Si, seulement, une femme...
Je pense aux yeux de cette fille. Est-elle guérie? Est-elle revenue? Si
elle avait jamais l’idée de me remercier de mes pauvres roses?
Non, elle n’aura pas cette idée. Elle est d’un monde où on n’a pas ce
genre d’occupation.
Je pense donc toujours aux yeux de cette fille?
Coup de timbre.
--Pstt!... Joseph, j’y suis pour n’importe qui. Ouvrez vite.
Joseph, qui a reçu, le matin, l’ordre formel de défendre ma porte, va
ouvrir en prenant un air pincé.
J’entends le bruit d’un parapluie qu’on dépose, un peu lourdement, dans
la grande potiche.
Ce n’est pas une femme. Les femmes ne se séparent pas de leur parapluie.
Elles vous les fourrent sous les coussins du canapé, les accrochent à un
cadre, avec les pincettes, à gauche de la cheminée, dans tous les
endroits impossibles, où elles les y oublient, le plus souvent, mais ne
les posent pas dans l’antichambre parce que ce serait normal.
C’est un homme, un raseur.
Je me remets à écrire, très grave, dardant des prunelles profondes, des
regards de personnage très absorbé par le problème social. Le raseur va
saisir tout de suite, si c’est un Monsieur bien élevé, qu’il est en
train de troubler l’éclosion d’un chef-d’œuvre... et j’écris,
machinalement, la première phrase venue:
«_Nous avons sur les yeux comme un voile de cendres._»
Ça n’a d’ailleurs aucun rapport avec le reste de la page.
--Est-ce que je ne vous dérange pas trop, Monsieur Rogès?
Une voix douce, un peu tremblante, une voix de garçon embêté, fatigué,
très affectueux.
Je lève la tête, subitement fou de terreur.
C’est Gaston Noisey, le mari de Julia.
Il n’est jamais venu chez moi.
Je dîne rarement chez lui, nous allons souvent au théâtre tous _les
trois_, et nous échangeons les menues politesses d’usage entre gens du
même monde qui s’estiment... de loin. Je lui épargne les trop longues
intimités, les poignées de mains chaleureuses et les effusions, toujours
désagréables à se rappeler quand on doit finir, un matin, par ne plus
pouvoir se souffrir. Je l’ai prié, comme je le devais, de me rendre
visite quand bon lui semblerait: des tableaux à voir, des livres, et un
certain traité d’architecture indo-chinoise, mais je me suis arrangé de
façon à ce que cela ne le tente point. Aux fumoirs des soirées où nous
nous retrouvons une ou deux fois par mois, nous causons du ton détaché
et plaisantin des gens qui n’ont plus rien à se dire.
Pour l’honneur de notre sexe, je ne peux pas supposer qu’un mari, jeune,
assez intelligent, serait-il à mille lieues de toute littérature et de
toute psychologie, ne puisse pas se douter, au seul parfum de la peau de
sa femme, qu’elle le trompe.
Si Gaston Noisey, l’architecte d’humeur casanière, vient me faire une
visite, c’est qu’il sait tout, comme au dernier acte.
Le fauve qui dort en moi se réveille dès que je me sens en présence d’un
danger physique, c’est-à-dire j’ai d’abord _très peur_ et mon second
mouvement cherche une arme, parce que la bravoure est une résultante
_immédiate_ de la peur, pour les animaux, du moins.
Je recule, d’instinct, du côté d’une panoplie où se réunissent, en
étoile d’acier, cinq lames de poignards qui ne peuvent servir à rien.
Il serait simple de frapper le premier.
J’ai à peine effleuré du dos la panoplie que je redeviens très civilisé:
je vais à lui, les mains tendues:
--Comment allez-vous, Noisey? je suis heureux de vous voir. Non, je n’ai
justement pas envie de travailler, pas mieux à faire que de causer avec
un homme d’esprit.
Il me serre la main.
Nous ne sommes pas tragiques du tout.
Il s’assied, souriant dans sa barbe, une jolie barbe. C’est un garçon de
trente-deux ans, grand, un peu fluet, des yeux très bons, des gestes un
peu indécis d’homme qui ne comprend pas très bien tout ce qui lui
arrive, mais la résignation de qui sait, cependant, en accepter les
conséquences. Règle générale, il y a tout à craindre d’un personnage
résigné quand il est en face d’un impulsif de ma trempe: c’est toujours
l’impulsif qui a le dessous.
