Le mot de Mlle Léonie me revient: «_Tout ça, c’est du chiqué!_»

--De plus en plus à votre service, mon cher Monsieur.

J’émiette un bâton de cire à cacheter pour prendre patience. Le

préambule est un peu long. Au théâtre ce serait d’un goût détestable.

--Monsieur Rogès, pourquoi espacez-vous vos visites depuis quelque

temps?

--Mais, mon cher Noisey, je suis tellement roulé par la vie des lettres.

Une première, des romans, et des correspondances folles. Je vous ai déjà

dit qu’il y avait des trous dans mon existence absolument comme dans la

lune. Je m’éclipse, je m’enferme, et, au lieu de faire la noce, selon la

jolie expression de Mme Noisey, je travaille sans même le souvenir de

mes meilleurs amis.

--Êtes-vous bien sûr que vous n’avez pas d’autre raison... pour nous

fuir?

--Je vous jure...

Il hausse les épaules, ses bons yeux deviennent tristes.

--Allons! Allons! Ce n’est pas vous qui l’avoueriez. Je vais vous

apprendre, moi, pourquoi vous nous fuyez, Rogès... car vous nous fuyez,

maintenant... C’est parce que... parce que ma pauvre petite folle de

femme s’éprend de vous et que cela vous agace... Ça y est-il? Est-ce

bien cela?

Je suis tué.

Heureusement que je ne peux jamais pâlir étant déjà très pâle, de

naissance, mais je dois lui faire une paire d’yeux fixes très réussis.

Un silence relativement mortel.

--Oui, Rogès, reprend Noisey de son ton amical, humblement. Je vous

scandalise et je vais m’expliquer. Nous sommes seuls, vous avez le

temps, et, je vous le répète, j’ai toute confiance en vous. (Il fume.)

Écoutez-moi bien: j’ai épousé une petite pensionnaire, naïve, gamine,

elle avait seize ans quand nous nous sommes mariés--et elle est,

aujourd’hui, à vingt-quatre ans, aussi gamine que le jour de son

mariage. Je sais qu’elle m’aime bien, je ne le mentionne pas par

fatuité... non, elle me l’a prouvé maintes fois, mais elle est

sentimentale en diable et c’est là le défaut de sa cuirasse. Je ne me

dissimule pas que je ne suis pas toujours son rêve. Je suis positif,

hélas, autant qu’un bon mari peut l’être, et je l’aime, de mon côté,

sans rester dans les nuages. Elle a des idées de pensionnaire, de fleurs

bleues, de fantômes et d’amour éternel qui sont absurdes, lui font

trouver que la soupe c’est toujours de la soupe. Ah! la femme est un

ressort bien délicat, on a vite fait de tout fausser rien qu’en laissant

sonner l’heure à sa pendule. Enfin, nous sommes entre hommes et je serai

plus franc: j’ai le malheur d’avoir épousé une petite femme qui n’a pas

de sens, et, par-dessus le marché, cette petite femme-là a eu le malheur

de lire un livre de vous où vous parliez de deux amoureux qui voulaient

rester purs. Ça lui a tourné, monté l’imagination, elle n’a pas du tout

deviné que vous vouliez parler d’autre chose et ce n’est fichtre pas moi

qui lui ai fourni des détails. J’ai fort bien suivi son raisonnement,

son _état d’âme_, comme vous dites, les gens de lettres. On n’est pas

très bête quand on aime beaucoup sa femme et on l’écoute causer, sans en

avoir l’air. Elle a cru que l’amour pur, _l’amour de tête_ selon votre

expression, existait, et elle vous a supposé capable, à cause de votre

allure de beau chevalier, de ce tour de force. Ne vous a-t-elle pas fait

des tirades là-dessus devant moi, un soir, au dessert? Ne niez pas. J’ai

compris. Vous avez répondu par des plaisanteries, puis, à partir de ce

soir-là, vous vous êtes espacé... car vous êtes un honnête garçon; de

plus, vous n’êtes pas libre. Ce n’est un mystère pour personne que Mme

Mathilde Saint-Clair, la grande pianiste...

