La principale armée autrichienne, celle qui avait remporté la grande

victoire de Noerdlingen, s'était tournée, sous la conduite de Gallas,

après avoir soumis la Souabe et la Franconie, contre l'armée de La

Valette; elle l'avait heureusement repoussée jusqu'à Metz, avait

affranchi le cours du Rhin et pris les villes de Mayence et de

Frankenthal, occupées par les Suédois. Mais le principal dessein de

Gallas, celui de prendre ses quartiers d'hiver en France, échoua par la

vigoureuse résistance des Français, et il se vit forcé de ramener ses

troupes dans l'Alsace et dans la Souabe, déjà épuisées. L'année

suivante, cependant, à l'ouverture de la campagne, il passa le Rhin près

de Brisach et se prépara à porter la guerre dans l'intérieur de la

France. Il envahit en effet le comté de Bourgogne, pendant que les

Espagnols, sortant des Pays-Bas, faisaient d'heureux progrès en

Picardie, et que Jean de Werth, redoutable général de la Ligue et fameux

partisan, faisait des courses jusqu'au fond de la Champagne et effrayait

même Paris de son approche menaçante. Mais la vaillance des Impériaux

échoua devant une seule et insignifiante forteresse de Franche-Comté,

et, pour la seconde fois, ils furent forcés d'abandonner leurs projets.

Sa dépendance d'un chef français, qui faisait plus d'honneur à la

soutane du prêtre qu'au bâton de commandement du général, avait

jusqu'alors imposé des chaînes trop étroites au génie actif du duc de

Weimar, et, quoiqu'il eût fait, de concert avec La Valette, la conquête

de Saverne, en Alsace, il n'avait pu néanmoins se maintenir sur le Rhin

en 1636 et 1637. Le mauvais succès des armées françaises dans les

Pays-Bas avait paralysé l'activité des opérations en Alsace et en

Brisgau: mais, en 1638, la guerre prit dans ces contrées une tournure

d'autant plus brillante. Délivré de ses premières entraves, et désormais

complétement maître de ses troupes, le duc Bernard s'arracha, dès le

commencement de février, au repos des quartiers d'hiver, qu'il avait

pris dans l'évêché de Bâle, et, contre toute attente, il parut sur le

Rhin, où l'on ne songeait à rien moins qu'à une attaque dans cette

saison rigoureuse. Les villes forestières de Laufenbourg, Waldshut et

Seckingen sont enlevées par surprise, et Rheinfelden est assiégé. Le duc

de Savelli, général de l'empereur, qui commandait dans le pays, accourt

à marches forcées, pour secourir cette place importante; il la délivre

en effet et repousse le duc de Weimar, non sans éprouver une grande

perte. Mais, à la surprise générale, le prince reparaît le troisième

jour, 21 février 1638, à la vue des Impériaux, qui, dans une pleine

sécurité après leur victoire, se reposaient près de Rheinfelden, et il

les défait dans une grande bataille, où les quatre généraux de

l'empereur, Savelli, Jean de Werth, Enkeford et Sperreuter, sont faits

prisonniers avec deux mille hommes. Deux d'entre eux, Jean de Werth et

Enkeford, furent plus tard amenés en France, par l'ordre de Richelieu,

pour flatter, par la vue de prisonniers si célèbres, la vanité

française, et tromper la misère publique par l'étalage des victoires

qu'on avait remportées. Les étendards et les drapeaux conquis furent

aussi, dans le même dessein, portés en procession solennelle à l'église

de Notre-Dame, balancés trois fois devant l'autel, et remis à la garde

du sanctuaire.

La prise de Rheinfelden, de Roeteln et de Fribourg fut la suite la plus

prochaine de la victoire que Bernard avait remportée. Son armée s'accrut

considérablement, et, quand il vit la fortune se déclarer pour lui, ses

plans s'étendirent. La forteresse de Brisach, sur le haut Rhin,

commandait ce fleuve et était considérée comme la clef de l'Alsace.

