peu à peu emmitouflé ciel et eau. Le paquebot avançait avec prudence.
Couché sur une immense gaule, un marinier sondait les profondeurs, les
annonçant à cris rauques, enveloppés eux aussi doucement de coton,
et semblant venir de très loin. De petites lanternes rouges clignant
faiblement sur des bouées, indiquaient la route. Tout à coup, stop!
Hurlements de sirènes. Avons-nous touché? Non. Mais le brouillard est
trop épais, il faut attendre. Des bateaux glissent comme des fantômes
gémissants. Et toute la nuit, marche lente, arrêts, dialogues animés
des machines. La pluie tombe soudain à flots et le battement monotone
«de ses petits pieds froids», comme dit le poète anglais, se mêle au
souffle régulier de la machine, au froissement de l'eau.
En m'éveillant, je pousse mon rideau. Il pleut toujours. Sur la rive,
plate et sablonneuse, un mur blanc de monastère étreint une oasis
d'arbres blonds d'où s'échappent les tours renflées et les coupoles
d'argent d'une église. Toujours des églises. Que ce serait beau sous le
soleil!
Du haut du pont, à peine aperçoit-on la lointaine rive gauche, plaine
rase qui, plus basse que la vaste eau jaune, semble fléchir sous son
poids. La rive droite déroule sans fin des collines dont l'onduleuse
échine disparaît sous une fauve fourrure de halliers. Parfois des
prairies avec des vaches, des moutons bruns, des porcs vautrés dans la
vase.
J'arrive juste à temps pour serrer la main de mon Slavo-Américain.
Il descend à une petite station en bois de pitchpin, grimpe d'un pas
vigoureux la pente boueuse, le buste très droit sous un énorme ballot
de toile verte, agite joyeusement son feutre de cow-boy et disparaît
sans que j'aie même pensé à lui demander son nom. Heureux croisement de
deux races si opposées!
A bord se trouve un autre échantillon de l'Amérique: une charmante
femme, Mrs F..., svelte et solide, fin visage de pastel un peu effacé,
mais avec tant de vie dans les courtes boucles volontaires des cheveux
gris, dans les yeux verts au regard avide! Pendant la guerre, elle
était en mission en France, pour nos réfugiés du Nord, pour des
cantines de soldats. Depuis, elle a voulu voir la reconstruction
en Europe, «le mouvement de la vie neuve», comme elle dit un peu
précieusement. Elle a séjourné d'abord dans les pays d'Europe, puis
en Turquie, Syrie, Mésopotamie, Irak. Elle arrive de Perse, où elle a
passé plusieurs mois:
--Se doute-t-on, en Europe, me dit-elle, à quel point est profond chez
tous ces peuples le réveil des nationalités? Ils ne veulent plus de
la tutelle d'Occident, ils n'en veulent plus. Tôt ou tard, ils s'en
affranchiront. Et si l'Occident résiste, ils se grouperont autour
de la Russie qui comprend leurs aspirations, souffre elle aussi de
l'ostracisme de l'Europe, et leur offre un système qui est à la fois
souple et cohérent...
Elle me donna l'explication de la réserve que j'avais remarquée à Nijni
chez les marchands persans. La Perse, il y a quelques années, avait
donc été la première à reconnaître les Soviets, tandis que les Soviets,
de leur côté, renonçaient aux avantages territoriaux, aux dettes, aux
concessions du régime tsariste. Leur influence semblait être solidement
établie en pays persan, d'où ils avaient évincé les Anglais. Des
ministres anglophiles furent même alors exilés.
Mais, depuis un ou deux ans, retour offensif de la cavalerie de
Saint-George. Le shah Pahlévi est, paraît-il, retombé sous la coupe
britannique. Les exilés ont été rappelés. Est-ce à cause des nécessités
économiques de l'heure ou par représailles que les Soviets ont, depuis
quelques mois, presque entièrement fermé leurs frontières aux produits
persans? Quoi qu'il en soit, privés de leur principal marché, les
Persans sont furieux et désolés. La lutte est ouverte sur ce champ de
bataille économique entre les deux grandes puissances. Qui l'emportera?
Mrs F... parie pour la Russie. Pahlévi, dit-elle, a une grande
vigueur dominatrice, mais pas de cerveau; pouvant et devant rester
chef d'un gouvernement démocratique, il a voulu assumer le rang et les
prérogatives des shahs; il mécontente son peuple par sa pompe et ses
dépenses excessives. Malgré l'appui anglais, sans doute sera-t-il un
jour balayé par un coup d'Etat.
