L'archevêché de Magdebourg demeure au prince Auguste de Saxe, et

Halberstadt à l'archiduc Léopold-Guillaume. Quatre bailliages sont

démembrés du territoire de Magdebourg et donnés à l'électeur de Saxe;

l'administrateur de Magdebourg, Christian-Guillaume de Brandebourg, est

apanagé d'une autre manière; les ducs de Mecklembourg, s'ils adhèrent à

cette paix, sont réintégrés dans leurs États, dont ils sont heureusement

en possession depuis longtemps déjà, grâce à la générosité de

Gustave-Adolphe; Donawert recouvre sa liberté impériale. L'importante

réclamation des héritiers palatins, si intéressant qu'il fût pour la

partie protestante de l'Empire de ne pas perdre cette voix électorale,

est entièrement passée sous silence, parce qu'un prince luthérien ne

doit aucune justice à un prince réformé. Tout ce que les états

protestants, la Ligue et l'empereur ont conquis les uns sur les autres

durant la guerre, est restitué; tout ce que les puissances étrangères,

la Suède et la France, se sont approprié, leur est repris par un effort

commun. Les armées de toutes les parties contractantes sont réunies en

une seule, qui, entretenue et soldée par l'Empire, est chargée de faire

exécuter cette paix les armes à la main.

La paix de Prague devant avoir force de loi générale pour tout l'Empire,

les points qui ne concernaient en rien l'Empire furent annexés dans une

convention particulière. Dans cette convention, la Lusace fut adjugée à

l'électeur de Saxe comme un fief de Bohême, et en outre l'on y traita

spécialement de la liberté religieuse de ce pays et de la Silésie.

Tous les états évangéliques furent invités à recevoir la paix de Prague,

et, sous cette condition, compris dans l'amnistie. On n'excluait que les

princes de Wurtemberg et de Bade, dont on occupait les États, qu'on

n'était pas disposé à leur rendre absolument sans conditions; les

propres sujets de l'Autriche qui avaient pris les armes contre leur

souverain; enfin les états qui, sous la direction d'Oxenstiern,

formaient le conseil des cercles de la haute Allemagne: cette exclusion

avait moins pour objet de continuer contre eux la guerre que de leur

vendre plus cher la paix devenue nécessaire. On retenait leurs domaines

pour gages jusqu'au moment où tout serait restitué et tout rétabli dans

son premier état. Une justice égale envers tous eût peut-être ramené la

confiance mutuelle entre le chef et les membres, entre protestants et

catholiques, entre luthériens et réformés, et les Suédois, abandonnés de

tous leurs alliés, auraient été réduits à sortir honteusement de

l'Empire. Mais ce traitement inégal affermit dans leur défiance et leur

opposition les états plus durement traités, et il aida les Suédois à

nourrir le feu de la guerre et à conserver un parti en Allemagne.

La paix de Prague trouva, comme il fallait s'y attendre, un accueil

très-divers en Allemagne. En s'efforçant de rapprocher les deux partis,

on s'était attiré les reproches de l'un et de l'autre. Les protestants

se plaignaient des restrictions que ce traité leur imposait. Les

catholiques trouvaient cette secte damnable beaucoup trop favorablement

traitée aux dépens de la véritable Église: à les entendre, on avait

disposé de ses droits inaliénables en accordant aux évangéliques la

jouissance pendant quarante années des biens ecclésiastiques. Selon

leurs adversaires, on avait commis une trahison envers l'Église

protestante en n'obtenant pas pour ses membres dans les États

autrichiens la liberté de croyance. Mais personne ne fut plus amèrement

blâmé que l'électeur de Saxe, que l'on cherchait à représenter dans des

écrits publics comme un perfide transfuge, un traître à la religion et à

la liberté allemande, et comme un complice de l'empereur.

Lui, cependant, se consolait, et triomphait de voir une grande partie

des états évangéliques contraints d'accepter la paix qu'il avait faite.

