--Tu lis donc quelquefois?
--L’hiver... en attendant... (Elle hésite.) Pour ne pas avoir envie de
bâiller toute la nuit. J’ai déjà lu les _Trois mousquetaires_, la _Dame
aux Camélias_ et (elle cherche) des chansons de Monsieur _Frédéric_ de
Musset.
Je suis un peu interdit.
Je ne lui prêterai pas de livres.
--Frédéric de Musset... Tu ne te trompes pas, bébé?
--Non. C’était des vers, je me rappelle bien, un petit livre tout mince:
_L’Examen de Flora_.
Ouff! Je suis au bout de ce mignon calvaire intellectuel. Il y a là une
croix. Arrêtons-nous. Je m’étends dans l’herbe, au bord de l’eau, et je
cache mon visage dans mes bras.
Je suis honteux; ce n’est pas à cause d’elle.
Reine est assise sur une grosse pierre. Elle s’amuse à lancer des petits
morceaux de joncs qui font flèches.
Un grand silence.
Une torpeur peu à peu délicieuse et un rêve:
Cléopâtre sur la proue de sa trirème. Le petit nègre tient le parasol
éclatant, des esclaves accroupies brûlent des parfums dont la nuée
légère estompe leurs membres nus. Un homme, ivre du soleil et du vin
qu’on lui fait boire, est couché aux pieds de la jeune reine et laisse
pendre une de ses jambes dans l’eau. Cet homme est pâle. Il a l’air de
mourir chaque fois que Cléopâtre se tourne vers lui. Elle se tourne vers
lui, mais elle ne le regarde pas. Ses yeux ont la fixité des yeux
d’idole et ne voient point. Je crois que cet homme est très malade. Il
est couvert de cicatrices. Il a enlevé l’étoffe de pourpre qui le
couvrait, posé une cuirasse d’or et des armes. Il ne lui reste, au cou,
qu’une espèce de carcan de métal où étincellent des gemmes énormes. Ce
n’est pas un esclave, car il a la peau blanche et soignée des patriciens
qui vont aux étuves. Ce n’est pas non plus un simple soldat. Il serait
déjà mort de toutes les blessures qu’il a reçues. Ni beau ni laid, il a
le profil accusé des volontaires, le menton fendu et la bouche mince des
voluptueux cruels. On devine son habitude de dompter ou des chevaux ou
des hommes. Seulement, sous le charme, à son tour, d’un dompteur plus
féroce que lui, le malheureux se laisse aller au fil de son plaisir.
La barque glisse et s’éloigne, emportant les esclaves qui brûlent des
herbes odorantes, les mains levées.
Je suis réveillé par une phrase de Reine:
--Voilà des types nus avec une corde.
--Hein! des hommes nus?
Je bondis et la saisis à la taille pour la défendre contre les soldats
de César.
Il s’agit seulement de hâleurs qui passent un bateau rempli de fumier.
Reine les suit des yeux.
--Ça t’amuse donc bien les hommes nus?
--Ceux-là sont solides, tu sais. (Elle baisse la tête, sournoisement.)
Vous me prêterez un livre, n’est-ce pas?
--Oui, et ça t’embêtera ferme, je t’en préviens.
--Vous racontez des histoires de femmes, d’amour... il y a celle de
votre ancienne, hein?
--Il y a tout excepté toi, ma chère. Marchons plus vite.
La vue de ces torses de hâleurs m’a un peu troublé. J’ai la tête lourde.
Il me semble que j’ai bu quelque chose.
J’essaye de lui faire dire son histoire à elle.
Je m’aperçois qu’elle n’a pas de souvenirs, pas de mémoire. Tout est au
présent.
Elle a été battue peut-être étant petite fille, battue ou trop aimée,
elle ne sait plus très bien. Elle a vécu dans une usine et connu des
métiers fatigants, ajoute ceci, d’un ton calme:
--Je pouvais pas suffire à ces garçons de la forge. Ils étaient sept
après moi tous les soirs.
Je réponds, philosophiquement.
--En effet.
Silence. Crépuscule. Un oiseau chante.
--C’est doux comme du lait à boire, la campagne, murmure-t-elle de sa
voix sourde, si dure.
J’entoure sa taille de mon bras et nous cherchons une auberge, pour
dîner.
Un instant, sous des branches fleuries, des branches de pruniers qui
sentent l’amande, elle tressaille:
--J’ai vu un crapaud, tiens, là. Il va sauter.
