des peaux, particulièrement important, où je ne vois guère de fourrures
de prix, mais surtout les peaux de mouton qui servent de pelisses au
moujik, ou de l'astrakan noir, gris ou bis; le quartier des fruits
séchés, raisins, abricots, dattes, figues en moellons agglomérés; celui
des laines en balles, du chanvre en chevelures décolorées et aussi
d'immenses pavillons remplis d'impressionnantes armées de machines
métallurgiques, de machines agricoles, d'instruments aratoires,
d'outils, d'objets ménagers; d'autres étalant des rangées de bottes
et de souliers et tous les lainages aux teintes vulgaires, tous les
dessous mesquins, tous les vêtements médiocres que j'ai vus à Moscou.
Mais où sont les pierres précieuses, les zibelines, les hermines,
les soies persanes, les tissus de Smyrne, les cachemires des Indes,
les belles armes de Tiflis, où les tapis du Caucase ou de Turquie?
Sommes-nous à Nijni-Novgorod ou bien à la foire de Lyon ou de Paris?
VIII
LA BOURSE DES PRODUITS
Je confie ma déception à ma compagne, tandis que nous passons en revue
un régiment de tracteurs et de charrues dernier modèle. Elle ne s'en
émeut point:
--Oui, la foire de Nijni s'est transformée, comme tout le reste. Elle
est d'ailleurs bien moins importante qu'autrefois; mais pour des
raisons qui ne diminuent en rien le succès de sa résurrection. Ce n'est
plus, comme vous le dites, qu'une foire d'échantillons. Naguère, les
riches marchands y affluaient de tous les côtés de la Russie; il n'y a
plus maintenant, du côté russe, que des employés en nombre restreint,
chacun représentant des organisations ou des trusts d'État. D'autre
part, de toutes les régions de l'Asie arrivaient jadis de longues
caravanes chargées de marchandises; elles mettaient parfois un an à
atteindre Nijni, s'y installaient avec serviteurs, animaux, bagages.
Aujourd'hui les représentants de maisons asiatiques viennent par les
voies les plus rapides, n'apportant qu'une mince partie de leurs
produits, puisque les transactions se font par contrats, échelonnés sur
toute l'année...
Nadine X... m'explique également l'absence des articles de luxe, soies,
pierres précieuses, tapis et autres. C'est le résultat de la politique
économique actuelle dont M. Schoubine m'avait déjà dit un mot. Car il
y a bien une politique nouvelle. Que vaut-elle? Aux économistes de
réfléchir et de conclure. Au début du rétablissement du commerce privé,
le fameux _Nep_, le mot d'ordre était: «Laissez faire, laissez passer.»
Cela n'a pas duré. L'importation dépassait bientôt l'exportation, et
cela pour des objets inutiles à la collectivité. Le change baissait.
Les gouvernants firent frein avec la rapidité ordinaire aux Soviets. Et
l'on a interdit l'entrée des articles de luxe, mis de lourds impôts sur
les articles de demi-luxe.
Les participants asiatiques n'apportent donc plus que les matières
premières: laines brutes, chanvre, coton, cuirs non travaillés, peaux,
riz, fruits secs, huile de ricin pour les machines et autres produits
acceptés par le gouvernement soviétique et reconnus comme nécessaires
au pays.
Mais, attendez: l'argent qu'ils retirent de cette vente ne sortira pas
de Russie, car ces mêmes participants doivent aussitôt le remployer
à l'achat de machines, ustensiles, vêtements et autres objets
manufacturés en Russie ou acquis à l'étranger par la Direction du
commerce extérieur.
Je demande avec étonnement:
--Et ils y consentent?
--Comment donc! Ils ne regrettent qu'une chose: c'est de ne pouvoir
acheter davantage. Car, notre production étant encore inférieure à nos
besoins, le gouvernement, qui ne veut pas priver ses nationaux, est
obligé de limiter ventes et achats.
Nous sommes devant un vaste bâtiment de pierre et de brique, très
_business like_, devant lequel bourdonnent des groupes.
--Voici justement, fait mon guide, la Bourse des produits où
s'effectuent les transactions. Entrons.
*
* *
Nous sommes sur une galerie circulaire toute trépidante des sonneries
du téléphone et du tic tac des machines à écrire où une cinquantaine
d'employés et de dactylos mènent chacun leur tâche et leur vacarme.
