L'archiduc Léopold, frère de l'empereur, reçut le bâton du commandement

pour réparer les fautes de Gallas, son prédécesseur, et relever l'armée

de sa profonde décadence. Le succès justifia ce changement, et la

campagne de 1640 parut prendre une très-fâcheuse tournure pour les

Suédois. En Bohême, ils sont chassés de quartier en quartier, et,

occupés uniquement de mettre leur butin en sûreté, ils se retirent à la

hâte par les montagnes de Misnie. Mais, poursuivis même à travers la

Saxe par l'ennemi qui les presse, et battus près de Plauen, ils sont

forcés de chercher un asile en Thuringe. Devenus en un seul été maîtres

de la campagne, ils retombent aussi promptement dans la plus profonde

faiblesse, pour reprendre encore l'avantage, et passer ainsi

continuellement d'une extrémité à l'autre par de rapides révolutions.

L'armée de Banner, affaiblie, et menacée, dans son camp près d'Erfurt,

d'une ruine totale, se relève tout à coup. Les ducs de Lunebourg

renoncent à la paix de Prague, et amènent à Banner les mêmes troupes

qu'ils avaient fait combattre contre lui peu d'années auparavant. La

Hesse lui envoie des secours, et le duc de Longueville se joint à ses

drapeaux avec l'armée laissée par le duc Bernard. De nouveau supérieur

en forces aux Impériaux, Banner leur offre la bataille près de Saalfeld;

mais leur chef Piccolomini l'évite prudemment, et il a choisi une trop

bonne position pour pouvoir être forcé de combattre. Lorsqu'enfin les

Bavarois se séparent des Impériaux et dirigent leur marche vers la

Franconie, Banner tente une attaque sur ce corps isolé; mais l'habileté

du général bavarois de Mercy et l'approche rapide du gros des forces

autrichiennes font échouer l'entreprise. Les deux armées se rendent

alors dans la Hesse, épuisée, où elles s'enferment, à peu de distance

l'une de l'autre, dans un camp fortifié, jusqu'à ce que la disette et la

rigueur de la saison les chassent enfin de cette contrée appauvrie.

Piccolomini choisit pour ses quartiers d'hiver les bords fertiles du

Wéser; mais, devancé par Banner, il est contraint de les abandonner aux

Suédois et d'imposer sa visite aux évêchés de Franconie.

Vers ce même temps, une diète était rassemblée à Ratisbonne, où l'on

devait entendre les plaintes des états, travailler à la tranquillité de

l'Empire et prononcer sur la guerre et la paix. La présence de

l'empereur, qui présidait le collége des princes, la pluralité des voix

catholiques dans le conseil des électeurs, le nombre supérieur des

évêques et l'absence de plusieurs voix évangéliques firent tourner les

délibérations à l'avantage de l'empereur, et il s'en fallut beaucoup que

dans cette diète l'Empire fût représenté. Les protestants la

considérèrent, avec assez de raison, comme une conjuration de l'Autriche

et de ses créatures contre le parti protestant, et, à leurs yeux, il

pouvait sembler méritoire de troubler cette diète ou de la disperser.

Banner forma ce projet téméraire. La gloire de ses armes avait souffert

dans la dernière retraite de Bohême, et il fallait une action hardie

pour lui rendre son premier éclat. Sans confier son dessein à personne,

il quitta, au plus fort de l'hiver de 1641, ses quartiers de Lunebourg,

aussitôt que les routes et les rivières furent gelées. Accompagné par le

maréchal de Guébriant, qui commandait les troupes de France et de

Weimar, il dirigea sa marche vers le Danube par la Thuringe et le

Voigtland, et parut devant Ratisbonne, avant que la diète pût être

avertie de sa funeste arrivée. La consternation des membres de

l'assemblée ne peut se décrire: dans la première frayeur, tous les

députés se disposaient à la fuite. L'empereur seul déclara qu'il ne

quitterait pas la ville, et il fortifia les autres par son exemple.

