extraordinaire et remplie d'événements. L'ambition l'avait élevé,
l'ambition le perdit. Avec tous ses défauts, il fut grand cependant,
digne d'admiration, incomparable s'il eût gardé la mesure. Les vertus du
souverain et du héros, la prudence, la justice, la fermeté et le
courage, s'élèvent dans son caractère à des proportions colossales; mais
il manquait des vertus plus douces de l'homme, qui décorent le héros et
gagnent les coeurs au maître. La peur était le talisman par lequel il
agissait. Excessif dans les punitions comme dans les récompenses, il
savait entretenir dans une ardeur continuelle le zèle de ses
subordonnés; aucun général du moyen âge ou des temps modernes ne
pourrait se vanter d'avoir été obéi comme lui. Il appréciait plus que la
valeur la soumission à ses ordres, parce que par la première c'est
seulement le soldat qui agit, et par la seconde le général. Il exerçait
la docilité de ses troupes par des ordres capricieux, et récompensait
avec prodigalité l'empressement à lui obéir, même dans les moindres
choses, parce qu'il estimait plus l'obéissance elle-même que l'objet de
l'obéissance. Un jour, il fit défendre, sous peine de mort, dans toute
l'armée, de porter d'autres écharpes que de couleur rouge. Un capitaine
de cavalerie eut à peine appris cet ordre qu'il arracha la sienne,
brochée d'or, et la foula aux pieds. Wallenstein, à qui l'on rapporta la
chose, le fit sur-le-champ colonel. Son regard était sans cesse dirigé
sur l'ensemble, et, malgré toutes les apparences de l'arbitraire et de
la fantaisie, un principe, qu'il ne perdait jamais de vue, était la
convenance des moyens et de la fin. Les brigandages des soldats en pays
ami avaient provoqué de rigoureuses ordonnances contre les maraudeurs,
et il y avait menace de la corde pour quiconque était surpris à voler.
Il arriva un jour que Wallenstein lui-même rencontra dans la campagne un
soldat, qu'il fit arrêter, sans enquête, comme un transgresseur de la
loi, et qu'il condamna au gibet, avec le mot ordinaire, le mot
foudroyant, auquel il n'y avait pas de réplique: «Qu'on pende la bête!»
Le soldat proteste et prouve son innocence; mais la sentence irrévocable
est prononcée. «Eh bien! qu'on le pende innocent, répond le barbare; le
coupable n'en tremblera que plus sûrement.» Déjà l'on fait les
préparatifs pour exécuter cet ordre, quand le soldat, qui se voit perdu
sans ressource, prend la résolution désespérée de ne pas mourir sans
vengeance. Il s'élance avec fureur sur son juge, mais il est accablé par
le nombre et désarmé avant de pouvoir exécuter son dessein. «Laissez-le
aller maintenant, dit le duc; voilà qui effrayera bien assez.» Sa
libéralité était soutenue par des revenus immenses, qu'on estimait à
trois millions par année, sans compter les sommes énormes qu'il savait
extorquer sous le nom de contributions. Son esprit indépendant et sa
lumineuse intelligence l'élevaient au-dessus des préjugés religieux de
son siècle, et les jésuites ne lui pardonnèrent jamais d'avoir pénétré
leur système et de n'avoir vu dans le pape qu'un évêque de Rome.
