«SOIS BELLE ET SOIS TRISTE»... MAIS NE FRAPPE PAS SI FORT
Une journée d’étranges douceurs se terminant par un coup de couteau.
Je suis retourné rue _Grégoire-de-Tours_.
Parce que j’avais juré de n’y plus aller.
Des meubles neufs, des meubles vieux, un tapis d’orient et une pendule
en zinc, un mélange de tous les luxes et de toutes les misères.
Surtout, au-dessus de tout, le fameux rideau de soie rouge.
C’est toujours le sang, la tuerie, qui domine.
Elle est venue vers moi de son pas souple et muet.
--Je suis contente de te voir pour te remercier, a-t-elle dit
froidement.
--Alors, tu veux bien, Reine?
--Non, je ne veux pas, c’est bête. On peut rencontrer des gens.
Elle me parle presque en français. Je suis si ému que je tremble.
--Des gens?
--Des types qui te connaissent. Puis j’ai pas de toilette et je veux pas
en faire. Je te plaque.
--Reine... la voiture est en bas. J’ai pris une voiture fermée. Nous
irons gare d’Orléans et nous ne rencontrerons personne. Tu es folle! Ou
tu as peur que je te viole à la campagne, loin des sergots de ville.
Toujours la pensée du monomane qui plante des épingles dans les seins,
dis?
Je ris et je me sens désespéré. Je comptais tellement sur cette partie
de plaisir.
J’étais plein d’idées chastes.
Depuis ma dernière visite chez Mme Mathilde Saint-Clair, je suis plein
d’idées chastes, je ne sais pas pourquoi.
--Reine, je te jure que tu n’as rien à craindre
A-t-on jamais songé à lui faire voir le ciel sans le lui faire payer de
tout le paradis de son corps?
Elle réfléchit une minute, le doigt sur sa bouche, l’œil très sombre.
--Sans blaguer, hein! Ça gâterait tout Oui, là, je veux bien.
Nous sommes partis.
Dans le compartiment du train qui nous emporte, nous sommes seuls et
elle risque cette singulière réflexion:
--Pourquoi qu’ils sont gris maintenant les wagons?
Elle est assise en face de moi, vêtue d’un petit costume en laine noire.
Son chapeau est en paille noire avec une aile noire et une voilette
d’une nuance ambrée lui faisant le teint plus pâle et des yeux plus
doux.
Malgré cette toilette simple, j’ai vu un homme, un rouleur de bagages,
s’arrêter un instant comme flairant l’odeur de ses jupes!
--Reine, quel est ton pays?
--Je crois que c’est l’Auvergne, mais je ne suis pas bien sûre. Je suis
venue à Paris quand j’avais seize ans avec une... (Elle esquisse le mot
d’un geste)... de Clermont. J’étais tellement saoule en montant en
chemin de fer, que je ne me rappelle plus la couleur des compartiments.
Je venais d’une maison et on m’a versée dans une autre maison; puis, un
cousin à moi, un parent, m’a retirée pour me mettre en chambre, dans mes
meubles, et... voilà. (Elle reprend soucieuse:) Oui, je crois que c’est
d’Auvergne, parce que j’ai été nourrie à la campagne chez une fille-mère
en service, seulement, il y a eu des manigances rapport aux papiers. La
police garde tout ça.
Elle se tait, les lèvres mordues.
J’ose lui demander, plus bas:
--Te rappelles-tu ton premier amant?
Elle répond, l’œil un peu étonné:
--Non.
--Tu bois beaucoup, Reine, dans... ta profession, cela te fera mal.
--Je bois beaucoup, mais je ne me saoule jamais, il m’en faut trop.
Maintenant, y a des types qui... (elle s’arrête).
Elle étire ses gants, s’arrange les ongles avec soin. Ses mouvements
sont souples et brusques. Elle a des mains larges de paumes et longues
de doigts, mais très fines du poignet. C’est une race inconnue à nos
parisiennes de papier mâché, si croulantes au déballage, toujours prêtes
à ramasser leurs formes comme avec une cuillère.
Elle a une petite bague en argent ornée d’une petite croix. Ce n’est ni
un bijou faux, ni un bijou cher. Elle semble y tenir, car elle la
retourne plusieurs fois pour que la croix soit bien droite au milieu de
sa main.
--Reine, es-tu contente?
--Moi, je ne suis jamais gaie.
--Je ne te veux pas gaie, au contraire. Sois belle et sois triste...
tout à ton aise.
--Vous savez. Ça ne m’empêche pas de savoir faire rire le monde.
Cette phrase, si vulgaire lue en le sens où les gens vulgaires
l’entendent, devient immense quand on songe à la lire en le sens du mot
Monde, c’est-à-dire du globe entier.
Oui, elle est la dispensatrice des rires du Monde, et c’est pour cela
qu’elle ne peut plus rire.
