Du lyrisme. (Il n’est pas en or comme celui du ministre.)

--Vois-tu, Mathilde, je suis très malheureux. Je ne peux pas te dire

tous mes chagrins, tu te moquerais de moi. J’ai besoin de m’étourdir, de

brûler ma vie. Je suis un enfant malgré mon âge d’homme, et je suis

tellement vieux. J’aime, je crois être _aimant_, puis, je n’aime plus,

on ne m’aime plus. Je suis un gosse égaré sur le parvis d’un temple. Je

cours après toutes les femmes qui entrent et sortent, murmurant des

chapelets trop longs... Je cours, et ce n’est jamais ma mère, ce n’est

jamais ma sœur, ce n’est jamais mon amie, celle-là est trop blonde,

celle-là est trop brune, celle-là est trop petite... et des quêteuses

passent me demandant pourquoi je pleure. (J’enrage de ne pas pouvoir

tout expliquer, je suffoque, je pleure presque réellement.) Thilde! je

ne suis jamais plus sincère que quand je fais de la littérature et j’ai

dit, tout à l’heure, que je ne pensais pas un mot de ce que

j’écrivais... je ne me reconnais plus dans la sincérité de tous mes

mensonges. Ah! _Tu es écrite_, Thilde, comme les autres! Je pleure parce

que la vie vraie se fait mal et fait mal, mais je ne suis pas capable de

la refaire. Je ne peux que lui draper, aux épaules, le peplum de ma

fantaisie. Tu n’as pas l’air de comprendre, et _Elle_ ne comprend pas

non plus, moi aussi je ne comprends rien... (sanglot). Thilde, si tu me

chasses, je vais tomber dans un abîme noir. Je vais tomber dans des yeux

si grands qu’ils pourront refermer sur moi leurs paupières et que j’en

mourrai. Ah! Thilde, protège-moi! Je ne suis plus digne que de tes

caresses... et je fais serment de te les rendre, oui, toutes!...

--Serment d’ivrogne! ajoute Thilde risquant d’être spirituelle.

Je ris à travers mes larmes d’homme nerveux.

--J’ai rien bu, Thilde, je t’assure... voilà près de trois heures que tu

me tiens la coupe si haute...

Ouff! Ça y est. Nous sommes au mieux. Elle m’embrasse. Cela va se

terminer à mon entière satisfaction.

J’ai déjà remarqué que la littérature, peu productive au point de vue

argent, nous fournissait des poses plastiques qui seraient bien

ridicules sans le panache italien et l’épée en verrouil. On est mal

habillé à notre époque, et le chapeau tuyau de poêle ne prédestine pas

aux apothéoses. Une phrase vous revêt quelquefois de la couleur locale

qui vous sied. De son fauteuil ou de votre tabouret, on gagne des

batailles sensuelles fort importantes sans se déranger de sa ligne de

correction moderne.

Je suis très partisan du balcon de Roméo; pourtant, quand il pleut,--et

il pleut toujours ce jour-là!--c’est une fichue opération que de

grimper. Moi, je grimpe assis dans l’ascenseur de mon cerveau.

Nous avons été très jeunes, Thilde et moi, ce jour d’explication

orageuse. Nous avons oublié le dîner, et elle a prévenu sa bonne qu’elle

ne recevrait personne pour cause de subite indisposition.

--Oui, ma fille, une migraine épouvantable, vous nous préparerez un

souper vers minuit, un souper dînatoire. Monsieur non plus n’a pas

faim...

_Elle_ (le matin, rayon de soleil printanier et renouvelesque derrière

des stores bleuâtres): Quand reviens-tu, Loulou?

_Moi_ (du cabinet de toilette): Je ne reviens pas, je t’emmène. Nous

allons dîner à Saint-Cloud. Il fait beau.

_Elle_ (réfléchissant): Non, chéri, ce n’est pas possible, j’ai deux

leçons aujourd’hui. La comtesse Fashi et M. Carle Duméril pour une

répétition de musique de chambre.

_Moi_ (soupirant): Toujours le monstre Pleyel. Cet animal est bien

assommant. Enfin...

Et je m’en vais seul.

Pourquoi suis-je revenu dans la journée, moi qui ne fais pas deux

visites à la fois, au moins à _la même_?

Ce sont de ces tours que vous joue Éros, le chasseur, quand il chasse ou

vous chasse!

Je suis revenu tout naïvement pour proposer de dîner au restaurant parce

que j’avais l’appétit d’huîtres entrevues chez un marchand, de mets

bizarres et follement épicés, aussi de sauternes doux.

Je suis revenu avec la tendresse d’un mari préparant une seconde

surprise, restauratrice puisque restaurant à la mode.

Je faisais déjà la carte en imagination (grossière littérature), et je

sonne.

La servante, un peu effarée:

--Oh! Monsieur!...

--Quoi? La comtesse Fashi est encore là?

--Non, c’est... (elle hésite), c’est Madame Noisey.

Ainsi, cette horreur de Julia est revenue (comme moi... nous sommes si

vicieux!) pour torturer cette charmante créature... Toi, ma petite, je

vais te régler ton compte, et je me décide brusquement.

--Annoncez-moi tout de suite.

--Pas possible, Madame ne veut pas qu’on la dérange. Elle me gronderait.