L'électeur de Brandebourg, le duc Guillaume de Weimar, les princes

d'Anhalt, les ducs de Mecklembourg, les ducs de Brunswick-Lunebourg, les

villes anséatiques et la plupart des villes impériales y accédèrent. Le

landgrave Guillaume de Hesse parut quelque temps irrésolu, ou peut-être

feignit seulement de l'être afin de gagner du temps et de prendre ses

mesures selon l'événement. Il avait conquis, l'épée à la main, de beaux

domaines en Westphalie, d'où il tirait ses meilleures forces pour

soutenir la guerre, et il les devait tous rendre aux termes de la paix.

Le duc Bernard de Weimar, dont les États n'existaient encore que sur le

papier, n'était point intéressé au traité comme puissance belligérante;

mais, par cela même, il l'était d'autant plus comme général portant les

armes, et il ne pouvait à tous égards que rejeter avec horreur la paix

de Prague. Toute sa richesse était sa bravoure, et tous ses domaines

reposaient sur son épée. La guerre faisait seule sa grandeur et son

importance; la guerre seule pouvait amener à maturité les projets de son

ambition.

Mais, entre tous ceux qui élevèrent la voix contre la paix de Prague,

les Suédois se prononcèrent avec le plus de violence, et personne n'en

avait plus sujet. Appelés en Allemagne par les Allemands eux-mêmes,

sauveurs de l'Église protestante et de la liberté des membres de

l'Empire, qu'ils avaient rachetée au prix de tant de sang, au prix de la

vie sacrée de leur roi, ils se voyaient tout à coup honteusement

abandonnés, tout à coup déçus dans tous leurs plans, chassés sans

salaire, sans reconnaissance, du pays pour lequel ils avaient répandu

leur sang, et livrés à la risée de l'ennemi par les mêmes princes qui

leur devaient tout. De quelque dédommagement pour eux, d'un

remboursement de leurs dépenses, d'un équivalent pour les conquêtes

qu'ils devraient abandonner, la paix de Prague n'en disait pas le

moindre mot! On les congédiait plus pauvres qu'ils n'étaient venus, et,

s'ils regimbaient, ils devaient être expulsés de l'Allemagne par les

mains de ceux mêmes qui les avaient appelés! A la fin, l'électeur de

Saxe laissa, il est vrai, échapper quelques mots d'une satisfaction qui

consisterait en argent et se monterait à la faible somme de deux

millions et demi de florins. Mais les Suédois avaient mis du leur

beaucoup plus; un si honteux dédommagement en argent devait blesser leur

intérêt et soulever leur orgueil. «Les électeurs de Bavière et de Saxe,

répondit Oxenstiern, se sont fait payer par le don d'importantes

provinces l'appui qu'ils ont prêté à l'empereur et qu'ils lui devaient

comme vassaux; et nous, Suédois, nous qui avons sacrifié notre roi pour

l'Allemagne, on veut nous renvoyer chez nous avec la misérable somme de

deux millions et demi de florins!» Ils étaient d'autant plus ulcérés de

voir leur espérance déçue, qu'ils avaient compté avec plus de certitude

se payer par l'acquisition du duché de Poméranie, dont le possesseur

actuel était vieux et sans héritiers. Mais l'expectative de ce duché

était assurée, dans la paix de Prague, à l'électeur de Brandebourg, et

toutes les puissances voisines se révoltaient contre l'établissement des

Suédois sur cette frontière, de l'Empire.

Jamais, dans tout le cours de cette guerre, les Suédois ne s'étaient

trouvés dans une plus fâcheuse situation qu'en cette année 1635,

immédiatement après la publication de la paix de Prague. Beaucoup de

leurs alliés, surtout parmi les villes impériales, quittèrent leur parti

pour être admis à jouir du bienfait de la paix; d'autres y furent

contraints par les armes victorieuses de l'empereur. Augsbourg, vaincu

par la famine, se rendit sous de dures conditions; Würtzbourg et Cobourg

tombèrent au pouvoir des Autrichiens. L'alliance d'Heilbronn fut

formellement dissoute. Presque toute la haute Allemagne, le siége

principal de la puissance suédoise, reconnut la domination de

l'empereur. La Saxe, s'appuyant sur la paix de Prague, demandait

l'évacuation de la Thuringe, de Halberstadt, de Magdebourg.