De son pays, elle parle avec amour, mais sans indulgence:
--Toutes ces races mêlées, dit-elle, ont fait perdre à l'Amérique son
ancien idéal un peu puritain. L'argent dont nous sommes gorgés nous
monte à la tête. Quel enfer nous faudra-t-il traverser pour retrouver
notre âme?
Pour le moment, elle est venue voir «ce que la Russie rouge fait pour
le monde».
--En tout cas, le _Paradis retrouvé_ de Milton, ce n'est pas ici! fait
une voix gaîment roucoulante, la voix d'une Russe qui l'accompagne.
Bien typique aussi. Une carrure, une face massive et colorée de boxeur,
et, là-dedans, des yeux de petit enfant, frais, naïfs, qui, tour à
tour, rient, pleurent, lancent des éclairs ou s'attendrissent. Artiste
et lettrée jusqu'aux ongles, poète naturellement et sans effort,
mais pas plus de jugeote qu'un oiseau. Oui, une âme d'oiseau de mer,
généreuse, passionnée, contradictoire, amie de la tempête, s'élançant
d'un coup d'aile depuis les nuées d'orage tout là-haut jusqu'au plus
profond de l'abîme. Une vraie Slave.
De très vieille famille, elle a tout perdu, elle a connu toutes les
douleurs, toutes les misères de la révolution. Mais critique-t-on son
œuvre? Elle retrouve aussitôt bec et ongles pour la défendre.
--Des erreurs, des crimes, il y a eu, il y a encore, fait-elle.
Pourtant, à aucun autre pays je ne voudrais donc appartenir. On
trébuche, on tombe, on se relève, on repart vers l'avenir... Plus
qu'ailleurs on trouve ici de la souffrance, mais aussi de la grandeur...
Nous causons, étrangement réunies, venues toutes trois de points si
opposés de l'horizon du monde et de la pensée. Comme moi, elles vont
visiter Kazan, et nous décidons d'unir nos destinées.
*
* *
Il ne cesse pas de pleuvoir. Nous croisons des files de chalands
chargés de réservoirs de naphte, de pommes de terre, de peaux de
mouton; et souvent, tirés par de minuscules remorqueurs essoufflés,
d'immenses radeaux faits de troncs d'arbres assemblés par des cordes,
portant des femmes et des enfants, des fleurs en pots, des chiens,
des chats, des bancs, des cabanes, toute une ville flottante. Des
bateliers, avec de longues rames, courent de droite, de gauche, se
penchent, le corps et les muscles tendus, rétablissent l'équilibre de
l'énorme masse.
Le commerce des bois de construction a donc repris son activité? Une
partie seulement, me répond-on. Naguère, la petite mère Volga était
beaucoup plus affairée. Sa flotte comptait environ trois cents bateaux
à vapeur. Elle n'en a plus que soixante-quinze. Il est vrai que, l'an
dernier, deux seulement avaient recommencé à fonctionner.
Nous apprenons aussi qu'à part nous trois, il n'y a pas, en première,
de voyageurs payants. Les quelques autres sont des fonctionnaires
ou des délégués de trusts d'Etat. Par exemple, on se rattrape dans
les autres classes, toutes les cabines de seconde sont occupées, les
troisièmes bondées. Le prix des transports pourtant n'est pas plus
élevé qu'en France, mais ici on est plus pauvre.
Le _Tchaïkowsky_ s'arrête de temps à autre--le pays n'est guère
peuplé--devant de petites villes, de grands villages. Les unes ont de
charmantes maisons de bois clair, parées de fleurs, parfois peintes de
rose, de bleu pâle; les autres, des chaumières grises, très pauvres,
de forme circulaire, sous les toits de chaume coniques. Au milieu, la
modeste église dont on voit battre la cloche comme un cœur. Autour du
port, attendent les produits qu'on fabrique dans le district: tonneaux,
cuves, cercles de barriques, carrosseries et cadres de carrioles, de
traîneaux et, par centaines, ces _dougas_ qui inscrivent au-dessus de
la tête des chevaux de si jolis accents circonflexes peints.
