Très peu d'autos, mais le long d'une large voie au fantasque

Au lecteur

Andrée Jacquet (1870-1950) connue sous le nom de plume d'Andrée

Viollis, mariée en premières noces à Gustave Téry, épouse en

1905 Henri d'Ardenne de Tizac.

Elle est une figure marquante du journalisme d'investigation et du

grand reportage, correspondante de guerre, critique et chroniqueuse

littéraire, romancière. Elle s'illustre pendant plus d'un demi-siècle

dans tous les domaines (antifascisme, féminisme, problèmes coloniaux…)

et sur tous les théâtres des opérations (conflits militaires,

révolutions…). (Wikipedia)

Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version

originale. L'orthographe a été conservée. Les erreurs manifestes de

typographie ont été corrigées.

La ponctuation n'a pas été modifiée, hormis quelques corrections

mineures.

SEULE EN RUSSIE

DU MÊME AUTEUR

CRIQUET, roman (Calmann-Lévy).

LORD NORTHCLIFFE (Bernard Grasset).

LA PERDRIX DORÉE, roman (en collaboration avec Jean Viollis)

(Baudinière).

LA VRAIE MADAME DE LA FAYETTE (Bloud et Gay).

"Les documents bleus" Nº 38

ANDRÉE VIOLLIS

Seule en Russie

de la Baltique à la Caspienne

_Quatorzième édition_

nrf

PARIS, 1927

LIBRAIRIE GALLIMARD

3, Rue de Grenelle. Littré 12.27

PRÉFACE

Pendant près de trois mois, j'ai parcouru, seule et librement, de la

Baltique à la Caspienne, puis à travers le Caucase jusqu'à la mer

Noire, l'immense Fédération des Républiques Soviétiques. A part les

prisons politiques, j'ai pu voir ce que j'ai voulu, comme je l'ai

voulu. Je me suis affranchie de la tutelle officielle, j'ai fait la

part de l'habile camouflage, de la toute-puissante et omniprésente

propagande. J'ai causé, sans contrainte, avec les dirigeants, auxquels

je n'ai pas caché mes doutes et mes critiques, avec des Russes, avec

des étrangers établis dans le pays, avec des amis mais aussi avec

des ennemis du régime. Si l'on m'a suivie et surveillée, ce qui est

probable, je ne m'en suis du moins pas aperçue. J'ai pris mes notes sur

place et j'ai pu les emporter sans contrôle. Mon voyage a été facile,

agréable et je n'ai rencontré partout que courtoisie.

J'ai noté au passage le bien comme le mal, en m'efforçant de rester

objective et en laissant au lecteur le soin de conclure. Ni apologie,

ni réquisitoire. Je n'ai certes pas la prétention d'avoir tout vu

ni tout compris. Ce n'est là qu'un reportage forcément hâtif et

superficiel. Mais j'ai conscience d'être restée, sinon dans la

vérité,--qui peut se vanter de ne lui voir qu'un seul visage?--tout au

moins dans l'impartialité.

Je n'ai trouvé en Russie ni le chaos ni l'anarchie. Les erreurs et les

horreurs de la révolution qui font, en ce moment, dirait-on, un retour

offensif, semblaient alors de l'histoire ancienne.

Je n'ai pas trouvé non plus la félicité parfaite des individus, ni

la prospérité du pays. La Russie est pauvre, ses industries dans un

état précaire. Bien que la vie matérielle soit d'au moins cinquante

pour cent plus chère qu'avant la guerre, les salaires sont à peine

plus élevés. Et si, par orgueil de classe et par espoir dans l'avenir,

les travailleurs de la terre et de l'usine se déclarent en général

satisfaits du régime, ils n'en souffrent pas moins.

Mais j'ai vu un grand peuple qui, soumis à la plus rigoureuse des

disciplines, fait d'émouvants efforts pour renaître et progresser.

Une masse énorme de cent quarante millions d'individus, les uns

consentants, les autres réticents, suivant docilement l'impulsion

donnée par les sept cent mille dictateurs du parti communiste. Car

c'est cette oligarchie qui forme le lien entre les républiques fédérées

et les cimente, puis fournit l'armature politique du pays, une armature

souple et solide, tient les leviers du pouvoir, dirige, contrôle,

légifère. Parmi ses membres, il y en a beaucoup de convaincus, de

désintéressés, et qui font d'admirables efforts pour mettre leur maison

en ordre et l'embellir. Et il faut avouer qu'au point de vue des

assurances et des institutions sociales, des œuvres de la maternité et

de l'enfance, des travaux et des missions artistiques et scientifiques;

ils ont accompli des réformes et pris des initiatives dont plus d'un

pays capitaliste pourrait être fier.

J'ai vu des jeunes gens sains et solides, presque tous enthousiastes

de leur gouvernement; j'en ai vu de fanatiques et de bornés et j'ai

partout constaté, chez jeunes et vieux, un ardent, un touchant désir de

s'instruire.

*

* *

Je ne crois pas à l'établissement du bolchevisme russe en Europe et

particulièrement en France. D'abord parce qu'il n'existe plus guère

en Russie de liberté de penser, d'écrire, d'agir, parfois même pas de

liberté tout court. Le Guépéou au nom ailé reste l'héritier direct de

la sinistre Okhrana tsariste.

Ensuite parce que les détails de l'existence quotidienne y sont encore

trop réglés par l'État. On y vit toujours comme dans une gigantesque

caserne. Voilà les deux taches qui suffisent à altérer la physionomie

du régime. Une telle dictature n'était possible que chez un peuple

soumis et résigné qui a toujours eu la passion de l'humilité et la

religion de la souffrance...

Cette dictature, d'ailleurs, durera-t-elle sous sa forme actuelle?

La formidable expérience qu'au risque d'un cataclysme ont tentée les

Soviets a-t-elle entièrement réussi?

Que reste-t-il du communisme initial? Du jour où, en 1921, à la suite

de la paralysie des rouages du pays et de la famine qu'avait amenées

son application intégrale, il fallut rétablir le commerce privé

et, par conséquent, l'argent pour les transactions et les salaires,

il était atteint dans son principe. La propriété se trouvait, du

fait même, ressuscitée; les banques se rouvraient; l'héritage

réapparaissait, tout au moins en ligne directe. Il ne s'agit donc

plus, maintenant, d'un Etat communiste, mais simplement,--et c'est

déjà beaucoup--d'un Etat ayant réalisé la socialisation des moyens de

production et associé les travailleurs à la direction du pays.

