central, de la place Lubianska à la rue Tverskaïa, sont brodés d'un
double feston de marchands ambulants; ils vendent tout et le reste:
cigarettes, tartines de caviar et de confitures dont ils chassent
les mouches avec un petit balai de bouleau, bas de coton et de soie
végétale, saucisses, graines de tournesol, soutiens-gorge, papier à
lettres, poupées, cacahuètes, lacets de bottines, tout ce que peut
rêver la plus vagabonde imagination. Mais ils ne harcèlent ni ne
poursuivent l'acheteur. Aucun bruit, aucun désarroi. Pauvrement mais
proprement vêtus, assis ou debout, leur marchandise à la main ou dans
un panier, ils attendent, sagement alignés comme pour une revue.
Plus loin, offerts par des gars campagnards, ce sont les fleurs et les
fruits,--fruits magnifiques qui ont l'air d'avoir mûri dans quelque
plantureuse Chanaan: pêches de plein-vent en feutre jaune taché de
vermillon, blondes poires duchesse, pommes fardées de rose comme des
joues de girls anglaises, et ces pastèques du Caucase dont la chair
a l'aspect fondant de sorbets à la fraise, et ces beaux raisins de
Crimée, allongés, vermeils comme les grains d'un collier de cornaline.
J'ai vainement cherché, parmi ces marchands, l'émouvante silhouette
si souvent évoquée du vieux général ou de la princesse, proposant
avec timidité les ultimes débris de leur splendeur. Sont-ils morts ou
n'ont-ils plus rien à vendre?
Pourtant, j'ai rencontré un jour l'image de la Russie d'antan. Une
vieille dame, coiffée d'un édifice suranné de dentelles jaunies et de
plumes défrisées, dos voûté sous un manteau de velours chauve d'où
pendaient encore quelques pampilles de jais. Traînant de pauvres pieds
goutteux dans d'antiques bottines de satin élimé, elle allait, portant
un sac de tapisserie au petit point d'où émergeait une chevelure de
poireaux, et chaque pas, devinait-on, était une souffrance.
Tout à coup, devant l'Hôtel des postes en construction, qui, soit dit
en passant, sera le plus vaste et le plus perfectionné du monde, elle
s'arrêta. Lourdement appuyée des deux mains sur une canne à poignée
d'ivoire, elle leva son profil noble et fané vers la gigantesque forêt
d'échafaudages à travers laquelle volaient comme des oiseaux une
centaine d'ouvriers; elle la contempla longuement, puis, hochant la
tête, se remit péniblement en route.
Un instant plus tard, elle s'arrêtait de nouveau devant le musée qui
recueillera bientôt tous les documents concernant Lénine; sèche et
revêche construction au toit plat, pareille par la forme et la couleur
à un vaste coffre-fort. «Oui, c'est cela un coffre-fort, me disait un
Russe. Lénine n'est-il pas notre trésor?»
Sur des guirlandes de plates-formes volantes, des peintres, maniant le
pinceau avec ardeur, la badigeonnaient de gris fer.
Mâchonnant quelques paroles dans sa pauvre bouche édentée, elle hocha
de nouveau la tête, une infinie lassitude courba plus encore son dos
déjeté, elle se rangea pour laisser passer trois jeunes pionniers aux
yeux brillants et disparut dans l'ombre d'une ruelle...
*
* *
Entre trois heures et quatre heures, voici le moment où ateliers et
bureaux dégorgent leur contenu en longues flaques noires; les ouvriers
travaillent huit heures, mais commencent plus tôt, les intellectuels
six heures seulement. Les Soviets admettent donc l'inégalité de
l'effort?
C'est aussi l'heure où le ciel, capricieux comme la ville et qui, en
cette saison d'automne est saisi, vers midi, de rages subites, éclatant
en pluies cinglantes, s'apaise enfin, tandis que, pour envelopper la
belle nuit si douce, des écharpes rose tendre s'allongent dans l'azur
pâli.
Et la foule coule, avec une discipline ordonnée, en deux ruisseaux
parallèles et contraires. Aux carrefours, des mains rouges sur les murs
soulignent des inscriptions: «Prends ta droite», disent-elles, «Ne
t'arrête pas, pense à ceux qui sont pressés derrière toi.» La foule
obéit.
Au premier regard, elle semble même un peu passive, morne et pauvre
d'aspect. Impression due surtout à l'absence de linge blanc autour
du cou des hommes. Tous portent des chemises de couleur, souvent
dépourvues de col et de cravate. Mais quel pittoresque dans leur mise!
