--Peut-être, qui sait? les flammes de l'enfer, me dit en riant

Nadine X... C'est qu'il y a autour de cet étang de sombres légendes.

Voyez-vous cet amas de ruines? Là s'élevait, avant la guerre, un hôtel

fastueux où les riches marchands de la foire venaient mener leurs

orgies. Quand ils étaient ivres-morts, rien de plus facile que de les

dépouiller, de les égorger. Un bruit sourd, l'étang se refermait, on ne

revoyait plus les méchants marchands, morts en état de péché mortel. Il

y avait aussi des rixes, des guets-apens et toujours l'étang jouait son

rôle, gardait ses secrets. Aussi les paysans évitent-ils de passer ici

la nuit...

Nous avions gagné la campagne déroulant au loin ses prairies hirsutes;

elles sont coupées de bouquets de bouleaux, dont la précise ramure de

clair argent transparaît sous des nuées d'or, si légères qu'un souffle

suffirait à les soulever vers l'azur. Parfois, des taillis et de grands

espaces, où ne restent que les moignons des arbres, coupés, je crois,

sans trop de méthode. Et çà et là, des silhouettes penchées sur de

primitives charrues de bois, traînées par un cheval. Tout est loin

d'être cultivé. Quelle différence chez nous!

--Pourtant, dit madame X..., après la terrible famine de 1921, la

surface ensemencée du pays a augmenté rapidement et régulièrement.

D'après les dernières statistiques, en 1925, elle était arrivée à 84

% de la surface d'avant-guerre. Sans doute cette année l'a-t-elle

atteinte, ou même dépassée. De même pour le cheptel. Il avait beaucoup

diminué pendant la guerre, et après la révolution jusqu'à la politique

économique nouvelle. Depuis, il se reconstitue lentement pour les

chevaux et les bœufs, mais très vite pour les bêtes moins importantes.

Tenez, les porcs, sauf votre respect, comme disent vos paysans dans les

livres, ont passé de 6 % en 1922 à 85 % en 1924. Ne vous moquez pas de

moi, ajoute-t-elle, d'un petit air suppliant. Si je suis si savante,

c'est que j'ai dû guider récemment des missions américaines et je suis

documentée de frais...

--Y a-t-il un grand changement dans les campagnes, depuis le nouveau

régime?

--Pas le moins du monde. La vie des villages demeure à peu près telle

qu'autrefois. Ce que l'on ignore généralement à l'étranger, c'est que,

bien avant la guerre, la production agricole de la Russie était déjà

basée sur la petite propriété rurale. Peu à peu, pour les mêmes raisons

que dans vos pays, la terre avait passé des mains des seigneurs entre

celles des paysans. Ceux-ci détenaient, en 1915, 90 % de la surface

arable. La révolution n'a donc fait qu'achever l'œuvre commencée bien

avant elle. Et actuellement, comme autrefois, le système qui prédomine

est celui de la petite exploitation individuelle, aux risques et

périls de celui qui la dirige. Il y a bien quelques grands domaines

soviétiques où l'on fait des expériences de cultures, sortes de fermes

modèles d'État; il y a aussi quelques entreprises coopératives, mais

cela se perd dans l'ensemble. Insignifiant! Songez qu'il y a en U. R.

S. S. vingt-deux millions d'exploitations paysannes...

--Qu'a donc apporté de neuf l'État soviétique?

--Au point de vue juridique, transformation complète: au lieu d'être

partagé entre l'État, les grands propriétaires fonciers et les paysans,

tout le territoire est nationalisé. Plus de droit de propriété.

--Alors, cette terre que les paysans convoitaient tant, qu'ils

aimaient d'un amour si âpre...?

--Ils en sont à perpétuité et héréditairement les usufruitiers, les

fermiers, si vous voulez. Non seulement de celle qu'ils possédaient

avant la révolution, mais de celle qui leur a été accordée, lors du

partage des grandes propriétés...

Mais cet «usufruit perpétuel et héréditaire», n'est-ce pas à peu près

la propriété? Où est la différence?

--Ils n'ont le droit d'acheter ni de vendre aucun terrain de culture.

N'y a-t-il pas là, voyons, un abîme entre les deux systèmes?

Je ne suis pas tout à fait convaincue. Les paysans riches ne

peuvent-ils louer les terres de leurs voisins et les voisins eux-mêmes?

En tirer autant de bénéfices que si ces terres leur appartenaient?