Seulement cet Etat manque d'argent; ses industries traversent la plus

grave des crises. Si la production s'est accrue de 50 à 100%, les

bénéfices, pour diverses raisons, certaines fort estimables, sont à

peu près nuls. Et il faut pourtant accroître la production encore

insuffisante, multiplier les usines pour donner du travail aux chômeurs

des campagnes surpeuplées, il faut surtout renouveler le matériel usé

ou périmé. C'est une question de vie ou de mort.

Où trouver cet argent? Les capitaux intérieurs faisant défaut, est-ce

auprès des nations capitalistes? Mais dans les pays mêmes où il demande

des crédits et offre des concessions, le gouvernement soviétique

poursuit une infatigable propagande contre ce capitalisme dont il a

besoin. Il ne veut pas renoncer à son apostolat rouge et prêche même

un intransigeant idéal qu'il n'a pu réaliser lui-même. Cercle vicieux,

ironique et tragique. Comment en sortira-t-il?

*

* *

L'Angleterre, menacée dans son hégémonie sur l'Asie et surtout

dans ses marchés orientaux, vient de rompre avec les Soviets. Elle

mène partout contre eux une lutte économique et morale, sourde mais

acharnée. Elle entraîne à sa suite les peuples capitalistes de

l'Europe, résolus à sauvegarder la vieille société, avec son égoïsme et

ses tares.

Qui l'emportera de l'ours moscovite ou du léopard britannique? Ce

dernier n'a pas coutume de lâcher sa proie et, en ce moment, l'ours,

aveuglé de douleur et de rage, semble avoir été touché. Déjà des

clameurs de triomphe s'élèvent de toutes parts, célébrant sa mort

prochaine. Clameurs prématurées. Il n'est pas encore abattu.

Quiconque a voyagé en Russie sait que, si le régime compte des ennemis

intérieurs, il a surtout, et par centaines de mille, des partisans

passionnés, prêts pour le défendre à se changer en martyrs--et en

bourreaux.

En tout cas, qu'elle soit durable, éphémère, qu'elle se transforme,

avance ou recule, l'œuvre des Soviets existe, indéniablement.

N'est-il pas périlleux de l'ignorer ou de la calomnier et, sous le

fallacieux prétexte que ce régime est près de sa ruine,--ce qu'on

annonce depuis dix ans!--de vivre dans cette illusion et de pratiquer à

son égard la politique de l'autruche?

Qu'on le veuille ou non, la révolution russe a apporté dans le monde

quelque chose de neuf et de noble dont il faudra désormais tenir

compte. Elle a instauré une révision des valeurs matérielles et

spirituelles et s'est efforcée vers plus de justice. C'est en Russie

que j'ai trouvé les faits qui m'ont le plus frappée, des faits qui, me

semble-t-il, ne peuvent manquer d'influencer l'avenir des peuples. J'y

ai rencontré aussi cette foi mystique et ce désintéressement que ne

connaissent plus nos vieux pays blasés et trop mercantiles. Si je n'ai

pas été convaincue, j'ai été prodigieusement intéressée et très souvent

émue.

C'est ce que j'essaie de dire, avec sincérité.

A. V.

Juillet 1927.

I

A TRAVERS LA BARRIÈRE ROUGE

Au seuil de l'automne dernier, je partais pour la Russie. Après tant

d'autres. Je voulais, à mon tour, essayer de comprendre l'expérience

soviétique, la plus formidable de notre temps puisqu'il s'agit du sort

de cent quarante millions d'êtres; pénétrer dans ce que Paul Morand a

si admirablement nommé le «grand laboratoire aux vitres brisées».

Je voulais non seulement respirer quelques bouffées de cet air de

Moscou, si capiteux qu'il semble faire chavirer de droite ou de gauche

les têtes des plus solides, mais monter là-haut vers Leningrad,

capitale déchue, au bord de la pâle Baltique; jeter ensuite un regard

sur cette foire de Nijni-Novgorod dont je rêve depuis mes douze ans et

Michel Strogoff, descendre la «petite mère Volga», qui sait? peut-être

jusqu'à cette mer Caspienne, pareille à un cheval cabré, secouant

sa crinière là-bas au milieu des grands déserts fauves. Puis, le

long de l'échine dorée du Caucase, visiter les petites républiques

soviétiques toutes neuves, l'Azerbeidjan avec Bakou et ses pétroles; la

belle, la guerrière Géorgie, et l'Arménie, perpétuelle martyre. Enfin

Batoum, port fabuleux de la mer Noire par où, naguère, s'en allaient

vers l'Europe toutes les richesses de l'Asie. Mais sera-ce possible?

Pourrai-je voir? Et surtout saurai-je juger?

*

* *

Me voici pourtant, par un beau soir, dans le rapide Paris-Varsovie, ce

grand train international aux fenêtres embrasées qui, pendant quarante

heures, glisse en étoile filante à travers des campagnes illimitées,

plates comme un firmament. Dédaigneux, il franchit villes et paysages

sans s'y mêler, ne prenant des voyageurs qu'aux capitales, les seuls,

dirait-on, qu'il puisse accepter sans déchoir.

Le matin suivant, sous un soleil impitoyable, la revêche Rhénanie

défile au pas de parade: champs pelés où les régiments de cheminées,

portant toutes sur l'oreille leur plumet de fumée jaune, remplacent

les arbres morts d'empoisonnement; tours de fer crachant des flammes

sanglantes, grues gigantesques par centaines, leurs bras durs dressés

contre le ciel; gares pareilles à des cathédrales où des employés aux

faces vernies de santé sous des casquettes de drap rouge déchaînent

d'un seul geste géométrique de longs trains grondants; opulentes cités

aux clochers aigus qui poignardent le ciel bleu, quartiers ouvriers

alignant à l'infini leurs blocs mornes et réguliers. Soudain, le Rhin

couleur d'argile, affairé de remorqueurs et de chalands, sous le plus

colossalement orgueilleux des ponts. Tout ce royaume de la métallurgie

donnant une impression de puissance brutale, triste et ordonnée.

Encore des campagnes vertes et lisses comme un tapis de billard

dont les compacts villages de briques sont les boules rouges. Enfin

la banlieue de Berlin, ses riches villas de fondant rose entre des

bouquets de pins. Puis la nuit...