--Si tu levais la tête, tu ne verrais que des fleurs. Pourquoi
marches-tu la tête basse?
Elle lève le front, rencontre le mien, penché sur elle.
Nous nous regardons, éperdument effrayés l’un de l’autre, sans un geste.
--Eh bien, quoi! fait-elle de son ton sourd, impatient. Quand nous
resterions là toute la vie, à nous pourrir...
Quelle admirable précision de langage!
Aucune femme n’a si bien dit en un pareil moment.
--Reine as-tu pleuré quelquefois?
--Je pleure jamais, pas la peine. Voyons... Viens-tu?
--Embrasse-moi, dis?
--Je sais pas embrasser. J’ai horreur de ça. C’est inutile.
--Tu n’embrasses pas tes amants... ou ton amant?
--Ah bien! Il vous en a une santé, lui! (Elle éclate.) On ne perd pas
son temps à ces bêtises... C’est bon pour les vieux.
--Reine, pour les vieux? Qu’est-ce que tu racontes?
--Mais oui... quand on est jeune, on est toujours plus pressé, et ce
n’est pas pour traîner la chose dans ces bagatelles. Viens-tu ou je te
lâche... à la fin!
Je tiens les poignets de Reine, mais je sens que c’est elle qui me
lâchera si elle veut.
J’attire doucement son corps souple et elle rejette la tête en arrière
comme quelqu’un qui a peur des soufflets.
Elle n’aime pas ça. C’est avouer qu’elle se garde pour un autre. Ou elle
n’aime rien, et je voudrais bien savoir.
--Pas même un petit baiser honnête, Reine?
Je fais la cour à cette prostituée, absolument.
Très forte, la reine d’Égypte! Elle me maintient à distance de ses bras
devenus rigides. Tout son corps souple est tendu en barre de fer qu’on
ne tordra pas sans sa volonté.
Je ne lutte pas. Il est peut-être plus habile de ne jamais risquer le
combat définitif.
J’en sortirai brisé certainement, sous tous les rapports.
Et puis, j’ai des idées chastes, aujourd’hui.
--Non, pas de bêtises, dit-elle d’une voix irritée. Si vous voulez que
ce soit comme avec les autres, il n’y avait guère besoin de venir
jusqu’ici... j’ai mon lit, là-bas. Fallait vous en servir!
--Oh! Reine... taisez-vous!
Nous allons, de nouveau silencieux, jusqu’à l’auberge du bord de l’eau.
Des étoiles et des friselis dans les branches. Toute la suave odeur de
l’amour monte de la terre parce que des bêtes inconnues, sous nos pieds
qui les écrasent, sont accouplées.
Nous entrons. Il y a des tonnelles et on nous fait traverser un
jardin...
Reine s’assied, ôte son chapeau, rectifie les lignes de son bandeau
impérial.
--Que voulez-vous manger?
--Je m’en fiche.
--Et boire?
--Du cognac.
Aïe!... Soit. Ce sera peut-être plus drôle.
J’avais raison de penser que ce serait drôle de voir dîner la reine
d’Égypte. Elle ne touche pas au pain, ni à l’eau, ni aux légumes. Elle
mange avec une rapidité singulière, des gestes prompts et narquois
d’animal qui se moque de vous. J’ignore ce qu’on nous sert, elle a l’air
de fort peu s’en soucier, mais elle dévore des viandes qui ne sont pas
cuites. Je suis au _Jardin des plantes_.
Elle ne redevient femme qu’en présence d’un saladier de fraises.
Petit gloussement de joie.
Toutes les fraises y passent, sauf deux, qu’elle m’octroie sur une
feuille.
Elle verse le reste du cognac dans le saladier, en redemande.
--Vous voulez encore des fraises?
--Non, du cognac. Il est beaucoup moins fort que celui de ma concierge.
(Elle a une mine de vierge offensée.) tiens, goûte, il sent le muscat!
Je goûte, fais une grimace. Cela doit être de l’alcool à 96 degrés.
Elle réclame des chartreuses vertes pour étendre le goût du muscat.
Il faut lui rendre cette justice, c’est qu’elle est très calme et que
son langage demeure aussi... châtié que de coutume.
Comme je ne bois pas ma chartreuse, elle me la vole en me disant:
--Ça te ferait mal.
