où elle essuyait la vaisselle. Avec des manières d'autrefois, elle me
fait asseoir près d'elle sur le divan. Elle se serre dans un manteau
fait d'un vieux châle des Indes et s'efforce de cacher sous sa jupe ses
pauvres souliers affaissés. Son français n'a pas le piment faubourien
qui distingue celui de son fils. Je la vois, il y a quelque trente ans,
fillette à la double natte, apprenant sagement ses verbes irréguliers,
assise près de son institutrice, sous les charmilles d'un ancien
manoir. Tout de suite ses yeux clairs s'égaient dans le doux visage
résigné:
--Je demande pardon, pour laver la vaisselle ici, dit-elle; nous avons
donc une autre cuisine, mais il faut la partager avec une personne à
côté. Avec son mari ou son compagnon, je ne sais, ils sont toujours en
querelle. Ils doivent maintenant déjà divorcer. Mais comme de chambre
ils ne peuvent trouver, ils continuent à habiter tous deux. Et quand
ils préparent le repas, chacun pour soi, tout vole dans l'air, avec des
cris d'oiseaux sauvages, les casseroles, l'eau, les verres... Alors je
fais cuire dans la chambre, sur un réchaud...
Combien de ces tragi-comédies m'a-t-on déjà contées!
On m'emmène chez un voisin, un jeune professeur qui a le crâne
strictement rasé et couleur d'éléphant. C'est une des modes masculines
chez les Soviets. Il campe dans une chambre, genre cabine de navire,
entièrement doublée de livres, quelques-uns revêtus de belles reliures
anciennes. Un lit d'enfant en fer, avec une mince couverture brune de
prisonnier et, en couvre-pied, un manteau de fourrure mité. Sous la
fenêtre, un large pupitre qui porte une débandade de papiers retenus
par un buste de Lénine, un cloisonné de Chine plein de chardons
poudreux, un savon, un couteau de cuisine.
Lui aussi sourit avec détachement.
Bah! il ne lui manquerait rien pour être heureux si, de l'autre côté
de la cloison, ne gîtait un camarade balayeur qui aime un peu trop la
vodka et pas assez les intellectuels.
--Quand il est plein, explique Boris, il tambourine sur la cloison qui
est en bois et gueule comme un âne...
--Cette nuit, ajoute le jeune professeur, c'est à mes livres qu'il
en avait. «Je te les brûlerai, gratte-papier à la tête de bois,
hurlait-il, je te flamberai avec, comme une punaise, comme un putois
dans son trou.» Et cela jusqu'au matin.
Ils riaient tous deux. Pas moi.
--J'admire votre patience... En France, on se révolterait en masse...
La mère de Boris approuvait. Mais les deux jeunes gens se rebiffèrent.
Pourquoi? Ce n'est la faute de personne. La population de Moscou,
de un million cent mille âmes avant la guerre, a passé à plus de
deux millions. Et tous les ministères, toutes les organisations qui
sont venus de Leningrad dans la nouvelle capitale, sans compter les
innombrables créations nouvelles?... Tout le monde, d'ailleurs--les
commissaires du peuple eux-mêmes--n'est-il pas logé à la même enseigne?
Du reste, tout cela n'est que transitoire. On peut se faire inscrire
à des coopératives qui construisent des immeubles dans la banlieue.
Les ministères, les organisations d'État sont, eux aussi, en train de
bâtir des maisons pour leurs employés. Le soviet de Moscou, en 1925
seulement, a voté vingt-cinq millions de roubles à cet usage et les
grands trusts d'État plus encore... On permet même aux citoyens privés
de construire et on leur garantit leur droit de propriété pendant
quarante ans pour les constructions de bois, soixante pour celles de
pierre... Bientôt, chacun aura sa maison...
Bientôt... Je n'écoutais plus; je songeais à mes amies d'antan, les
révolutionnaires russes qui fréquentaient la Sorbonne. Entassées dans
des taudis autour du Panthéon ou de la rue Mouffetard, elles vivaient
de thé, de discussions passionnées, d'espoir. Elles attendaient avec
foi, comme ceux-ci...
Qui sait si cela ne suffit pas à cette race mystique et résignée, si
elle n'a pas besoin de sacrifices et soif avant tout et surtout de
souffrance?