D'autant plus qu'ils ont gardé tout leur cheptel et tous les

instruments agricoles qu'ils possédaient autrefois? Qu'importe le

droit théorique de propriété, si on a tous les avantages pratiques de

la propriété? Et je ne puis m'empêcher de penser: «En somme, tout ça,

blanc bonnet, bonnet blanc...»

*

* *

Nous avions quitté la route pour une piste à travers les champs. En

hiver, sans doute, quel cloaque!

--Et encore, elle existe, me dit madame X... Les villages de cette

partie de la Volga sont parmi les plus prospères. Dans beaucoup de

régions, les voies de communication étaient, sous l'ancien régime, et

sont encore presque inexistantes. De là, absence de marchés, d'échange

des produits. Il faudrait qu'un paysan qui cultive du lin, par exemple,

pût le vendre à un autre qui fait du blé ou du seigle. Et ainsi de

suite. Sans quoi, chaque ferme se contente de cultiver ce qui lui est

nécessaire et tout stagne. Il y a déjà des progrès sensibles pourtant.

Voulez-vous encore des statistiques:

«La vente des produits agricoles avait augmenté en 1923-24 de 30 %. Et

on construit des routes. Pas très vite, car, encore une fois, l'État

est pauvre... Mais il fait ce qu'il peut.»

Nous approchons du village. Autour d'une petite église à bulbe d'un

joli vert grenouille, se serrent les maisons basses, tout en bois,

chacune entourée de deux ou trois meules de blé. Si bien qu'on dirait

deux villages entrelacés, l'un gris et l'autre blond.

Trois jeunes filles en sortent, toutes vermeilles et rieuses sous des

châles blancs à fleurs écarlates, tenant à deux mains leurs jupes

bouffantes en cotonnade claire.

--Dites donc, c'est pourtant bien notre tour d'aller en voiture! nous

crie l'une d'elles.

C'est lancé avec bonne humeur, mais le cœur y est.

Nous y voici. Qu'elles sont charmantes, ces maisons, chacune avec son

jardinet fleuri de dahlias et de tournesols aux gros yeux d'or étonnés!

Derrière les fenêtres, des fleurs encore, géraniums et bégonias, dans

le cadre blanc des rideaux transparents. Et au bord du toit, au-dessus

de la porte, de chaque fenêtre, des frises sculptées, ornements,

oiseaux, animaux stylisés, dans le même style que les broderies et les

meubles, de véritables et précieuses dentelles de bois. On voudrait

prendre chaque maisonnette dans le creux de sa main et l'emporter comme

un bibelot.

--C'est que la sculpture sur bois est justement la spécialité de ce

village, m'explique mon guide. Presque tous, surtout ceux de cette

région, possèdent une petite industrie, un art local qui occupe les

longues heures, les longs mois de loisir entre les travaux des champs.

Dans les uns, c'est la vannerie fine, où nos paysans excellent et

produisent de vraies œuvres d'art, comme pour les meubles, les objets

usuels; dans les autres, ils tissent des étoffes, cette toile fine et

si solide sur laquelle on brode, ils font des balais, parfois de la

vaisselle; il y a aussi, dans la plupart des villages trop éloignés des

villes, des cordonniers qui fabriquent les bottes de cuir et de feutre,

des tailleurs, des potiers, sans compter les menuisiers, les charrons,

les serruriers, tout ce qui est nécessaire à la vie...

Des enfants, pieds nus, mais assez propres, frimousses rondes et

vermillonnées sous la botte de paille de leurs cheveux, sautent sur

des tas de planches. Des femmes, gonflées comme des sacs par de

multiples jupons, un mouchoir noué sous le menton, s'en vont au puits,

en balançant des seaux; d'autres rentrent, un paquet de linge sur la

hanche, ou bien étendent chemises, blouses et caracos sur la barrière

de leur jardinet, comme chez nous.

Pourtant, elles vont au club, me dit-on, y discutent avec bon sens

toutes les questions du village; et plusieurs font partie du Soviet

local.

--Au début, les maris étaient inquiets. «Si les femmes perdent leur

temps aux réunions, qui fera cuire le chou?» se lamentaient-ils.

Maintenant, ils voient que rien ne souffre et se sont calmés... Il y a

même de plus en plus de femmes dans les conseils...