Malheureusement pour les Suédois, le temps se radoucit, en sorte que le

Danube dégela et qu'il fut impossible de le passer, soit à pied sec,

soit en bateaux, à cause des énormes glaçons qu'il charriait. Cependant,

pour avoir fait quelque chose, et pour humilier l'orgueil de l'empereur

d'Allemagne, Banner commit l'impolitesse de saluer la ville de cinq

cents coups de canon, qui, du reste, firent peu de mal. Déçu dans cette

entreprise, il résolut de s'enfoncer dans la Bavière et dans la Moravie

sans défense, où un riche butin et des cantonnements plus commodes

attendaient ses troupes dépourvues. Mais rien ne put décider le général

français à le suivre jusque-là. Guébriant craignait que l'intention des

Suédois ne fût d'éloigner toujours plus du Rhin l'armée de Weimar et de

lui couper toute communication avec la France, jusqu'à ce qu'ils

l'eussent entièrement gagnée, ou du moins mise hors d'état de rien

entreprendre par elle-même. Il se sépara donc de Banner pour retourner

vers le Mein, et le général suédois se vit tout à coup menacé par toutes

les forces impériales, qui, rassemblées sans bruit entre Ingolstadt et

Ratisbonne, s'avançaient contre lui. Il s'agissait alors de penser à une

prompte retraite, qui, à la vue d'une armée supérieure en cavalerie, à

travers des fleuves et des forêts, dans un pays qui, au long et au

large, était ennemi, ne semblait guère possible que par un miracle. Il

se retira précipitamment vers le Wald pour se sauver en Saxe par la

Bohême; mais il fut contraint d'abandonner près de Neubourg trois

régiments, qui, postés derrière un mauvais mur, arrêtèrent pendant

quatre jours, par une résistance spartiate, les forces de l'ennemi, en

sorte que Banner put gagner les devants. Il s'échappa par Égra vers

Annaberg. Piccolomini le poursuivit, en prenant un chemin plus court,

par Schlackenwald, et il s'en fallut seulement d'une petite demi-heure

que le général impérial ne le devançât au passage de Priesnitz et ne

détruisit toutes les forces suédoises. Guébriant se réunit de nouveau à

Zwickau avec l'armée de Banner, et ils dirigèrent ensemble leur marche

sur Halberstadt, après avoir essayé inutilement de défendre la Saale et

d'empêcher le passage des Autrichiens.