Je me lève brusquement.

--Permettez, cher Monsieur. Il faut laisser le nom de cette dame en

repos. Il s’agit de votre femme, rien que de votre femme pour le moment.

Vous avez découvert, ou cru découvrir que Mme Noisey était amoureuse de

moi et vous venez me le reprocher, c’est trop naturel... Mais quel

conseil voulez-vous me demander à présent?

Je me promène de long en large pour me dégourdir les jambes. Il est

évident que je me bats demain. C’est un nouveau système d’ironie. Il est

très bien, ce Monsieur, j’admire sa ligne et s’il est aussi fort aux

feintes de l’escrime... J’aurai du fer à retordre. Me voilà propre: je

lâche la femme, je pense avoir la paix et le mari me tombe sur les

bras...

Noisey ajoute d’un ton soumis.

--Je viens tout simplement vous prier d’écrire un livre pour expliquer à

ma femme que les hommes ne sont pas anges (il rit). Vous cherchiez

l’autre jour un sujet de roman. Eh! En voici un qui se vendra! J’ai déjà

dit à Julia, qui faisait l’éloge de votre respect pour les dames, que

l’amour de tête n’était possible qu’accompagné de l’autre, et, très

certainement, vous couchez avec la belle Mathilde.

--Mon cher Noisey, vous vous moquez de moi?

--Pas du tout. Je sens bien que vous n’aimez pas ma femme. Elle vous

déplaît, je vous ai entendu raconter à M. Andrel que vous la trouviez

laide et un peu folle; seulement, elle, vous a dans la tête parce

qu’elle cause de vous tout le temps. Si c’était plus grave, elle ne me

ferait pas ses confidences. Elle m’a déjà dit vingt fois: «Va donc me le

chercher, il m’amuse et je ne peux pas me passer de lui.» (Il ajoute, un

peu sévèrement, du ton d’un bourgeois qui prend un artiste au collet:)

Dame! Vous faites le mal sans le savoir, vous autres. Ce serait justice

de nous aider à le réparer. Vous pouvez bien écrire un livre _naturel_,

pour changer.

Ils ont donc tous la monomanie de croire que leurs histoires naturelles

sont intéressantes, ces sacrés bourgeois... et tous la monomanie de vous

fournir un sujet?

Je me plante à califourchon sur une chaise, la même dont Lia, en se

roulant, a cassé deux barreaux, et je le contemple.

--Vous êtes prodigieux, mon ami Noisey.

Lui, modestement:

--J’aime beaucoup Julia, vous savez; alors, je me suis dit que vous, qui

êtes au fond un bon garçon, vous emballant si facilement, vous vous

emballeriez là-dessus et que vous me tireriez du mauvais pas où vous

m’aviez mis. (Sourire très malin.) Un livre un peu plus _cochon_ que les

autres, ce n’est pas une affaire pour vous. Ça la dégoûtera des amours

pures, elle vous traitera de malpropre, car pour elle tous les hommes...

positifs sont des sales, et je serai sauvé: elle vous prendra en grippe.

Je commence à dégringoler de mes sommets tragiques.

Je m’amuse.

--Voyons, Noisey, vous êtes jeune, pas plus bête que le voisin (au moins

autant!) et votre femme vous aime... pourquoi redoutez-vous ce

caprice... de tête de la part d’une personne honnête qui n’a pas de

tempérament?

--Tiens! (Il s’anime.) Moi, je n’ai pas l’étourderie de Julia. Je veux

bien admettre que cela débute par des blagues, mais ça finit par devenir

sérieux quand ça intéresse le voisin. Si jamais elle en rencontre un qui

se pique au jeu... Je n’ai pas envie d’être cocu plus tard, moi.

Est-ce que j’avais la berlue, tout à l’heure?

Il est sûr de ne pas _l’être_ encore, cela saute aux yeux, et je

reconstitue la scène: elle aura été surprise pleurant après mon

télégramme, nerveuse, noyée de vapeurs; comme elle le mène par le bout

du nez, elle lui aura fait avaler qu’elle avait un caprice de pure

imagination pour moi, qui suis _un chaste_, tellement réservé...