Au-dessous, dans une grande salle que domine une estrade drapée de
rouge et sanctifiée du portrait de Lénine, une centaine de petites
tables noires surmontées d'un écriteau, portant un numéro et le nom
d'une maison de commerce ou d'un trust. Autour de ces tables, des
hommes vêtus de sombre, causent, discutent, inscrivent. Il y a là des
Sibériens, des Chinois, des Caucasiens, des Mongols, des Persans, des
Turcs, des Afghans, des gens venus des plaines glacées du Nord, des
jardins odorants d'Ispahan et de Chiraz, des montagnes aériennes du
Thibet, des plateaux de l'Asie centrale aux flots illimités de prairies
grises, d'Ourga la mystérieuse. Pourtant tous se ressemblent comme des
frères. Affublés de défroques occidentales, tous ont la même expression
sagace et tendue. Des hommes d'affaires comme il y en a à Londres, à
Berlin, à New-York. Rien que des hommes d'affaires.
On m'avait signalé la venue d'un délégué d'une petite République
Kirghis dont l'autonomie vient d'être reconnue par les Soviets--une
oasis du Turkestan, là-bas, au confluent de l'Amour-Daria et du
Sir-Daria. Je l'imaginais vêtu de robes éclatantes, le front ceint d'un
turban à l'aigrette en jet d'eau de perles, que fixe une escarboucle.
On me le montre: rougeaud, solide, bardé de cache-nez, la casquette
enfoncée jusqu'au col de son informe pardessus, il a l'air d'un
marchand de bestiaux d'Auvergne ou de Normandie. Est-il venu sur une
cavale blanche aux pattes arquées, suivi d'un cortège de cavaliers
volants, de chameaux et de petits ânes gris? Non, c'est un avion qui
l'a amené, lui et ses échantillons. Mais il apporte une plante nouvelle
qui fait grand bruit dans la foire: le _kendirj_; vivace, n'ayant pas
besoin de culture, plus soyeuse que le chanvre, elle peut, paraît-il,
remplacer le coton et même le lin. Des offres considérables lui ont été
faites, notamment par la Pologne. Ah! rien de pittoresque, l'envoyé
kirghis! Mais lui devra-t-on une révolution dans l'industrie?
Des tableaux noirs çà et là indiquent l'offre et la demande du marché,
le nom du produit et les quantités qui peuvent en être fournies. Des
employés de la direction, en blouse grise, circulent entre les tables.
Les prix débattus et fixés, le contrat est signé en présence du
_mackler_, agent de l'État soviétique, qui contrôle les transactions
et en garantit l'exécution. Aujourd'hui, ces transactions sont
particulièrement nombreuses, car la foire va se terminer. Partout,
une hâte fiévreuse; le grand bâtiment vibre comme une usine. A trois
heures, quand fermera la Bourse, on connaîtra le genre des contrats,
leur nombre et le tout sera aussitôt publié dans les journaux, avec la
liste des produits vendus et des produits encore à vendre.
Nijni-Novgorod est toujours une foire asiatique. Mais cette Asie
nouvelle, qui se rue sur les machines, use du téléphone, de l'avion, de
la T. S. F., quelle âme cache-t-elle sous sa morne livrée d'Europe?
IX
POURQUOI L'ASIE VIENT A NIJNI
Évidemment, le chiffre actuel des transactions de Nijni-Novgorod
est bien loin d'atteindre les chiffres d'avant-guerre. On y faisait
autrefois jusqu'à cent millions de roubles d'affaires, tandis que
cette année, bien que les résultats aient triplé depuis 1922, date de
la renaissance de la foire, c'est tout juste si l'on a dépassé vingt
millions de roubles. Quant au nombre de maisons participantes, qui a
également triplé, il est cette fois-ci de dix-huit cent soixante, dont
trois cents venant de l'Orient soviétique. Les maisons persanes, elles,
ont passé de vingt-neuf en 1922 à deux cent cinquante.
--Ce n'est pas encore énorme. Mais on escompte un progrès sensible pour
l'an prochain, me dit M. Malijcheff, le président de la foire, qui en
fut le résurrecteur.