C'est à Halberstadt que Banner trouva enfin, au mois de mai 1641, le

terme de ses exploits: le seul poison qui le tua fut celui de

l'intempérance et du chagrin. Il avait maintenu avec beaucoup de gloire,

bien qu'avec des succès divers, l'honneur des armes suédoises en

Allemagne, et, par une suite de victoires, il s'était montré digne de

son grand maître dans l'art de la guerre. Il était fécond en projets,

sur lesquels il gardait un secret profond, et qu'il exécutait

rapidement: plein de sang-froid dans le danger, plus grand dans

l'adversité que dans le bonheur, et jamais plus redoutable que lorsqu'on

le croyait sur le penchant de sa ruine. Mais les vertus du héros

s'associaient chez lui à tous les défauts, à tous les vices que la

carrière des armes enfante ou du moins favorise. Aussi impérieux dans le

commerce de la vie qu'à la tête de son armée, rude comme son métier,

orgueilleux comme un conquérant, il n'opprimait pas moins les princes

allemands par son arrogance que leurs provinces par ses exactions. Il se

dédommageait des fatigues de la guerre dans les plaisirs de la table et

dans les bras de la volupté, aux délices de laquelle il se livra avec

excès jusqu'à ce qu'enfin il les expia par une mort prématurée. Mais,

voluptueux comme un Alexandre et un Mahomet II, il se jetait avec la

même facilité des bras de la volupté dans les plus durs travaux de la

guerre, et le général se montrait soudain dans toute sa grandeur, au

moment où l'armée murmurait contre le débauché. Environ quatre-vingt

mille hommes tombèrent dans les nombreuses batailles qu'il livra, et

près de six cents étendards et drapeaux ennemis, qu'il envoya à

Stockholm, attestèrent ses victoires. La perte de ce grand chef ne tarda

pas à être vivement sentie par les Suédois, et l'on craignit de ne

pouvoir le remplacer. L'esprit de révolte et de licence, contenu par

l'autorité prépondérante de ce général redouté, s'éveilla aussitôt qu'il

ne fut plus. Les officiers réclament avec une effrayante unanimité

l'arriéré de leur solde, et aucun des quatre généraux qui se partagent

le commandement après Banner ne possède l'autorité nécessaire pour

satisfaire ces impatients solliciteurs ou leur imposer silence. La

discipline se relâche; la disette croissante, et les lettres de rappel

écrites par l'empereur, diminuent l'armée chaque jour; les troupes de

France et de Weimar montrent peu de zèle; celles de Lunebourg

abandonnent les drapeaux des Suédois, parce que les princes de la maison

de Brunswick, après la mort du duc Georges, font leur accommodement avec

l'empereur; et enfin les Hessois se séparent d'eux aussi pour chercher

en Westphalie de meilleurs cantonnements. L'ennemi profite de ce fâcheux

interrègne, et, quoique battu complétement dans deux actions, il réussit

à faire dans la basse Saxe des progrès considérables.

Enfin parut, avec de l'argent et des troupes fraîches, le nouveau

généralissime suédois. C'était Bernard Torstensohn, élève de

Gustave-Adolphe, et le plus heureux successeur de ce héros, aux côtés

duquel il se trouvait déjà, en qualité de page, pendant la guerre de

Pologne. Perclus de goutte et cloué sur sa litière, il surpassa tous ses

adversaires par la célérité, et ses entreprises avaient des ailes,

tandis que son corps portait la plus affreuse des chaînes. Sous lui, le

théâtre de la guerre change, et de nouvelles maximes règnent, que la

nécessité impose et que le succès justifie. Tous les pays pour lesquels

on s'est battu jusqu'alors sont épuisés, et, tranquille dans ses

provinces les plus reculées, l'Autriche ne sent pas les calamités de la

guerre, sous laquelle gémit et saigne toute l'Allemagne. Torstensohn lui

fait subir le premier cette amère expérience; il rassasie ses Suédois à

la riche table de l'Autriche, et jette la torche incendiaire jusqu'au

trône de l'empereur.

L'ennemi avait remporté en Silésie des avantages considérables sur le

général suédois Stalhantsch, et l'avait repoussé vers la

Nouvelle-Marche. Torstensohn, qui s'était réuni dans le pays de

Lunebourg avec la principale armée suédoise, appela à lui ce général,

et, en 1642, traversant le Brandebourg qui avait commencé, sous le grand

électeur, à observer une neutralité armée, il envahit tout à coup la

Silésie. Glogau est emporté, l'épée à la main, sans approches et sans

brèche; le duc François-Albert de Lauenbourg est battu et tué d'un coup

de feu près de Schweidnitz; cette ville est conquise, comme presque

toute la Silésie en deçà de l'Oder. Alors Torstensohn pénétra, avec une

force irrésistible, jusqu'au fond de la Moravie, où nul ennemi de

l'Autriche n'était encore parvenu; il s'empara d'Olmütz et fit trembler

même la capitale de l'Empire. Cependant, Piccolomini et l'archiduc

Léopold avaient rassemblé des forces supérieures, qui repoussèrent le

conquérant suédois de la Moravie et bientôt même de la Silésie, après

qu'il eut fait une tentative infructueuse sur Brieg. Renforcé par

Wrangel, Torstensohn osa, il est vrai, marcher de nouveau contre un

ennemi plus nombreux, et débloqua Grossglogau; mais il ne put ni amener

l'ennemi à une bataille, ni exécuter ses plans sur la Bohême. Il envahit

alors la Lusace, où il prit Zittau à la vue de l'ennemi, et, après une

courte halte, il dirigea par la Misnie sa marche sur l'Elbe, qu'il passa

près de Torgau. Puis il menaça Leipzig d'un siége et se flatta de

recueillir dans cette ville opulente, épargnée depuis dix ans, une ample

provision de vivres, et de fortes contributions.