Philippsbourg, la place d'armes des Français, avait été surpris par les

Autrichiens avec tous les approvisionnements qu'on y avait déposés, et

cette grande perte avait ralenti l'activité de la France. Pour mettre le

comble à la détresse des Suédois, il fallut que l'armistice avec la

Pologne touchât justement à sa fin. Soutenir la guerre à la fois contre

la Pologne et l'Empire surpassait de beaucoup les forces de la Suède, et

il fallait choisir celui de ces deux ennemis dont on se délivrerait. La

fierté et l'ambition décidèrent pour la continuation de la guerre

d'Allemagne, quelques durs sacrifices qu'il en dût coûter envers la

Pologne; dans tous les cas, il en coûtait une armée, si l'on voulait se

faire respecter des Polonais et ne pas perdre absolument sa liberté dans

les négociations entamées avec eux pour une trêve ou une paix.

A tous ces malheurs qui fondaient en même temps sur la Suède, Oxenstiern

opposa la fermeté et les inépuisables ressources de son génie, et, avec

son esprit pénétrant, il sut tourner à son avantage les obstacles même

qu'il rencontrait. La défection de tant d'États allemands le privait, à

la vérité, d'une grande partie de ses précédents alliés, mais elle le

dispensait aussi de tout ménagement envers eux, et plus le nombre de ses

ennemis augmentait, plus aussi ses armées avaient de pays sur lesquels

elles pouvaient s'étendre, plus il s'ouvrait à lui de magasins. La

criante ingratitude des membres de l'Empire et l'orgueilleux mépris que

lui avait témoigné l'empereur, qui n'avait pas même daigné traiter avec

lui directement de la paix, allumèrent dans son sein le courage du

désespoir et la noble audace de pousser les choses à la dernière

extrémité. Une guerre, si malheureuse qu'elle fût, ne pouvait empirer

les affaires des Suédois, et, s'il fallait évacuer l'Empire d'Allemagne,

il était du moins plus digne et plus glorieux de le faire l'épée à la

main, de céder à la force et non à la peur.

Dans la pressante extrémité où se trouvaient les Suédois par la

désertion de leurs alliés, ils jetèrent d'abord leurs regards sur la

France, qui vint au-devant d'eux avec les propositions les plus

encourageantes. Les intérêts des deux couronnes étaient liés de la

manière la plus étroite, et la France agissait contre elle-même si elle

laissait entièrement tomber en Allemagne la puissance des Suédois. Leur

situation désespérée était au contraire un motif pour elle de s'unir

avec eux plus fermement et de prendre une part plus active à la guerre

en Allemagne. Dès la conclusion du traité d'alliance avec les Suédois, à

Beerwald, en 1632, la France avait attaqué l'empereur par les armes de

Gustave-Adolphe, mais sans rupture ouverte et formelle, et seulement par

les subsides qu'elle fournissait aux ennemis de Ferdinand, et par

l'activité qu'elle déployait pour en augmenter le nombre. Mais, alarmée

par le bonheur soudain, inattendu et extraordinaire des armes suédoises,

elle parut quelque temps perdre de vue son premier objet, pour rétablir

l'équilibre des forces, qui avait souffert de la supériorité des

Suédois. Elle tâcha de protéger contre le conquérant les princes

catholiques de l'Empire par des traités de neutralité, et, ces

tentatives ayant échoué, elle était déjà sur le point de s'armer

elle-même contre lui. Mais la mort de Gustave-Adolphe et la détresse des

Suédois n'eurent pas plutôt dissipé cette crainte, que la France revint

avec un nouveau zèle à son premier projet et octroya, dans une large

mesure, à leur infortune, l'appui qu'elle avait retiré à leur

prospérité. Délivrée de la résistance que l'ambition et la vigilance de

Gustave-Adolphe opposaient à ses desseins d'agrandissement, elle saisit

le moment favorable que lui offre le revers de Noerdlingen, pour

s'emparer de la direction de la guerre et prescrire des lois à ceux qui

ont besoin de son puissant secours. Les conjonctures secondent ses plus

hardis projets, et ce qui n'était auparavant qu'une belle chimère peut

désormais être suivi comme un plan réfléchi, justifié par les

circonstances. Elle consacre donc alors toute son attention à la guerre

d'Allemagne, et aussitôt que, par son traité avec les Allemands, elle

voit garantis ses desseins particuliers, elle paraît sur la scène

politique comme puissance active et dominante. Tandis que les États en

guerre s'épuisaient dans une longue lutte, elle avait ménagé ses forces,

et, pendant dix années, elle n'avait fait la guerre qu'avec son argent.