Une personnalité vigoureuse et sympathique. Ouvrier d'usine, à dix-huit
ans il ne savait pas lire. A vingt-cinq ans, il était écrivain de
talent et menait une propagande passionnée en faveur des idées
révolutionnaires. Emprisonné, exilé, torturé,--il eut toutes les dents
cassées--il toucha l'extrême fond de la misère humaine.
Qui s'en douterait en le voyant? Il est robuste, carré des épaules et
du geste, la voix sonore et, dans le large visage coloré d'un sang
vermeil, le bleu franc des yeux éclate et rayonne de bienveillance et
de malice. On dirait un de ces joujoux populaires peints et vernis de
couleurs violentes, représentant le beau type russe du moujik.
Il me parle d'abord de ses visites à Paris et à Lyon, de M. Herriot
qu'il aime fort et qui, en 1922, lui apporta ses encouragements, lors
de la renaissance de Nijni. Il aurait aimé attirer ici l'Occident, la
France. Les circonstances ont voulu que l'Orient seul répondît à son
appel.
--L'année dernière, dit-il, les Asiatiques nous avaient acheté quatorze
wagons d'objets manufacturés. Cette année plus de deux cents. Non
seulement tout ce qui concerne la métallurgie, mais les outils, les
scies, les pelles, les objets ménagers. Encore s'est-on battu pour la
possession de ces wagons. On vous l'a dit, notre industrie ne suffit
pas à la demande intérieure. Nos paysans, moins pauvres qu'autrefois,
achètent de plus en plus et se plaignent de ne pouvoir acheter assez.
Pour les contenter, il faut donc limiter nos exportations.
Les yeux tournés vers la colline où s'élèvent les vieux monuments à
bulbes multicolores de Nijni-la-Haute, dans le tic tac forcené des
machines à écrire, le camarade Malijcheff rêve de stocks illimités de
tracteurs, de quincaillerie, de textiles et sourit doucement. Puis,
avec un soupir:
--Ah! si des capitaux d'Occident nous permettaient de multiplier
nos usines, d'accroître notre production, quel marché formidable
s'ouvrirait ici! La Chine seule avalerait tous nos produits...
J'objecte timidement:
--Pourtant, tous ne sont pas de qualité supérieure. Les vêtements, par
exemple; c'est vous, je pense, qui habillez tous ces messieurs d'Asie
et leur élégance...
--... laisse à désirer, j'en conviens! répond-il en riant. Oui, à
ce point de vue, notre industrie en est encore à la période des
expériences. Mais, même discutables, nos produits valent mieux
que la camelote dont l'Angleterre inonde les peuples d'Orient et
d'Extrême-Orient. Ceux-ci n'en veulent plus; ils se tournent résolument
vers nous. Non seulement parce qu'ils ont foi dans l'avenir économique
des Soviets, mais par sentiment. Nous sommes la première grande nation
qui les traitions en égaux, en frères. Ce qui les change...
Et souriant toujours, tourmentant du doigt les deux stylos obligatoires
qui plongent dans la poche de son gilet:
--Voyez-vous, conclut-il avec malice, il y a plusieurs façons de faire
des conquêtes, et la nôtre n'est pas la plus mauvaise...
*
* *
Les commerçants persans offrent ce soir un banquet à la direction de
la foire, dans la somptueuse salle des fêtes du palais. Lucullus dîne
chez Lucullus, sous l'immense écusson rouge où resplendissent tout en
or, la faucille et le marteau. Et un orchestre de gardes rouges verse,
à intervalles congrus, les flots de facile harmonie qui, ici comme en
pays capitaliste, favorisent la cordialité et la digestion.
La large table en fer à cheval est jonchée de guirlandes de fleurs, de
pyramides de fruits choisis, entre lesquels se presse tout un peuple
polychrome de bouteilles peu habituées à voisiner: porto, madère,
chypre, marsala, samos, english bitter, et tous les vins précieux du
Caucase, sans compter des flacons élancés de blanche vodka. De chaque
côté s'étalent en outre, présentés avec un art savoureux, des poissons
en gelée ou en sauce, des volailles froides, des charcuteries bien
en couleur, entourés d'une menue flottille de sardines, concombres,
tomates, crevettes, anchois, harengs, que dominent çà et là, comme
des cuirassés, des coupes pleines d'admirable caviar frais. Un festin
froid? Non, son avant-garde seulement: les _zakouski_, ces hors-d'œuvre
russes, destinés, tout juste, à aiguiser l'appétit...