VI
M. TCHITCHERINE PARLE DE L'OPPOSITION
Quand j'avais quitté Paris, il n'était question, dans les journaux et
les propos, que d'une contre-révolution russe.
--Vous voyez, me disait-on, les extrémistes Zinoview, Radek, Kamenew,
d'autres encore, rejoignent dans l'opposition Trotsky, le modéré,
qu'ils décrétaient naguère d'accusation... Le mécontentement croît, on
parle de séditions militaires. Vous arriverez pour l'effondrement.
Un ami français, nullement bolcheviste d'ailleurs, qui habite en Russie
depuis plusieurs années, met en fuite d'un haussement d'épaules ce
qu'il appelle nos «chimères d'Occident».
--Défiez-vous donc des nouvelles de Riga, de Londres ou de Varsovie,
dit-il. Il y a là des sociétés d'émigrés parfaitement organisées et
qui ne cessent de lancer des nouvelles fausses. Seulement, ou bien les
Soviets ne se donnent pas la peine de démentir, ou s'ils démentent,
dans les journaux, on supprime ou l'on cache soigneusement le démenti.
Ce n'est pas que j'approuve tout ce qui se passe ici. Mais enfin, il y
a la vérité... Tenez, je me trouvais à Kharkow au moment des prétendues
insurrections de régiments rouges. Je vous jure que l'ordre y était
aussi parfait qu'à Moscou. Se bat-on dans la rue?
--C'est au contraire la discipline à la prussienne... Pourtant il y a
bien une opposition?
--Certes! Les journaux en parlent avec assez de franchise et d'énergie.
Mais tout cela, querelles de famille. L'armature du régime reste
intacte. Qu'il soit menacé, majoritaires et minoritaires se trouveront
d'accord pour voler à son secours. Quant à la politique extérieure,
vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de nous, front unique; vous ne trouverez
pas un dissident. Oh! naturellement on n'en est plus au marxisme pur,
au communisme intégral. Et cette évolution ne se fait pas sans heurts.
Mais mettez-vous bien dans la tête qu'il s'agit non pas d'une crise de
dissolution mais d'une crise de croissance.
*
* *
J'allais parfois au bureau de presse du ministère des Affaires
étrangères fumer de ces cigarettes soviétiques, toutes pareilles aux
cigarettes tsaristes--six pouces de carton et deux de cheveux blonds
parfumés à l'ambre--délicieuses comme tout ce qui est fugitif.
Dès le premier jour, je manifestai le désir de causer avec M. Zinoview
ou avec M. Trotsky. Le secrétaire, jeune homme infiniment courtois et
informé, échangea un regard avec sa secrétaire, gracieuse indolente aux
yeux d'or. Puis tous deux éclatèrent de rire:
--Mais ils ne voudront pas vous recevoir, s'écrièrent-ils en chœur.
Impossible!
J'avais pour M. Kamenew la lettre pressante d'une amie commune.
Seulement, je n'avais pas son adresse.
--Sa femme et lui sont en voyage, me répondit-on dans un autre bureau.
Donnez-nous la lettre, nous la ferons parvenir.
Je ne reçus jamais de réponse de M. Kamenew. Un jour, pourtant, on me
dit:
--M. Tchitcherine veut bien vous voir. Il vous parlera de l'opposition.
Mais pas d'interview, il n'en accorde plus. Une simple conversation.
Soit.
*
* *
C'était un dimanche. Le ministère, d'ordinaire bourdonnant et
bruissant, était muet comme une ruche d'hiver. J'eus le loisir de
contempler, sur un palier, le _Journal de muraille_ des Affaires
étrangères, journal comme il en existe maintenant dans toutes les
usines, les administrations, les clubs, les écoles. Il est rédigé par
les membres de chaque organisation, calligraphié avec amour, illustré
avec ce sens décoratif, cette admirable franchise de couleur innés
chez les Russes; il forme la plus amusante chronique anecdotique et
satirique: poésie, prose, récits, critiques, suggestions, c'est toute
la vie intérieure de l'établissement qui, chaque mois, défile. Un grand
diable de soldat à courte tête blonde de gosse, veille, baïonnette au
canon, devant la porte du ministre.