*

* *

C'est entre Berlin et Varsovie que j'entendis la voix de la vieille

Russie, de la Russie blanche. Elle avait pris la forme émouvante d'une

jeune fille au menu visage pâlement rose, animé d'yeux enfantins,

couleur de feuille au premier printemps. Elle parlait à des Français,

dans le couloir, très haut, comme pour provoquer. Elle disait:

--Nos parents étaient donc trop vieux quand vint la terrible chose...

Ils se sont laissé massacrer, dépouiller les poches. Ils n'ont su que

pleurer sous le voile du malheur, souffrir, mourir. Mais nous, les

jeunes, nous avons appris à penser, à travailler. Nous allons, parmi

tous les peuples, prêcher la grande croisade contre les assassins

bolcheviki. Bien impossible ce sera, vous dites? Mais non... Les

paysans, ceux de la grande terre de mes aïeux du gouvernement d'Odessa,

ils viendront à l'aide, eux aussi. Ils nous aimaient, ils vivaient avec

nous comme frères. Peut-on laisser cette malédiction durer? Ah! vous ne

croyez pas, vous riez? Les Français rient toujours!

On l'avait mise dans mon compartiment. En lisant l'étiquette de mon

sac, elle tressaillit:

--Je vous prie, fit-elle, vous allez à Moscou? C'est très difficile

obtenir un passeport. Comment avez-vous obtenu?

--Je l'ai demandé. On me l'a donné.

Un éclair de soupçon durcit les claires prunelles. La frêle silhouette

se raidit. Quelques minutes plus tard, le contrôleur venait enlever

ses bagages. Je ne revis plus le petit visage d'albâtre. Mais, très

tard dans la nuit, j'entendis tristement la voix au tendre roucoulement

slave, où la haine parfois éclatait en notes rauques.

Déjà la haine!

*

* *

A Varsovie, le lendemain, monta le diplomate polonais. Il était

correct, courtois, souriant et tenait du bout de ses gants gris perle

un numéro du _Petit Parisien_. Il avait passé trois ans à l'ambassade

de Paris. La convulsion politique qui venait de secouer son pays le

lançait vers Moscou. Il ne me cacha pas ses regrets, son appréhension.

C'était la première fois qu'il traversait la barrière soviétique.

--Savez-vous lire le russe? me demanda-t-il. C'est indispensable. Moi,

j'apprends.

Nous nous plongeâmes dans les mystères de l'alphabet. Quelle joie d'y

découvrir les visages naguère familiers de quelques lettres grecques!

Salut à vous, gamma, delta, lambda, phi, vieux camarades si longtemps

oubliés! Mais pourquoi «v» s'écrit-il «b» et «s» «c»? Et ces caractères

étranges qui se prononcent tch, zh, shtch, pourquoi, mon Dieu?

Nous sommes vendredi, le jour où, paraît-il, voyagent les valises

diplomatiques. Le courrier polonais qui, cambré avec élégance dans un

costume d'allure militaire, veille sur nos labeurs cryptographiques,

m'indique du menton le fond du couloir:

--Le courrier des Soviets, fait-il.

C'est un grand garçon presque adolescent, au profil sémite,

qu'accentuent les longs cheveux rejetés en arrière. Il vit en manches

de chemise kaki. Près de lui, une jeune personne, courtes mèches

hirsutes, face grêlée que jaunit encore la blouse de rude toile bleu

lessive. Aux stations, tous deux se promènent sur le quai d'un air

digne, puis, dans leur compartiment où s'amoncellent ballots, sacs et

valises--le Polonais n'en a que deux,--ils s'isolent comme de jeunes

dieux farouches, derrière les nuages bleus d'innombrables cigarettes.

*

* *

Tout le jour j'avais vu se dérouler la campagne polonaise, les maigres

labours bruns d'où s'envolaient des corbeaux, les terres mortes,

creusées de tranchées, boursouflées de bastions et de casemates, les

bois massacrés par les obus. Devant une gare en ruines, un jeune

aveugle en uniforme, exemplaire parfait de la fine et fière beauté de

sa race, dressait vers le ciel rouge du couchant ses traits purs au

regard foudroyé. Il m'apparut comme le masque même de la guerre.

Mais le train ralentissait. Serait-ce la frontière soviétique? Que de

fois, le cœur battant, j'avais songé à ce premier contact! De lui, me

semblait-il, dépendraient toutes mes impressions.

--Vous verrez, m'avait-on dit, les Soviets, habiles metteurs en scène,

ont dressé là un grand arc de triomphe, hérissé de drapeaux rouges

et de guirlandes vertes, comme pour une fête perpétuelle. Et une

inscription: «Salut aux prolétaires de l'Occident.»

Des prolétaires? Il n'y en a guère dans notre wagon. Mais c'est quand

même flatteur...

Je me penche avidement. Hélas! il fait nuit noire. Tout juste si

j'aperçois une petite maison de bois, beau joujou verni aux fenêtres

roses de lumière. Une isba. Et c'est tout. Elle s'est évanouie,

la précieuse minute d'émotion, si longtemps espérée. Deux soldats

adolescents sont là, sans armes, casquette verte à bandeau rouge,

visage blond et rieur. Ils inspectent nos passeports. Et voici

qu'avancent des porteurs en grands tabliers blancs. Ils ont l'air de

garçons épiciers à barbe, et dans cette barbe, ils sourient, sourient...

Une vaste salle comme toutes les salles de douane--non, pourtant,

il y a un grand portrait de Lénine.--Les bagages sont alignés sur

une banquette en fer à cheval autour de laquelle s'affairent de très

jeunes douaniers qui, presque tous le nez chevauché de lorgnons, ont

l'air de candidats à Saint-Cyr ou à Polytechnique. Polis, méthodiques,

impitoyables, ils tournent et retournent comme une salade le contenu

des valises. Ils en extraient certains objets neufs et, sans souci des

glapissements féminins, des vociférations masculines dans une Babel de

langues, les confient à un autre adolescent muni de balances. Raide

comme Thémis elle-même, celui-ci pèse, calcule, évalue.

Un de ces gamins si graves confisque d'une main résolue les quelques

bouquins qui m'accompagnent. Je brandis, en réponse, un document

constellé de cachets protecteurs. Hésitation, appel aux camarades.

Soviet. Victoire! Les bouquins reprennent leur place. Je suis libre.

Quel tourbillon! Autour des guichets s'agite vainement le peuple ahuri

des voyageurs. Que signifient ces illisibles inscriptions?

--Je n'ai jamais été si perdu! me confie au passage le diplomate

polonais, levant au ciel ses gants gris perle.