Au centre de la table, trône, solide, épanoui, le président Malijcheff,
portant très droite sa tête rose et or de dieu scandinave. A sa droite,
face rase, grasse et subtile de chanoine, l'ambassadeur de Perse; à sa
gauche, un délégué des affaires étrangères de Moscou, pâle Nordique,
d'une élégance compassée. Et, groupés autour de la table, environ
trois cents convives, la plupart coiffés de la toque de feutre noir
des Persans, teint bistré, ovale alourdi et les paupières tombantes
sur des yeux de houille opaque, à travers lesquels rien ne filtre. A
part les invités russes, il y a aussi un groupe de Chinois et quatre
Asiates--Mongols ou du Turkestan?--beaux comme des rois mages, purs
traits aquilins qu'encadre une courte barbe frisée. Majestueusement
impassibles, ils mangent à peine, allongeant de temps à autre leurs
doigts d'ivoire pour cueillir un concombre ou un fruit, et ils ne
boivent que de l'eau.
Quelques musulmans les imitent. Mais les autres! Toutes les bouteilles
débouchées à la fois s'épanchent dans tous les verres; et les liqueurs
apparaissent, portant dans leurs robes toutes les couleurs du prisme,
tous les piments cosmopolites; l'on voit même, ô horreur! surgir de la
bière, en même temps qu'une étrange limonade rose qui a l'air d'avoir
rincé un flacon de patchouli. Et dans l'odorante fumée des cigarettes
à l'ambre, des santés s'échangent, à pleines rasades de vodka. On
boit à ses voisins, à ses vis-à-vis, à leurs aïeux, à leur postérité,
à la Perse, aux Soviets, à la Chine; on boit même--tout arrive--à
l'Occident et à la France. On boit en soulevant son verre à la hauteur
de son œil et en posant la main sur son cœur, tandis que se déroule un
intarissable défilé de mets exquis. Je n'en ai retenu que des sterlets
fondants à la chair couleur de bégonia et de divins sorbets, neige
veloutée et flamme. Mais si, à la fin, quelques Russes paraissent émus,
les Orientaux n'ont rien perdu de leur énigmatique et courtoise gravité.
Ils ne perdent même pas le nord. Un camarade garçon, ayant offert
sur ma robe une libation aux dieux exilés, mon voisin, qui porte des
moustaches de kalife suspendues à son long nez en croc, me dit avec une
grâce tout orientale, en décochant au président une œillade aiguë:
--Si le tovarish Malijcheff me permet de l'importer, je mets à vos
pieds la plus belle soie qui ait été tissée dans mon pays où se
tissent les étoffes les plus somptueuses du monde...
Car l'importation des soies de Perse vient d'être interdite.
Mais le tovarish Malijcheff ne sourcille pas sous cette attaque directe
et se contente de donner le signal des discours.
Paroles mesurées de l'ambassadeur de Perse, remerciements et vœux du
président. Puis le jeune délégué du _Narcomindiel_ de Moscou se lève.
Tout de suite, en quelques phrases énergiques qui bousculent sans
façon le pot de fleurs diplomatique, il insiste sur la nécessité pour
les peuples de l'Orient de se grouper économiquement autour de la
Russie des Soviets. L'Occident les a toujours exploités, traités en
vassaux. L'heure est venue pour eux de s'affranchir de cette humiliante
tutelle. La Russie qui, elle, les considère comme des amis, des égaux,
est prête à seconder leurs efforts, surtout ceux de la Perse qui fut
la première à reconnaître le gouvernement soviétique. Il faut lutter
contre l'impérialisme d'Occident et son égoïsme, il faut surtout lutter
contre l'impérialisme anglais, citadelle extrême du capitalisme, menace
constante et redoutable pour la paix du monde. Et brandissant son
verre, le jeune diplomate s'écrie avec une force que ne laissait point
soupçonner sa pâleur distinguée:
--Vive l'amitié de la Perse et des Soviets! Vive l'Orient! Vive surtout
la Perse économiquement libérée!
