OÙ ÉROS MET DEUX PERDRIX DANS LE MÊME CARNIER

_Carnier_, je trouve ce mot d’une superbe allure, et il ne me représente

plus du tout le vulgaire sac en question. Il suffirait d’ajouter une

lettre à ce mot pour lui rendre toute sa lugubre valeur.

Mais je n’aime pas la chasse, sport fatigant dont la brutalité n’est

plus de notre époque...

Je suis allé, aujourd’hui jeudi, voir mon amie Thilde. J’étais un peu

triste et j’avais besoin de douces consolations.

Dès mon entrée chez elle, j’ai bien compris qu’il se passait des choses.

Ou elle avait pleuré ou elle avait trop ri.

--Bonjour, ma Thilde! Vous avez les mains moites. Pourquoi?

Nous nous sommes assis dans le grand canapé du salon sur lequel mon amie

aime à prendre des poses Récamier en regardant son piano.

--Louis, m’a-t-elle déclaré fort grave, vous m’avez trompée.

Ce ne sont plus les maris qui savent tout, maintenant, ce sont nos

maîtresses.

L’existence va devenir intolérable.

Je me suis levé vivement et j’ai arpenté le tapis de la lyre d’or du

ministre, placée sur la cheminée, au portrait du ténor célèbre, mon

prédécesseur, qui, grâce à sa célébrité, ne choque pas trop dans ce

salon d’artiste.

Étonnant comme le froid de l’hiver pénètre sous les portières,

aujourd’hui, jour de réel printemps.

Vent, pluie, grêle; on entend des bêtes furieuses gratter aux vitres et

cherchant à se précipiter malgré les rideaux de tulle...

Moi, je cherche une phrase et je reste court.

--Thilde...

Je la regarde. Elle est très belle. Toujours son expression de bouche si

voluptueuse et comme inspirée. Ses yeux ont des halos d’ombre

transparente. Par certains soirs clairs, la lune en a ainsi, sans motif.

Ses cheveux sont défaits mollement. Elle porte un peignoir de velours

très long, très ample et me paraît majestueuse. Ce n’est pas _la reine_

(la reine, c’est toujours plus simple que cela), mais une belle matrone

romaine prête à lever le pouce au-dessus du gladiateur.

Je ne l’ai jamais vue si bien.

--Thilde!...

Je viens m’agenouiller humblement à ses pieds et je baise le bord de sa

robe avec une ferveur délicate. Je suis dramatique dès que je suis

sincère, et quand je m’en aperçois je me blague, pour fouetter ma

sincérité d’un peu d’esprit. En somme, je suis très bien, moi aussi; je

ne sais par cœur que mon métier d’amoureux, mais je le sais à fond. Je

récite toutes les tirades et je donne toutes les répliques avec la même

fougue, et comme j’ai le soin de me prendre à mes propres pièges, on

doit croire chaque fois que je me casserai quelque chose dans la

poitrine. J’ai, en ce moment, un mortel chagrin d’avoir froissé ma

grande amie et je pense à l’autre, _à la seule_! Il me semble que c’est

à elle que je vais débiter mes tirades. Alors, mensonge?...

Je ne dis plus rien.

Thilde me passe les doigts dans les cheveux et elle parle, reconquise

déjà par mon humilité.

--Oui, vous m’avez trompée, Rogès. (Elle m’appelle par mon nom de

famille quand elle désire établir des distances.) Je ne vous en veux

pas, car je n’espérais guère vous garder si longtemps. En me donnant à

vous, je devinais d’avance que je me donnais à un homme léger, très

vicieux,--oh! ne protestez pas!--la femme avec laquelle vous m’avez

trompée est une épouvantable vicieuse. Je connais cette femme, elle sort

d’ici à l’instant, c’est Julia Noisey.

--La drôlesse! Elle est venue vous dire ça?

Je suis ahuri.

_La sentimentale_ qui poursuit le cours de ses exploits sentimentaux!

Je regrette bien de ne pas avoir fait mon possible pour obtenir un duel

du mari; cela l’aurait calmée et je ne risquais pas plus de scandale.

Thilde a un sourire pénible.

--Une drôlesse, soit, mais cependant vous l’avez aimée?

--Ah! par exemple, non, Thilde! je me révolte. Je ne l’ai jamais aimée.

Elle est venue se jeter dans mes bras absolument comme elle a dû se

jeter à votre tête cette après-midi. C’est une toquée. Elle m’a fait

toutes les grimaces, toutes les singeries, et elle m’aurait pris de

force, je crois, si...

C’est étonnant comme on nous prend de force souvent. J’ai calculé que

durant certaine saison, et «l’_heure complique la saison_», dit le

poète, tenez, au crépuscule, toutes les femmes, vieilles ou jeunes,

belles ou laides, peuvent nous obtenir sans amour et, qui pis est, sans

désir. Nous n’aurions qu’à tourner les yeux: elles s’arrangent de façon

à ce que nous ne les tournions pas. Comme la nuit tombe, nous tombons

avec elle. (L’essentiel serait d’allumer une lampe.)