Par bonheur, un bon Samaritain polyglotte, se multiplie comme

interprète bénévole. Tout à coup, mon garçon épicier reparaît

magiquement, et, en cinq minutes, je suis casée dans un coupé, vaste

comme une cabine de luxe sur un paquebot. Les banquettes sont couvertes

d'une toile blanche à raies rouges qui évoque les parasols d'été et

de vacances et il y a un grenier imposant où tiendraient toutes les

reliques d'une famille.

Au porteur qui en a tenté l'escalade, je veux faire don de ma monnaie.

Son sourire s'éteint, il me toise, repousse rudement ma main, me tourne

le dos.

D'un air désinvolte, j'allume une cigarette et me penche à la

fenêtre du couloir. Un coup léger sur mon épaule. Un vieil homme

à l'uniforme râpé, aux yeux bleus très doux dans un visage usé, a

ramassé l'allumette tombée à mes pieds. D'un air de timide reproche, il

m'indique un cendrier. Brrr! Quelle discipline, ici... Mais un instant

plus tard, de ses grosses mains crevassées, il prépare mon lit avec

des attentions de soubrette et me propose un verre de thé couleur de

cornaline, dans lequel nage une tranche de citron.

*

* *

J'ai de nouveaux compagnons: deux Allemands roses comme du jambon

d'York, trois Américains à dents et lunettes d'or, sanglés dans

des appareils de cinéma; flanquées d'une demi-douzaine de mioches

beurre frais, deux mères de famille tudesques qui, placides comme

des ruminants, s'en vont, sans parler autre chose que leur dialecte,

là-bas, vers une petite république allemande de la Volga, à cinquante

heures de Moscou. Enfin, toute une volière de femmes criardes et

grasses, aux bajoues frottées de poudre trop rose, couvertes d'oripeaux

bariolés et de bijoux de négresse.

La camarade de coupé que m'a octroyée le destin, une Scandinave toute

bardée de vertueux lainages, me les montre d'un geste dégoûté:

--Bracelets aux bras, aux jambes... Soie partout... _Nep fraus_,

prononce-t-elle avec une sanctimonieuse horreur.

_Nep_, le terme qui, chez les Soviets, désigne le commerce privé, les

nouveaux riches, abomination de la désolation!

--_Nep_, très mauvais pour communisme, répète-t-elle les yeux au ciel.

Avec quelle piété ses lèvres pâles modulent le sacré vocable. Toute

confite en dévotion rouge, elle va à Moscou rejoindre son mari qui

siège au bureau de la Troisième Internationale.

Par bonheur, elle ne possède pour m'endoctriner que quatre mots

d'allemand, et moi guère davantage. Mais elle ronfle avec ardeur et

discipline, et cela huit heures durant.

Pendant que de ma couchette, je vois tout à coup frémir le ciel et le

soleil du matin tout frais et incarnadin bondir sur la plaine russe. O

merveille! pendant la nuit, des bulbes verts ou bleus ont poussé sur

les clochers d'églises; des maisonnettes de bois, accroupies sous des

toits de chaume à quatre pans, clignent les yeux à peine éveillés de

leurs fenêtres vers la ronde des meules blondes. Une voiture à deux

roues, encapuchonnée de blanc comme un berceau, tangue sur une route

soyeuse--une télègue. Et tout à coup, dans une gare, barbe et cheveux

d'étoupe sous le bonnet crasseux, engoncé dans sa touloupe tombant

sur les bottes de feutre, voici le bon moujik authentique. Il n'a pas

changé depuis le général Dourakine.

Le wagon s'est éveillé. Et maintenant je dévisage chacun et tous, je

cherche parmi les voyageurs, je cherche éperdument, qui donc? l'espion,

voyons, notre espion particulier qui doit guetter depuis la frontière.

C'est humiliant: sans doute manquons-nous d'importance, nul œil perçant

ne nous épie. Il y a bien aux arrêts des gares, de-ci de-là, quelque

policier. Il se borne à écarter les escadrons de gamins déguenillés,

pieds nus, les joues aussi rouges que les pommes qu'ils vendent.

Le wagon-restaurant est confortable et spacieux avec de larges

fauteuils tournants en cuir brun. Le service est rapide, les mets

solides et abondants. Et je goûte un petit vin du Caucase qui rappelle

délectablement certain rancio du Roussillon.

Le jour tourne avec douceur. Tout à coup le Samaritain polyglotte passe

sa tête dans chaque voiture, crie quelque chose. Brouhaha subit, tout

le monde bondit, s'affaire. Nos montres n'indiquaient pas l'heure de

Moscou et c'est Moscou qui s'annonce, bien avant qu'on ne l'attendît.

Les trains arrivent donc à l'heure?

Sur le quai, un sourire ami. Une gare comme toutes les gares, un taxi

comme tous les taxis: c'est un Renault. Et le hall de l'hôtel avec ses

plantes vertes, son escalier blanc à tapis rouges ressemble comme un

frère au hall de tous les palaces. J'ai une chambre là-haut, avenante

et claire, eau courante et téléphone. Je cours vers la fenêtre: une

coupole gris d'argent luit faiblement dans le crépuscule, tandis

qu'avant de s'enfuir, le dernier rayon caresse sa croix d'or. Mais en

face, au fronton d'un vaste édifice, un œil rond et sanglant s'allume

soudain. Je demande:

--Qu'est-ce que c'est?

--L'horloge du Guépéou. Vous savez bien, l'ancienne Tchéka...

Si je sais! La redoutable, la sinistre police secrète...

Du coup, je fais un bond en arrière. Je recule jusqu'à mon lit.

Vainement. L'œil sanglant me suit. L'œil de Moscou est dans ma chambre.

Est-ce pour cela que jamais je ne l'ai rencontré ailleurs?

II

PREMIER REGARD

Dès le soir, je veux prendre possession de Moscou. Oh! tout juste un

premier coup d'œil.

Il fait une nuit tiède, velours bleu criblé de points d'or. Point de

lune. Point non plus de ces enseignes lumineuses, de ces débauches de

feux aériens, violents, changeants, qui, dès le crépuscule, chassant le

rêve, transforment tyranniquement Paris ou Londres en féeries barbares.

Les magasins sont fermés, car c'est samedi. Point de cafés. Seuls

quelques cinémas, encadrés comme partout d'affiches américaines au

grossier bariolage, ouvrent leurs gueules embrasées. Et c'est dans une

ombre trouée çà et là par les yeux bleus des ampoules électriques que

je me mêle à la foule bruissante, flâneuse en cette belle soirée comme

une foule italienne, plus grave, plus silencieuse pourtant, et dont le

visage reste presque aussi invisible que l'âme.