Aucune place dans ces contrées n'était plus importante pour l'empereur,

aucune n'avait été l'objet d'autant de soins. Garder Brisach avait été

la principale destination de l'armée italienne sous les ordres de Féria;

la force de ses ouvrages et l'avantage de sa situation défiaient toutes

les attaques de vive force, et les généraux de l'Empire qui commandaient

dans le pays avaient l'ordre de tout hasarder pour la conservation de

cette place. Mais le duc de Weimar se confia dans son bonheur et résolut

de l'attaquer. Imprenable par la force, elle ne pouvait être réduite que

par famine, et la négligence de son commandant, qui, ne s'attendant à

aucune attaque, avait converti en argent ses grandes provisions de

grains, hâta ce dénoûment. Comme, dans ces circonstances, la place ne

pouvait soutenir un long siége, il fallait se hâter de la débloquer ou

de lui fournir des vivres. Le général impérial de Goetz s'avança donc au

plus vite à la tête de douze mille hommes et suivi de trois mille

chariots de vivres. Mais, assailli près de Witteweyer par le duc

Bernard, il perdit toute son armée, à l'exception de trois mille hommes,

et tout le convoi qu'il amenait. Un malheur pareil arriva sur

l'Ochsenfeld, près de Thann, au duc de Lorraine, qui s'avançait avec

cinq ou six mille hommes pour délivrer la forteresse. Enfin, une

troisième tentative du général de Goetz pour sauver Brisach ayant

échoué, cette place, après quatre mois de siége, pressée par la plus

horrible famine, se rendit, le 7 décembre 1638, à son vainqueur aussi

humain qu'inébranlable.

La prise de Brisach ouvrit à l'ambition du duc de Weimar un champ sans

bornes, et le roman de ses espérances commence dès lors à s'approcher de

la réalité. Bien éloigné de renoncer, en faveur de la France, au fruit

de sa bravoure, il se réserve Brisach à lui-même, et annonce déjà cette

résolution en exigeant des vaincus le serment de fidélité en son propre

nom, sans faire mention d'une autre puissance. Enivré par ses brillants

succès et emporté par les plus orgueilleuses espérances, il croit

désormais se suffire à lui-même et pouvoir conserver, même contre la

volonté de la France, les conquêtes qu'il a faites. En ces temps où tout

s'achetait avec de la bravoure, où la force personnelle avait encore sa

valeur, où les armées et les chefs de guerre étaient estimés à plus haut

prix que les provinces, il était permis à un héros tel que Bernard

d'attendre quelque chose de lui-même, et de ne reculer devant aucune

entreprise à la tête d'une excellente armée qui se sentait invincible

sous sa conduite. Pour s'attacher à un ami, au milieu de la foule

d'adversaires qu'il allait maintenant rencontrer, il jeta les yeux sur

la landgrave Amélie de Hesse, veuve du landgrave Guillaume, mort depuis

peu, femme de beaucoup d'esprit et de courage, qui avait à donner avec

sa main une armée aguerrie, de belles conquêtes et une principauté

considérable. Les conquêtes des Hessois jointes à celles de Bernard sur

le Rhin, pour ne former qu'un seul État, et les deux armées réunies en

une seule, pouvaient constituer une puissance importante et peut-être

même un troisième parti en Allemagne, qui tiendrait dans ses mains le

dénoûment de la guerre. Mais la mort mit une prompte fin à ce projet si

fécond en promesses.