Aussitôt les Impériaux, sous Léopold et Piccolomini, accourent par

Dresde pour faire lever le siége, et Torstensohn, pour n'être pas

enfermé entre l'armée et la ville, marche hardiment à leur rencontre en

ordre de bataille. Par un retour surprenant des choses, on se

rencontrait alors de nouveau sur le même terrain que Gustave-Adolphe

avait illustré par une victoire décisive, onze années auparavant, et,

sur ce sol sacré, l'héroïsme des devanciers excitait à une noble lutte

leurs successeurs. Les généraux suédois Stalhantsch et Willenberg se

jettent avec une telle impétuosité sur l'aile gauche des Autrichiens,

qui n'a pas encore achevé de se former, que toute la cavalerie qui la

couvre est culbutée et mise hors d'état de combattre. Mais un sort

pareil menaçait déjà l'aile gauche des Suédois, quand la droite,

victorieuse, vint à son secours, prit l'ennemi à dos et en flanc, et

rompit ses lignes. De part et d'autre, l'infanterie demeura ferme comme

une muraille, et, lorsqu'elle eut épuisé toute sa poudre, elle

combattit à coups de crosse, jusqu'à ce qu'enfin les Impériaux,

enveloppés de toutes parts, furent contraints d'abandonner le champ de

bataille, après un combat de trois heures. Les chefs des deux armées

impériales avaient fait les plus grands efforts pour arrêter leurs

fuyards, et l'archiduc Léopold fut, avec son régiment, le premier à

l'attaque et le dernier à la retraite. Cette sanglante victoire coûta

aux Suédois plus de trois mille hommes, et deux de leurs meilleurs

généraux, Schlangen et Lilienhoek. Du côté des Impériaux, cinq mille

hommes restèrent sur la place, et presque autant furent faits

prisonniers. Toute leur artillerie, qui était de quarante-six canons, la

vaisselle d'argent et la chancellerie de l'archiduc, tous les bagages de

l'armée, tombèrent dans les mains des vainqueurs. Torstensohn, trop

affaibli par sa victoire pour être en état de poursuivre l'ennemi, se

porta devant Leipzig; et l'armée vaincue en Bohême, où les régiments

fugitifs se rallièrent. L'archiduc Léopold ne put maîtriser le chagrin

que lui causait cette défaite, et le régiment de cavalerie qui l'avait

occasionnée par sa prompte fuite éprouva les effets de sa colère. A

Rackonitz, en Bohême, il le déclara infâme en présence des autres

troupes, lui ôta tous ses chevaux, ses armes et ses insignes, fit

déchirer ses étendards, condamner à mort plusieurs officiers et décimer

les soldats.

Leipzig, qui fut conquis trois semaines après la bataille, fut la plus

belle proie du vainqueur. Il fallut que la ville habillât de neuf toute

l'armée suédoise, et se rachetât du pillage par une rançon de trois

tonnes d'or, à laquelle on fit contribuer aussi, en leur imposant des

taxes, les commerçants étrangers qui avaient à Leipzig leurs magasins.

Durant l'hiver, Torstensohn se porta encore sur Freiberg, et brava

pendant plusieurs semaines devant cette ville la rigueur de la

température, se flattant de lasser par sa constance le courage des

assiégés. Mais il ne fit que sacrifier ses troupes, et l'approche de

Piccolomini le contraignit enfin de se retirer avec son armée affaiblie.

Toutefois c'était déjà un gain à ses yeux d'avoir forcé l'ennemi de

renoncer ainsi au repos des quartiers d'hiver, dont il se privait

lui-même volontairement, et de lui avoir fait perdre plus de trois mille

chevaux dans cette pénible campagne d'hiver. Il fit alors un mouvement

sur l'Oder, pour se renforcer des garnisons de Poméranie et de Silésie;

mais il reparut, avec la rapidité de l'éclair, aux frontières de Bohême,

parcourut ce royaume, et débloqua Olmütz, en Moravie, qui était vivement

pressé par les Impériaux. De son camp près de Dobitschau, à deux milles

d'Olmütz, il dominait toute la Moravie; il l'accabla par de pesantes

exactions et fit courir ses bandes jusqu'aux ponts de Vienne. Vainement

l'empereur s'efforça d'armer pour la défense de cette province la

noblesse hongroise: elle allégua ses priviléges et refusa de servir hors

de sa patrie. Pendant cette infructueuse négociation, on perdit le temps

d'opposer à l'ennemi une active résistance, et on laissa toute la

Moravie en proie aux Suédois.