J’ai entendu qu’elle pleurait dans le salon.

Je me jette comme un fou dans le salon où l’on pleure.

Je ne trouve pas ces dames.

Je pénètre dans la chambre à coucher.

Pièce obscure, violentes senteurs de Chypre et d’héliotrope mélangés. Je

marche sur un corset, je m’embarrasse dans une jupe, je tombe presque

sur le lit.

J’entends, là, des soupirs, des râles.

Je bondis vers l’un des boutons électriques de cette chambre où il y en

a deux: près de la cheminée et au fond du lit.

A tâtons, je presse celui du fond, en face de moi.

Je fais la lumière...

... Julia Noisey se tord, complètement nue, dans les bras de Mathilde,

non moins bien habillée!

Et cette chambre, si remplie de boutons électriques, ne contient ni

fouet, ni cravache, ni canne.

Reste l’esprit.

Je n’en ai plus.

Reste l’injure.

J’en use et en abuse.

Je crie beaucoup. Je casse des choses. Je déchire des étoffes.

Elles sont toutes deux évanouies, selon la grande loi féminine qui ne

permet pas à un Monsieur de demander des explications devant un flagrant

délit.

Des explications?... Ça ne me semble pas nécessaire, mais je suis

féroce. J’en veux, moi.

Ça dépasse un peu ma littérature et ma psychologie, cette histoire.

Je me suis cru très malin.

Je ne peux plus faire le malin du tout.

Je constate et je ne comprends pas.

Je parle, je hurle, je frappe du poing dans des oreillers, et je crois

qu’au hasard une claque résonne sur des rotondités plus fermes.

Je ne m’aperçois pas du tableau ravissant et bien vivant que forment la

belle matrone romaine et la petite esclave grecque enlacées.

Très joli, d’accord, mais je me sens abominablement trahi par

l’existence et j’entends qu’on m’explique pourquoi toutes les pudeurs,

toutes les sentimentalités, puis tous les vices, tous les mensonges. On

me bernait, chacune à son tour, et cette femme que je voulais épouser,

et cette guenon à qui je voulais faire l’honneur de tuer son mari.

Tas de singes!

La vie, encore une fois, saisit le rêve à la gorge.

Moi, je rêve.

Mais, elles, me trompent par toutes les réalités bestiales.

--Sacré tonnerre! Répondrez-vous, ou je vous étrangle?

Lia ouvre un petit œil de chat inquiet. Elle se réfugie dans les bras de

Thilde qui se recule, sans rien ouvrir du tout.

--Ah! vous vous réveillez, maintenant? Vous allez me permettre de vous

rosser... car je vois qu’il n’y a pas d’autre leçon à vous offrir, mes

petites bêtes.

Lia, qui se souvient d’une gifle déjà reçue, met ses bras en avant.

--De quoi, espèce de brutal, tu nous as trompées toutes les deux et tu

n’as que ce que tu mérites, voilà!

--D’abord, toi, tu vas me faire le plaisir de m’accompagner chez ton

imbécile de mari pour que je lui apprenne de quel genre de sentiment tu

te chauffes. C’est honteux, tu dépraverais un couvent de carmélite... où

aurait déjà passé un régiment de cuirassiers.

--Oui, murmure Thilde pleurante, s’enveloppant d’un drap parce qu’elle

est la moins jeune, c’est vrai qu’elle est vicieuse et qu’elle m’a

perdue... mais vous exagérez, Louis, comme toujours.

--Répète un peu que je t’ai perdue! crie Lia lui griffant la gorge. Elle

en a un toupet! C’est une machination, Louis, elle a dû combiner ça

exprès pour se venger de toi.

Et elle pleure.

Je suis très énervé.

Je ne peux pas corriger deux femmes qui pleurent, toutes nues.

Je commence à avoir envie de rire.

C’est ridicule ce qu’elles font.

Seulement je suis ridicule d’y attacher tant d’importance.

Elles ont, comme moi, des grands mots et des petits gestes.

Quand elles sont montées en ascenseur, elles redescendent à pied.

Tout ceci, c’est de la littérature fort ordinaire.

Il faudrait avoir du génie.

Et avoir du génie, c’est, généralement, se mettre à la hauteur de toutes

les situations...

Pour comble de joie, voici venir la bonne qui gratte.

Heureusement qu’elle a le flair de gratter.

Je me précipite (au nom des mœurs) et j’ai, enfin, une idée, en poussant

le verrou.

--Madame a la migraine, une migraine épouvantable; _nous_ ne recevons

plus personne et vous nous préparerez, comme hier, un souper

dînatoire... vers minuit.

Il m’est littéralement impossible de demeurer en frac et en gants clairs

plus longtemps.

Elles finiraient par pouffer tout en séchant leurs larmes.

... Au cours de cette petite fête, Lia tient ce joli propos:

--D’abord, toi, je te défends les saletés.

Et Thilde ajoute, très digne:

--Si nous ne t’avions pas rencontré, mon cher, nous serions encore

d’honnêtes femmes!

La prochaine fois j’amènerai des amis.

_Deux perdrix_ de cette envolée _dans le même carnier_, c’est un peu

lourd pour un seul chasseur.

L'heure sexuelle · 第 24 / 35 题