«Courage, Père Joseph, Brisach est à nous!» cria Richelieu à l'oreille

du capucin, qui se disposait au dernier voyage: tant cette heureuse

nouvelle avait enivré le cardinal. Déjà il dévorait par la pensée

l'Alsace, le Brisgau et toute l'Autriche antérieure, sans se souvenir de

la promesse qu'il avait faite au duc de Weimar. La sérieuse résolution

du prince de garder Brisach pour lui, résolution qu'il avait fait

connaître d'une manière fort peu équivoque, jeta Richelieu dans un grand

embarras, et tout fut tenté pour retenir le victorieux Bernard dans les

intérêts de la France. On l'invita à la cour, pour qu'il fût témoin de

la magnificence avec laquelle on y célébrait le souvenir de ses

triomphes: le duc reconnut et évita les piéges de la séduction. On lui

fit l'honneur de lui offrir pour femme une nièce du cardinal: le fier

prince de l'Empire la refusa, pour ne pas déshonorer le sang saxon par

une mésalliance. Alors on commença à le considérer comme un dangereux

ennemi et à le traiter comme tel. On lui retira les subsides; on

corrompit le gouverneur de Brisach et ses principaux officiers, pour se

mettre, du moins après la mort du duc, en possession de ses conquêtes et

de ses troupes. Ces manoeuvres ne furent point un secret pour lui, et

les mesures qu'il prit dans les places conquises témoignèrent de sa

défiance à l'égard de la France. Mais ces différends avec la cour de

Saint-Germain eurent la plus fâcheuse influence sur ses entreprises

ultérieures. Les dispositions qu'il fut forcé de prendre pour protéger

ses conquêtes contre une attaque du côté de la France le contraignirent

de diviser ses forces, et le défaut de subsides retarda son entrée en

campagne. Son intention avait été de passer le Rhin, de dégager les

Suédois, et d'agir sur les bords du Danube contre l'empereur et la

Bavière. Déjà il avait découvert son plan d'opérations à Banner, qui

était sur le point de transporter la guerre dans les provinces

autrichiennes, et il avait promis de le remplacer.... quand, au mois de

juillet 1639, la mort le surprit à Neubourg, sur le Rhin, dans la

trente-sixième année de son âge, au milieu de sa course héroïque.

Il mourut d'une maladie pestilentielle, qui avait emporté dans le camp

près de quatre cents hommes en deux jours. Les taches noires qui

parurent sur son cadavre, les propres déclarations du mourant, et les

avantages que la France recueillait de sa mort soudaine, éveillèrent le

soupçon que le poison français avait mis fin à ses jours; mais ce

soupçon est suffisamment réfuté par la nature même de la maladie. Les

alliés perdirent en lui le plus grand général qu'ils eussent possédé

depuis Gustave-Adolphe; la France perdit un concurrent redoutable pour

la souveraineté de l'Alsace; l'empereur, son plus dangereux ennemi.

Devenu, à l'école de Gustave-Adolphe, héros et capitaine, il imita ce

grand modèle, et il ne lui manqua qu'une plus longue vie pour

l'atteindre, sinon pour le surpasser. A la bravoure du soldat, il

réunissait le froid et tranquille coup d'oeil du général; à

l'inébranlable courage de l'âge viril, la prompte résolution de la

jeunesse; à l'ardeur impétueuse du guerrier, la dignité du prince, la

modération du sage et la probité de l'homme d'honneur. Ne se laissant

abattre par aucun revers, il se relevait soudain plein de force après le

plus rude coup; nul obstacle ne pouvait arrêter son audace, nul échec

ne domptait son invincible courage. Son esprit poursuivait un but élevé,

peut-être inaccessible; mais la sagesse a pour les hommes de sa trempe

d'autres lois que celles que nous appliquons d'ordinaire pour juger la

multitude. Capable de faire de plus grandes choses que les autres, il

pouvait aussi former des desseins plus hardis. Bernard de Weimar se

présente dans l'histoire moderne comme un beau modèle de ces temps

énergiques où la grandeur personnelle pouvait encore quelque chose, où

la vaillance conquérait des États, où l'héroïsme élevait jusqu'au trône

un chevalier allemand.

La meilleure portion de l'héritage du duc était son armée, qu'il légua,

avec l'Alsace, à son frère Guillaume. Mais cette armée, la Suède et la

France croyaient avoir sur elle des droits fondés: la Suède, parce qu'on

l'avait levée au nom de cette couronne, qui avait reçu ses serments; la

France, parce qu'elle l'avait entretenue de son argent. Le

prince-électeur du Palatinat s'efforça aussi de s'en emparer, pour

l'employer à reconquérir ses États, et il chercha, d'abord par ses

agents, et enfin en personne, à la mettre dans ses intérêts. Il se fit

même du côté de l'empereur une tentative pour la gagner; et cela ne doit

pas nous surprendre à une époque où ce n'était pas la justice de la

cause, mais seulement le salaire des services rendus, qui était pris en

considération, et où la bravoure, comme toute autre marchandise, était à

vendre au plus offrant. Mais la France, plus puissante et plus résolue,

enchérit sur tous ses concurrents. Elle acheta le général d'Erlach,

commandant de Brisach, et les autres chefs, qui lui livrèrent Brisach

et toute l'armée. Le jeune comte palatin Charles-Louis, qui avait déjà

fait, dans les années précédentes, une campagne malheureuse contre

l'empereur, vit cette fois encore échouer son projet. Au moment de

rendre à la France un si mauvais service, il s'achemina imprudemment par

ce royaume, et il eut la malheureuse idée de déguiser son nom. Le

cardinal, qui redoutait la justice de la cause du comte palatin,

s'accommodait de tout prétexte pour renverser son dessein. Il le fit

donc retenir à Moulins, contre le droit des gens, et ne lui rendit pas

la liberté avant que l'achat des troupes de Weimar fût conclu. Ainsi la

France se vit maîtresse en Allemagne d'une armée nombreuse et bien

exercée, et ce ne fut proprement qu'alors qu'elle commença en son nom la

guerre contre l'empereur.