Il y a d'abord toutes les variétés de cette blouse russe, qui prête
à la silhouette tant de grâce élancée: toile bleue, serge marine,
satinette noire, velours à côtes de tous les gris. Il y a aussi des
vestes de cuir, des chandails de couleurs diverses, des blazers rayés,
des vestes Norfolk, des imperméables kaki. Chacun s'habille à sa guise.
Et l'on voit fleurir tous les genres de cache-nez et de mufflers,
toutes les formes de couvre-chefs, à l'exception, bien entendu,
de l'odieux melon: feutres divers, calottes brodées à la tartare,
bérets, et surtout la casquette-reine,--casquette arborée par certains
employés, en drap vert, barré de la faucille et du marteau, et qui
garde quelque chose de militaire; casquette de jockey, de cycliste,
casquette enfin du pur prolétaire, enfoncée en bonnet sur la nuque et
menaçant les nuages de sa visière en bec...
Ces vêtements hétéroclites, souvent râpés, jaunis, sont nets et
brossés. Les hautes bottes, si fréquentes, les souliers écorchés et
rapiécés, sont bien cirés, avec l'ostentation des malades qui se parent
pour donner le change. Il y a de la dignité dans l'allure et dans la
tenue.
Mais comment, à quel signe, distinguer les classes? Est-ce un manœuvre
qui passe là, un professeur, un serrurier, un médecin, un employé de
ministère, un commissaire du peuple? Qui sait? Seuls les regards et les
mains peuvent parfois donner la clef du mystère.
Et les femmes? Les plus âgées exhibent toutes les modes échelonnées
depuis quinze ans. Mais parmi les jeunes, beaucoup d'entre elles,
chevelures serrées dans des bandeaux de soie rouge ou tête nue, les
mains crânement enfoncées dans les poches d'un modeste golf de laine,
le pas élastique, semblent secouer de leurs courtes boucles des
bouffées d'air marin et de libres vacances. D'autres, enfin, seraient
chez elles sur nos boulevards, car elles savent s'habiller, orienter
leur humble feutre selon l'angle voulu, et, comme les Parisiennes,
égayer et rajeunir d'un rien--col frais, pochette, fleur imprévue--la
toilette la plus périmée.
Les visages, souvent irréguliers, ont le rare éclat des fleurs du Nord,
le charme nuancé du sourire, la malicieuse finesse du regard.
Le reflet d'une âme, c'est d'ailleurs ce qui frappe et retient dans
cette foule. Est-elle gaie? Non, certes. Triste? Peut-être... Mais,
sous les fronts soucieux, luit, dans la plupart des prunelles, je ne
sais quelle flamme inquiète et changeante, quelque chose d'agité, de
fervent, d'intraduisible, qui décèle de durs combats intimes, une vie
mystérieuse et profonde... une vie intérieure, quoi! Ce qui manque trop
à nos capitales sans âme...
*
* *
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour l'heure. De nombreux passants
pénètrent dans les magasins d'alimentation qui pullulent à Moscou. Des
magasins d'Etat ou des coopératives. L'une de ces dernières, répondant
au nom peu avenant de la _Communarde_, multiplie à tous bouts de rue
ses vitrines gargantuesques: chapelets de saucisses et de boudins,
lourdes guirlandes de volailles dodues, festons de poissons séchés,
montagnes de charcuterie, voisinant avec le caviar noir ou doré et
toute la gamme des fromages, et surtout de prodigieux massifs de
légumes fermes et gonflés, de fruits choisis, lauréats, dirait-on, de
concours agricoles. Quand je pense que tant de gens s'obstinent à
croire qu'on meurt de faim en Russie!
Entre-t-on dans ces cathédrales de la victuaille? Sous des voûtes
peintes, chaque «département» y est séparé et ordonné comme dans un
ministère. Queues à tous les comptoirs, mais système rapide: le client
fait son choix, va aussitôt payer à la caisse et, au retour, échange
son colis contre le reçu.
Les prix ne sont pas très élevés. Depuis le règne du tchervonetz (dix
roubles), qui a rendu au rouble sa valeur or d'avant guerre, le dollar
sert là-bas à toutes les transactions; il valait à ce moment-là un
rouble 94 kopecks. (Il y a cent kopecks dans un rouble.) Cette valeur
n'a jamais varié pendant mon séjour. C'est-à-dire qu'en ce moment, il
vaut environ douze francs.