Oh! comme je me crois bon, tendre et dévoué! Comme je n’avais pas encore
vu que le ciel était bleu, les arbres d’un vert léger, les toitures des
villas bourgeoises ridicules au soleil!
J’apprends des vérités premières qui me font apprécier, à leur juste
valeur, les derniers mensonges des civilisations.
Je suis heureux de constater un malheur irrémédiable.
J’ai toute l’eau du sadisme à la bouche.
Et je la crache, par la portière, sur une coquette maison qui passe en
dessous.
--Reine, ta chambre te plaît? Pourquoi ces affreux rideaux rouges?
N’aimerais-tu pas du damas jaune?
--Non, merci, mes clients se trotteraient. Le jaune c’est pas l’usage.
Puis quand ma garce de concierge ira vous faire casquer comme l’autre
jour, faudra l’envoyer à la balançoire, vous avez eu tort de lui donner
une pièce, vous savez, elle rappliquera souvent. Elle plumerait une tête
chauve, celle-là.
--Elle a bien fait, ma chérie, mais ce n’est donc pas toi, l’auteur de
cette petite lettre amusante?
Et je lui passe ce billet écrit en style connu:
«Mon gros chat,
«J’ai besoin de cent balles pour avoir des nippes.
«A toi de cœur,
«Ninie.»
Dédaigneuse, elle déchire le billet et le jette par l’autre portière.
--Moi, j’écris jamais à personne et si j’écrivais je ne signerais pas
Ninie... pour vous.
J’ai le cœur dilaté.
--Comment signerais-tu?
Elle se tait.
Cela lui coûterait beaucoup de l’avouer, puisqu’elle est _en exil_.
--Sur les cent francs, elle a gardé sa moitié, ajoute-t-elle revenant à
des pensées plus terre à terre.
--Et tu n’as pas réclamé?
--Non. Je lui dois _le foin_ (et elle rit, de son petit rire muet, en
dedans), vous savez, _le foin_?
--Tais-toi! (J’essaye de réagir, en riant à mon tour, par une
plaisanterie dans le ton de l’idylle.) Enfin, où il n’y a rien l’âne
perd ses droits, ce me semble. Tiens! Reine, cela m’ennuie de ne pas
avoir un petit morceau de toi plié dans du papier... cette lettre...
Elle hausse les épaules.
--Pour ce que ça te servirait, mon pauvre garçon!
--Dis donc, tu ne me prends pas du tout pour un homme.
--Pas ma faute si vous êtes maboul.
--Il est nécessaire d’agir en rustre pour te paraître raisonnable. C’est
drôle...
--Oh! ça viendra. Vous finirez comme les autres... Mais vous voudriez
bien m’acheter de l’amitié avant.
Cette idée bizarre de prononcer amitié pour amour!
Nous descendons sans regarder le nom de la gare.
Une allée de verdure; la Seine, au bout.
Nous filons très vite. Elle a des mouvements prestes d’animal plus
libre.
On entend chantonner des laveuses qui battent du linge au bord du
fleuve.
Reine s’arrête, admire.
--En voilà des chemises! Moi, j’en mets pas, c’est trop salissant.
L’eau du fleuve est lisse comme une plaque de métal et paraît s’enfoncer
lourdement en faisant baisser les deux rives sous son poids.
Un chemin de halage, des arbres penchent, et de temps en temps, une
péniche passe, chargée de pierres ou de tonneaux, sifflant, soufflant,
l’air d’une sirène trop grasse.
J’ai mis mon bras autour des épaules de Reine pour qu’elle ne les hausse
pas toutes les cinq minutes en ayant un regard ironique. Je m’appuie un
peu. Elle n’a pas la sensation du fardeau et j’ai tout à coup très peur
qu’elle soit plus forte que moi.
--Est-ce que je te fatigue?
--Si tu veux que je te porte...
Je suis furieux, brusquement.
--Reine, tu es une sale bête, et je te défends de me toucher.
Elle se croise les bras sans une syllabe; elle regarde l’eau et n’a pas
entendu.
--Mon Dieu! Reine, ma petite reine de douleurs! J’étais fou. C’est moi
qui salis tous les reflets, toutes les clartés, tout le ciel avec mes
pensées obscures. Pardonne-moi, Reine chérie, ou flanque-moi des gifles,
je le mérite. Et tant mieux si tu es la plus forte. Puisque tu marches
volontairement courbée sous toute l’existence, c’est que tu en as reçu
la mission. Tu dois expier des gloires farouches. Si je comprends pour
toi, de quel droit vais-je t’accuser? Ne me garde pas rancune, dis?
Un petit frisson de sa bouche, ses yeux qui se ferment, mais elle se
tait.
--Je voudrais bien t’avoir fait de la peine aussi... Reine!
Je boude.
Nous marchons un moment silencieux.
--Alors, vous écrivez des livres? Faudra m’en prêter un. Je vous le
rendrai.