Mais ce n'était plus Ferdinand II contre qui elle se présentait

maintenant comme ennemi déclaré: la mort l'avait enlevé dès le mois de

février 1637, dans la cinquante-neuvième année de son âge. La guerre,

que sa passion de dominer avait allumée, lui survécut. Pendant son règne

de dix-huit ans, il n'avait jamais posé l'épée; jamais, aussi longtemps

qu'il porta le sceptre, il n'avait goûté le bienfait de la paix. Né avec

les talents du bon souverain, orné de nombreuses vertus qui fondent le

bonheur des peuples, doux et humain par nature, nous le voyons, par une

idée mal entendue des devoirs du monarque, instrument à la fois et

victime de passions étrangères, manquer sa destination bienfaisante;

nous voyons l'ami de la justice dégénérer en oppresseur de l'humanité,

en ennemi de la paix, en fléau de ses peuples. Aimable dans la vie

privée, digne de respect dans son administration, mais mal informé dans

sa politique, il réunit sur sa tête les bénédictions de ses sujets

catholiques et les malédictions du monde protestant. L'histoire présente

d'autres despotes pires que Ferdinand II, et cependant lui seul a allumé

une guerre de trente ans; mais il fallait que l'ambition de ce seul

homme coïncidât, par malheur, justement avec un tel siècle, avec de tels

préparatifs, avec de tels germes de discorde, pour être accompagnée de

suites si fatales. Dans une époque plus paisible, cette étincelle

n'aurait trouvé aucun aliment, et la tranquillité du siècle aurait

étouffé l'ambition de l'homme: mais alors le rayon funeste tomba sur un

monceau de matières combustibles amassées dès longtemps, et l'Europe fut

embrasée.

Ferdinand III, élevé, peu de mois avant la mort de son père, à la

dignité de roi des Romains, hérita de son trône, de ses principes et de

sa guerre. Mais Ferdinand III avait vu de près la détresse des peuples

et la dévastation des provinces; témoin du mal, il avait senti plus

vivement le besoin de la paix. Moins dépendant des jésuites et des

Espagnols, et plus équitable envers les religions différentes de la

sienne, il pouvait, plus facilement que son père, écouter la voix de la

modération. Il l'écouta et donna la paix à l'Europe; mais ce ne fut

qu'après avoir lutté pendant onze années avec l'épée et la plume; ce fut

seulement quand toute résistance devint inutile, et quand l'impérieuse

nécessité lui dicta sa dure loi.

La fortune favorisa le début de son règne, et ses armes furent

victorieuses contre les Suédois. Après avoir remporté, sous le

commandement énergique de Banner, la victoire de Wittstock, ils avaient

accablé la Saxe en y prenant leurs quartiers d'hiver, et ouvert la

campagne de 1637 par le siége de Leipzig. La courageuse résistance de la

garnison et l'approche des troupes électorales et impériales sauvèrent

cette ville. Banner, pour n'être pas séparé de l'Elbe, fut forcé de se

retirer à Torgau; mais la supériorité des Impériaux l'en chassa encore,

et, enveloppé de bandes ennemies, arrêté par des rivières, poursuivi par

la famine, il lui fallut faire vers la Poméranie une retraite

extrêmement dangereuse, dont la hardiesse et l'heureux succès touchent

au roman. Toute l'armée passa l'Oder à un gué près de Fürstenberg, et le

soldat, qui avait de l'eau jusqu'au cou, traîna lui-même les canons,

parce que les chevaux ne voulaient plus tirer. Banner avait compté

trouver, au delà de l'Oder, son lieutenant Wrangel, qui était en

Poméranie, et, avec ce renfort, il voulait faire tête à l'ennemi.