Très peu d'autos, mais le long d'une large voie au fantasque

alignement, à la chaussée inégale, bondissent et vrombissent, avec une

hâte aveugle et redoutable, de gros autobus couleur de hanneton; plus

loin, sur la place Sverdloff, centre de la ville, des tramways d'où

pendent des grappes humaines ne cessent de se succéder.

L'Opéra domine cette place de sa masse un peu lourde; mais son portique

corinthien surmonté d'un chariot aux chevaux cabrés disparaît, ainsi

que les édifices voisins, de ce style Empire russe qui a tant de grâce

altière, sous une carapace d'échafaudages.

--On restaure en ce moment, on restaure partout, me dit mon guide, et

il faut se hâter car bientôt viendra l'hiver.

Des deux côtés de la chaussée s'arrondissent de beaux jardins lustrés,

récemment créés. Les bancs sont occupés par des gens qui devisent et

fument; des enfants jouent dans les allées. Des groupes admiratifs se

figent autour d'un vaste massif sur lequel est concentrée la lumière de

plusieurs becs de gaz. C'est vraiment un chef-d'œuvre d'architecture

florale. Sur l'une des faces, formé par une mosaïque de géraniums, de

bégonias roses et de graminées de toutes les teintes du vert, voici un

profil d'ascète aux lignes d'une impitoyable précision: le portrait

de Djerzinski, le Saint-Just slave, mort soudainement cet été. Malgré

le rôle sinistre qu'il assuma comme premier chef de la Tchéka, il

reste, paraît-il, cher au peuple par son courage inexorable et son

désintéressement. Sur les autres faces, fantaisies allégoriques.

Sont-ce des pendus se balançant à des potences, ou des cosaques maniant

le knout? Non: «Le rétablissement des transports en commun», déclare

gravement une inscription, également en fleurs. Renonçons à résoudre

les autres énigmes proposées par cet Œdipe des jardins.

*

* *

Aux angles de la place, la foule se presse autour de légers pavillons

de bois où se vendent des verres de Narzan, cette eau du Caucase,

pétillante comme de la limonade; il y a aussi des kiosques, tapissés

de gazettes, de revues de mode, à l'instar de Paris; des magazines

flambants tout pareils aux magazines américains. Mais nulle publication

étrangère n'y apparaît. Des gamins crient les journaux du soir, sur

la même mélopée qu'à Paris, Londres ou Rome. D'autres offrent à

bras tendus aux passants des bouquets d'asters éclatants, des roses

d'automne et des chrysanthèmes.

Vision d'éclair: dans des rauquements pressés de trompe, crêtée de

casques fulgurants, laquée de rouge, bardée d'échelles, surgit en

grondant, puis disparaît, une pompe à incendie géante, dernier modèle

de Londres.

Jusqu'ici, rien de très différent des autres capitales.

Mais je veux voir, tout près de là, cette place Rouge où bat le cœur

de Moscou. On y pénètre à travers une porte voûtée au clocher double,

qui porte en cabochon, à sa base, une minuscule chapelle, la fameuse

chapelle Ibérienne, où luit une veilleuse. Trois popes mendiants,

gigantesques et membrus, sont là, debout dans des robes crasseuses; de

temps à autre, ils inclinent pour des patenôtres leurs têtes kalmouckes

aux longs cheveux gras. On aperçoit des gens qui se signent devant

des icônes dont l'or brille faiblement. Et voici qu'on plonge ensuite

dans un immense et obscur désert que bordent tout au loin des fantômes

d'édifices.

--Un kilomètre de longueur, me souffle-t-on.

Quelques pas encore, puis choc soudain: irrégulièrement éclairé par

des lampes à arc, c'est le Kremlin qui jaillit des ténèbres avec sa

haute muraille rose à créneaux, brandissant un magnifique trophée de

tours aiguës, de dômes, de palais, de coupoles et de bulbes, surmonté

d'aigles et de croix doubles.

Mais ce qu'on discerne tout d'abord, ce qui attire et retient

invinciblement, c'est, au-dessus de la forteresse centrale, une flamme

écarlate, une flamme vivante qui palpite et ondule, bien qu'il n'y ait

pas de brise: le drapeau rouge. Illuminé d'en bas par un ingénieux

réflecteur, animé d'un souffle artificiel, il règne au-dessus de la

ville comme le symbole souverain de l'ordre nouveau.

Artifice un peu théâtral, sans doute, mais qui doit envoûter l'âme

et les regards de cette foule dont l'interminable ruban se déroule

lentement jusqu'au mausolée où Lénine embaumé repose, dit-on, sur un

lit de soie cramoisie.

Car ce mausolée se dresse là, au pied de la muraille historique, sous

les plis flottants du drapeau. C'est un simple cube de bois aux lignes

géométriques, sur lequel s'élève un sarcophage. Un grand coffret dont

la forme rappelle l'arche d'Alliance qui illustrait les vieilles

histoires saintes.

Sur les deux flancs de la porte basse d'où jaillit violemment un flot

de clarté cuivrée, se tiennent debout, pétrifiés, deux soldats géants,

au visage enfantin sous le terrible casque mongol, à la longue et

lourde capote retombant jusqu'au sol en plis rigides.

Presque tous des pauvres gens, ces pèlerins. Certains, enveloppés

de peaux de mouton, ont dû venir de loin, car ils tiennent à la

main d'humbles valises en bois ciré ou des paquets noués dans des

mouchoirs. Les femmes ont la tête couverte d'un foulard, comme les

paysannes de chez nous, lorsqu'elles entrent à l'église; beaucoup

tiennent des petits enfants pressés contre leur épaule. Sur le seuil

elles les redressent, les réveillent, leur posant doucement la main sur

la bouche, pour étouffer leurs cris; les hommes, d'un geste fervent,

arrachent leur casquette ou leur bonnet de fourrure; les visages

sont recueillis, les yeux sont baissés ou bien, ouverts sur le vide,

brillent d'une ardeur mystique.

Je songe à une vieille superstition russe d'après laquelle un moine ou

un anachorète ne pouvait être canonisé que si son corps ne s'était pas

corrompu. Jusqu'à ces dernières années, la voix publique exigeait ce

signe suffisant et nécessaire de la sainteté. «Un pourri ne peut être

un saint», assure un dicton populaire.