Mais, dès le temps du prophète Samuel, jamais homme qui s'est séparé de
l'Église ne fit une heureuse fin, et Wallenstein augmenta, lui aussi, le
nombre de ses victimes. Par des intrigues de moines, il perdit à
Ratisbonne le bâton du commandement, et dans Égra la vie; par des ruses
monacales, il perdit peut-être ce qui est plus encore, son nom honorable
et sa bonne renommée auprès de la postérité. Car enfin on doit avouer,
pour rendre hommage à la vérité, que ce ne sont pas des plumes
entièrement fidèles qui nous ont transmis l'histoire de cet homme
extraordinaire; que la trahison de Wallenstein et ses projets sur la
couronne de Bohême ne s'appuient sur aucun fait rigoureusement démontré,
mais seulement sur des présomptions vraisemblables. On n'a pas encore
trouvé le document qui nous découvrirait, avec une certitude historique,
les ressorts secrets de sa conduite, et, parmi ses actes publics,
universellement attestés, il n'en est aucun qui ne pût découler
finalement d'une source innocente. Plusieurs de ses démarches les plus
blâmées ne prouvent que son penchant sérieux pour la paix; la plupart
des autres s'expliquent et s'excusent par sa juste défiance envers
l'empereur et par le désir pardonnable de maintenir son importance. A la
vérité, sa conduite envers l'électeur de Bavière atteste une basse
passion de vengeance et un caractère implacable; mais aucune de ses
actions ne nous autorise à le tenir pour convaincu de trahison. Si la
nécessité et le désespoir le poussèrent enfin à mériter réellement la
sentence qui l'avait frappé innocent, cela ne peut suffire pour
justifier la sentence même. Ainsi, Wallenstein ne tomba point parce
qu'il était rebelle, mais il fut rebelle parce qu'il tombait. Ce fut un
malheur pour lui, pendant sa vie, de s'être fait un ennemi d'un parti
victorieux, ce fut un malheur pour lui, après sa mort, que cet ennemi
lui survécût et que ce fût lui qui écrivit son histoire.
LIVRE CINQUIÈME
La mort de Wallenstein rendait nécessaire un nouveau généralissime, et
l'empereur céda enfin au conseil que lui donnaient les Espagnols
d'élever à cette dignité son fils Ferdinand, roi de Hongrie. Sous lui
commande le comte de Gallas, qui exerce les fonctions de général, tandis
que le prince ne fait proprement que décorer ce poste de son nom et de
l'autorité de son rang. Bientôt des forces considérables se rassemblent
sous les drapeaux de Ferdinand. Le duc de Lorraine lui amène en personne
des troupes auxiliaires, et le cardinal infant arrive d'Italie avec dix
mille hommes pour renforcer son armée. Afin de chasser l'ennemi du
Danube, le nouveau général entreprend le siége de Ratisbonne, ce qu'on
n'avait pas pu obtenir de son prédécesseur. Vainement le duc Bernard de
Weimar pénètre au coeur de la Bavière pour attirer les Impériaux loin de
cette ville: Ferdinand pousse le siége avec une vigueur inébranlable,
et, après la plus opiniâtre résistance, la ville lui ouvre ses portes.
Donawert éprouve bientôt après le même sort; puis Noerdlingen, en
Souabe, est assiégé à son tour. La perte de tant de villes impériales
devait être d'autant plus sensible au parti suédois que l'amitié de ces
villes avait été jusqu'alors très-décisive pour le bonheur de ses armes;
l'indifférence à leur sort aurait paru vraiment inexcusable. C'eût été
pour les Suédois une ineffaçable honte d'abandonner leurs alliés dans le
péril et de les livrer à la vengeance d'un vainqueur implacable.
Déterminée par ces motifs, l'armée suédoise marche sur Noerdlingen, sous
la conduite de Horn et de Bernard de Weimar, résolue de délivrer cette
ville, dût-il en coûter une bataille.
L'entreprise était difficile, car les forces de l'ennemi étaient de
beaucoup supérieures à celles des Suédois, et, dans ces circonstances,
la prudence conseillait d'autant plus de n'en pas venir aux mains que
l'armée ennemie devait bientôt se diviser, et que la destination des
troupes italiennes les appelait dans les Pays-Bas. On pouvait, en
attendant, choisir une position telle que Noerdlingen fût couvert et
que les vivres fussent coupés à l'ennemi. Gustave Horn fit valoir toutes
ces raisons dans le conseil de guerre; mais ses représentations ne
purent trouver accès dans des esprits qui, enivrés par une longue suite
de succès, ne croyaient entendre, dans les conseils de la prudence, que
la voix de la crainte. Vaincu, quand on alla aux voix, par l'ascendant
du duc Bernard, Gustave Horn dut se résoudre, malgré lui, à une
bataille, dont ses noirs pressentiments lui présageaient l'issue
malheureuse.