Un grand paysan robuste, barbe blanche en collier, cheveux coupés au

ras de la nuque et, dans un visage raviné, des petits yeux bleu vif

comme une fleur de bourrache sur un vieux mur, est appuyé contre la

porte de la maison commune. C'est le président du soviet, le _starost_,

le chef du village, comme on aurait dit autrefois.

--D'ordinaire, les présidents des Soviets sont jeunes, me dit mon

guide, mais celui-ci a gardé la confiance du pays; c'est lui qui

dirige les débats, s'occupe de la distribution des terres, car, après

les morts, les naissances, il y a sans cesse des remaniements. Et

vous devinez que cela ne va pas toujours tout seul, surtout quand il

s'agit de répartir les champs rapprochés du village et ceux qui en sont

éloignés et n'ont même pas de puits...

Elle demande au bonhomme s'il est content de la récolte; l'air affligé,

il secoue la tête:

--Au printemps, oui, il y avait de l'espoir, dit-il, la plaine était

verte et touffue. Mais les pluies sont venues, elles ont trop duré, on

n'a pas pu rentrer à temps l'avoine, le seigle; le grain a pourri. Plus

au sud, il y a eu aussi des sauterelles qui ont tout dévoré.

En réalité, si «Camarade Récolte», comme on dit dans les meetings, n'a

pas tenu toutes les promesses qu'elle donnait en mai, si l'exportation

s'en trouvera réduite, la situation n'a pourtant rien de tragique. Mais

sous quel ciel le paysan ne se plaint-il pas?

Celui-ci me considère de ses petits yeux finauds, un peu méfiants.

J'aurais bien des choses à lui demander, mais c'est lui qui me

questionne:

--Les gens des campagnes sont-ils contents en France? Les blés sont-ils

aussi beaux qu'ici? Se sert-on de machines pour les couper et pour les

battre?

Et comme pris d'un remords soudain:

--Dites-leur tout de même, là-bas, que la Russie ne craint plus de

nouvelle famine...

Nous passions devant la porte ouverte d'une maison. Je jetai un coup

d'œil à l'intérieur. Je vis une table, des bancs, le poêle qui luisait

faiblement; je vis une machine à coudre à la place d'honneur, mais

nulle part la veilleuse sous l'icône.

Comme chez nous, à la fin du jour, des chevaux, des vaches, des moutons

rentraient vers les étables, poussés par les chiens; des fumées bleues

s'élevaient au-dessus des toits; de fraîches voix féminines chantaient

un chœur monotone. Une douce paix un peu triste s'étendait sur la

grande plaine vide.

*

* *

Retour par la ville haute de Nijni; celle-là, c'est bien un grand

village de cent mille habitants. L'herbe croît dans les rues qui

s'en vont où leur fantaisie les pousse. Des troupeaux de chèvres

y broutent, des escouades d'oies et de poules y picorent les tas

d'ordures. Çà et là, des palais un peu délabrés, comme on en voit en

Italie, tout guillochés de dentelles de plâtre ou flanqués d'imprévus

portiques corinthiens. Des maisons blanches se cachent dans de vieux

parcs abandonnés ou semblent rêver au bord de bassins jonchés de

feuilles mortes. Dans un jardin de monastère des popes aux longs

cheveux, visages tartares aux narines retroussées, devisent dans des

allées rouillées et leurs longues robes luisantes de crasse frôlent

tantôt des touffes de chrysanthèmes et tantôt des tombes envahies

d'herbes folles. A une petite fenêtre, une figure fanée de religieuse

est inclinée sur un ouvrage blanc. Moines et nonnes vivent librement

dans ce monastère, mais il n'en vient plus de nouveaux. Les vocations

religieuses se font rares, paraît-il. Nous croisons encore un pope,

vieillard aux beaux traits nobles, qui nous jette au passage un regard

pénétrant et triste:

--Le métropolite, murmure ma compagne.

C'est un des archevêques les plus distingués de Russie. Au début, il

fut, paraît-il, suspect, emprisonné. Maintenant on le laisse libre,

mais il ne quitte plus sa ville.

Puis des églises, toujours des églises, une cathédrale aux cinq

coupoles d'argent clair qui accueillent doucement les derniers rayons

du jour. Nous gravissons une colline que couronne le Kremlin, plus

ancien que celui de Moscou, sobre et trapu, dressant, au-dessus de

ses murs crénelés de brique rose, ses tours arrondies et ses beffrois

carrés.