Maintenant que les circonstances l'appellent à l'activité, elle prend

les armes et se porte avec énergie à des entreprises qui jettent

l'Europe entière dans l'étonnement. Elle envoie en même temps deux

flottes croiser sur les mers et met six différentes armées en campagne,

tandis qu'avec ses trésors elle soudoie une couronne et plusieurs

princes allemands. Animés par l'espérance de son puissant secours,

Allemands et Suédois s'arrachent à leur profond abattement et se

flattent de conquérir, l'épée à la main, une paix plus glorieuse que

celle de Prague. Abandonnés par leurs co-états, qui se réconcilient avec

l'empereur, ils s'attachent d'autant plus étroitement à la France, qui

redouble ses secours à mesure que le besoin augmente, prend à la guerre

d'Allemagne une part de plus en plus grande, quoique toujours secrète,

jusqu'au moment où elle jette enfin le masque et attaque directement

l'empereur en son propre nom.

Pour donner aux Suédois pleine liberté d'agir contre l'Autriche, la

France commença par les délivrer de la guerre de Pologne. Par les soins

du comte d'Avaux, son ambassadeur, elle amena les deux partis à

convenir, à Stummsdorf, en Prusse, que l'armistice serait prolongé

jusqu'à vingt-six ans; mais ce ne fut pas sans une grande perte pour les

Suédois, qui sacrifièrent d'un trait de plume presque toute la Prusse

polonaise, conquête chèrement achetée de Gustave-Adolphe. Le traité de

Beerwald fut renouvelé, pour une plus grande durée, d'abord à Compiègne,

puis à Wismar et à Hambourg, avec quelques changements rendus

nécessaires par les circonstances. On avait déjà rompu avec l'Espagne au

mois de mai 1635, et, en attaquant vivement cette puissance, on avait

enlevé à l'empereur le secours, de tous le plus important, qu'il pouvait

tirer des Pays-Bas; maintenant, en appuyant le landgrave Guillaume de

Hesse-Cassel et le duc Bernard de Weimar, on assurait aux armées

suédoises une plus grande liberté sur l'Elbe et sur le Danube, et, par

une forte diversion sur le Rhin, on contraignait l'empereur de diviser

ses forces.

La guerre s'alluma donc avec plus de violence, et, par la paix de

Prague, l'empereur avait, il est vrai, diminué le nombre de ses ennemis

en Allemagne, mais il avait en même temps augmenté l'ardeur et

l'activité de ses ennemis extérieurs. Il s'était acquis en Allemagne une

influence illimitée, et il s'était rendu maître de tout le corps de

l'Empire et de ses forces, à l'exception d'un petit nombre d'états, en

sorte qu'il pouvait désormais agir de nouveau comme empereur et seigneur

souverain. Le premier effet de ce changement fut l'élévation de son fils

Ferdinand III à la dignité de roi des Romains, qui lui fut conférée,

malgré l'opposition de Trèves et des héritiers palatins, par une

majorité décisive. Mais il avait poussé les Suédois à une résistance

désespérée; il avait armé contre lui toutes les forces de la France et

l'avait amenée à intervenir dans les affaires intérieures de

l'Allemagne. Désormais les deux couronnes, avec leurs alliés allemands,

forment une puissance à part, fermement unie; l'empereur, avec les États

allemands de son parti, forme l'autre. Désormais les Suédois ne montrent

plus aucun ménagement, parce qu'ils ne combattent plus pour l'Allemagne,

mais pour leur propre existence. Ils agissent avec plus de promptitude,

de liberté, de hardiesse, parce qu'ils sont dispensés de consulter leurs

alliés allemands et de rendre compte de leurs projets. Les batailles

deviennent plus opiniâtres et plus sanglantes, mais moins décisives. On

voit de plus grands exploits de vaillance et d'art militaire; mais ce

sont des actions isolées qui, n'étant pas conduites par un plan

d'ensemble, ni mises à profit par un esprit qui dirige tout, ont de

faibles résultats pour tout le parti et changent peu de chose au cours

de la guerre.