Tandis que Bernard Torstensohn étonnait amis et ennemis par ses marches

et ses victoires, les armées alliées n'étaient pas restées oisives dans

les autres parties de l'Empire. Les Hessois et l'armée de Weimar, sous

le comte d'Eberstein et le maréchal de Guébriant, avaient fait irruption

dans l'archevêché de Cologne, pour y prendre leurs quartiers d'hiver.

L'électeur, pour se défendre de ces hôtes pillards, appela le général

impérial de Hatzfeld, et rassembla ses propres troupes sous le général

Lamboy. Les alliés attaquèrent ce dernier près de Kempen, au mois de

janvier 1642, et le défirent dans une grande bataille, où ils lui

tuèrent deux mille hommes et firent quatre mille prisonniers. Cette

victoire importante leur ouvrit tout l'électorat et les pays voisins, en

sorte que non-seulement ils y établirent et y maintinrent leurs

quartiers, mais qu'ils en tirèrent aussi des renforts considérables en

hommes et en chevaux.

Guébriant laissa les Hessois défendre contre le comte de Hatzfeld leurs

conquêtes sur le bas Rhin, et s'approcha de la Thuringe pour soutenir

les entreprises de Torstensohn en Saxe. Mais, au lieu de réunir ses

forces à celles des Suédois, il revint précipitamment sur le Mein et le

Rhin, dont il s'était déjà éloigné plus qu'il ne devait. Les Bavarois,

sous Mercy et Jean de Werth, l'ayant devancé dans le margraviat de Bade,

il erra, pendant plusieurs semaines, en proie aux rigueurs de la saison,

sans abri, réduit à camper le plus souvent sur la neige, jusqu'à ce

qu'il trouva enfin dans le Brisgau un misérable refuge. Il reparut, il

est vrai, en campagne l'été suivant, et occupa en Souabe l'armée

bavaroise, de sorte qu'elle ne put débloquer Thionville, assiégée par

Condé; mais il fut bientôt refoulé par l'ennemi, supérieur en nombre,

jusqu'en Alsace, où il attendit des renforts.

La mort du cardinal de Richelieu, qui était arrivée au mois de novembre

1642, et le changement de souverain et de ministre qu'avait entraîné la

mort de Louis XIII, au mois de mai 1643, avaient détourné quelque temps

de la guerre d'Allemagne l'attention de la France et ralenti les

opérations militaires. Mais Mazarin, héritier du pouvoir de Richelieu,

de ses maximes et de ses projets, suivit, avec une ardeur nouvelle, le

plan de son prédécesseur, si cher que coûtât aux Français cette grandeur

politique de la France. Richelieu avait employé contre l'Espagne la

principale force des armées: Mazarin la tourna contre l'empereur, et,

par les soins qu'il consacra à la guerre d'Allemagne, il vérifia sa

maxime: que l'armée d'Allemagne était le bras droit de son roi et le

boulevard de la France. Aussitôt après la prise de Thionville, il envoya

au maréchal de Guébriant en Alsace un renfort considérable, et, afin que

ces troupes se soumissent plus volontiers aux fatigues de la guerre

d'Allemagne, il fallut que le célèbre vainqueur de Rocroi, le duc

d'Enghien, depuis prince de Condé, les y conduisit en personne. Alors

Guébriant se sentit assez fort pour reparaître avec honneur en

Allemagne. Il se hâta de repasser le Rhin, pour chercher en Souabe de

meilleurs quartiers d'hiver, et se rendit en effet maître de Rottweil,

où un magasin bavarois tomba dans ses mains. Mais cette place fut payée

plus cher qu'elle ne valait et perdue plus promptement qu'elle n'avait

été conquise. Guébriant reçut au bras une blessure, que la main inhabile

de son chirurgien rendit mortelle, et la grandeur de sa perte fut

manifestée le jour même de sa mort.