Et dans une pièce imposante mais sans faste, aux larges fenêtres
voilées de mousseline, aux murs revêtus de cartes de géographie
figurant, en couleurs, les régions immenses et variées qui composent
la formidable U. R. S. S., un peu affaissé--il vient d'être malade--en
face d'un bureau d'acajou aux appliques de cuivre, semblable à tous les
bureaux d'Excellences, voici Georges Tchitcherine.
Tout le monde connaît celui qu'on a surnommé le Pic de la Mirandole de
la diplomatie, aristocrate de naissance et de pensée, paradoxalement
chargé des destinées extérieures du premier État prolétarien. Et l'on
sait aussi qu'il a repris, au profit de ce dernier, les anciennes
traditions de la politique tsariste et les ambitions asiatiques de son
grand prédécesseur Potemkine. Il m'accueille avec ses façons affables
de grand seigneur et le menton sur la poitrine, ses mains soignées,
au bout de bras un peu courts, croisées sur le ventre, il m'écoute
d'abord, un regard narquois filtrant entre ses paupières finement
plissées.
Puis, avec un petit rire sec:
--Je vois! Vous êtes venue assister à l'agonie du régime soviétique.
Vous autres, gens d'Occident, nous voyez déjà morts. Ne croit-on pas
toujours ce que l'on espère? Car nous sommes l'épouvantail de l'Europe,
la main qui trace sur la muraille de porphyre du palais de Balthazar
les paroles fatidiques, l'intrus qui trouble la fête...
Son français est si classique, son accent si pur, son élocution si
précise qu'on croit causer avec un personnage du Grand Siècle, et c'est
un peu gênant. Mais il y a de l'amertume dans la voix lente et douce,
aux savantes modulations.
--La question de l'opposition est pourtant bien simple, reprend-il
après un silence, et elle n'a guère changé depuis la nouvelle
politique de 1921: notre révolution a été conçue, préparée, exécutée
par les prolétaires, mais elle ne pouvait triompher ni durer sans le
concours des paysans. Or les paysans ne l'ont apporté que parce qu'ils
voulaient la paix et le partage des terres. Les deux classes ont
donc marché d'abord la main dans la main, vers le même but. A peine
fut-il atteint et dut-on s'occuper de reconstruction que les intérêts
commencèrent à diverger. Quand il s'agit d'imposer les principes
communistes à cette grande masse arriérée et illettrée qui forme
notre paysannerie, quand on exigea en faveur de l'État le sacrifice
d'une partie des récoltes, ils ne comprirent plus; vous connaissez le
résultat: ce fut la grève des bras croisés...
--Et la famine...
--Il fallut bien reconnaître qu'un prolétariat industriel, constituant
5 ou 6 % de la population totale de l'Union, ne pouvait lutter
contre les 80 % de paysans. Grâce à la souveraine et franche énergie
de Lénine, on fit machine arrière. Et, dès lors, tout l'effort des
dirigeants s'appliqua à tenir paternellement la balance égale entre
ces deux enfants de la révolution, en tenant compte de leurs besoins
différents, sans favoriser ni léser aucun d'eux.
--Tâche ingrate!
--D'autant plus que le prolétariat agricole n'existe guère chez nous.
La grande majorité se compose de paysans moyens qui, comme chez vous,
possèdent leur ferme et la cultivent avec l'aide de leurs enfants,
parfois de quelques domestiques salariés. C'est eux que nous organisons
en comité pour qu'ils puissent lutter contre l'influence du «_koulak_»,
le paysan riche, qui, lui, se contente d'exploiter le travail
d'autrui; pour eux que nous créons et encourageons les coopératives
agricoles, importons ou répandons machines, engrais, semences, ouvrons
des crédits dans des banques spéciales; eux, enfin, que nous admettons
dans les soviets locaux, à l'exception des seuls «_koulaks_» qui en
sont exclus. Si nous ne tenions compte que du prolétariat agricole,
nous nous aliénerions cette immense masse qui nous écraserait. Aussi la
majorité de nos assemblées a-t-elle décidé de s'appuyer sur elle. Ce
que ne veulent pas admettre certains membres de l'opposition.