Sous l'averse, dégringolent du haut des collines, par des pistes
fangeuses, des paysans bottés, leurs touloupes ouvertes sur des
chemises de cotonnade rose, serrées à la taille par un mouchoir blanc;
de lourdes _babas_, chargées de paniers; des vols d'enfants, pieds
nus, mal mouchés et rieurs. Ils se rangent en double file devant
le débarcadère; tous ont quelque chose à vendre: du lait dans des
bouteilles, des pommes, des œufs, des poulets, des bouquets d'asters
ou de chrysanthèmes. Un homme propose un petit chien-loup, qui sort du
caftan son museau pointu, farouchement retroussé sur de blanches dents
effilées.
Des gens entrent, sortent du bateau, portant à bout de bras, comme des
arrosoirs, leurs samovars de cuivre ou du fer battu, balançant des
valises de bouleau, pliés sous de gros sacs bariolés, ou brandissant,
comme un pennon de victoire, des quartiers de viande au bout de crocs
de fer. Les débardeurs transportent des caisses pareilles à des niches
à chien et des ruches, blondes comme leur miel, d'où s'échappent
des nuages d'abeilles irritées... Autour du paquebot, des barques
chargées de pommes vermeilles, de pastèques marbrées de jaune et de
vert; on dirait, roulés sur leurs anneaux, de gros serpents pythons.
Des bandes de canards tournent en barbotant et en cancanant en chœur;
des oies plongent, puis, toutes ensemble, tendent leur cou, leur bec
jaune indigné, et sifflent. Des cochons, sur le bord, lèvent leur
hure tavelée. Et tous ces yeux petits, grands, fendus en amande ou en
fente oblique, noirs, bruns, bleus, verts, tous ces yeux d'humains ou
d'animaux sont orientés vers le beau navire blanc qui apporte la vie
inconnue.
Je vous jure que je n'y pensais pas du tout: de la cale jaillit tout à
coup, lancé d'une voix robuste, un long cri d'appel, une autre y répond
par un cri plus grave, et une autre encore, le prolongeant de notes
aiguës qui y ajoutent je ne sais quelle crainte et quelle détresse;
puis un chœur s'élève, mélopée d'abord confuse, lamentant en mineur
la souffrance de l'effort, sa vanité, et toute la pitié des pauvres
humains; il s'élargit ensuite peu à peu, prend un accent de lutte et
d'ardent défi, coupé de silences haletants, de hoquets, de ahans de
bûcherons, s'arrêtant, puis reprenant et s'élançant toujours plus
fort, toujours plus haut, jusqu'à l'instant où il prit son essor pour
s'achever en longue clameur encore douloureuse, la clameur triomphante
et meurtrie de tous les enfantements, de toutes les victoires.
Le fameux chant des bateliers de la Volga! Comme, entendu sur cette
rive, si loin des salles de concert, il était éloquent! Quelle lumière
il jetait sur le fond tourmenté de l'âme russe, son besoin éperdu de
sacrifice, de rêve et d'espoir, et la vigueur simple et jeune qui la
soulève, toujours et malgré tout, au-dessus des orages!
Je voulus voir de près ces chanteurs sublimes. Je descendis dans
l'entrepont. Il faisait déjà noir. Je n'aperçus aucun visage, mais
simplement de pauvres être anonymes, cachés sous la terne défroque du
travail, la même sous tous les cieux, même sous les cieux bolcheviques,
groupés et courbés autour d'une masse de bois et de métal qu'ils
avaient poussée jusqu'au débarcadère. Qu'était-ce donc, cette charge
pesante, qui avait fait jaillir le vieux chant séculaire des débardeurs?
--Oh! une machine à battre, me répond quelqu'un, commandée par une
coopérative agricole et qui, naturellement, arrive après la moisson...
XII
KAZAN, CAPITALE DE LA REPUBLIQUE TARTARE
Il n'est pas cinq heures du matin quand nous abordons à Kazan. Nuit
mystérieuse qu'éclairent seules, et si faiblement, les blanches vapeurs
immobiles au-dessus de la Volga endormie.