Or des appareils frigorifiques entretiennent, paraît-il, l'intégrité de

la dépouille du dictateur; des spécialistes sont chargés de maintenir

sa fraîcheur, de pétrir périodiquement, de farder, comme celui d'une

vieille coquette, ce pauvre masque mort. Les dirigeants soviétiques,

si merveilleusement habiles à la propagande, n'ont-ils pas exploité

l'antique croyance pour attirer la foule crédule des campagnes au

sanctuaire nouveau? Et n'est-ce point la raison cachée de cette

théâtrale exhibition d'un cadavre, de ce culte macabre qui répugne un

peu à notre sensibilité latine?

Au mystique peuple russe, qui avait perdu à la fois son tsar et ses

saints, on a donné Lénine, le surhomme, couché dans sa châsse. Et

ce singulier pèlerinage nocturne, sous ce drapeau animé d'un éclat

miraculeux, voilà ce qu'on ne peut voir que dans la soi-disant capitale

de l'athéisme: Moscou.

*

* *

Le matin suivant, matin de dimanche, je suis éveillée par d'ardentes

volées de cloches sur lesquelles de légers carillons brodent leurs

arabesques. Oui, tout comme à Bruges. De gauches coups de clairon s'y

mêlent bizarrement, et de la rue s'élèvent des chœurs de fraîches voix

enfantines.

Le valet de chambre, m'entraînant au pas de course vers la lointaine

salle de bains, m'annonce, entre deux bouffées de cigarette qu'il me

lance, ingénument souriant, en plein visage:

--_It is youth's day._ C'est le jour de la jeunesse.

Car il ne parle qu'anglais, comme presque tous les domestiques de

l'hôtel. Les Français sont si rares ici! Et il m'explique qu'on célèbre

aujourd'hui une des quatre ou cinq grandes fêtes obligatoires du régime

soviétique.

--_Spassibo, tovarich!_ Merci, camarade, lui dis-je, sortant pour la

première fois le terme rituel.

Le camarade garçon m'éclate alors bonnement de rire au nez.

Et quand je descends dans la rue, le soleil m'accueille aussi en

riant et en dansant sur une blanche muraille orientale aux créneaux

en queue d'hirondelle qui, on ne sait pourquoi, se prélasse en face

de mon hôtel. C'est l'enceinte de Kitai-Gorod, la ville chinoise

qui, d'ailleurs, n'a rien de céleste et fut naguère le quartier des

commerçants. Au loin des dômes d'argent, des coupoles d'or, de lapis,

de malachite étincellent joyeusement, purement, sur un ciel bleu comme

une ceinture de madone.

Et partout, dans des camions où ils agitent des petits drapeaux

rouges, sautant hors des tramways, des autobus pavoisés d'écussons et

d'oriflammes, suspendus en essaims fleuris sur les balcons, émaillant

les trottoirs de gais massifs, jonchant la place Sverdloff, comme un

chemin de procession d'été, de taches éclatantes qui évoquent bleuets,

marguerites, coquelicots, causant en groupes, se tenant par le petit

doigt, flânant trois par trois, bras aux épaules, avec toute la

grâce balancée de l'Orient, partout des enfants, des fillettes, des

garçonnets, des adolescents.

Ils sont habillés de blanc, ou en toile bleue, verte ou kaki, mais

le rouge domine toujours: foulards de soie serrant joliment la tête

des filles, écharpes, cravates; larges mouchoirs autour du cou des

boys-scouts, qu'on appelle ici des pionniers, accoutrés dans le

classique attirail international.

Quant aux visages, ils sont aussi gais que les costumes; mais point de

cris, de manifestations, nul désordre, nulle confusion. Pourtant je

n'aperçois pas la moindre silhouette de professeur ni d'institutrice.

Les gardes civiques--c'est ainsi qu'on appelle les gardiens de la

paix--qui, à pied ou à cheval, défendent les abords de la place Rouge

où l'on ne peut pénétrer qu'en montrant patte de même couleur, ne sont

eux-mêmes que des gamins. Et avec leurs casquettes sur la nuque, leurs

chandails et leurs cache-nez, les «autorités» que déversent devant

le barrage les autos officielles évoquent bien plutôt les «terreurs»

adolescentes de nos fortifications que des habitués rassis de tribunes

gouvernementales.

A des appels brefs lancés par de jeunes gosiers péremptoires, les

groupes se reforment, s'ébranlent, disparaissent vers les rues où se

prépare le défilé. Et tout à coup, tandis que montent et s'enflent les

accents religieux de _l'Internationale_, là-bas, débouchant de la rue

Tverskaïa, crêtée de faisceaux de drapeaux rouges, voici la tête du

cortège.

Il n'a rien de solennel. Un grand gaillard blond le précède, dressant

de ses deux bras, comme un étendard triomphal, un bambin vêtu de rouge

qui rit, la tête renversée dans le halo de sa chevelure bouclée; petit

dieu classique, éternel: Eros, Bacchus, Jésus, agitant ses menottes

vers l'azur comme pour y cueillir espoir et joie. Puis viennent

au petit bonheur, chaque groupe précédé d'une fanfare, hérissé de

bannières, de banderoles, de placards rouges semés d'inscriptions et

d'emblèmes, écoles primaires et secondaires, troupes d'étudiants où

l'on distingue des faces jaunes d'asiatiques, escouades de soldats

kaki, marins au col bleu, ouvriers et ouvrières en costume de travail,

pionniers au large feutre de cow-boy--ces pépinières des jeunesses

communistes,--associations sportives, jeunes gens et jeunes filles en

maillots réduits et collants, tendant le jarret, faisant saillir leurs

muscles.

Les petits s'amusent de tout leur cœur; certains, exécutants d'une

désolante précocité, soufflent dans des clairons, tapent sur des

grosses caisses, pleins d'une ardeur comique qui déchire les oreilles.

Les moyens piétinent sagement avec une docilité passive un peu morne.

C'est chez ceux-là qu'on discerne la souffrance de la révolution et de

la famine. Beaucoup ont mal poussé, maigres, blêmes, pauvres frimousses

creusées ou boursouflées, traits à la diable. Mais les grands sont

robustes et bien plantés; orgueilleusement cambrés, l'œil droit et

pur, ils ont une gravité de lévites et portent leur tête comme un

ostensoir. Que se passe-t-il dans ces jeunes têtes?...