«Périsse le prolétariat plutôt que nos principes», s'écrient-ils. A
quoi nous répondons prosaïquement: «_Primum vivere_». Mais en même
temps, nous ne perdons pas de vue notre idéal. Nous essayons par tous
les moyens d'améliorer le sort des ouvriers, sève et sel de notre
État. Après le chaos du début, notre production atteint aujourd'hui
environ 80 à 85 % de celle d'avant-guerre. Pour que les ouvriers se
multiplient, que leurs salaires augmentent, il faut encore intensifier
cette production, renouveler l'outillage usé ou démodé des usines,
en construire de nouvelles et par centaines. L'industrialisation
croissante de la Russie s'impose sous peine de mort. Mais les capitaux
nécessaires, d'où viendront-ils? Faut-il les demander aux paysans et
dans quelles proportions? Nouveau problème urgent et gigantesque...
M. Tchitcherine pousse un léger soupir de lassitude.
--Pour en finir avec l'opposition, conclut-il, c'est toujours
l'éternelle histoire: d'un côté les outranciers qui tendent la corde au
risque de la casser; de l'autre, ceux qui savent parfois la relâcher,
tout en la tenant ferme--ceux qui tiennent compte des réalités.
«Mais que l'une ou l'autre de ces tendances prévale, cela n'entame en
rien l'intégrité du régime. Pour le moment, le parti de la prudence est
au gouvernail. Y sera-t-il demain?
--On prétend que la jeunesse, la première génération formée par l'école
soviétique, est du côté des extrémistes?
Le ministre rétorque vivement:
--La jeunesse intellectuelle peut-être. Mais la jeunesse ouvrière, de
sens plus rassis, ne mettra pas volontiers en danger les privilèges
qu'elle a conquis. Elle sait que si on en est encore à la période des
vaches maigres, l'avenir travaille pour elle...
Puis:
--Parlez-moi plutôt de la France. Y est-on mieux disposé pour nous? Il
y eut un moment où la diplomatie française nous était contraire. C'est
là, je l'espère, de l'histoire ancienne.
--L'opinion française ne peut guère devenir favorable à la Russie avant
que la question des dettes ne soit enfin réglée.
--Ne pensez-vous pas, au contraire, que si les experts arrivent à
une entente et à une transaction sur le paiement de cette dette,
les Français seront plus furieux de ce qu'ils ne toucheront pas que
satisfaits de ce qu'ils recevront? Quant à mon opinion sur le fond du
problème, je l'ai si souvent donnée...
Une note d'impatience altère la voix de velours. Comment le nom de la
Société des Nations, qui achevait ses assises d'automne, survint-il
alors? Je ne sais, mais ce fut un coup de clairon. M. Tchitcherine se
redresse dans son fauteuil. Le sourire ironique qui flotte d'ordinaire
au-dessus de sa barbiche s'éteint, ses yeux à demi voilés s'ouvrent
soudain, ronds, fixes et durs comme des yeux d'oiseau de proie:
--Diplomatie de pacotille! fait-il. Et que se cache-t-il sous ce
clinquant?
Je feins l'innocence:
--L'Union soviétique ne compte donc pas y entrer un jour ou l'autre?
--Jamais, s'écrie-t-il avec force, jamais!
Et avec un petit ricanement:
--Il y a des jeux que nous gênerions et qui nous gêneraient... Nous
voyez-vous approuvant l'Angleterre en Egypte, la France au Maroc?... _A
bull in a china shop!_ (un taureau dans un magasin de porcelaine).
Car M. Tchitcherine a la coquetterie d'épingler çà et là à ses propos
des mots anglais, allemands, italiens, prononcés avec une révoltante
perfection.
--Non, il y a mieux à faire, vraiment, beaucoup mieux, répète-t-il.
Il a retrouvé sa bonne humeur narquoise.
Pourquoi eus-je l'idée de parler d'un banquet qui avait eu lieu la
veille dans mon hôtel? Des personnages aux yeux d'huile noire, au
profil courbe de cimeterre...
--Oui, fit-il, les délégués afghans. Nous venons de signer avec eux
un nouveau traité de commerce et d'amitié. Oh! un tout petit traité,
comme nous en avons conclu avec tous nos voisins asiatiques: la Turquie
nouvelle, à qui nous avons été les premiers à tendre la main; la Perse,
notre alliée dès le début...
J'objectai:
--Mais la Chine?
C'était le moment où Chang Tso Lin venait de dénoncer l'accord sur les
chemins de fer de Mandchourie, de chasser les employés soviétiques, de
fermer les collèges russes.
