Vainement le ministre le pressa de modérer ces demandes, par lesquelles

l'empereur allait être dépouillé de tous ses droits de souverain sur

l'armée et abaissé à n'être qu'une créature de son général. On lui avait

trop laissé voir l'absolue nécessité de ses services, pour être encore

maître du prix qu'il faudrait les payer. Si la force des circonstances

obligeait l'empereur de consentir à ces demandes, ce n'était pas un

simple mouvement de vengeance et d'orgueil qui engageait le duc à les

faire. Le plan de la révolte future était tracé, et l'on ne pouvait se

passer pour l'accomplir d'aucun des avantages que Wallenstein cherchait

à s'assurer dans son traité avec la cour. Ce plan exigeait que toute

autorité en Allemagne fût ravie à l'empereur et passât dans les mains de

son général: ce but était atteint aussitôt que Ferdinand aurait signé

ces conditions. L'usage que Wallenstein se proposait de faire de son

armée, et qui certes différait infiniment du dessein qu'on avait en la

lui remettant, n'admettait aucun partage de pouvoir, et bien moins

encore un pouvoir supérieur au sien. Pour qu'il fût le seul maître de

leur volonté, il devait paraître aux yeux des soldats comme le seul

maître de leur sort; pour se substituer insensiblement à son chef

suprême, et attribuer à sa propre personne les droits de souveraineté

que lui avait seulement prêtés la puissance suprême, il devait éloigner

soigneusement celle-ci de la vue des troupes. De là son refus obstiné de

souffrir, à l'armée, aucun prince de la maison d'Autriche. La liberté de

disposer à son gré de tous les biens confisqués et conquis dans l'Empire

lui offrait des moyens redoutables pour acheter des partisans et des

instruments dociles, et pour jouer le dictateur en Allemagne, plus que

jamais empereur ne se l'était permis en temps de paix. Par le droit de

se servir au besoin des pays autrichiens comme de lieux de refuge, il

obtenait la libre faculté de tenir l'empereur comme prisonnier dans ses

propres États et par sa propre armée, d'épuiser la substance de ces

provinces et de miner la puissance de l'Autriche dans ses fondements.

Maintenant, quoi que le sort décidât, Wallenstein, par les conditions

qu'il arrachait à l'empereur, avait également bien pourvu, dans tous les

cas, à ses intérêts. Si les événements se montraient favorables à ses

audacieux projets, ce traité lui en rendait l'exécution plus facile; si

les conjonctures en déconseillaient l'exécution, du moins ce traité

avait été pour lui le plus magnifique dédommagement. Mais comment

pouvait-il croire valable un pacte qu'il arrachait à son maître et qui

était fondé sur un crime? Comment pouvait-il espérer d'enchaîner

l'empereur par une obligation qui condamnait à mort l'homme assez

téméraire pour l'imposer? Cependant, ce criminel, digne de mort, était

maintenant, dans toute la monarchie, le serviteur le plus indispensable,

et Ferdinand, exercé à la feinte, lui accorda tout ce qu'il demandait.

Les troupes impériales avaient donc enfin un chef digne de ce nom. Tout

autre pouvoir dans l'armée, même celui de l'empereur, cessa dès le

moment où Wallenstein prit le bâton de commandement, et tout ce qui

n'émanait pas de lui était de nulle valeur. Des rives du Danube jusqu'au

Wéser et à l'Oder, on sentit le lever vivifiant de l'astre nouveau. Déjà

un nouvel esprit anime les soldats de l'empereur; la guerre entre dans

une nouvelle phase. Les espérances des catholiques se raniment, et le

monde protestant observe avec inquiétude le changement des conjonctures.

Plus il avait fallu acheter à grand prix le nouveau général, plus, à la

cour de l'empereur, on se croyait en droit d'espérer de grandes choses;