--Dites-moi, Noisey, puisque vous me faites l’honneur de m’introduire

dans vos secrets d’alcôve, pourquoi Mme Noisey n’a-t-elle pas de sens?

Est-ce qu’elle est malade?

--Non. Elle se porte à ravir, seulement, il y a les fameuses migraines,

elle est nerveuse, délicate, si petite... Un rien la froisse, et

l’amour, ça lui semble toujours une corvée désagréable.

Je ne donnerais pas ma place pour un empire. D’ailleurs, il y a de ça

dans son instantané, elle considère l’amour comme une chose fatigante,

tellement fatigante que...

--Allons donc, moi qui la croyais très amoureuse de vous au contraire!

Soupir de Noisey, soupir sincère.

--Amoureuse de moi, oui, seulement à la condition que je reste

tranquille. Et tenez, un exemple: nous sommes restés un an seuls, en

tête à tête, à la campagne. Je ne l’ai jamais sentie me désirer de bon

cœur. Nous étions bien seuls, aucun voisin pour lui parler de

fariboles... Je suis fixé. Elle n’a pas de tempérament... C’est une

pensionnaire. Quant à essayer, pour lui faire plaisir, du fameux amour

de tête, de roucouler dans les étoiles ou d’évoquer des fantômes au

clair de lune... Serviteur! Je n’ai pas le temps.

Je me tords, intérieurement. Avec ma rage de courir à tous les

paroxysmes, je m’exagère les ridicules de ce mari, et je ne vois pas le

beau poème de sa douleur. Il est résigné. Oh! ce n’est pas moi qui peux

saisir tout de suite la grandeur du mot résignation, ce mot-là ne me

représente qu’un homme regardant par le soupirail d’une cave. Résigné,

mais bon gardien de son trésor; il ne la quitte pas (sauf une heure ou

deux!), l’étudie, l’écoute, la console et tente même, du fond de sa

cave, des démarches un peu ridicules. Il est persuadé qu’il ne sera pas

cocu s’il prend des précautions. Nous en sommes tous là, et, s’il vient

trop tard, c’est la faute de cette sale petite bête qui a le vice des...

pensionnaires.

--Mon bon Noisey, vous êtes digne d’un meilleur sort. Je vous avoue, en

effet, que j’aime beaucoup Mme Saint-Clair et je n’ai nulle idée sur

votre petite femme, j’ai horreur des trop petites femmes. Le livre _un

peu cochon_. Hum! Remède pire que le mal, cher ami! Voulez-vous que je

vous indique le véritable dénouement de la situation, moi?

--Volontiers! (Il sourit.) Si c’est dans mes cordes.

--Parbleu! Faites-lui un enfant!

Je sens que je dis une rosserie. Le moyen de garder le juste milieu avec

ces farceurs dont le mépris pour nous va jusqu’à nous demander d’amuser

leurs femmes en des livres légers!

--J’y ai déjà songé, répond doucement l’architecte se tortillant la

barbe, mais vous n’imaginez pas ce que Julia est dépensière. Elle aime

la toilette. C’est tantôt une dentelle, tantôt un bijou, tantôt un

meuble, et nous vivons difficilement malgré nos airs à l’aise. Ainsi,

elle a la rage des diamants, maintenant, des vrais. Aujourd’hui on ne va

guère acheter des diamants à sa femme avec douze mille francs de rente,

_sans espérance_. Alors, voyez-vous, un enfant, une nourrice, d’autres

fanfreluches pour le berceau... Non, mon cher, je ne peux pas.

Et il secoue la cendre de sa cigarette d’un doigt décisif.

--Dites donc? j’ai aperçu, ces temps-ci, un croissant dans ses cheveux:

des perles et des roses, au bas mot cinq cents francs. Mon petit Noisey,

vous vous laissez attendrir?

Je le dévisage, très tranquillement.