Suivant qu'il était noir ou blanc, ou suivant la ville, le pain se
vendait de six à douze kopecks la livre; le beurre et le fromage de
cinquante à soixante-dix kopecks; les œufs de quarante à cinquante
kopecks la douzaine à Moscou, mais de vingt-cinq à trente seulement
à la campagne, et l'on avait un poulet pour environ quarante-cinq
kopecks. Quant à la viande, elle coûtait à peu près quarante kopecks
la livre pour les beaux morceaux. Mais le poisson salé, le thé sont,
paraît-il, moins chers encore.
La nourriture n'a pas triplé, me dit-on, depuis la guerre.
On peut donc manger en Russie soviétique. Et l'on ne s'en prive pas,
car les Russes ont l'appétit solide.
*
* *
Autre histoire, par exemple, pour les objets de luxe et pour les
vêtements. J'ai vainement cherché dans tout Moscou des bijouteries
analogues à celles des autres capitales. Les deux ou trois modestes
boutiques que j'ai découvertes dans de beaux quartiers rappelaient plus
le chef-lieu de canton d'une de nos provinces les plus arriérées que
la rue de la Paix. Parfums, poudres de riz, rubans, fleurs, dentelles,
tous ces colifichets qui parent la vie, sont invisibles ou d'un prix
prohibitif. Les vêtements, d'étoffe médiocre, de coupe plus médiocre
encore, teints de couleurs criardes et vulgaires et présentés sans art,
ont un air de basse camelote et coûtent des fortunes. Je me souviens de
quelques misérables paires de souliers simili-cuir, espacées à longs
intervalles dans l'énorme vitrine d'un magasin d'Etat des «Arcades» et
séparées par des rosaces en ruban de mirliton; c'était à faire pleurer!
Et ils coûtaient de vingt à trente roubles. Calculez et concluez. Quant
aux bas, de misérables gaines de coton que dédaigneraient nos vachères,
arrivent à valoir de trois à cinq roubles, et c'est neuf roubles qu'il
faut donner pour une chemise de nuit, cousue à la machine et déshonorée
de broderies de pacotille.
Pourtant que d'essaims admiratifs en face de ridicules mannequins de
bois colorié comme il y en avait chez nous il y a un quart de siècle;
que d'anxieuses méditations devant les lainages, les manteaux d'hiver!
Quand je lui signale ce fait:
--Tant mieux, me dit jovialement M. Schoubine en se frottant les mains.
Nos gens se reprennent à la coquetterie. C'est bon signe...
--Vous ne la favorisez guère, en tout cas! Pourquoi ne pas importer de
vêtements des pays étrangers? Avec votre change...
--Justement, répond-il avec vivacité. Ce change ne tarderait pas à
baisser, car nous serions submergés de produits contre lesquels notre
industrie à ses débuts, serait incapable de lutter. Non, non, c'est
l'Etat, vous le savez, qui a ici le monopole du commerce extérieur.
Et nous n'importons qu'à bon escient: matières premières, produits
chimiques, outillage, machines indispensables à nos fermes et à nos
usines. Le reste viendra plus tard... Notre peuple est au courant,
il accepte. En somme, tout homme--et même toute femme--ne vit pas
seulement de coquetterie...
--«... Mais de toute parole qui sort de la bouche de Lénine». Voilà que
vous citez l'Evangile, camarade!
IV
COMMENT ILS MANGENT
J'ai invité l'étudiant Boris à déjeuner dans un restaurant, propriété
du Syndicat des chauffeurs, sur la place du Théâtre.
--Tout d' même, place Clichy, y en a de plus baths! remarque-t-il avec
un surprenant accent de Panam.
Il a raison. Depuis mon arrivée, je ne cesse de réclamer qu'on m'exhibe
un établissement de luxe. N'en existait-il pas un, juché sur un toit,
au-dessus de Moscou? Il est fermé, paraît-il. Est-ce par ordre, car on
en est à l'ère des économies? A-t-il fait de mauvaises affaires? Il y
a bien les restaurants des trois principaux hôtels, avec le même décor
que dans les palaces internationaux--linge immaculé, fleurs, maîtres
d'hôtel au pas dansant, et, dans l'un tout au moins, un orchestre. On
peut y faire le repas classique et neutre qu'offrent ces maisons sous
toutes les latitudes, pour deux roubles, sans boisson. Mais on n'y
voit que des étrangers. Et l'on ne vient pas à Moscou pour admirer
des Américains à dents d'or, des Allemands à lunettes ou même ces
Japonais et ces Chinois qui y pullulent. A peine, de temps à autre, un
fonctionnaire soviétique y est-il traité par quelque homme d'affaires
d'Occident ou d'Orient. A moins que ce ne soit le contraire. Il y a
aussi, dans de vagues quartiers, des bouges plus ou moins crapuleux, où
les cosmopolites peuvent pratiquer des descentes nocturnes. On y trouve
des tziganes, du champagne et le reste. Mais l'indigène courant brille
autant par son absence que dans certaines boîtes de notre Butte.