Tiens! çà et là, au-dessus du cortège, des mannequins de carton colorié

gambillent au bout d'une corde. Ici, c'est un odieux «bourjouis» en

haut de forme, en face de sa compagne qui exhibe des dessous d'une

mousseuse exubérance, certes fort surannée. Mais là n'est-ce pas le

long menton austère de sir Austen Chamberlain, le masque aux yeux

exorbités de M. Mussolini; puis, après quelques Japonais et Américains,

les épaules de M. Briand et--_horrendum!_--le crâne et la barbiche de

M. Poincaré! Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des enfants?

Le flot coule toujours, entraîné par des marches militaires, alternant

avec des hymnes, musique simple et violente de ménagerie ou d'armée du

Salut.

Parfois pourtant, quelques jeunes filles lancent comme une balle un de

ces vifs couplets populaires, joyaux du folklore russe; les garçons

ripostent gaîment, ironiquement et un beau chœur alerte et sonore

achève le débat.

La foule s'est massée des deux côtés du cortège, une foule grise,

morne, singulièrement apathique. Pourquoi? Chez nous, devant

pareille scène, que de cris, de rires, de vivats, que d'apostrophes

gouailleuses! N'y aurait-il plus ici de joie que pour la jeunesse?

Mais voici que parmi tant de visages inconnus un sourire m'est décoché.

Où ai-je vu cette nuque plate, ce teint de jambon de luxe? J'y suis:

un des Allemands du train. Nous n'avions pas alors échangé une parole.

Mais il fend la foule, il se jette sur moi comme un naufragé sur une

bouée. Il déborde de cordialité. Et, désignant l'intarissable défilé:

--C'est peau, mais ça fait un beu beur, fait-il en hochant la tête.

Deux jeunes gens s'arrêtent près de nous: vingt à vingt-cinq ans au

plus, tête nue, hautes bottes, blouse de satinette noire élégamment

serrée à la taille par une ceinture de cuir et montant au cou. Ils

portent à la boutonnière l'insigne rouge des Jeunesses communistes.

Silencieux, ils regardent passer le cortège et une émotion à la fois

inquiète et fière se lit sur leur beau profil grave aux cheveux

rejetés. Eux aussi semblent interroger l'avenir. Je m'aperçois alors

que l'un d'eux a déjà les tempes grises.

Un arrêt. Un grand camion automobile s'avance. Il est plein de jeunes

gens. D'un côté, des ouvriers en casquette, des paysans en touloupe,

quelques soldats, un matelot. Mais, en face, quelle est cette

mascarade? Deux ou trois «bourjouis» comme celui qui dansait tout à

l'heure au bout d'une corde, chapeau claque sur l'oreille, habit noir

en déroute, plastron blanc fripé et quelles trognes enluminées, quelles

lèvres baveuses et pendantes! L'un brandit une bouteille de champagne,

l'autre titube, hoquette, le troisième offre d'évidents symptômes de

paralysie générale. Derrière eux, un roi, en pourpre et couronne de

carton doré, un moine en bure brune et tiare à croix noire, un général

à bicorne emplumé, chamarré comme un perroquet. Et le pope bénit à tour

de bras, le général tire son sabre de mameluk, le roi agite son sceptre

d'une main et, de l'autre, croix et décorations.

Discours alternés. Brèves apostrophes, gestes dédaigneux et vengeurs

des ouvriers et des paysans. Et bientôt le pope perd sa tiare, le roi

sa couronne, l'officier son sabre et tous trois, les quatre fers

en l'air, s'effondrent sur les bourgeois ivres-morts, aux pieds du

prolétariat triomphant. Tandis qu'un diable poilu, cornu, fourchu à

souhait, étend ses larges ailes de chauve-souris au-dessus de leurs

cadavres. Le Diable au pays des Soviets? Mais oui...

Même parade exécutée un instant plus tard par des étudiants chinois.

Mais cette fois, pour symboliser la haute noce, un jeune Céleste s'est

coiffé d'un chapeau de paille à ruban bariolé, incrusté un monocle

entre son sourcil retroussé et son nez camard et a revêtu quoi? Un

superbe pyjama à fleurs vertes.

Dans un autre camion qui suit, serrés en brochettes comme d'éclatants

oiseaux des îles, cinquante jeunes Chinois à longues robes à rayures

multicolores. C'est une délégation des étudiants de la grande

université chinoise de Moscou. Ils battent des mains, font le geste

de couper des têtes, imitent l'horrible grimace des pendus, ricanent

de toutes leurs pommettes, de toutes leurs bouches plates aux dents

féroces. Mon Allemand songe-t-il comme moi au rôle abominable de

bourreaux qu'ont, dit-on, joué les Chinois au début de la révolution?

Son teint perd ses roses et ses lis.

--Je dois bardir demain pour la Mongolie pour faire des affaires,

soupire-t-il.

Deux heures plus tard, je revenais avec un ami. Le serpent aux

brillants anneaux n'avait pas cessé de ramper vers la place Rouge,

s'engouffrant par cette porte du Sauveur où naguère le tsar devait

entrer diadème en tête, conduisant par la bride le cheval caparaçonné

d'or du métropolite. De combien de jeunes gens se compose ce défilé?

Vingt mille, trente mille?

Devant la façade de la Maison des syndicats, un haut-parleur jette sur

la foule les discours qu'on vient de prononcer. On entend les voix

rauques aux syllabes rocailleuses, et au loin les chants et les rires

des enfants revenus du défilé. Le ciel est clair, le soleil penchant

plus vermeil.

Tout à coup, sur les marches blanches du perron, j'aperçois un groupe

qui me fait tressaillir: des enfants encore, cinq ou six enfants

de huit à douze ans, épaulés les uns contre les autres, mais pieds

nus, à peine couverts de haillons sinistres, à travers lesquels

transparaissent leurs maigres membres à la peau souillée. Les yeux

chassieux, le nez dévoré de gourme, leurs dents de loup luisant dans

leur figure plaquée de crasse, d'un air tout à la fois impudent et

pitoyable, ils regardent le beau cortège éclatant.

Le souffle suspendu je demande:

--Qu'est-ce donc?

--Ce sont, hélas! nos enfants abandonnés... Un terrible problème dont

vous entendrez souvent parler. Nous en avons 300.000 comme ça!

Comment? Ici, dans le paradis prolétarien, y aurait-il une autre

jeunesse?

III

CE QU'ON VOIT DANS LES RUES DE MOSCOU

Yeux bleu de gentiane, souriant dans sa barbiche blonde frisée, M.