Tout le sort du combat semblait tenir à l'occupation d'une hauteur qui
dominait le camp des Impériaux. La tentative faite pour s'en emparer
pendant la nuit avait échoué, parce que le pénible transport de
l'artillerie à travers des ravins et des bois ralentit la marche des
troupes. Lorsqu'on parut devant la hauteur, vers minuit, l'ennemi
l'avait déjà occupée et fortifiée par de solides retranchements. On
attendit donc le point du jour pour l'emporter d'assaut. La bravoure
impétueuse des Suédois s'ouvrit un passage à travers tous les obstacles:
les demi-lunes sont enlevées heureusement par chacune des brigades
commandées à cet effet; mais, comme elles pénètrent en même temps, des
deux côtés opposés, dans les retranchements, elles se heurtent l'une
l'autre et se mettent réciproquement en désordre. Dans ce moment
malheureux, un baril de poudre vient à sauter et jette la plus grande
confusion parmi les troupes suédoises. La cavalerie impériale pénètre
dans les rangs rompus, et la déroute devient générale. Aucune
exhortation de leur général ne peut décider les fuyards à renouveler
l'attaque.
En conséquence, afin de rester maître de ce poste important, il se
résout à faire avancer des troupes fraîches; mais, dans l'intervalle,
quelques régiments espagnols l'ont occupé, et toute tentative pour
l'enlever est rendue vaine par l'héroïque bravoure de ces troupes. Un
régiment envoyé par Bernard attaque sept fois, et sept fois il est
repoussé. On sent bientôt combien est grand le désavantage de ne s'être
pas emparé de cette position. De la hauteur, le feu de l'artillerie
ennemie fait d'affreux ravages dans l'aile des Suédois postée près de la
colline, en sorte que Gustave Horn, qui la commande, doit se résoudre à
la retraite. Au lieu de pouvoir couvrir cette manoeuvre de son collègue
et arrêter la poursuite de l'ennemi, le duc Bernard est repoussé
lui-même, par des forces supérieures, dans la plaine, où sa cavalerie en
déroute porte le désordre parmi les troupes de Horn et rend la défaite
et la fuite générales. Presque toute l'infanterie est prise ou tuée;
plus de douze mille hommes restent sur le champ de bataille;
quatre-vingts canons, environ quatre mille chariots, et trois cents
étendards ou drapeaux, tombent dans les mains des Impériaux. Gustave
Horn lui-même est fait prisonnier avec trois autres généraux. Le duc
Bernard sauve avec peine quelques faibles débris de l'armée, qui ne
parviennent à se rassembler sous ses drapeaux que dans la ville de
Francfort.
La défaite de Noerdlingen coûta au chancelier suédois sa deuxième nuit
d'insomnie en Allemagne. La perte qu'entraînait cette défaite était
incalculable. Les Suédois avaient perdu d'un seul coup leur supériorité
sur le champ de bataille, et avec elle la confiance de tous les alliés,
qu'on n'avait due jusqu'alors qu'au seul bonheur des armes. Une
dangereuse division menaçait de détruire toute l'alliance protestante.