Quant aux restaurants moyens du centre, comme celui-ci, ceux que
fréquentent les fonctionnaires ou employés moscovites, point de faste
excessif, certes! Des nappes de papier, et sur chaque table un pot
d'asters à la tête fléchissante, au feuillage jauni. Un camarade en
blouse grise, assis sur une minuscule estrade, en face d'un piano fêlé,
égrène comme pour lui seul de vieilles valses dont les langoureuses
fioritures détonnent dans la rigide atmosphère. Des garçons, également
en blouse grise et tablier blanc, servent sans hâte et sans sourires.
Il est un peu plus de trois heures, l'heure du déjeuner en Russie.
Des gens entrent, sortent. Presque tous les hommes portent un et
quelquefois deux stylos accrochés à la poche: un noir, un jaune, et
aussi--c'est l'uniforme, dirait-on--de beaux portefeuilles de cuir à
serrure d'acier; mais ils ont des pièces à leur culotte et à leurs
souliers. Deux ou trois femmes maigres, aux regards ardents, fument
en mangeant. Des jeunes gens, leurs têtes rapprochées, oubliant leurs
fourchettes, discutent avec passion. A travers les vitres rapiécées,
un beau vieillard à barbe d'argent et cheveux de patriarche, regarde
pensivement de ses yeux bleus larmoyants les nuages gonflés qui, sous
l'aigre bise, bondissent dans le ciel.
La plupart se contentent d'un plat unique qui coûte de vingt-cinq à
cinquante kopecks.
Les portions sont d'ailleurs fort abondantes: côtelettes ou biftecks
avec des légumes, ragoûts de viande ou de poisson, savoureusement
relevés de champignons parfumés ou de ces concombres qui tiennent une
si grande place dans la cuisine russe.
Les soupes, excellentes, pourraient, à elles seules, former tout
un repas: dans chacune nagent une tranche de viande, un morceau de
poisson--il y en a ici de particulièrement délicats--ou même du
saucisson et on les sert accompagnées de succulents petits pâtés
farcis. Comment résister aux délices du _bortsch_, la soupe nationale,
sorte de pot-au-feu, additionné de chou rouge et de crème fraîche, dont
les belles marbrures glacées de rose et de blanc rappellent la page de
garde d'un vieux bouquin?
On boit de l'eau, du thé, mais surtout de la bière, dans d'énormes
bocks en boule. Une bière crémeuse, comme à Munich.
--Ah! oui, elle peut faire la pige à Grüber et à Weber, proclame Boris
avec fierté. C'est qu'on a appelé des techniciens d'Allemagne... Notre
gouvernement, voyez-vous, veut habituer le peuple à la bière, qui est
une boisson saine. Cela pourra peut-être le détacher de la vodka...
Car depuis un an, l'interdiction de la vodka a été levée,
m'explique-t-il. Les paysans s'obstinaient à en fabriquer, malgré les
peines les plus sévères, et dans des conditions de distillation si
défectueuses que c'était du poison, de la vraie mort-aux-rats:
--Et ce qu'il y avait comme fraudeurs à faire bouffer dans les prisons!
dit-il. Sans compter que c'est démoralisant, ce mépris de la loi.
Tandis que maintenant, avec le monopole de la gnole qu'il vend fort
cher, l'État se fait des rentes et c'est la collectivité qui profite du
vice des ivrognes...
Boris, je le sens, est anxieux de me présenter sous le meilleur jour
ce que, dans sa jeune conscience austère, il estime une concession
fâcheuse. Curieux mélange que ce garçon! Il est né à Paris, de parents
russes. Son père était un avocat célèbre, exilé par le tsarisme. Il a
fréquenté la laïque, puis l'école primaire supérieure; il allait entrer
aux Arts et Métiers. Mais, enthousiaste de la Révolution, à dix-sept
ans, son père mort, il décida sa mère à revenir en Russie. Et depuis,
le Parigot au bon sens gouailleur ne cesse de se gourmer en lui avec le
marxiste.
