à la révolution, et

il a pris sa place d'étoile dans l'empyrée soviétique. Il est debout,

dans sa longue robe d'universitaire, les mains croisées, la tête haute

et fière. Une belle œuvre aux lignes simples, témoignage éloquent en

faveur de la sculpture russe moderne.

C'est à quelques pas de la «_Société panunioniste pour les relations

culturelles avec l'étranger_». Nom rébarbatif, auquel je sais gré

d'être gravé en français--c'est si rare!--sur la plaque de marbre de

l'entrée. Mais institution remarquable, à la fois agence de tourisme et

organe de la plus habile propagande.

Seule en Russie · 第 7 / 18 段