Et, tout à coup, du haut du promontoire en proue, voici l'immense

Volga couleur d'étain, étalée sur la plaine plus immense encore qui

s'enfuit là-bas, plate et grise, jusqu'à l'horizon, où elle se mêle au

grand ciel de cendre qu'abandonne peu à peu la lumière. Paysage d'une

incomparable et grandiose mélancolie, devant lequel tombe tout désir

d'effort.

Mais à gauche, par milliers, des feux en lignes géométriques s'allument

et étincellent: c'est, ramassée sur elle-même, la ville basse, îlot

fiévreux, haletant, où, entre l'Europe et l'Asie, s'échangent produits

et idées modernes. Deux mondes. Lequel vaincra l'autre?

XI

AU FIL DE LA «PETITE MÈRE VOLGA»

Vers la fin du troisième jour, je quitte,--il faut bien--Nijni-Novgorod

et m'embarque sur la Volga.

Mon beau paquebot blanc porte son drapeau rouge piqué sur l'oreille

comme un coquelicot. Il s'appelle le _Tchaïkowsky_, nom du plus

populaire, du plus élégamment enrubanné des compositeurs russes.

A l'embarcadère, c'est tout le grouillement de l'Orient, sans

sa lumière--il fait gris--ni son pittoresque--foule d'un jaune

terne.--Vendeurs de fruits, de pastèques, d'œufs, de graines de

tournesol, de menue camelote, portefaix, mendiants, infirmes, tendant

tous à la fois, du même geste, leurs marchandises, leurs sébiles, leurs

moignons, sont là, serrés, tassés, piétinant dans la boue liquide,

mêlant appels, plaintes, vociférations.

Dans l'entrepont, campent déjà sur d'énormes ballots, des tribus

de paysannes, elles-mêmes ballots ficelés à la taille, d'enfants,

tête rasée, regardant de tous leurs yeux vifs, de moujiks, toisons

exubérantes, en caftans doublés de peau de mouton, leurs pantalons

de toile bleue fourrés dans leurs bottes. Dans un coin, des femmes

tziganes, accroupies en cercle dans leurs robes rouges, jaunes, ou

vertes comme des pétales de fleurs, forment parmi ces gens terreux un

éclatant massif. Les hommes, face cuivrée, cheveux bleutés en anneaux

gras et des cercles d'or aux oreilles, tournent autour d'elles d'un pas

souple; tandis qu'une adolescente, mollement drapée dans un long châle

couleur de capucine, offre au soleil couchant son rond visage, doré

comme une orange, et sourit d'un sourire mince et mystérieux.

La scène était-elle différente au temps des tsars?

Et le bateau engouffre par lampées indifférentes des chevaux qui

renâclent, des meubles, des moutons effarés, des porcs offusqués qui

grouinent, et toute une file noire de fourmis humaines, pliées sous

d'hétéroclites fardeaux.

Aux premières, là-haut, quel contraste! Quel calme et quel espace!

Décidément, l'égalité serait-elle une chimère d'Occident? Il est

vrai que les voyageurs peu nombreux sont eux-mêmes des prolétaires:

fonctionnaires d'État ou délégués de coopératives.

Si mon wagon-lit avait les dimensions d'une cabine, ma cabine a celles

d'une chambre d'hôtel. J'ai une table avec une jolie lampe électrique

à abat-jour rose, un fauteuil, une chaise-longue à la Récamier. Le lit

n'est pas fait, car la plupart des Russes transportent leurs draps,

leurs couvertures, et parfois un petit matelas, comme un escargot sa

coquille. Mais pour deux roubles un domestique à moustaches de palikare

se charge de tout aménager.

Les cabines ouvrent sur une longue salle à manger qu'achève un salon en

rotonde: piano, fauteuils, table ovale en acajou style Louis-Philippe,

sur laquelle trône une de ces plantes dénommées caoutchouc, dont les

feuilles de zinc ont un air si niais. On se croirait dans un très

bourgeois salon de vieille famille provinciale.

Sur le pont, sombre féerie: nous sommes tout juste au point où l'Oka

jette ses eaux violentes comme un trait d'acier dans la douce Volga

bleue, nonchalamment allongée entre ses berges de sable blond. Et, de

rivière paisible qu'elle était, la voici, par la volonté de son viril

compagnon, transformée en fleuve gigantesque qui descend avec majesté

pendant quatre mille trois cents kilomètres, du nord de la Russie

jusqu'à la mer Caspienne, sertie en plein désert d'Asie. Est-ce par

ironie ou par crainte que les Russes appellent si câlinement cette

énorme créature la «petite mère Volga»?