La Saxe s'était engagée, dans la paix de Prague, à chasser les Suédois

de l'Allemagne: aussi les drapeaux saxons se réunissent-ils, dès ce

moment, aux drapeaux de l'empereur, et deux alliés se sont changés en

deux ennemis irréconciliables. L'archevêché de Magdebourg, que la paix

de Prague adjugeait au prince de Saxe, était encore dans les mains des

Suédois, et toutes les tentatives faites pour les amener, par une voie

amicale, à s'en dessaisir, étaient demeurées sans résultat. Les

hostilités commencent donc, et l'électeur de Saxe les ouvre en

rappelant, par des lettres dites avocatoires, tous les sujets saxons de

l'armée de Banner, campée au bord de l'Elbe. Les officiers, qui se

plaignaient depuis longtemps de ne pas recevoir leur solde, prêtent

l'oreille à cette sommation, et successivement ils évacuent tous les

quartiers. Comme les Saxons tirent en même temps un mouvement contre le

Mecklembourg, pour s'emparer de Doemitz et couper à l'ennemi les

communications avec la Poméranie et la mer Baltique, Banner y marcha

promptement et fit essuyer une entière défaite au général saxon

Baudissin, qui commandait sept mille hommes, dont un millier environ

resta sur la place et un pareil nombre fut fait prisonnier. Renforcé par

les troupes et l'artillerie qui avaient occupé jusqu'alors la Prusse

polonaise, mais dont on ne pouvait se passer dans ce pays, par suite du

traité de Stummsdorf, ce brave et impétueux guerrier envahit, l'année

suivante (1636), l'électorat de Saxe, où il assouvit de la manière la

plus sanglante sa vieille haine contre les Saxons. Irrités par les

longues insultes qu'ils avaient eu à souffrir, lui et ses Suédois, de

l'orgueil des Saxons pendant leurs campagnes communes, et maintenant

exaspérés au plus haut point par la défection de l'électeur, ils firent

éprouver à ses malheureux sujets leur ressentiment et leur vengeance.

Contre les Autrichiens et les Bavarois, le soldat suédois avait combattu

plutôt par devoir; contre les Saxons, il combattait avec une haine et

une rage personnelles, parce qu'il les détestait comme des transfuges et

des traîtres, parce qu'entre amis divisés la haine est d'ordinaire plus

furieuse et plus implacable. Cependant, l'énergique diversion que le duc

de Weimar et le landgrave de Hesse faisaient sur le Rhin et en

Westphalie empêcha l'empereur de prêter aux Saxons un appui suffisant,

et tout l'électorat eut à subir des hordes dévastatrices de Banner les

plus horribles traitements. Enfin l'électeur attira à lui le général

impérial de Hatzfeld et parut devant Magdebourg, que Banner, accourant à

la hâte, essaya vainement de débloquer. Alors l'armée combinée des

Impériaux et des Saxons se répandit dans la marche de Brandebourg et

enleva aux Suédois beaucoup de places. Elle était sur le point de les

pousser jusqu'à la Baltique; mais, contre toute attente, Banner, que

l'on croyait déjà perdu, attaqua l'armée alliée, le 24 septembre 1636,

près de Wittstock, et il s'engagea une grande bataille. L'attaque fut

terrible, et toutes les forces de l'ennemi tombèrent sur l'aile droite

des Suédois, que Banner commandait en personne. On combattit longtemps

des deux parts avec la même opiniâtreté et le même acharnement, et parmi

les Suédois il n'y avait pas un escadron qui n'eût attaqué dix fois et

n'eût été dix fois repoussé. Lorsqu'enfin Banner fut obligé de céder à

la supériorité du nombre, son aile gauche continua de combattre jusqu'à

l'entrée de la nuit, et le corps de réserve des Suédois, qui n'avait pas

encore donné, était prêt à renouveler la bataille le lendemain matin.

Mais l'électeur de Saxe ne voulut pas attendre cette seconde attaque.