La crainte et l'effroi s'emparèrent de tout le parti, et celui des
catholiques se releva avec un triomphant orgueil de sa profonde
décadence. La Souabe et les cercles les plus voisins ressentirent les
premières suites de la défaite de Noerdlingen, et le Wurtemberg surtout
fut inondé par les troupes victorieuses. Tous les membres de l'alliance
de Heilbronn redoutaient la vengeance de l'empereur. Ce qui pouvait fuir
se sauvait à Strasbourg, et les villes impériales, sans secours,
attendaient leur sort avec angoisse. Un peu plus de modération envers
les vaincus aurait ramené tous ces faibles États sous la domination de
l'empereur; mais la dureté que l'on montra à ceux mêmes qui se soumirent
volontairement porta les autres au désespoir et les excita à la plus
vive résistance.
Dans ces circonstances critiques, tous cherchaient secours et conseil
auprès d'Oxenstiern; Oxenstiern avait recours aux états allemands. On
manquait de troupes, on manquait d'argent pour en lever de nouvelles et
payer aux anciennes la solde arriérée, qu'elles réclamaient
impétueusement. Oxenstiern se tourne vers l'électeur de Saxe, qui
abandonne la cause suédoise, pour traiter de la paix avec l'empereur à
Pirna. Il sollicite l'assistance des états de la basse Saxe: ceux-ci,
fatigués depuis longtemps des demandes d'argent et des prétentions de la
Suède, ne songent plus maintenant qu'à eux-mêmes; et le duc Georges de
Lunebourg, au lieu de porter de prompts secours à la haute Allemagne
assiége Minden afin de le garder pour lui. Laissé sans appui par ses
alliés allemands, le chancelier implore le secours des puissances
étrangères: il demande de l'argent et des soldats à l'Angleterre, à la
Hollande, à Venise, et, poussé par l'extrême nécessité, il finit par se
résoudre, démarche pénible qu'il a longtemps évitée, à se jeter dans les
bras de la France.
Enfin était arrivé le moment que Richelieu attendait depuis longtemps
avec une vive impatience. L'impossibilité absolue de se sauver par une
autre voie pouvait seule déterminer les états protestants d'Allemagne à
soutenir les prétentions de la France sur l'Alsace. Cette nécessité
suprême existait maintenant: on ne pouvait se passer de la France, et
elle se fit chèrement payer la part active qu'elle prit, à partir de ce
moment, à la guerre d'Allemagne. Elle parut alors sur la scène politique
avec beaucoup de gloire et d'éclat. Oxenstiern, à qui il en coûtait peu
de livrer les droits et les territoires allemands, avait déjà cédé à
Richelieu la forteresse de Philippsbourg et les autres places demandées.
A leur tour, les protestants de la haute Allemagne envoient en leur nom
une ambassade particulière, pour mettre sous la protection française
l'Alsace, la forteresse de Brisach (dont il fallait d'abord s'emparer),
et toutes les places du haut Rhin, qui étaient les clefs de l'Allemagne.
Ce que signifiait la protection française, on l'avait vu pour les
évêchés de Metz, de Toul et de Verdun, que la France protégeait depuis
des siècles contre leurs possesseurs légitimes. Le territoire de Trèves
avait déjà des garnisons françaises; la Lorraine était comme conquise,
puisqu'elle pouvait à chaque moment être envahie par une armée, et
qu'elle était hors d'état de résister par ses propres forces à sa
puissante voisine. La France avait maintenant l'espérance la plus fondée
d'ajouter encore l'Alsace à ses vastes possessions, et, comme elle se
partagea bientôt après avec la Hollande les Pays-Bas espagnols, elle
pouvait se promettre de faire du Rhin sa limite naturelle contre
l'Empire germanique. C'est ainsi que les droits de l'Allemagne furent
honteusement vendus, par des états allemands, à l'ambitieuse et perfide
puissance qui, sous le masque d'une amitié désintéressée, ne visait qu'à
son agrandissement, et, en prenant d'un front audacieux le titre
honorable de protectrice, ne songeait qu'à tendre son filet et à
travailler pour elle-même dans la confusion générale.