--J’avais besoin d’aller aux Beaux-Arts aujourd’hui, murmure-t-il, et je
n’ai pas voulu passer si près sans venir vous voir. Vous savez que je
suis un peu hibou, votre monde littéraire me fait l’effet d’un
épouvantail. J’ai bien hésité... puis nous avons tant de fois causé
ensemble à cœur ouvert...
Est-ce que nous sommes dans un vaudeville ou dans une tragédie? je ne
comprends plus. Ou Lia lui a tout avoué en un transport de rage parce
que je lui ai écrit (poste-restante, selon l’us) que j’en avais assez,
ou il a pincé des lettres malgré nos précautions. Quant aux amis,
personne, cela j’en réponds, n’a divulgué quoi que ce soit. Ils sont
bien trop indifférents.
Bon Dieu! j’ai chaud.
--Mon cher Noisey, je suis tout entier à votre disposition.
Et je souligne, d’un regard froid. Je crois que je suis seul à me donner
des répliques. Il prend des cigarettes que je lui offre (justement
celles que sa femme a l’habitude de fumer ici) et il s’installe, le
buste un peu incliné, les yeux très humbles, avec une allure de chien
battu qui serait risible en toute autre occasion. Sa main gauche déplace
naïvement des petits objets sur le coin de ma table et sa main droite
lustre le bord de son chapeau.
Je mets mon coude sur mon papier, mon menton dans ma paume et j’attends.
--Est-ce que vous travaillez comme ça tous les jours... du même train?
Une _interview_?
--Non, vraiment. Il y a des fois où je suis d’humeur massacrante. Ainsi,
quand vous êtes entré, j’avais envie de tuer quelqu’un, ou de me jeter
par la fenêtre, je suis très nerveux. Votre venue est une aubaine. Dans
nos romans, il y a certaines situations qu’il faut savoir dénouer coûte
que coûte. N’est-ce pas votre avis?
Je raille. Je suis direct, j’ai une jolie ligne, je me regarde marcher
avec plaisir... seulement, je réfléchis que, tout de même, c’est en
hiver, qu’un duel avec un architecte ce n’est pas drôle, que je ne fais
plus d’escrime depuis un mois, faisant trop de femmes, et que, dans les
reins, une traître pointe de fatigue...
--Moi, j’ai aussi comme ça des jours où je ne suis pas rose.
Il fume, mélancolique.
--A propos: comment va Mme Noisey? Voyez mon étourderie, j’oubliais de
vous en demander des nouvelles. Mes excuses, cher Monsieur.
--Elle va bien, elle va très bien... sauf les nerfs... Une indisposition
qui court, en ce moment, je crois. Je venais... Écoutez Monsieur Rogès,
vous allez peut-être vous moquer de moi, je viens vous demander un
conseil... oui... là... ne froncez pas les sourcils. Les bourgeois,
comme vous dites, ça n’entend rien à la littérature et ça vous a une
grande confiance dans les littérateurs, des savants, toujours. J’ai lu
quelques-uns de vos livres et j’ai été très étonné de voir des choses
sur la vie que j’ignorais. C’est bien bizarre comme tout est clair quand
vous l’expliquez. On pense en les lisant: «Ça doit lui être arrivé, tout
ça.» Au fond, il ne m’est pas arrivé tant d’histoires... je le regrette.
Je vais risquer de vous demander un avis comme à un confesseur. Les
bouquins... ça rend presque sacré et... ça tourne bien des pauvres
petites têtes, aussi.
Quel jeu jouons-nous? Il est impertinent, ce me semble, l’architecte.
Je réponds avec une impertinence plus marquée:
--Je ne suis pas un saint, je vous assure, Noisey, vous exagérez... par
politesse. Débrouillons: quel conseil voulez-vous me demander?
Il respire doucement, se caresse la barbe. C’est étonnant comme il est
simple.
--Oh! je vais vous paraître un peu ridicule; mais c’est plus fort que
moi, j’ai confiance en vous, parce que vous êtes très gentil, très bien
élevé; je vous ai entendu vous emballer tellement sur les questions
d’amour, et prétendre qu’on n’a pas le droit de corrompre des
innocents... alors... j’ai fini par me dire que ce serait encore vous
qui sauriez me tirer d’embarras.
Va-t-il m’emprunter de l’argent?