--Il n'y a là qu'un _set back_, un point d'arrêt! fit sans s'émouvoir
M. Tchitcherine. Vagues de surface qui n'atteignent pas le fond.
Aujourd'hui le vent souffle du nord; demain il soufflera du sud. La
Chine où il y a le plus nombreux et le plus misérable prolétariat du
monde sera fatalement et toujours avec nous. C'est comme en Perse, où
les Anglais, en ce moment, nous cherchent noise. Cela s'arrangera, cela
doit s'arranger...
Il se frottait doucement les mains.
Au-dessus de sa tête, sur une grande carte lavée de couleurs tendres,
les lignes rouges de l'Union soviétique couraient en séton vers le cœur
de l'Asie. Et je songeais à la lutte sourde et géante engagée sur ce
continent entre l'ours moscovite et le léopard britannique.
Je songeais aussi à un mot de M. Tchitcherine, se penchant un jour vers
un ami:
--Les États-Unis d'Asie, capitale Moscou, avait-il murmuré.
VII
L'ASIE NOUVELLE A NIJNI-NOVGOROD
Mais la foire qui fut naguère «la plus grande dans le monde», comme
disent les Américains, va paraît-il, se terminer. Je quitte donc,
pour quelques jours, Moscou, dont je n'ai fait encore qu'effleurer la
surface, par un train qui, en une nuit, m'amène à Nijni-Novgorod.
Je suis seule, bien à l'aise dans mon spacieux wagon-lit, d'une jolie
couleur vert amande avec boiseries d'acajou. Les voitures voisines
sont occupées par des hommes, des fonctionnaires, vêtus de la blouse
classique à ceinture de cuir, compulsant d'un air absorbé des dossiers
étalés sur la petite table mobile. La lumière joue sur leur tête rasée
à la pierre ponce ou ombragée de mèches opulentes--il n'y a pas de
milieu ici. Et quand le matin, je suis éveillée par le sourire barbu
et le verre de thé rose offert par le doux _tovarish_ contrôleur, qui
porte la même blouse que les hauts fonctionnaires, je retrouve les
mêmes têtes affairées, penchées sur les mêmes papiers...
Nous arrivons sans une minute de retard. Je regarde par la fenêtre
avec avidité et n'aperçois qu'une gare d'Europe, agitée et ordonnée. Je
suis accueillie, dès la descente du train, par deux secrétaires de M.
Malijcheff, le président de la foire, dont une charmante jeune femme
aux cheveux serrés dans une écharpe de gaze, aux yeux et au sourire
aiguisés d'intelligence dans un petit visage sinueux, qui sera, pendant
trois jours, ma compagne et mon guide.
Car je suis, paraît-il, l'hôte du président, dans le palais où sont
installés la direction et les bureaux de la foire, édifice meringué,
fastueux et banal comme tous les palais d'expositions.
Une auto rapide nous y conduit; j'ai un appartement qui ferait pâlir de
jalousie tous les pauvres locataires de Moscou: chambre à coucher que
chauffe doucement un poêle de faïence (il fait déjà froid, quoiqu'il
y ait dans le ciel pur un pâle petit soleil), salle de bains dont la
baignoire pourrait servir aux ablutions d'un jeune éléphant, salle
à manger qui contient trois vastes tables, l'une à écrire, l'autre
à manger et la troisième à ne rien faire, un canapé où Gargantua
s'étendrait pour digérer, six fauteuils, seize chaises et je ne sais
combien d'autres meubles sans importance, Gulliver au pays des géants.
On l'a dit: tout en Russie est ajusté à la taille gigantesque des
Romanoff.
Par mes nombreuses fenêtres, j'aperçois, montant sur le clair horizon,
une belle colline diaprée comme une mosaïque: bouquets de pins
noirs, palais blancs, bois fauves, jardins vermeils d'où s'élancent
des églises aux coupoles vertes et dorées. C'est la ville haute de
Nijni-Novgorod, séparée, par l'immense et invisible Volga, de la ville
basse, où nous sommes, uniquement composée de la foire. Elle ne vit,
mais d'une vie prodigieuse, que trois mois par an, puis retombe dans la
solitude glacée et le silence.