Ça m’humilie et m’intéresse prodigieusement. Qu’est-ce qu’elle va
devenir quand elle sera grise, car elle va se griser, c’est clair.
Je lui prends le pied sous la table.
Elle me regarde fixement, met la main sur son couteau.
--Finis, toi, ou je me fâche.
Ses yeux sont illuminés comme ceux d’une panthère à la chasse.
Je me lève, en m’éventant de ma serviette, parce que je suis un peu
inquiet.
Si j’abandonne la partie tout de suite, je vais être ridicule, et si
j’insiste, elle est capable de me piquer, du bout de ce couteau, rien
que pour s’amuser, bien entendu.
«Le tremplin». «La force dynamique de la passion». Toutes les belles
phrases de Jules Hector me hantent le cerveau, seulement je n’en suis
pas plus fier. Durant cette saison chaude, l’heure complique les
panthères, et ce petit dressage en liberté pourrait bien finir par un
repas plus substantiel dont mon humble personnalité serait le plus bel
ornement.
--Ma petite amie, je suis très doux, moi, je ne sais pas jouer du
couteau, n’ayant jamais été souteneur de ma vie, ce que je regrette.
Lâchez cela, ou vous allez m’éborgner.
Je veux saisir son poignet.
Elle me plante son couteau dans le bras.
Je suis tellement étonné que je n’éprouve aucune douleur.
Je la regarde. Elle est toute pâle.
Je regarde ma manchette. Elle est toute rouge et le sang ruisselle sur
la nappe.
A présent cela me fait souffrir un peu, parce qu’elle vient de retirer
le couteau.
--C’est bête, Reine, on va causer et s’extasier là-dessus... c’est très
bête. Aidez-moi vite à nettoyer le sang. Nous ne sommes pas en Égypte
ici.
Machinalement elle prend les serviettes, les mouille, et arrange des
compresses.
--Vous pouvez me dénoncer, je ne me plaindrai pas!
Ce mot _dénoncer_ est impayable dans sa bouche. De quoi suis-je
complice, mon Dieu?
--Tu es une sotte. Je n’aime pas plus les histoires de police que toi,
et une jolie femme a toujours le droit de se... défendre.
--Je serais contente d’aller en prison.
Mon bras est enveloppé. Il me semble très lourd.
--Pourquoi serais-tu contente d’aller en prison, espèce de folle?
Elle s’accoude, songeuse.
--Vois-tu, faut jamais me parler de couteau, ni de mon petit homme.
Je frissonne des pieds à la tête.
Il fait frais sous cette tonnelle sombre.
--Quel petit homme, dis?
--Je ne suis pas grise. Je ne suis jamais grise. C’est le premier coup
de surin que je fiche, et ça m’a produit un effet... j’aurais pas cru.
Est-ce que ça t’a fait mal, _à toi_?
--Non. Pas au bras, toujours. Ta dernière virginité? Merci. On donne ce
que l’on peut, ma fille. Il est donc en prison, le petit homme, et tu
voudrais le rejoindre?
--Oui. (Ses yeux longs se ferment langoureusement, elle s’étire, dans un
bâillement sourd.) On l’a emballé parce qu’il a fait la même chose pour
moi.
--Celui en soldat sur ta cheminée?
--Tu es un malin... mais je ne suis pas grise. La fois du portrait, il
était encore au régiment. Il en est sorti. Puis, on s’est battu devant
ma porte, et il a éreinté un client. Nous avons été des tas pour
témoigner. Maintenant, la police me surveille parce que j’ai dit que
c’était moi qui lui faisais son truc.
Elle achève sa chartreuse et se mord les lèvres.
Ce que je sens bien, en ce moment, c’est que je rendrais volontiers le
coup de couteau au _petit homme_.
Nous rentrons par un train bondé. Reine demeure muette, heureusement.
Elle a sommeil. J’ai des élancements furieux dans le bras.
A Paris, impossible de trouver une pharmacie ouverte. Il est trop tard.
Je reconduis Reine chez elle.
Avant de disparaître sous le porche de son palais, la princesse se
retourne, indifférente.
--Tu es un bon garçon, tu n’as pas gueulé. Bonsoir.
Je crois qu’elle m’estime. C’est toujours ça.
Et je m’en vais me coucher pour avoir la fièvre toute la nuit.
--... _Sois belle et sois triste... mais ne frappe pas si fort une autre
fois, dis?_
X