Schoubine, l'aimable directeur du bureau de la presse, me dit avec son

terrible accent yankee:

--Nous ne voulons pas vous «bourrer le crâne». Si vous désirez voir

quelque chose ou quelqu'un, nous vous aiderons. Mais allez donc seule

dans nos rues, voyez nos gens quand ils vont à leur travail, quand ils

en reviennent, voyez nos restaurants, nos magasins, nos musées... _Go

ahead and see by yourself!_

Si M. Schoubine sait le français, comme la plupart des fonctionnaires

soviétiques, il ne parle que l'anglais:

--Que voulez-vous, s'excuse-t-il, nous ne voyons jamais de Français. On

oublie...

Je suis son conseil. Je ne me lasse pas d'errer dans la «cité fabuleuse

aux quarante fois quarante églises» qui excita l'envieuse admiration de

Napoléon; dans le «grand village aux deux millions d'habitants», comme

l'appellent les Américains; dans ce Moscou capricieux, paradoxal et

charmant comme une femme slave.

Ici un orgueilleux monument écrase de sa masse un groupe de masures

lépreuses; là, sur des voies modernes, débouchent de tortueuses ruelles

d'Orient, des _pereouloks_ aux murs écaillés, aux jardins mystérieux

dont on n'aperçoit qu'un éclatant panache. Dômes arrondis, portiques

corinthiens, nobles façades du Grand Siècle dominant des parterres à

la française, enceintes blanches aux créneaux cornus qui n'enferment

que de banales boutiques, tours retroussées à la chinoise, voûtes

polychromes ornées d'icônes, corniches de faïence bleue ou verte,

évoquent en quelques instants, magiquement, absurdement, tous les

siècles, toutes les civilisations, tous les continents: Athènes,

Byzance, Versailles, Pékin.

Et ces murs qui virent tant de gloires diverses abritent maintenant

ministères, instituts, syndicats, universités, clubs ouvriers et toutes

les organisations aux noms impossibles à retenir, formés qu'ils sont

d'initiales assemblées,--rouages de la formidable machine soviétique.

Il y a encore la ceinture des beaux boulevards ombragés, jalonnés de

statues de poètes et de savants où il fait bon rêver; il y a l'Arbat,

carrefour populaire et grouillant; la grise petite rivière Moskowa

qui reflète plus de palais et de clochers que le plus orgueilleux

des fleuves; la place des Soviets, bordée de maisons de strict style

Empire, badigeonnées d'un rouge barbare. Il y a surtout la gigantesque,

la déconcertante place Rouge et son fantastique quadrille de monuments.

D'un côté, la merveilleuse muraille du Kremlin. A sa base, paisible et

soigné comme un jardin de curé, le petit cimetière où, sous de simples

dalles de granit, entourées de fleurs modestes, reposent les martyrs

et les étoiles de la révolution; il y a parmi eux une femme, une femme

française dont le nom est inconnu chez nous. De l'autre une pesante et

fastueuse bâtisse, les «Arcades», de cette affligeante architecture qui

sévissait aux alentours de 1889 et contient mille magasins, appartenant

au Conseil suprême de l'Economie du peuple.

Au centre, sur un large socle, les statues des patriotes Minin et

Pojsharsky, qui jadis sauvèrent Moscou des Polonais, désignent d'un

geste romantique le sévère mausolée de bois où dort Lénine. Plus loin,

une sinistre plate-forme de granit, le _Lobnoye Mesto_, le «Coin des

crânes», où se dressaient naguère potence, échafaud, pilori, regarde la

_Spasskiye Vorota_, tour encore aigrettée de l'aigle impériale qu'avant

1917 chacun devait saluer au passage. Maintenant, deux fois par jour,

de ses cloches fameuses dans tout l'empire des tsars, elle répand sur

la ville les accents graves de _l'Internationale_. Enfin, se faisant

vis-à-vis, d'une part, deux lugubres édifices pseudo-gothiques en

brique rouge--la maison des Soviets de Moscou et le musée historique

russe--rappelant l'hôtel de ville de Birmingham; de l'autre, cette

baroque, délicieuse, irritante cathédrale Saint-Basile. Ciselée,

peinte, émaillée comme un joyau précieux, depuis ses portails ajourés

jusqu'à la plus aérienne de ses croix avec ses dômes, ses coupoles

inégales, ses clochetons, ses bulbes d'or, de lapis, de turquoise

morte, de malachite, elle semble quelque tiare fastueuse et chimérique

arborée en un jour de folie par un neurasthénique sultan des _Mille

et une Nuits_. Est-ce pour cette raison que le gouvernement a arraché

au culte cette petite cathédrale d'opéra comique et l'a transformée en

musée d'art religieux?

*

* *

Quelle vie partout! Carrioles, charrettes, chars faits de simples

planches jointes à la diable avec des cordes et parfois traînées par

des bœufs, croisent tramways, autobus, camions automobiles. Là-dessus,

des bonshommes barbus, en loques jaunes, penchés sur des journaux.

Parfois, debout sur son véhicule, un charretier qui a des lettres en

fait tout haut la lecture à un cercle d'auditeurs passionnés. Car

tout le monde ici lit les journaux. Rauquements de klaksons des autos

lancées en bolides sur les durs pavés inégaux, cris éraillés des petits

vendeurs de journaux, grelots frêles des drotschki, les inénarrables

fiacres moscovites... Quelles silhouettes comiques de faucheux ils ont

avec leurs banquettes étroites, leurs hautes roues maigres, dépourvues

de tous pneus, leurs vieux cochers bossus à caftans rapiécés, le trot

fléchissant de leurs haridelles, sous l'arc de la _douga_!

Un hymne grave s'élève: c'est un régiment qui défile, d'une belle

allure robuste et balancée, mais sans le déclenchement mécanique du pas

militaire allemand.

Semés çà et là, une armée de balayeurs mâles et femelles, des chômeurs

dont on emploie ainsi les loisirs forcés, soulèvent des volutes de

poussière, s'acharnent avec une maestria têtue sur une chaussée déjà

immaculée.

Car la police hygiénique veille sans cesse. Crachez-vous sur le

trottoir, laissez-vous tomber journal, enveloppe ou pelure d'orange au

lieu de les déposer dans les récipients _ad hoc_, marchez-vous sur une

pelouse? Aussitôt surgit un préposé aux bonnes manières. Poli, mais

inexorable, il exige sur-le-champ trois roubles.

--La seule façon de discipliner notre peuple, trop habitué au désordre

asiatique, me dit-on.

Seule en Russie · 第 1 / 18 段