En retour de ces importantes cessions, la France s'engagea à faire une
diversion en faveur des armes suédoises, en attaquant l'Espagne, et,
s'il fallait en venir à une rupture ouverte avec l'empereur lui-même, à
entretenir sur la rive droite du Rhin une armée de douze mille hommes,
qui agirait de concert avec les Suédois et les Allemands contre
l'Autriche. Les Espagnols fournirent eux-mêmes l'occasion souhaitée de
leur déclarer la guerre. Ils fondirent, des Pays-Bas, sur la ville de
Trèves, massacrèrent la garnison française qui s'y trouvait, et, contre
le droit des gens, se saisirent de la personne de l'électeur, qui
s'était mis sous la protection de la France, et l'emmenèrent prisonnier
en Flandre. Le cardinal infant, comme gouverneur des Pays-Bas espagnols,
ayant refusé au roi de France la satisfaction demandée et la mise en
liberté du prince prisonnier, Richelieu lui déclara formellement la
guerre à Bruxelles, par un héraut d'armes, selon l'antique usage; et
elle fut réellement ouverte, par trois différentes armées, dans le
Milanais, dans la Valteline et en Flandre. Le ministre français parut
être moins sérieusement résolu à la guerre avec l'empereur, où il y
avait moins d'avantages à recueillir et de plus grandes difficultés à
vaincre; cependant une quatrième armée, sous les ordres du cardinal de
la Valette, fut envoyée au delà du Rhin, en Allemagne, et, réunie au duc
Bernard, elle entra, sans déclaration de guerre préalable, en campagne
contre l'empereur.
Un coup beaucoup plus sensible encore pour les Suédois que la défaite
même de Noerdlingen fut la réconciliation de l'électeur de Saxe avec
l'empereur. Après des tentatives répétées de part et d'autre pour
l'empêcher et la favoriser, elle fut conclue enfin à Pirna, en 1634, et,
au mois de mai de l'année suivante, confirmée à Prague par un traité de
paix formel. L'électeur de Saxe n'avait jamais pu prendre son parti des
prétentions des Suédois en Allemagne, et son antipathie pour cette
puissance étrangère, qui dictait des lois dans l'Empire, s'était accrue
à chaque nouvelle demande qu'Oxenstiern adressait aux états allemands.
Ces mauvaises dispositions à l'égard de la Suède secondèrent de la
manière la plus énergique les efforts faits par la cour d'Espagne pour
établir la paix entre la Saxe et l'empereur. Lassé par les calamités
d'une guerre si longue et si désastreuse, dont les provinces saxonnes
étaient, plus que toutes les autres, le déplorable théâtre, ému des
souffrances affreuses et générales que les amis, aussi bien que les
ennemis, accumulaient sur ses sujets, et gagné par les offres
séduisantes de la maison d'Autriche, l'électeur abandonna enfin la cause
commune, et, montrant peu de souci pour le sort de ses co-états et pour
la liberté allemande, il ne songea qu'à servir ses intérêts
particuliers, fût-ce aux dépens de l'ensemble.