Il n'est pas entré au parti communiste.
--Je suis trop paresseux, fait-il, il faut donner sa vie, renoncer à
tout. Et puis pour ce qu'on vous laisse de liberté, vous savez!
Il ne nie pas qu'il ait parfois la nostalgie du pavé de Paris. Ah! la
rue des Pyrénées, Belleville!... Comme on est tranquille, là-bas!...
Mais il n'y reviendrait pas, non... Ici, ce n'est pas drôle tous les
jours, pourtant il se passe des choses comme nulle part dans le monde.
Sans cesse du nouveau, des progrès, on vit, quoi! On peut même bien
vivre. Il y a dans les usines des techniciens qui sont payés des deux
mille et trois mille roubles par mois. Et avec l'industrialisation qui
croît tous les jours, on en a tant besoin! Quant à lui, il sera bientôt
ingénieur-électricien.
--Je suis même en train de boucler mon «travail de diplôme», fait-il.
Ce que c'est? Un projet, original si possible, que chaque candidat
doit, dans le dernier semestre des études, exposer et défendre devant
«la commission de qualification» avant d'obtenir son titre d'ingénieur.
Quelque chose comme le «chef-d'œuvre» des apprentis d'autrefois, avant
de devenir ouvriers, ou bien encore une thèse, mais avec un caractère
plus pratique...
Pour le moment, ce n'est pas encore la fortune. Il a pourtant obtenu
une bourse de l'État: trente roubles par mois, avec réduction de
moitié sur les restaurants coopératifs, le coiffeur, les magasins
d'habillement.
--Il y a beaucoup de boursiers?
--Trente mille de l'État, pour la République de Russie seulement, et
dix mille bourses accordées par des syndicats, des coopératives, des
trucs comme ça. Cela fait quarante mille bourses sur cent dix mille
étudiants. Et puis, vous savez, si on est malade, le docteur, les
remèdes, l'hôpital, les maisons de convalescence--et dans des palais
d'aristos!--on vous donne tout cela gratuitement...
La voix de Boris sonne fièrement, ses yeux brillent.
Tout de même, au début, ils ont eu de la misère, la maman et lui! Mais
sa sœur est venue les rejoindre; elle a une bonne place dans un atelier
de photographie, elle gagne cent dix roubles par mois et maintenant on
joint les deux bouts. Une seule chose laisse à désirer, par exemple, le
logement.
--Et dire qu'on se plaint à Paris! Ah! mince alors! lance-t-il avec
conviction. Ce qu'on peut vous donner comme niche, ici! Voulez-vous
venir y voir?
V
LA GRANDE PITIÉ DES LOGEMENTS
Je le connais déjà, ce terrible problème des logements à Moscou. J'ai
retrouvé ici deux jeunes mariés, nouvellement arrivés de l'étranger.
Ils sont parqués dans deux petites pièces, aménagées d'ailleurs avec
un goût parfait, mais qu'ils doivent partager avec la mère et la
sœur de la jeune femme. Encore ont-ils dû faire poser une porte de
communication là où n'existait qu'une baie. Et ils s'estiment heureux
d'avoir un toit.
Car il est plus facile de trouver la quadrature du cercle qu'une
chambre dans la ville. Les journaux publient bien quelques rares
annonces de gens qui céderaient la leur, mais ils demandent, hélas! un
pas de porte de mille roubles. Plus qu'en pays capitaliste!
A quelque chose malheur est bon: la possession, même passagère, de
quelques mètres carrés de pierre ou de brique permet à une femme,
fût-elle la fée Carabosse, de trouver un mari; cela équivaut, dit-on, à
une dot de cinquante mille roubles d'avant-guerre. Mais tout le monde
a-t-il la chance d'être célibataire?
*
* *
Nous attendons le tramway, l'étudiant Boris et moi. Des rafales de
pluie rageuse s'abattent tout à coup sur nous. Il y a là une centaine
de personnes; à peine deux ou trois parapluies s'ouvrent-ils, mais
soudain fleurissent quelques vieilles ombrelles blanches, doublées
de vert grenouille qui ont dû--il y a bien longtemps!--connaître le
brûlant soleil et les élégances de la Côte d'Azur.