Je connais l’histoire du croissant, puisque c’est moi qui l’ai offert.

Il se tourne avec un bon geste paternel.

--Pauvre petite folle! Un Lère-Cathelain. Elle a payé cela cinquante

francs devant moi.

Je recule ma chaise. Comment, il a vu... Ah! ça, c’est lui qui se paye

ma tête depuis une heure? J’ai acheté moi-même le croissant en question

et je ne l’ai pas eu pour moins de cinq beaux billets bleus.

Je me promène dans une terrible agitation. Je sais bien qu’il a été

convenu qu’elle prétendrait l’avoir acheté chez Lère-Cathelain et

qu’elle se munirait d’un écrin portant cette marque... cependant le

bijou est vrai, que diable, ou c’est le mari qui ment.

--Monsieur Noisey, une objection...

Je m’arrête, suffoqué.

--Quoi? Il faut bien la laisser s’amuser avec le toc, puisque le toc

l’amuse... c’est comme vos livres et les amours dans les étoiles, et

quand ça ne me coûte pas plus cher!...

--Sacredieu, mon petit Noisey, ce bijou...

Je reste béant. Une idée! Elle aura revendu mon croissant vrai pour en

racheter un faux devant lui... et c’est le faux qu’elle porte... Je me

rappelle que la dernière fois, il avait un tout autre aspect... cela m’a

frappé... alors qu’aura-t-elle fait de la différence?

Je suis au bout de toute ma patience, je m’y perds et j’ai la sensation

d’être cocu à mon tour.

La conversation tombe. Noisey se lève. Il examine un bronze, regarde un

tableau, feuillette le fameux traité d’architecture indo-chinoise. Il

est un peu triste des confidences qu’il vient de me faire, point gêné.

Il sort en me demandant la permission de revenir de temps en temps,

épancher son âme.

Me voici en passe de tromper la femme avec le mari.

Délicieux.

Il n’est pas plus tôt dehors que je suis saisi d’une rage. Oui, cet

homme s’est fichu de moi et il faut que je m’aligne. Je ne peux pas

tolérer qu’on se fiche de moi de cette odieuse façon.

Je m’empare fiévreusement d’un télégramme et j’écris:

«Cher Monsieur Noisey, en réfléchissant à notre bizarre conversation,

il m’a semblé que vous n’étiez pas très fixé sur la valeur des

croissants que l’on porte dans votre ménage...»

Je déchire.

Idiot, grossier, je deviens le bourgeois et lui sera le littérateur.

Autre télégramme:

«Cher ami,

«Entre nous, notre attitude manque de galbe et nous ferions mieux

d’aller terminer nos explications sur un terrain plus...»

Ce qui manque de galbe, c’est de voler une femme à un homme pour vouloir

ensuite coller de force un duel à cet homme beaucoup plus myope,

décidément, que cette femme.

Je déchire.

Essayons d’une lettre pateline, genre Noisey.

«Voyons, cher Monsieur, de deux choses l’une: ou vous vous êtes moqué

de moi et je ne puis le souffrir, ou je me suis moqué de vous et vous

ne pouvez pas me souffrir, dès lors...»

Toujours le duel. Je n’en sors pas.

Je déchire encore.

Une heure, le front dans les mains.

Il y a l’histoire du croissant dont je ne sors pas non plus.

Et je revois les yeux vagues de Noisey, j’entends sa phrase pleine de

conviction. «_C’est une sentimentale._» La vicieuse que je connais, et

qu’il ignore, laisse peut-être vraiment son cœur à la maison pour porter

sa chair en ville, et le croissant vrai pour moi, faux pour lui,

redevient faux pour moi, vrai pour lui.

Noisey ne comprend pas et il fait ce qu’il peut.

Moi, je ne comprends pas et j’écris des bêtises.

Julia ne comprend rien et doit nous tromper avec un troisième.

--Joseph... un fiacre! Je vais dîner au boulevard. J’ai faim.

_Nous avons tous sur les yeux comme un voile de cendres._

L'heure sexuelle · 第 16 / 35 题