mais le duc ne se pressa point de remplir cette attente. Aux portes de

la Bohême, avec une formidable armée, il n'avait qu'à se montrer pour

vaincre les Saxons affaiblis et ouvrir avec éclat sa nouvelle carrière

en reconquérant ce royaume. Mais, satisfait d'inquiéter l'ennemi avec

ses Croates, dans des engagements qui ne décidaient rien, il lui laissa

en proie la meilleure partie du pays et marcha vers son but particulier

à pas mesurés et tranquilles. Son plan n'était point de vaincre les

Saxons, mais de s'unir avec eux. Uniquement occupé de cette affaire

importante, il laissait, en attendant, reposer ses armes, afin de

triompher d'autant plus sûrement par la voie des négociations. Il mit

tout en oeuvre pour détacher l'électeur de l'alliance suédoise, et

Ferdinand lui-même, toujours disposé à la paix avec ce prince, approuva

cette conduite. Mais les grandes obligations que les Saxons avaient aux

Suédois étaient encore trop présentes à leur mémoire pour permettre une

si honteuse perfidie; et, si même ils en avaient senti la tentation, le

caractère équivoque de Wallenstein et le mauvais renom de la politique

autrichienne ne leur permettaient de prendre aucune confiance en la

sincérité des promesses du duc. Trop connu pour un trompeur dans son

rôle d'homme d'État, il ne trouva nulle créance dans l'unique occasion

où, vraisemblablement, il était sincère, et les circonstances ne

souffraient pas encore que, en découvrant ses vrais motifs, il mît hors

de doute la sincérité de ses intentions. Il résolut donc à contre-coeur

d'arracher par la force des armes ce qu'il n'avait pu obtenir par la

voie des négociations. Il rassembla promptement ses troupes et parut

devant Prague, avant que les Saxons pussent secourir cette capitale.

Après une courte résistance des assiégés, la trahison des capucins en

ouvrit l'entrée à un de ses régiments, et la garnison, réfugiée dans le

château, rendit les armes à des conditions honteuses. Maître de la

capitale, il espéra, pour ses négociations à la cour de Saxe, un accueil

plus favorable; toutefois, en même temps qu'il les renouvelait auprès du

général d'Arnheim, il ne négligea pas de leur donner plus de poids par

un coup décisif. Il ordonna d'occuper en toute hâte les étroits passages

entre Aussig et Pirna, pour couper à l'armée saxonne le retour dans son

pays; mais la célérité d'Arnheim la déroba heureusement au péril. Après

la retraite de ce général, Égra et Leutmeritz, derniers asiles des

Saxons, se rendirent au vainqueur, et le royaume rentra sous la

domination de son souverain légitime en moins de temps qu'il n'avait été

perdu.

Moins occupé des intérêts de son maître que de l'exécution de ses

desseins, Wallenstein songea alors à porter la guerre en Saxe, pour

contraindre l'électeur, en ravageant ses États, à un accommodement

particulier avec l'empereur, ou plutôt avec le duc de Friedland. Mais,

si peu accoutumé qu'il fût d'ailleurs à soumettre sa volonté à la force

des circonstances, il comprit néanmoins la nécessité de subordonner,

pour le moment, à une affaire plus pressante son projet favori. Tandis

qu'il chassait les Saxons de la Bohême, Gustave-Adolphe avait remporté

sur le Rhin et sur le Danube les victoires que nous avons racontées, et

déjà il avait porté la guerre, à travers la Franconie et la Souabe, aux

limites de la Bavière. Maximilien, battu au bord du Lech et privé de son

meilleur appui par la mort de Tilly, insistait auprès de l'empereur pour

qu'il envoyât au plus vite de Bohême à son secours le duc de Friedland,

et éloignât le danger de l'Autriche même, en défendant la Bavière. Il

adressa sa prière à Wallenstein lui-même, et lui demanda de la manière

la plus pressante de détacher du moins, en attendant, quelques régiments

à son aide, jusqu'à ce qu'il vînt lui-même, avec l'armée principale.

Ferdinand appuya cette prière de toute son influence, et les courriers

se succédèrent auprès de Wallenstein pour le déterminer à marcher sur

le Danube.

Mais on put voir alors combien Ferdinand avait sacrifié de son autorité

en remettant à d'autres mains son pouvoir sur les troupes et les droits

du commandement. Indifférent aux prières de Maximilien, sourd aux ordres

réitérés de l'empereur, Wallenstein demeura inactif en Bohême et

abandonna l'électeur à son sort. Le souvenir des mauvais services que

Maximilien lui avait rendus autrefois auprès de l'empereur, à la diète

de Ratisbonne, s'était gravé profondément dans le coeur implacable de

Friedland, et les récents efforts de l'électeur pour empêcher son

rétablissement n'étaient pas restés un secret pour lui. Le moment était

venu de venger cette injure, et l'électeur éprouva durement qu'il

s'était fait un ennemi du plus vindicatif des hommes. «La Bohême,

répondit Wallenstein, ne pouvait rester sans défense, et le meilleur

moyen de couvrir l'Autriche était de laisser l'armée suédoise

s'affaiblir devant les forteresses de Bavière.» C'est ainsi qu'il

châtiait son ennemi par le bras des Suédois; et, tandis que les places

tombaient l'une après l'autre dans leurs mains, il laissait l'électeur

languir vainement à Ratisbonne dans l'attente de son arrivée. Ce fut

seulement quand la complète soumission de la Bohême ne lui laissa plus

d'excuse, et quand les conquêtes de Gustave-Adolphe en Bavière

menacèrent l'Autriche elle-même d'un danger prochain, qu'il céda aux

sollicitations de l'électeur et de l'empereur, et qu'il se résolut à

opérer avec Maximilien la réunion longtemps désirée, qui, d'après

l'espoir général des catholiques, devait décider du sort de toute la

campagne.