Boris, tête nue, col relevé, ses mains rougies dans les poches de sa
blouse de serge étriquée, essaie de me résumer les lois qui régissent
les locaux d'habitation. Périlleuse entreprise!
Chaque citoyen a, dit-il, droit à seize archines carrées (une archine
est un peu moins qu'un mètre carré) et paie un loyer qui correspond à
la fois à l'espace qu'il occupe et au montant de ses revenus. Admettons
qu'un célibataire habite une chambre de vingt archines, il paiera trois
fois plus pour les quatre archines supplémentaires que pour le minimum
de seize, et ensuite selon la classe à laquelle il appartient: il y en
a quatre: 1º les sans-emploi; 2º les salariés; 3º les artisans et les
petits commerçants; 4º les bourgeois. Par exemple, une veuve qui ne
peut pas travailler paiera cinquante kopecks par mois, ce qu'un salarié
à cent roubles par mois paiera huit ou dix, un petit commerçant vingt,
et ce qu'un bourgeois, un profiteur du _Nep_ peut payer jusqu'à cent
roubles. Charge additionnelle, naturellement, pour l'électricité, le
chauffage central et l'eau chaude, si toutefois ils existent.
J'écoute avec effroi. Qui donc discute et tranche les questions
épineuses des admissions, du choix des chambres, du montant des loyers?
Boris hoche la tête d'un air grave:
--Voilà, justement! Vous comprenez que cela se goupille plus ou moins
bien...
Chaque maison--il y en a qui comptent jusqu'à deux cent cinquante
locataires--se réunit en soviet, élit un comité qui est ordinairement
de sept membres. Et ce comité choisit un président, un gérant appointé,
chargé de recueillir l'argent des loyers, de veiller aux réparations, à
la police intérieure de la maison. Ce comité se réunit environ une fois
par mois et les locataires peuvent assister aux séances.
--Ma mère en fait partie, du comité, dit Boris. Vous devinez ce qu'il
peut y avoir comme boucan: réclamations, disputes, scandales, toute
la lyre! Et comme les décisions sont affichées dans la cour, c'est en
famille que se lave tout le linge sale de la maison!
Je me récrie:
--Mais c'est pire que la caserne!
--Il faut pourtant être juste, concède Boris. Il y a beaucoup de
maisons où l'on s'entend, où tout se passe au mieux des intérêts de
tous...
Nous continuons la conversation debout dans le tramway bondé. En
entrant, je m'étais indûment assise à la place réservée à la receveuse.
Une main rude aussitôt me secouait l'épaule. Mais devant ma candeur
effarée d'étrangère, un bon rire vient élargir la face kalmouke de la
brave femme. Les gens, d'ailleurs, sont toujours aimables et mettent un
empressement touchant à vous renseigner, parfois avant même qu'on ait
recours à eux.
Je demande à Boris:
--Et la part de l'État, dans tout ça?
--Un impôt très modéré, qu'il ne touche pas toujours. Un décret a donné
pour six ans la jouissance gratuite des maisons qu'ils occupent aux
sociétés de locataires, à condition qu'ils les entretiennent en bon
état. Et l'argent des loyers y suffit souvent tout juste. Or il y a,
à Moscou, plus de dix mille sociétés de locataires. Sans compter bon
nombre d'anciens propriétaires auxquels on a rendu leur maison et qui
la gèrent eux-mêmes...
J'ai sauté du tramway par l'arrière. Boris jette autour de nous un
regard inquiet:
--Trois roubles d'amende si on vous avait vue! Défense de sortir du
même côté qu'on est entré. L'autre jour, pour avoir escaladé un tram
qui portait la mention _complet_, j'ai été tout de suite salé. Ah!
c'est pas ici comme dans le funi de Belleville!
En effet, on ne badine pas avec la discipline, au pays prolétarien!
*
* *
Nous voici arrivés. Une maison somptueuse et délabrée, un ancien hôtel
particulier avec un escalier qui sent le salpêtre et l'ammoniaque; dans
un large couloir dallé de marbre, une porte en planches mal rabotées:
c'est ici. Trois lits recouverts de beaux tapis d'Orient semblent
monter à l'assaut d'une table que flanque, sur le quatrième côté, un
grand divan aux coussins bigarrés. Au beau milieu, une poupée japonaise
en feutre sourit avec prétention. Derrière, des meubles accumulés
montent jusqu'au plafond et, dans tous les coins, des livres font la
tour de Pise.