La ville basse de Nijni s'enfonce comme un éperon de fer au confluent

des deux fleuves, élevant sa cathédrale aux trois tours, d'un gris

à peine bleuté, dans l'immense ciel lilas tendre où se balancent de

grands vols d'oiseaux noirs. L'eau s'étend à l'infini, comme une

lame d'argent. A peine de fines barques, aux personnages précis, en

raient-elles la surface. Puis voici, traînant sur l'eau ses feux

sanglants, un grand paquebot blanc, frère du nôtre qui s'avance...

Gémissements de sirènes, halètement et hoquets de machine. Doucement

nous nous détachons de la rive, nous glissons dans un bruit de soie;

doucement nous voyons se révéler, s'effacer ensuite les maisons

blanches, les églises de la ville haute, puis ses lumières. Au piano,

un tout jeune homme, le visage rêveur sous sa casquette d'apache,

essaie d'un doigt un air nostalgique. Au-dessous quelqu'un à bouche

close, fredonne un air d'Orient, comme s'il rêvait tristement. J'ai dit

tout à l'heure adieu à mon aimable compagne. Le temps est lourd, la

nuit de plus en plus épaisse, sous un ciel bas et tourmenté. Et je me

sens tout à coup très seule et très loin, au milieu de ces gens dont je

ne comprends ni la langue ni l'âme.

*

* *

Tout à coup, venant d'en bas, une jeune voix lance à plein gosier:

--_All right! Fine!_

Il prononce «_foïne_». Ce joyeux accent nasal? Cela ne peut être qu'un

Américain.

Il apparaît en haut de l'escalier: un grand diable de garçon qui a un

feutre de cow-boy, une tunique kaki vaguement militaire, une culotte et

des bottes de paysan russe--des bottes étranges, en grosse toile, avec

des semelles de corde. Sa figure colorée aux traits forts, son sourire

cordial et direct, je les attendais, mais quel est ce regard qui n'est

pas d'Amérique: rêveur, mobile, plein d'ardeur et d'inquiétude?

Devinant une étrangère, tout de suite, sans façon, il m'adresse la

parole. Et bientôt je sais son histoire. Un Américain, en effet, mais

de mère russe, ce qui explique le regard; il a passé en Russie une

partie de son enfance et n'a jamais cessé de parler la langue. Retour

aux États-Unis, quelques années dans une exploitation agricole de

l'Ouest, coupées d'études dans une école secondaire, puis dans une

université, voilà qui explique aussi ce singulier mélange de manuel

et d'intellectuel. Maintenant, avant de commencer la vie sérieuse, il

s'accorde un ou deux ans de voyage, _to see something of the world_,

pour voir le monde. Mais pas à Montmartre, à Deauville, ni même à

Venise. C'est le peuple qui l'intéresse, et naturellement la grande

expérience de Russie, son pays d'enfance. Communiste? Qui sait? En tout

cas, il n'est pas convaincu du tout qu'ils aient besoin de révolution

aux _States_. Ou du moins pas encore.

Depuis juin, il se promène de village en village; il s'arrêtera demain

matin à une station appelée Vassilo-Soursk et continuera son voyage

le long de la Volga, jusqu'à l'époque des grands froids. Il a aidé

aux moissons, à la récolte des fruits, rentré les foins. Tous les

travaux des champs le connaissent. Partout les paysans se sont montrés

accueillants, il a couché chez eux, causé avec les uns, les autres.

Quelle occasion de me renseigner! Je le presse de questions:

--Est-on content dans les campagnes?

--Somme toute, oui, répond-il. Naturellement les gens grognent. Comme

ils commencent à gagner plus d'argent qu'autrefois, ils voudraient

pouvoir se donner plus de confort. Sans quoi, pourquoi travailler?

disent-ils avec assez de bon sens. Or les objets qu'ils voudraient

acheter sont plus chers que les produits qu'ils vendent. Et ils

sont en quantité insuffisante. Par exemple, il y a souvent disette

d'étoffes de laine et surtout de coton. Les femmes doivent aller

plusieurs fois à la ville pour en découvrir dans les magasins. Et

quelle qualité! _Poor stuff_... Ils réclament aussi des écoles dans

chaque village. Et encore des cinémas. Les tournées de films de

propagande qu'on y a faites leur en ont donné le goût. N'oublions

pas non plus les phonographes. J'ai vu des _isbas_ pleines à craquer

pour écouter des valses italiennes et des refrains de music-hall

anglais. Encore étaient-ce de vieux instruments chevrotants et édentés,

achetés d'occasion, Dieu sait où! Enfin, croiriez-vous qu'une ou deux

fois, j'ai rencontré des pianos? En pleine steppe, oui... Ah! ils

s'éveillent, les paysans russes, _by Jove!_ C'est à bottes de sept

lieues qu'ils rattrapent le temps perdu.