Wrangel ne parut pas, et, à sa place, une armée impériale s'était postée

à Landsberg, pour fermer le chemin aux Suédois fugitifs. Banner reconnut

alors qu'il était tombé dans un piége funeste, d'où il ne pouvait

échapper. Derrière lui, un pays affamé, les Impériaux et l'Oder; à

gauche, l'Oder, qui, gardé par le général impérial Bucheim, ne

permettait pas le passage; en avant, Landsberg, Cüstrin, la Wartha et

une armée ennemie; à droite, la Pologne, à laquelle, malgré la trêve, on

ne pouvait trop se fier: sans un prodige, il se voyait perdu, et déjà

les Impériaux triomphaient de sa ruine inévitable. Le juste ressentiment

de Banner accusait les Français d'être les auteurs de ce revers. Ils

n'avaient pas fait sur le Rhin la diversion promise, et leur inaction

permettait à l'empereur d'employer toutes ses forces contre les Suédois.

«Si nous devons un jour, s'écria le général irrité, en s'adressant au

résident français qui suivait le camp suédois, si nous devons, unis avec

les Allemands, combattre contre la France, nous ne ferons pas tant de

façons pour passer le Rhin.» Mais les reproches étaient alors prodigués

en vain; l'urgence du péril demandait de la résolution et de l'activité.

Pour éloigner, s'il se pouvait, l'ennemi de l'Oder par une fausse

marche, Banner feignit de vouloir s'échapper par la Pologne: il envoya

en avant sur cette route la plus grande partie des bagages, et fit

prendre cette direction à sa femme et à celles des autres officiers.

Aussitôt les Impériaux se portent vers la frontière polonaise, pour lui

fermer le passage; Bucheim lui-même quitte son poste, et l'Oder est

libre. Sans délai, Banner retourne vers ce fleuve dans les ténèbres de

la nuit, et, comme auparavant, près de Fürstenberg, sans ponts, sans

bateaux, il passe avec ses troupes, ses bagages et son artillerie, à un

mille au-dessus de Cüstrin. Il atteignit sans perte la Poméranie, dont

il se partagea la défense avec Herman Wrangel.

Mais les Impériaux, sous les ordres de Gallas, pénètrent, près de

Ribses, dans ce duché, et l'inondent de leurs troupes, supérieures en

nombre. Usedom et Wolgast sont pris d'assaut, Demmin par capitulation,

et les Suédois sont refoulés jusqu'au fond de la Poméranie postérieure.

Alors pourtant il s'agissait plus que jamais de se maintenir dans ce

pays, car le duc Bogisla XIV était mort cette année même, et il

importait au royaume de Suède de faire valoir ses prétentions sur le

duché. Pour empêcher l'électeur de Brandebourg de soutenir ses droits,

fondés sur un pacte de succession réciproque et sur le traité de Prague,

la Suède fait les derniers efforts et appuie ses généraux, de la manière

la plus énergique, avec de l'argent et des soldats. Les affaires des

Suédois prennent aussi un aspect plus favorable dans d'autres parties de

l'Empire, et ils commencent à se relever du profond abaissement où ils

étaient tombés par l'inaction de la France et la défection de leurs

alliés. En effet, après leur retraite précipitée en Poméranie, ils

avaient perdu dans la haute Saxe une place après l'autre; les princes de

Mecklembourg, pressés par les armes impériales, commençaient à se

tourner du côté de l'Autriche, et même le duc Georges de Lunebourg se

déclara contre les Suédois. Ehrenbreitstein, vaincu par la famine,

ouvrait ses portes au général bavarois Jean de Werth, et les Autrichiens

s'emparaient de tous les retranchements élevés sur le Rhin. La France

avait éprouvé des pertes dans sa lutte contre l'Espagne, et le succès ne

répondait pas aux fastueux préparatifs avec lesquels on avait ouvert la

guerre contre cette couronne. Tout ce que les Suédois avaient possédé

dans l'intérieur de l'Allemagne était perdu, et ils ne se maintenaient

plus que dans les principales places de la Poméranie. Une seule campagne

suffit pour les relever de cette chute profonde, et la puissante

diversion que le victorieux Bernard fait aux armes impériales sur les

bords du Rhin amène une prompte révolution dans toute la situation de la

guerre.