*
* *
Un déjeuner succulent--quel beurre, quelles confitures, et surtout quel
caviar aux petits grains détachés qui fondent dans la bouche et la
parfument!--et nous plongeons dans la foire.
Voici bien le décor que j'attendais: longs bâtiments d'un seul
étage, mi-boutiques, mi-entrepôts, peints en jaune, avec de larges
porches arrondis, rouge sombre, alignés à l'infini le long de voies
régulières, se coupant à angle droit. C'est monotone--pouvait-il en
être autrement?--mais d'une pure ordonnance, où l'on sent une pensée.
De temps à autre, une place ronde, aux éclatants parterres, des bassins
d'argent mat enchâssés dans des pelouses penchantes, des groupes de
peupliers en hauts panaches d'or frémissants. Enfin, une cathédrale
russe, une église arménienne et une mosquée où le style Empire à
portiques et à colonnades s'allie avec une hardiesse incongrue et
délicieuse aux dômes orientaux et aux minarets.
--Savez-vous, me dit mon guide, qu'elle est l'œuvre, ainsi que toute la
foire, d'ailleurs, d'un architecte français? Jusqu'à la fin du XVIIIe
siècle, cette foire se tenait de l'autre côté de l'Oka, dans l'enceinte
d'un monastère que le tsar moscovite avait jadis donné aux tsars de
Géorgie. Ceux-ci y apportèrent leur civilisation raffinée, en firent
un centre d'art dont le rayonnement pénétra toutes ces régions. On en
retrouve encore l'influence dans l'art populaire de nos villages...
«Mais, par suite de querelles entre les représentants géorgiens et les
gouverneurs russes de la province, la foire fut transportée hors du
monastère, les anciens bâtiments incendiés, toute une histoire! Or,
après Tilsitt, Napoléon était en flirt avec notre tsar Alexandre Ier.
Il lui envoya en cadeau quatre architectes; parmi eux, un artiste de
talent, Bétencourt, qui fut chargé de reconstruire la foire. Un drôle
de type, comme vous dites. Il vivait ici en grand seigneur, en grand
noceur... Est-ce par malice? Il choisit cet emplacement entre l'Oka et
la Volga qui, chaque année, est inondé... Cette année, par exemple, ce
fut terrible. De plus, comme pendant la guerre il y avait ici environ
soixante mille prisonniers allemands qui ont tout saccagé, plusieurs
quartiers, vous verrez, n'ont pu être restaurés. Sans quoi, depuis
Bétencourt, rien ici n'a changé...
*
* *
Dans le décor, peut-être. Mais le reste? Où est-elle la magnifique
cohue barbare et bariolée dont j'ai lu naguère de truculentes
descriptions? Où, les costumes nationaux de tous les peuples du
Caucase et du Proche-Orient, de toutes les nations confondues de
l'immense continent asiatique? Et les saltimbanques, les bateleurs, les
acrobates se démenant, cabriolant et culbutant dans les clameurs de
joie, les flonflons de l'orchestre? Et ces oiseaux que l'on apportait
par milliers dans des cages pour les lâcher en plein ciel, où ils
s'envolaient en fusées de gazouillements éperdus. Toute cette furie de
bruits, de couleurs, d'odeurs, de types, où est-elle?
La foule qui flâne sans ardeur dans les rues droites est laide,
terne, moins pittoresque même qu'à Moscou; à peine, de temps à autre,
une toque d'astrakan ou de feutre noir, le bonnet de velours bordé de
fourrure des Chinois, une calotte tartare. Linge de couleur, pardessus
ou imperméables jaunâtres, feutres aux sèches cassures de carton,
affreuses casquettes soviétiques: tous ces gens se ressemblent,
habillés, dirait-on, par le même marchand de confections à bon marché.
Je vois bien, sur une prairie ombragée, des baraques et des tirs, des
balançoires et des chevaux de bois, morceau qu'on croirait détaché de
la fête de Montmartre ou de Neuilly, mais tout cela sans caractère et
sans vie. Les colporteurs qui offrent des lacets, des épingles ou du
papier à lettres, les marchands qui, le long des trottoirs, vendent
du caramel aux amandes, du nougat, des pâtes sucrées qu'ils défendent
d'un éventail de papier contre l'assaut des mouches, ne sont guère
différents des mêmes bonshommes sur nos marchés de petites villes.