Son armée était épuisée par le combat de la veille, et les valets

s'étaient enfuis avec tous les chevaux, en sorte que l'artillerie ne

pouvait servir. Il prit donc la fuite cette même nuit, avec le comte de

Hatzfeld, et abandonna le champ de bataille aux Suédois. Près de cinq

mille hommes étaient restés sur la place du côté des alliés, sans

compter ceux qui furent tués dans la poursuite par les Suédois ou qui

tombèrent dans les mains des paysans exaspérés. Cent cinquante étendards

et drapeaux, vingt-trois canons, tous les bagages avec la vaisselle

d'argent de l'électeur, furent le prix du combat, et l'on fit en outre

près de deux mille prisonniers. Cette brillante victoire, remportée sur

un ennemi bien supérieur en nombre et posté avantageusement, remit tout

d'un coup les Suédois en honneur: leurs ennemis tremblèrent; leurs amis

commencèrent à reprendre courage. Banner profita de la fortune qui

s'était déclarée pour lui d'une manière si décisive: il se hâta de

passer l'Elbe et poussa les Impériaux, à travers la Thuringe et la

Hesse, jusqu'en Westphalie; puis il revint sur ses pas et prit ses

quartiers d'hiver sur le territoire saxon.

Mais, sans l'active diversion que firent en sa faveur sur le Rhin le duc

Bernard et les Français, il lui eût été difficile de remporter ces

brillantes victoires. Après la bataille de Noerdlingen, le duc Bernard

avait rassemblé en Wettéravie les débris de l'armée battue; mais,

abandonné par la ligue de Heilbronn, que la paix de Prague acheva de

dissoudre bientôt après, et trop peu soutenu par les Suédois, il se

voyait hors d'état d'entretenir l'armée et de faire de grandes choses

avec elle. La défaite de Noerdlingen avait anéanti son duché de

Franconie, et l'impuissance des Suédois lui ôtait toute espérance de

faire sa fortune avec l'appui de cette couronne. Fatigué d'ailleurs de

la contrainte que lui imposait la conduite impérieuse du chancelier

suédois, il tourna les yeux vers la France, qui pouvait lui fournir de

l'argent, la seule chose dont il eût besoin, et qui s'y montrait

disposée. Richelieu ne désirait rien tant que de diminuer l'influence

des Suédois sur la guerre d'Allemagne, et d'en faire passer, sous un

autre nom, la direction dans ses mains. Pour atteindre ce but, il ne

pouvait choisir un meilleur moyen que d'enlever aux Suédois leur plus

brave général, de l'attacher étroitement aux intérêts de la France, et

de s'assurer de son bras pour l'exécution de ses desseins. D'un prince

tel que Bernard de Weimar, qui ne pouvait se soutenir sans le secours

d'une puissance étrangère, la France n'avait rien à redouter, puisque le

succès même le plus heureux n'eût pas suffi pour le soustraire à la

dépendance de cette couronne. Le duc de Weimar se rendit lui-même en

France, et conclut, au mois d'octobre 1635, à Saint-Germain-en-Laye, non

plus comme général suédois, mais en son propre nom, un traité avec cette

puissance, par lequel on lui accordait pour lui-même une pension

annuelle d'un million et demi de livres, et quatre millions pour

l'entretien d'une armée qu'il commanderait sous les ordres du roi. Pour

enflammer d'autant plus son zèle et accélérer par lui la conquête de

l'Alsace, on ne fit pas difficulté de lui offrir, dans un article

secret, cette province pour récompense: générosité dont on était fort

éloigné et que le duc lui-même sut apprécier à sa juste valeur. Mais il

se fiait à sa fortune et à son bras, et il opposait la feinte à la

feinte. S'il était un jour assez puissant pour arracher l'Alsace à

l'ennemi, il ne désespérait pas de pouvoir aussi la défendre au besoin

contre un ami. Il se créa donc alors, avec l'argent de la France, une

armée particulière, qu'il commandait, il est vrai, sous la souveraineté

française, mais, en réalité, avec un pouvoir absolu, sans rompre

toutefois entièrement ses liaisons avec les Suédois. Il commença ses

opérations aux bords du Rhin, où une autre armée française, sous le

cardinal La Valette, avait déjà ouvert, en 1635, les hostilités contre

l'empereur.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 32 / 36 段