Les différends entre la France et la Suède étaient enfin apaisés, et

l'ancien traité entre les deux couronnes avait été confirmé à Hambourg,

avec de nouveaux avantages pour les Suédois. Dans la Hesse, la prudente

landgrave Amélie, après la mort de Guillaume, son époux, se chargea du

gouvernement avec l'approbation des états, et maintint ses droits avec

beaucoup de résolution, malgré l'opposition de l'empereur et de la ligne

de Darmstadt. Déjà dévouée avec zèle, par principe religieux, au parti

suédois-protestant, elle n'attendait qu'une occasion propice pour se

déclarer hautement et activement en sa faveur. Cependant, par une sage

réserve et des négociations adroitement conduites, elle réussit à tenir

l'empereur dans l'inaction jusqu'au moment où elle eut conclu un traité

secret avec la France, et où les victoires de Bernard eurent donné aux

affaires des protestants un tour favorable. Alors elle jeta tout à coup

le masque et renouvela l'ancienne amitié de la Hesse avec la couronne

suédoise. Les triomphes du duc Bernard excitèrent aussi le

prince-électeur du Palatinat à tenter la fortune contre l'ennemi commun.

Avec l'argent de l'Angleterre, il leva des troupes en Hollande, établit

un magasin à Meppen, et se réunit en Westphalie avec les troupes

suédoises. A la vérité, son magasin fut perdu et son armée battue, près

de Flotha, par le comte Hatzfeld; cependant, son entreprise avait occupé

quelque temps l'ennemi et facilité les opérations des Suédois en

d'autres pays. Plusieurs encore de leurs anciens amis reparurent dès que

la fortune se déclara en leur faveur, et ce fut déjà pour eux un assez

grand bénéfice de voir les états de la basse Saxe embrasser la

neutralité.

Favorisé par ces avantages importants, et renforcé par quatorze mille

hommes de troupes fraîches, venues de Suède et de Livonie, Banner

ouvrit, plein de bonnes espérances, la campagne de 1638. Les Impériaux,

qui occupaient la Poméranie antérieure et le Mecklembourg, abandonnèrent

la plupart leurs postes ou accoururent par bandes sous les drapeaux

suédois pour échapper à la famine, leur plus cruel ennemi dans ces

contrées saccagées et appauvries. Les marches et les cantonnements

avaient si affreusement dévasté tout le pays entre l'Elbe et l'Oder, que

Banner, afin de pouvoir pénétrer en Saxe et en Bohême, et de ne pas

mourir de faim sur la route avec toute son armée, prit, de la Poméranie

postérieure, un détour vers la basse Saxe, et n'entra dans la Saxe

électorale que par le territoire d'Halberstadt. Les États de la basse

Saxe, impatients d'être délivrés d'un hôte si famélique, le fournirent

des vivres nécessaires, en sorte qu'il eut à Magdebourg du pain pour son

armée, dans un pays où la famine avait déjà surmonté l'horreur pour la

chair humaine. Il effraya la Saxe par sa venue dévastatrice; mais ce

n'était pas sur cette province épuisée, c'était sur les États

héréditaires de l'empereur que ses vues étaient dirigées. Les victoires

de Bernard élevaient son courage, et les riches provinces de la maison

d'Autriche excitaient son avidité. Après avoir battu près d'Elsterberg

le général impérial de Salis, écrasé près de Chemnitz l'armée saxonne,

et emporté la ville de Pirna, il pénétra en Bohême avec une force

irrésistible, passa l'Elbe, menaça Prague, prit Brandeis et Leutmeritz,

battit le général de Hofkirchen, qui commandait dix régiments, et

répandit la terreur et le ravage dans tout le royaume sans défense. On

faisait sa proie de tout ce qu'on pouvait prendre avec soi, et ce qui ne

pouvait être consommé ou pillé était détruit. Pour emporter d'autant

plus de blé, on séparait les épis de leurs tiges, et l'on gâtait ce

qu'on laissait. Plus de mille châteaux, bourgs et villages furent

réduits en cendres, et l'on en vit souvent jusqu'à cent livrés aux

flammes en une seule nuit. De la Bohême, Banner fit des courses en

Silésie, et même la Moravie et l'Autriche étaient sur le point

d'éprouver sa rapacité. Pour s'y opposer, il fallut qu'Hatzfeld accourût

de Westphalie et Piccolomini des Pays-Bas.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 33 / 36 段