--Et les machines agricoles, les adoptent-ils?

--Ça, c'est autre chose. Les vieux, vous comprenez, ne sont guère

enthousiastes. J'avais beau leur dire pourquoi et comment nous nous en

servons aux _States_, où la campagne ressemble aux steppes russes, et

quelle richesse en résulte: «Nous continuerons comme nos pères nous ont

appris, et avant eux nos grands-pères, disaient-ils en hochant la tête.

Les jeunes, eux, feront ce qu'ils voudront.» Et ils veulent. Il paraît

qu'en Ukraine et au Caucase, il y a des districts entiers où la culture

est tout à fait scientifique. Le gouvernement achète des machines en

Tchécoslovaquie, en Amérique. En une seule année il a importé dix mille

tracteurs Ford. Les coopératives agricoles les vendent à crédit, les

louent. Mais ce n'est pas encore le succès. A mon avis, les dirigeants

soviétiques ont oublié le principal: ils auraient dû installer, comme

en Amérique, dans un rayon de cinquante à cent verstes, des postes

pour les pièces détachées, pour les réparations surtout, ce que nous

appelons des _service stations_. A quoi bon des tracteurs pour des

gens qui ne savent pas s'en servir? A la première anicroche, ils se

détraquent ou se rouillent; on ne peut pas les réparer, et ce n'est

bientôt plus qu'un inutile amas de ferraille...

--Et le régime soviétique, qu'en disent les paysans?

--Pas grand'chose. Beaucoup ne s'en préoccupent guère; mais on sent

qu'au point de vue politique, ils sont satisfaits. Jamais ils n'avaient

joué pareil rôle dans les affaires publiques, vous comprenez; ils en

ont conscience, et aussi qu'ils sont les maîtres de demain...

--Mais ils ne regrettent pas leur «petit père», le tsar, pour lequel

ils avaient un tel culte? Ils ne se révoltent pas à la pensée de son

abominable fin, de celle de ses enfants?

Le jeune Américain laissa un instant errer ses yeux sur l'eau devenue

plus claire que le ciel, puis d'une voix basse, un peu honteuse:

--Non. Il faut dire la vérité: non seulement ni indignation ni regret,

mais pas une fois je n'ai entendu prononcer le nom de Nicolas II.

Peut-être y pensent-ils; mais par prudence ils ne le disent pas. Que

voulez-vous? Il était si haut, si loin du peuple...

--Et leur religion?

--Ils sont libres, maintenant, de la pratiquer. Ils peuvent être

baptisés, se marier, se faire enterrer à l'église, c'est tout ce qu'il

leur faut.

--Mais l'enseignement de l'école qui enlève la foi à leurs enfants...?

--Au début, quelques-uns ont protesté, surtout les mères. A présent, je

crois, _they don't mind_, cela leur est égal. On a dit que le paysan

russe était mystique. Pas plus, je pense, qu'en Amérique ou en France.

Superstitieux, oui. Ce n'est pas la même chose. Et puis, autrefois,

l'église tout en or, avec les belles cérémonies, l'encens, les chants,

c'était leur seule distraction. Aujourd'hui, ils ont le club, les

lectures, les conférences, les discussions politiques, ils ont même des

représentations théâtrales qu'ils organisent eux-mêmes...

Je me souvenais des propos passionnés de ma jeune émigrée, dans le

train, entre Berlin et Varsovie. Je les répétai au jeune homme.

--Voyez-vous les paysans aider à une contre-révolution?

Un silence. Puis, avec gravité:

--En toute conscience, non. Ils peuvent critiquer le nouveau régime,

chercher à le modifier. Mais c'est _leur_ régime. Ils se sentent là

avec des gens comme eux, des gens de leur classe. Jamais ils ne le

détruiront. Allez, le passé est bien mort.

*

* *

Seule en Russie · 第 5 / 18 段