Gustave-Adolphe lui-même, qui avait trop peu de monde pour tenir tête

aux seules forces de Wallenstein, craignit la jonction de deux armées si

puissantes, et l'on s'étonne avec raison qu'il n'ait pas montré plus

d'activité pour l'empêcher. Il semble avoir trop compté sur la haine qui

divisait les deux chefs et ne permettait d'attendre aucune association

de leurs armes pour un but commun; et quand l'événement démentit ses

conjectures, il n'était plus temps de réparer cette faute. A la première

nouvelle certaine qu'il reçut de leur dessein, il courut, il est vrai,

dans le haut Palatinat, pour fermer le chemin à l'électeur; mais

celui-ci avait déjà pris les devants, et la jonction s'était opérée

auprès d'Égra.

Wallenstein avait choisi cette place frontière pour théâtre du triomphe

qu'il était à la veille de remporter sur son orgueilleux adversaire. Non

content de le voir à ses pieds comme un suppliant, il lui imposait

encore la dure loi de laisser derrière lui ses États sans défense, de

venir de bien loin au-devant de son protecteur, et de faire, par une

avance si marquée, l'humiliant aveu de sa détresse et de ses besoins. Le

prince orgueilleux se soumit, même à cet abaissement, avec tranquillité.

Ce n'était pas sans un pénible combat qu'il s'était décidé à devoir sa

délivrance à celui qui n'aurait jamais eu un tel pouvoir si les choses

étaient allées selon ses voeux; mais, une fois décidé, il était assez

homme pour supporter toute offense inséparable de sa résolution, et il

était assez maître de lui-même pour mépriser de petites souffrances

lorsqu'il s'agissait de poursuivre un grand but.

Mais, autant il en avait coûté pour rendre seulement possible cette

réunion, autant il était difficile de s'accorder sur les conditions

auxquelles elle devait avoir lieu et se maintenir. Les forces combinées

devaient être sous les ordres d'un seul général, si l'on voulait

atteindre le but de la réunion; et des deux côtés on sentait également

peu d'inclination à se soumettre à l'autorité d'un rival. Si Maximilien

s'appuyait sur sa dignité d'électeur, sur la splendeur de sa race, sur

sa haute position dans l'Empire, Wallenstein ne fondait pas de moindres

prétentions sur sa gloire militaire et sur le pouvoir illimité que

l'empereur lui avait conféré. Autant la fierté du prince se révoltait de

se trouver sous les ordres d'un serviteur impérial, autant l'orgueil de

Friedland était flatté par la pensée de prescrire des lois à un esprit

si impérieux. On en vint là-dessus à une lutte opiniâtre, mais qui

finit, par un accord mutuel, à l'avantage de Wallenstein. Le

commandement des deux armées, surtout aux jours de combat, lui fut

attribué sans restriction, et tout pouvoir fut ôté à l'électeur de

changer l'ordre de bataille et même la marche de l'armée. Il ne se

réserva rien que le droit de punir et de récompenser ses propres

soldats, et la libre disposition de ses troupes aussitôt qu'elles

agiraient séparées de celles de l'empereur.

Après ces préliminaires, on hasarda enfin de paraître aux yeux l'un de

l'autre; mais ce ne fut qu'après s'être promis l'oubli complet du passé

et avoir réglé avec la dernière exactitude les formalités de l'acte de

réconciliation. Comme ils en étaient convenus, les deux princes

s'embrassèrent, à la vue de leurs troupes, et se donnèrent des

assurances réciproques d'amitié, tandis que leurs coeurs débordaient de

haine. A la vérité, Maximilien, consommé dans l'art de la dissimulation,

fut assez maître de lui pour ne pas trahir par un seul trait de son

visage ses véritables sentiments; mais dans les yeux de Wallenstein

étincelait la maligne joie du triomphe, et la contrainte visible de tous

ses mouvements décelait la force de la passion qui maîtrisait son coeur

orgueilleux.