La ville est à trois ou quatre verstes du port. Nous montons dans
des ombres de _drotschki_, conduits par des cochers invisibles dont
la voix, enveloppée dans un petit nuage rond, sort drôlement d'une
montagne de cache-nez. Le long de la route voilée, de bizarres
créatures grises--hommes ou femmes?--portant sur chaque épaule un long
bâton recourbé, aux deux bouts duquel se balancent des corbeilles
d'osier pleines de légumes, de fruits, de bouteilles de lait, courent
droit devant eux. Ils courent sur la pointe du pied, tête en avant,
jarrets ployés, du pas muet et mou des Asiates. Ils courent par
centaines, nous suivent, nous effleurent d'un flasque frôlement de
chauves-souris, nous dépassent sans un mot, sans un regard. Etrange
impression de rouler ainsi parmi ce peuple de fantômes pressés et qui
ajoute à la tristesse de l'aube humide et froide.
Où sont ses doigts de rose? Revêche comme une servante mal éveillée,
elle se décide enfin à entr'ouvrir vers l'Orient une lucarne où se
glisse doucement une pâle lueur. Alors, là-haut sur sa colline, Kazan,
peu à peu, se révèle, masse confuse hérissée de tours, de coupoles, de
flèches aiguës qui sont des minarets.
Kazan, porte de l'Asie, naguère route des caravanes venant de Sibérie
et de Boukharie, carrefour des deux voies qui fendent la muraille de
l'Oural. Ville tartare, ville musulmane. En 1257, elle est fondée
par un grand chef, Sayan, khan du Kaptchak; elle joue le rôle de
première étoile dans le commerce entre l'Europe et l'Asie, s'enrichit
fastueusement, devient un centre d'art et de culture où se mélangent
les deux civilisations: celle de l'Asie, rayonnant depuis des siècles
et déjà déclinante; celle de l'Europe qui émerge à peine de longues
ténèbres. Elle ne cesse de lutter contre ses voisins les Russes, jaloux
de son éclat, atteint à son apogée au XVe siècle, où elle devient
capitale du Khanat de la Horde d'or. Puis, sans doute amollie, après
plusieurs péripéties sanglantes, se laisse, au XVIe siècle, capturer
par Ivan le Terrible, puissant tsar moscovite.
Elle garda sa religion. Mais les gros propriétaires russes qui vinrent
s'y établir, les fonctionnaires, le clergé orthodoxe tentèrent d'y
faire régner l'ordre et la pensée tsaristes; ils vécurent en assez
bon accord avec la riche bourgeoisie tartare qui, elle, se réserva la
plus importante partie du commerce et de l'industrie. Mais les masses
de travailleurs--paysans et ouvriers--végétaient dans la misère, la
crasse, l'ignorance. Qu'étaient devenues les anciennes traditions, la
culture tartare si particulière et d'essence démocratique?
*
* *
La politique des minorités, un des traits les plus importants et
les moins connus du régime soviétique, vient, me dit-on, de les
ressusciter. Kazan est de nouveau une grande dame, une capitale,
la capitale de la république tartare, qui compte trois millions
d'habitants. C'est une des quatre républiques de la Volga, qui
font elles-mêmes partie de la République fédérale de Russie, une
des trente-quatre républiques autonomes qui composent l'Union des
républiques socialistes et soviétiques fédérées.
Trente-quatre aux avant-dernières nouvelles, car ce chiffre varie tous
les jours: l'Union soviétique, mère très moderne, permet facilement
à ses filles de s'émanciper dès qu'elles atteignent l'âge de raison.
Elle laisse à ces républiques autonomes le droit de disposer de leur
sort,--et même de la quitter, si elles veulent voler de leurs propres
ailes--et de se développer selon leur nature, dans le sens de leurs
aspirations nationales. Elles ont le droit de régler, en ne tenant
compte que des directives générales des organes fédératifs, toutes les
questions d'administration locale: enseignement, justice, agriculture,
travaux publics, santé, prévoyance sociale.
Mais, mère soupçonneuse aussi, elle ne leur lâche pas entièrement la
bride. Si elles allaient faire des sottises? Elle se réserve l'armée,
les affaires étrangères, le contrôle des finances, le système monétaire
et la direction des chemins de fer.
--C'est-à-dire le nerf de la guerre, constatait un Français de
Moscou. Comment, dans ces conditions, ces minuscules républiques
pourraient-elles songer à rompre le lien qui les unit à la puissante
Fédération? Droit tout platonique. Et c'est d'ailleurs la suprême
habileté du système...
Sans compter que, si elles peuvent recourir à Moscou pour lancer ou
développer leurs industries, Moscou, de son côté, prélève une part
qui n'est pas négligeable sur le revenu des plus considérables de ces
industries.