Les Persans, me semble-t-il, ne répondent qu'avec un enthousiasme
modéré à tant de fougueuse ardeur. Mais les rois mages, jusqu'ici muets
et dédaigneux, sautent sur leurs pieds, applaudissent de toutes leurs
longues mains osseuses, tandis que leurs dents étincellent dans les
courtes barbes noires d'où s'échappent d'étranges glapissements.
Éclair de magnésium. Les gardes rouges là-haut modulent une
_Internationale_ de choix.
Quant à moi, unique et très indigne représentant de l'Occident ennemi,
je songe dans mon coin:
--Mais pourquoi demander des capitaux à cet impérialisme européen?
Est-ce, ô paradoxe, pour mieux le combattre et le détruire que ces
Orientaux sollicitent de lui des armes?
«Pour mieux te manger, mon enfant», crie le bon ogre moscovite...
X
CE QU'ON VOIT AU VILLAGE RUSSE
Je ne me lasse pas de causer avec ma compagne, Nadine X..., tandis que
nous prenons nos repas côte à côte devant la nappe blanche où radis,
concombres, tomates et fruits mettent de si belles taches de couleur.
Son intelligence a toute la souplesse slave et plusieurs séjours à
l'étranger ont approfondi sa culture, élargi sa vision. Ensuite, elle
a connu les deux régimes. Assez âgée pour avoir goûté la douceur que
l'ancien avait pour les classes élevées; assez jeune pourtant pour
s'adapter au nouveau et comprendre, me dit-elle, l'élan qui, après
chaque chute, l'a soulevé au-dessus des horreurs et des souffrances.
Elle appartient à une de ces familles d'universitaires ou de savants,
comme il y en a tant en Russie, qui n'ayant pas voulu émigrer pendant
la tourmente, parce que leur patrie leur tenait trop aux moelles,
mettent, avec plus ou moins d'enthousiasme, mais en toute loyauté, leur
temps et leur talent au service du gouvernement soviétique.
L'époque est d'ailleurs passée où l'on méprisait ici l'esprit,
où l'intelligence était considérée avec soupçon. Les professeurs
de l'enseignement supérieur reçoivent encore, il est vrai, des
appointements fort médiocres (de 60 à 70 roubles par mois) parce
que l'État est pauvre, mais il leur est loisible de faire des
travaux supplémentaires, fort bien rétribués. Quant aux écrivains,
aux publicistes, ils connaissent des prix qui surprendraient leurs
confrères des pays capitalistes.
Madame X..., qui habite Leningrad avec sa fille de douze ans, élève
d'une école secondaire dont elle me parle avec bon sens et esprit, vit
elle-même, et fort bien--elle gagne jusqu'à 3.000 ou 4.000 francs par
mois--de traductions et de critique d'art. Elle a étudié depuis la
révolution, passé des examens d'histoire de l'art et possède un diplôme
qui doit équivaloir à celui de notre école du Louvre. L'art populaire
russe la passionne et elle m'entraîne vers le pavillon qui lui est
consacré dans la Foire.
*
* *
En route, nous nous arrêtons devant les bottes et les souliers
tartares, confectionnés pour la plupart à Kazan, mosaïques en cuir
souple de tous les tons les plus chauds, et aussi devant les blouses
et les robes brodées en rouge, blanc et bleu, de fleurs et d'animaux
stylisés.
Voici maintenant les meubles de bois sculpté: tables, tabourets,
étagères, d'une fantaisie qui ne perd jamais le sens des proportions
ni de l'usage; puis, en bois aussi, des plateaux, des vases, jattes,
salières, cuillères, tous les humbles ustensiles du ménage, les uns
unis et lisses comme des fruits, les autres peints de couleurs vives
que dominent l'or et le rouge, glorifiés par des ornements venus
du lointain des âges, où l'on retrouve l'influence de la Perse, de
Byzance, de la Grèce elle-même à travers des générations d'âmes et
de prunelles naïves. Ils sont, depuis fort longtemps, fabriqués dans
certains districts voisins de la Volga.
--Mais voici les perles de cet art, me dit ma compagne.
Et elle me tend tour à tour des boîtes, des coffrets, des tabatières.