Et, en effet, la misère était arrivée en Allemagne à un si prodigieux
excès, que des millions de voix imploraient la paix, et que la plus
désavantageuse eût encore été considérée comme un bienfait du Ciel. On
ne voyait que des déserts là où des milliers d'hommes heureux,
diligents, s'agitaient autrefois, là où la nature avait répandu ses dons
les plus magnifiques, où avaient régné le bien-être et l'abondance. Les
champs, abandonnés par les mains actives du laboureur, restaient
incultes et stériles, et, si çà et là de nouvelles semailles
commençaient à lever, et promettaient une riante moisson, une seule
marche de troupes détruisait le travail d'une année entière, la dernière
espérance du peuple affamé. Les châteaux brûlés, les campagnes ravagées,
les villages réduits en cendres, offraient au loin le spectacle d'une
affreuse dévastation, tandis que leurs habitants, condamnés à la misère,
allaient grossir le nombre des bandes incendiaires et rendre avec
barbarie à leurs concitoyens épargnés ce qu'ils avaient eux-mêmes
souffert. Nulle ressource contre l'oppression que de se joindre aux
oppresseurs. Les villes gémissaient sous le fléau de garnisons effrénées
et rapaces, qui dévoraient les biens des bourgeois, et faisaient valoir
avec les plus cruels caprices les libertés de la guerre, la licence de
leur état et les priviléges de la nécessité. Si le court passage d'une
armée suffisait déjà pour changer en déserts des contrées entières, si
d'autres étaient ruinées par des quartiers d'hiver ou épuisées par des
contributions, elles ne souffraient néanmoins que des calamités
passagères, et le travail d'une année pouvait faire oublier les douleurs
de quelques mois; mais aucun relâche n'était accordé à ceux qui avaient
une garnison dans leurs murs ou dans leur voisinage, et leur sort
malheureux ne pouvait même être adouci par le changement de la fortune,
car le vainqueur prenait la place et suivait l'exemple du vaincu, et les
amis ne montraient pas plus de ménagements que les ennemis. L'abandon
des campagnes, la destruction des cultures et le nombre croissant des
armées qui se précipitaient sur les provinces épuisées, eurent la cherté
et la famine pour suites inévitables, et, dans les dernières années, les
mauvaises récoltes mirent le comble à la misère. L'entassement des
hommes dans les camps et les cantonnements, la disette d'une part et
l'intempérance de l'autre, produisirent des maladies pestilentielles,
qui dépeuplèrent les provinces plus que le fer et le feu. Tous les liens
de l'ordre se rompirent dans ce long bouleversement; le respect pour les
droits de l'humanité, la crainte des lois, la pureté des moeurs se
perdirent; la bonne foi et la foi disparurent, la force régnant seule
avec son sceptre de fer. Tous les vices croissaient et florissaient à
l'ombre de l'anarchie et de l'impunité, et les hommes devenaient
sauvages comme le pays. Point de condition sociale que respectât la
licence: pour le besoin et le brigandage, nulle propriété n'était
sacrée. Le soldat (pour exprimer d'un seul mot la misère de ce temps),
le soldat régnait, et il n'était pas rare que ce despote, le plus
brutal de tous, fit sentir sa tyrannie même à ses chefs. Le commandant
d'une armée était, dans le pays où il se montrait, un personnage plus
important que le souverain légitime, qui était souvent réduit à se
cacher devant lui dans ses châteaux. Toute l'Allemagne fourmillait de
ces petits tyrans, et les provinces étaient également maltraitées par
l'ennemi et par leurs défenseurs. Toutes ces blessures se faisaient
sentir encore plus douloureusement, lorsqu'on songeait que c'étaient des
puissances étrangères qui sacrifiaient l'Allemagne à leur avide
ambition, et qui prolongeaient à dessein les calamités de la guerre afin
d'accomplir leurs vues intéressées. Pour que la Suède pût s'enrichir et
faire des conquêtes, il fallait que l'Allemagne saignât sous le fléau de
la guerre; pour que Richelieu restât nécessaire en France, il fallait
que la torche de la discorde ne s'éteignît pas dans l'Empire.