N'importe. Cette politique a permis un véritable essor aux minorités
nationales. Fières d'exister de nouveau, de se manifester, ces
dernières se sont lancées, à corps et à tête perdus, dans un travail
d'émancipation, de réformes sociales et de culture qui commence à
donner de surprenants résultats.
*
* *
Nous approchons de Kazan. Avant d'y pénétrer, quelle zone périlleuse de
gaz asphyxiants ne faut-il pas franchir! Toutes les ordures ménagères
sont là, effroyable ceinture, gluante puanteur. Mais, dès le seuil
de la ville, les chaussées apparaissent, éventrées tout le long des
trottoirs par de grands travaux: Dieu soit loué! Les Soviets font
installer les égouts. Quant à l'électricité, elle fonctionne depuis
quelque temps et les lampes bleues luttent avec le jour.
Où se sont évanouis nos paysans-fantômes? Les maisons ont portes et
fenêtres closes, les rues sont vides. Seuls, au centre, des groupes de
pigeons bleus qui picorent, s'écartant tout juste pour laisser passer
nos vieilles et somnolentes calèches.
Tout à coup, d'un carrefour, s'avance, leur arme sur l'épaule, tout
un régiment de balayeurs, roulés dans des loques jaunes. D'un même
mouvement de balancier, ils se mettent à l'œuvre et semblent balayer
les pigeons qui s'envolent avec la poussière, tournoient un instant
et vont s'abattre plus loin en frémissantes flaques bleues. Des
plates-formes de peintres en bâtiment se balancent, comme à Moscou,
devant les façades.
Je propose qu'à la faucille et au marteau on adjoigne le balai et le
pinceau!
Il y a, naturellement, des églises, beaucoup d'églises; des maisons
d'assez riche apparence, de style vaguement italien; des magasins
peints de couleurs éclatantes. Chacun porte deux inscriptions: l'une
en russe, l'autre, toute fraîche, en cette charmante écriture turque,
permise désormais, et qui évoque des papillons voletant au-dessus des
fleurs. Décidément, c'est bien l'Asie, mais une Asie hivernale et un
peu mélancolique où le gai bariolage des dômes et l'or des coupoles
s'éteint sous la brume lilas d'un ciel délicat du Nord.
Enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, voici un hôtel
possible: un majestueux escalier de marbre aux marches disjointes,
d'immenses couloirs voûtés de cathédrale sur lesquels ouvrent des
ruelles noires, encombrées de sacs de plâtre et d'outils, de meubles
cassés, de créatures qui s'agitent vaguement et d'où sortent de
redoutables odeurs ammoniacales. Une porte de palais à double battant:
c'est notre chambre. Je ne me récrie plus, j'ai l'habitude. On dirait
une salle de noces et festins au plafond peint, aux armées de chaises
et de fauteuils. Il y a deux lits, non faits, naturellement. On en
apportera un troisième. Il y a un lavabo minuscule, une cuvette grande
comme une tasse. On apportera des seaux d'eau chaude et froide. On
apporte aussi un samovar pour notre thé. Cela coûte vingt-cinq kopecks.
--Et le restaurant?
--Il y en a un dans l'hôtel, mais je ne vous le conseille pas, prononce
le camarade portier en clignant de l'œil.
--Non, non, vrai! ce n'est pas à conseiller, répète la femme de chambre
qui a une fluxion sous son foulard blanc noué au menton. Vous en
trouverez d'autres dans la ville...
Notre hôtel, cela va sans dire, appartient à l'Etat. Voilà pourquoi,
sans doute, on y dédaigne l'art de la réclame.
*
* *
Kazan est l'un des joyaux de la Russie. Des siècles et des mondes d'art
sont là, étagés sur ces collines, au-dessus de l'immense plaine verte
où la Volga tend son large et lisse ruban bleu, où la légère rivière
Kazanka, avant de se jeter dans les bras de sa plantureuse aînée, brode
ses capricieuses arabesques d'argent.
Monastères, musées d'antiquités bulgares, collection de costumes,
d'armes, de bijoux, église, chef-d'œuvre d'un architecte florentin,
toute peinte comme un coffret précieux; cathédrale aux énormes dômes
jaune d'œuf, pareils à des ballons captifs, et ce quartier tartare
dressant les minarets de ses mosquées autour du lac Koban, sillonné de
fines barques en croissant de lune, comment les décrire tous?