C’est égal, cette Julia est une peste. Je ne lui pardonnerai jamais

cette infamie.

Thilde a une voix navrée.

--Non, je n’ai pas cru que vous me seriez fidèle. Vos livres... votre

effrayante littérature qui vous conduit aux pires études de mœurs...

Je l’arrête.

--Thilde, je vous en prie, laissons ma littérature. Je ne pense pas un

mot de ce que j’écris, vous le savez bien.

J’ai dit cela d’un ton de merveilleuse conviction. Peut-être que c’est

vrai, après tout.

--Allons donc! j’ai toujours déploré votre facilité à conclure au

vice...

--Je vous jure, Thilde, que je suis chaste. Si je pouvais vous avouer le

fond de mon âme, vous découvririez que je suis capable de respecter...

--Oui, ce qui n’est pas respectable. Vous ne vous entendez bien qu’avec

des monstres.

Je suis frappé de sa logique intuitive. En effet.

Je ne sais même pas aimer sincèrement cette charmante femme, un peu

bourgeoise, cependant très digne du respect d’un véritable amour.

--Voyons, ma belle chérie, je m’entends bien avec vous par moment?

Daignez vous souvenir un peu de nos heures de tendresse, dites?

Je suis assis sur un tabouret et j’ai mis ses pieds sur mes genoux parce

que c’est plus commode.

Je m’aperçois que ses pieds sont chaussés de très vilaines pantoufles en

drap et qu’elle a marché sur leur contrefort plié. La jambe est jolie,

mais le pli du contrefort m’agace.

J’ai une nuance de sévérité pour ajouter:

--Vous n’êtes pas raisonnable, Thilde, de me reprocher une folie qui n’a

rien à voir avec... les nôtres.

--Vous manquez de générosité, monsieur Rogès.

--Ma belle chérie, vous manquez aussi d’indulgence. Il y a des

récréations qui ne vous plaisent pas, et j’ai su les retrancher de nos

jeux particuliers, rien que pour vous être agréable.

Voilà au moins du respect sentant son homme du monde. On ne me traitera

pas de _voyou_, selon l’usage. Je commence à redevenir très bien, très

gentil. J’ai idée que notre explication va remettre les choses au point.

Je prends, tout bas, la résolution de ne plus la trahir... avec cette

indigne Julia. Les femmes de cette espèce sont enragées.

Pauvre Thilde! Elle a de grosses larmes.

--Louis, quand je vous ai cédé (phrase un peu romanesque), je ne

comptais pas sur vous... j’espérais, seulement... puisque nous étions

librement unis, que vous me feriez part de vos décisions.

Elles sont absurdes! Si on leur disait le quart... des décisions que

nous prenons, ou mieux qui nous prennent, elles passeraient leur journée

(surtout la nuit) à nous faire des scènes. Comme ce serait drôle et pour

elles et pour nous! Nous ne sommes décidés que lorsque tout est

accompli. Nous ne savons jamais rien de _la décision_ suivante. C’est

plus prudent, l’impromptu épargne quelquefois de grosses gaffes.

--Voyons, ma Thilde, tu es trop solennelle... on dirait que tu vas

cesser de tutoyer ton chien! On n’a pas besoin d’arrêter les aiguilles

des montres sur les choses de ce genre, ce n’est fichtre pas la peine,

parce que, l’aiguille arrêtée, le temps coulerait tout de même, amenant

des heures pareilles. Oui, là, j’ai couché avec Lia, et puis avec

d’autres, naturellement, ceci pour te faire comprendre que toutes ces

_petites_, qu’elles soient une ou douze, ce sont autant de zéros que

nous ajoutons à l’unité pour la mettre en valeur (Bon! Excellente image

dont je me resservirai.) Ensuite, Thilde, je n’aime que toi et tu vas

m’embrasser.

Conclusion bébête mais nature.

J’ai envie d’être nature aujourd’hui.

--Alors, Louis, pourquoi ne pas m’épouser, si vous voulez me traiter

comme une pauvre femme légitime?

Je fronce les sourcils.

Elle ne se doute pas du tout qu’un soir où elle m’avait exaspéré avec

des caresses distribuées au monstre Pleyel, je lui aurais promis de

l’épouser rien que pour avoir le droit de casser le piano.

Si je lui avais promis cela, je l’aurais tenu.

J’aurais certainement cassé le piano, puis je m’en serais mordu les

doigts. Ce soir... non. Je suis lié, ailleurs, par un étrange lien

infâme et merveilleux, qui ne me laisse plus que la liberté de la chair,

la permission de minuit. A l’aube je rentrerai... fatigué, dégoûté,

ennuyé, je reviendrai seul pour me retrouver avec _mon double_ dont les

yeux, deux trous, que semblent avoir creusés les miens à force de

regarder dans le vide, me regarderont, m’aspireront à leur tour.

--Vous êtes au-dessus des femmes légitimes et je saurai toujours vous

faire respecter... même par moi.

L'heure sexuelle · 第 23 / 35 题