Sur un fond laqué noir, dans un décor de montagnes, de cités à coupoles
et à beffrois, de beaux nuages irisés, d'arbres où perchent des oiseaux
fastueux, se détachent des adolescents en costume oriental, des
chevaliers et leurs montures au col arrondi, des cavales qui semblent
voler, des jeunes filles aux boucles flexibles, autour de clairs
visages ingénus et dont les tuniques flottent sur leurs pas légers.
Tout cela d'un dessin si pur, de couleurs d'un éclat si frais et si
hardi--or, vermillon, vert émeraude, bleu saphir ou lapis--que je les
admire, le souffle suspendu. C'est à la fois les primitifs italiens,
les miniatures persanes, les motifs des très anciens vases chinois que
l'on évoque. Et aussi quelques vieilles tapisseries. Est-il possible
que de simples paysans aient conçu et réalisé ces précieux joyaux d'art?
--Sans aucun doute, répond madame X... Il y a même là toute une
histoire.
Depuis des siècles, me dit-elle, dans des villages dont l'un n'est
guère qu'à cinquante verstes de Nijni, des familles de paysans
peignaient, de père en fils, les icônes qui peuplaient les églises
et les demeures de l'immense empire tsariste. C'est là que
s'étaient conservées sans alliage les traditions de la grande époque
iconographique russe, celle qui s'étend du XVe au XVIIe siècle.
Mais voici que, depuis 1914, les commandes avaient cessé. Qu'allaient
devenir les artistes de Khalin, de Palekhov, de quelques autres
villages? Le gouvernement soviétique s'en émut et chargea une mission
spéciale de les orienter sur des voies nouvelles. Il existait déjà
des objets de laque noire dont la technique était réputée. On décida
de les orner de miniatures dont les personnages seraient empruntés à
l'iconographie du passé, mais groupés dans des scènes de la vie des
champs: chasses, fêtes des récoltes, mariages, danses. Les artistes
répondirent à cette impulsion avec enthousiasme et leur verve, qui
n'est plus enchaînée par aucune convention rituelle, prend chaque jour
un essor plus fantaisiste.
Je rêvais d'aller les surprendre à l'œuvre. Aucun train, par malheur,
ne va jusqu'aux villages qui abritent ces étranges confréries de
peintres paysans. Et le temps manquait pour y arriver autrement.
--Voulez-vous tout de même voir un autre village? me demanda-t-on. Ils
sont assez typiques dans cette région...
*
* *
Nous partions quand je reçus une députation inattendue. Un groupe de
dames et de jeunes filles, employées dans les bureaux de la foire,
sachant que je venais de Paris, imploraient la faveur de jeter un coup
d'œil sur le contenu de mes valises. Honneur un peu gênant, pour ma
modeste garde-robe! Et quel déluge de questions embarrassantes firent
grêler sur ma tête ces jeunes intellectuelles en mal de coquetterie!
«Portait-on de grands ou de petits chapeaux? Garnis de fleurs ou de
plumes?--Et les robes? Était-il vrai qu'elles allaient allonger?--Les
élégantes, paraît-il, laissaient de nouveau pousser leurs cheveux?»
Ah! il s'agissait bien de marxisme, de communisme intégral, de
capitalisme d'État! Comme elles tournoyaient et pépiaient autour du
lointain miroir de Paris, ces charmantes alouettes bolchevistes! Sous
l'œil de Moscou, on n'en est pas moins Ève...
Deux jouvencelles, fraîches comme des primevères, se tenaient
discrètement à l'arrière, les mains enlacées--les deux petites femmes
de chambre qui nous servaient et dont j'avais remarqué les jolies
manières déférentes, avec je ne sais quel mélange de réserve un peu
fière:
--Ce sont des étudiantes, me dit-on; elles se placent, pendant les
vacances, afin d'amasser un petit pécule pour l'hiver. L'une d'elles
est tout à fait intéressante. Qui sait si elle ne deviendra pas
ministre ou ambassadeur, comme madame Kollontai? Ici, vous savez, les
femmes peuvent grimper aussi haut que leurs aptitudes le permettent...
*
* *
Nous voici dans une calèche à deux chevaux, mince et cambrée, conduite
par un _izvostchick_ à moustaches en double virgule noire, dont la
lourde tunique de drap vert, plissée à la taille, est superbement
ceinturée de plaques de métal.
Nous longeons au sortir de la ville un large étang, embrasé par les
hêtres pourpres qui s'y mirent.