Mais, sommes-nous ici en touristes? Ce sont les institutions nouvelles
qu'il nous faut.
Tous les dirigeants sont au Comité Central Exécutif de la République
dont les séances se tiennent en ce moment au Kremlin. Un guide nous y
conduit.
Comme à Moscou, comme à Nijni, c'est la même enceinte crénelée,
enserrant un hétéroclite assemblage d'églises, de maisons, de palais.
Mais ici elle est couronnée de vieilles tours pointues, l'air farouche,
dont l'une dresse très haut ses sept étages, en forme de tiare.
Au siège du gouvernement, c'est un tourbillon de foule jaune sur
laquelle les toques tartares brodées et bariolées mettent des petites
taches rondes de confetti.
Et voici qu'un misérable gamin d'une quinzaine d'années, qui promène
sur des jambes à soubresauts une pauvre face gonflée et ahurie,
s'attache farouchement à nous; il vient d'avoir une encéphalite
léthargique et cherche le commissaire d'hygiène qui doit le caser dans
une maison de convalescence; il nous suit comme à la laisse à travers
bureaux et salles d'attente et c'est tout juste s'il n'entre pas avec
nous dans le cabinet ministériel.
*
* *
Car c'est le président du Conseil des commissaires du peuple
(_Sovnarkom_), M. Fazlullin, qui veut bien nous recevoir. Un homme
d'une trentaine d'années, élégant dans son veston à la coupe nette,
les traits réguliers, un peu ronds, la voix charmante et un sourire
infiniment courtois où glisse avec douceur je ne sais quelle subtile
ironie:
--Vraiment, dit-il, vous êtes venues voir les sauvages que nous sommes,
les Huns? Croyez-vous toujours que nous mangeons notre viande cuite
entre la croupe et la selle de nos chevaux?... Mais oui, on écrit
encore sur notre compte des choses de ce goût-là...
Puis, plus sérieux:
--Ne vous attendez pas à trouver ici des conditions économiques
normales. Kazan a beaucoup souffert des guerres civiles. A peine
commence-t-elle à panser ses plaies. Il fut un temps, qui n'est pas
éloigné, où chaque jour, elle changeait de frontières et de maîtres...
Et se tournant aimablement vers moi:
--Nous avons même eu, pendant plusieurs mois, une mission militaire
française qui accompagnait l'armée tchéco-slovaque... Elle a fait
exécuter environ sept cents des nôtres, parmi lesquels un de nos plus
ardents patriotes, Vahitoff...
Minute embarrassante. Mais M. Fazlullin n'insiste pas. Il nous donnera
un guide et nous visiterons tout ce que nous voudrons. Et il nous
invite à la séance de clôture du Comité Central Exécutif. Composé de
cent quinze délégués, élus eux-mêmes par environ quatre cents autres
délégués représentant les soviets des villages et ceux des villes, ce
comité forme le Parlement de la République.
Le président nous donne en même temps quelques précisions sur
l'organisation politique assez compliquée du gouvernement soviétique.
Chacune des républiques envoie ses représentants au grand Congrès
des Soviets de l'Union, qui se réunit tous les ans, ou à peu près, à
Moscou. Les paysans, par le moyen des soviets de villages, puis des
soviets de districts et enfin des soviets de province, ont le droit
d'envoyer à ce congrès un délégué par cent vingt-cinq mille habitants.
Les soviets des villes, formés de soviets d'usines, de bureaux,
d'unités productrices, envoient, eux, un délégué par vingt-cinq mille
habitants. Ainsi donc se trouve à peu près rétabli l'équilibre entre
les deux masses si différentes de la population soviétique: les
paysans, qui étaient au dernier recensement cent seize millions sept
cent mille et les citadins vingt-trois millions seulement.
Mais ce grand congrès de l'Union compte plus de seize cents membres.
Comment travailler dans ces conditions? Il se contente donc de fixer
les principes directeurs de la politique générale et laisse le soin
de promulguer les lois et de les faire appliquer au Comité central
exécutif. Celui-ci se compose lui-même, d'une part, de quatre cents
membres élus parmi les délégués au congrès de l'Union et, d'autre part,
de cinq représentants de chaque république autonome, formant le conseil
de nationalités, en tout cinq à six cents membres.