L'armée française, sensiblement réduite par cette expédition, entreprise

dans une saison si rigoureuse, s'était retirée, après la prise de

Rottweil, dans le canton de Tuttlingen, où elle se reposait, dans la

plus profonde sécurité, sans prévoir le moins du monde une visite de

l'ennemi. Celui-ci cependant rassembla de grandes forces, pour empêcher

le dangereux établissement des Français sur la rive droite du Rhin et si

près de la Bavière, et pour délivrer ce pays de leurs exactions. Les

Impériaux, conduits par Hatzfeld, se réunissent avec les forces

bavaroises, commandées par Mercy, et le duc de Lorraine lui-même, que,

durant cette guerre, on trouve partout, excepté dans son duché, se joint

avec ses troupes à leurs drapeaux réunis. Le projet est formé de

surprendre à l'improviste les cantonnements des Français à Tuttlingen et

dans les villages voisins: sorte d'expédition très-goûtée dans cette

guerre, et qui, étant toujours et nécessairement mêlée de confusion,

coûtait d'ordinaire plus de sang que les batailles rangées. Ce genre

d'attaque était ici d'autant mieux à sa place, que le soldat français,

qui n'avait pas l'expérience de pareilles entreprises, se faisait de

tout autres idées qu'il n'eût fallu d'un hiver en Allemagne, et se

tenait pour suffisamment garanti contre toute surprise par la rigueur de

la saison. Jean de Werth, passé maître dans cette espèce de guerre, et

qui avait été, depuis quelque temps, échangé contre Gustave Horn,

conduisit l'entreprise, et l'exécuta avec un bonheur au-dessus de toute

espérance.

L'attaque se fit du côté où, à cause des bois et des nombreux défilés,

on pouvait le moins s'y attendre, et une forte neige, qui tombait ce

jour-là (24 novembre 1643), cacha l'approche de l'avant-garde, jusqu'au

moment où elle fit halte, en vue de Tuttlingen. Toute l'artillerie,

laissée hors de la ville, et le château de Honbourg, situé dans le

voisinage, sont pris sans résistance. Tuttlingen est investi tout entier

par l'armée, qui arrive peu à peu, et toute communication avec les

cantonnements ennemis, dispersés dans les villages d'alentour, est sans

bruit et subitement interceptée. Ainsi les Français étaient déjà vaincus

avant qu'on eût tiré un seul coup de canon. La cavalerie dut son salut à

la vitesse de ses chevaux et à quelques minutes d'avance qu'elle eut sur

l'ennemi qui la poursuivait. L'infanterie fut taillée en pièces ou mit

bas les armes volontairement. Environ deux mille hommes restèrent sur la

place; sept mille se rendirent prisonniers avec vingt-cinq officiers de

l'état-major et quatre-vingt-dix capitaines. Ce fut dans toute cette

guerre la seule bataille qui produisit à peu près la même impression sur

le parti perdant et le parti gagnant: l'un et l'autre étaient Allemands,

et les Français s'étaient couverts de honte. Le souvenir de cette

malheureuse journée, laquelle se renouvela à Rossbach un siècle plus

tard, fut, il est vrai, effacé dans la suite par les exploits héroïques

d'un Turenne et d'un Condé; mais on ne pouvait en vouloir aux Allemands

de se dédommager, par une chanson populaire sur la valeur française, des

malheurs que la politique française accumulait sur eux.

Cette défaite des Français aurait pu cependant devenir très-funeste aux

Suédois, toutes les forces de l'empereur s'étant dès lors portées contre

eux, et un nouvel ennemi s'étant ajouté en ce temps-là même à ceux

qu'ils avaient déjà. Au mois de septembre 1643, Torstensohn avait quitté

subitement la Moravie et avait marché sur la Silésie. Personne ne savait

la cause de son départ, et la direction, souvent changée, de sa marche,

contribuait à augmenter l'incertitude. De la Silésie, il s'avança vers

l'Elbe, en faisant divers détours, et les Impériaux le suivirent

jusqu'en Lusace. Il jeta un pont sur l'Elbe près de Torgau, et fit

courir le bruit qu'il allait entrer par la Misnie dans le haut Palatinat

et la Bavière. Près de Barby, il feignit encore de vouloir passer le

fleuve, mais il descendit toujours plus bas le long de l'Elbe, jusqu'à

Havelberg, où il fit savoir à son armée surprise qu'il la menait dans le

Holstein contre les Danois.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 34 / 36 段