Mais ce n'étaient pas seulement des voix intéressées qui se déclaraient
contre la paix, et ni la Suède, aussi bien que certains princes
allemands, désirait, par des motifs peu louables, la continuation de la
guerre, une saine politique la réclamait également. Pouvait-on, après la
défaite de Noerdlingen, attendre de l'empereur une paix équitable? Et,
si on ne le pouvait pas, fallait-il avoir souffert durant dix-sept
années toutes les calamités de la guerre, épuisé toutes ses forces, pour
n'avoir enfin rien gagné, pour avoir même perdu? Pourquoi tant de sang
versé, si tout restait dans le premier état? si l'on ne voyait dans ses
droits et ses prétentions aucun changement favorable? si tout ce qu'on
avait acquis si péniblement, il y fallait renoncer par un traité de
paix? Ne valait-il pas mieux porter encore deux ou trois années le
fardeau qu'on portait depuis si longtemps, pour recueillir enfin
quelques dédommagements de vingt ans de souffrances? Et l'on ne pouvait
pas douter qu'une paix avantageuse ne fût obtenue, pourvu que les
Suédois et les protestants d'Allemagne se tinssent fermement unis en
campagne comme dans le cabinet, travaillant pour leur intérêt commun
avec une mutuelle sympathie et un zèle concerté. Leur division seule
rendait l'ennemi puissant, reculait l'espérance d'une paix durable et
heureuse pour tous. Or cette division, le plus grand de tous les maux,
affligea la cause protestante, par le fait de l'électeur de Saxe se
réconciliant avec l'Autriche dans une transaction séparée.
Il avait déjà ouvert les négociations avec l'empereur avant la bataille
de Noerdlingen; mais la malheureuse issue de cette journée hâta la
conclusion de l'accommodement. La confiance en l'appui des Suédois
s'était évanouie, et l'on doutait qu'ils se relevassent jamais de ce
terrible coup. La division de leurs chefs, l'insubordination de l'armée
et l'affaiblissement du royaume de Suède ne permettaient plus d'attendre
d'eux de grands exploits. On crut devoir d'autant plus se hâter de
mettre à profit la générosité de l'empereur, qui ne retira point ses
offres, même après la victoire de Noerdlingen. Oxenstiern, qui assembla
les états à Francfort, _demandait_: l'empereur, au contraire, _donnait_;
il n'était donc pas besoin de réfléchir longtemps pour savoir lequel des
deux on devait écouter.
Cependant, l'électeur voulut éviter l'apparence d'avoir sacrifié la
cause commune et de n'avoir songé qu'à ses propres intérêts. Tous les
états de l'Empire, et même la Suède, reçurent l'invitation de concourir
à cette paix et de s'y associer, quoique la Saxe électorale et
l'empereur fussent seuls à la conclure, s'érigeant, de leur propre
autorité, en législateurs de l'Allemagne. Les griefs des états
protestants furent discutés dans cette négociation, leurs rapports et
leurs droits décidés devant ce tribunal arbitraire, et le sort même des
religions fut fixé sans la participation des parties intéressées. Ce
devait être une paix générale, une loi de l'Empire, promulguée comme
telle, et mise à exécution par une armée impériale, comme un décret
formel de la diète. Celui qui se révolterait contre elle serait par cela
même ennemi de l'Empire: c'était exiger que, contre tous les droits
constitutionnels, on reconnût une loi à laquelle on n'avait pas coopéré.
Ainsi la paix de Prague était déjà par sa forme l'oeuvre de
l'arbitraire; elle ne l'était pas moins par le fond.
L'édit de restitution avait plus que toute autre chose occasionné la
rupture entre la Saxe électorale et l'empereur: il fallait donc avant
tout y avoir égard dans la réconciliation. Sans l'abolir expressément et
formellement, on arrêta, dans la paix de Prague, que toutes les
fondations immédiates et, entre les médiates, celles qui avaient été
confisquées et occupées par les protestants après le traité de Passau,
resteraient encore quarante années, mais sans voix à la diète, dans le
même état où l'édit de restitution les avait trouvées. Avant
l'expiration de ces quarante années, une commission composée de membres
des deux religions, en nombre égal, devait prononcer à l'amiable et
légalement sur ce point. Si, même alors, on ne pouvait en venir à un
jugement définitif, chaque parti rentrerait en possession de tous les
droits qu'il avait exercés avant que parût l'édit de restitution. Cet
expédient, bien loin d'étouffer le germe de la discorde, ne faisait donc
qu'en suspendre pour un temps les pernicieux effets, et l'étincelle
d'une nouvelle guerre était déjà recélée dans cet article de la paix de
Prague.