Les troupes combinées, bavaroises et impériales, composaient maintenant

une armée d'environ soixante mille hommes, la plupart soldats éprouvés,

devant lesquels le roi de Suède ne pouvait risquer de se montrer en

campagne. Aussi, après avoir tenté vainement d'empêcher leur jonction,

il se retira à la hâte sur la Franconie, et attendit un mouvement

décisif de l'ennemi pour prendre sa résolution. La position de l'armée

combinée, entre les frontières de Saxe et de Bavière, fit douter quelque

temps encore si elle transporterait le théâtre de la guerre dans le

premier de ces deux pays, ou si elle chercherait à éloigner les Suédois

du Danube et à délivrer la Bavière. Arnheim avait dégarni la Saxe de

troupes, pour faire des conquêtes en Silésie, non sans avoir l'intention

secrète, comme beaucoup l'en accusent, de faciliter au duc de Friedland

l'entrée de l'électorat et de pousser plus vivement l'esprit irrésolu de

Jean-Georges à un accommodement avec l'empereur. Gustave-Adolphe

lui-même, dans la persuasion que les vues de Wallenstein étaient

dirigées contre la Saxe, y envoya promptement, pour ne pas laisser son

allié sans secours, un renfort considérable, fermement résolu à le

suivre avec toutes ses forces, aussitôt que les circonstances le

permettraient. Mais bientôt les mouvements de l'armée de Friedland lui

firent voir que c'était contre lui-même qu'elle avançait, et la marche

du duc à travers le haut Palatinat mit la chose hors de doute. Il

s'agissait maintenant pour Gustave de songer à sa propre sûreté, de

combattre moins pour la domination que pour son existence en Allemagne,

et d'emprunter ses moyens de salut à la fertilité de son génie.

L'approche de l'ennemi le surprit avant qu'il eût eu le temps de rallier

à lui ses troupes, répandues dans toute l'Allemagne, et d'appeler à son

secours les princes alliés. Beaucoup trop faible par le nombre pour être

en état d'arrêter la marche de l'ennemi, il n'avait plus que le choix de

se jeter dans Nuremberg et de courir le risque de s'y voir enfermé par

les forces de Wallenstein et vaincu par la famine, ou de sacrifier cette

ville et d'attendre des renforts sous le canon de Donawert. Indifférent

aux fatigues et aux dangers, lorsqu'il entendait la voix de l'humanité

et l'appel de l'honneur, il choisit, sans hésiter, le premier parti,

fermement résolu de s'ensevelir, avec toute son armée, sous les ruines

de Nuremberg, plutôt que de fonder son salut sur la perte de cette ville

alliée.

Aussitôt on fit des préparatifs pour entourer d'un retranchement la

ville avec tous les faubourgs et établir, dans l'enceinte, un camp

fortifié. Des milliers de bras se mirent sur-le-champ à cet immense

ouvrage, et tous les habitants de Nuremberg furent enflammés d'un zèle

héroïque, pour dévouer à la cause commune leur sang, leur vie, leurs

biens. Un fossé, profond de huit pieds et large de douze, environna

toutes les fortifications; les lignes furent défendues par des redoutes

et des bastions, les avenues par des demi-lunes. La Pegnitz, qui

traverse Nuremberg, partageait tout le camp en deux demi-cercles, reliés

par des ponts nombreux. Environ trois cents pièces d'artillerie tiraient

des remparts de la ville et des retranchements du camp. Les paysans des

villages voisins et les bourgeois de Nuremberg mirent la main à

l'oeuvre, de concert avec les soldats suédois, en sorte que, dès le

septième jour, l'armée put occuper le camp, et que, le quatorzième, tout

cet immense ouvrage fut achevé.

Tandis que ces choses se passaient hors des murs, les magistrats de la

ville étaient occupés à remplir les magasins et à se fournir de toutes

les munitions de guerre et de bouche pour un long siége. Ils ne

négligèrent pas non plus de pourvoir, par de rigoureuses mesures de

propreté, à la santé des habitants, que pouvait aisément mettre en péril

l'affluence de tant de monde. Afin de pouvoir soutenir le roi, en cas de

nécessité, tout ce qu'il y avait de jeunes gens dans la bourgeoisie de

Nuremberg fut enrôlé et exercé aux armes; la milice de la ville déjà

existante fut renforcée considérablement, et l'on mit sur pied un

nouveau régiment, divisé en vingt-quatre compagnies, désignées par les

lettres de l'ancien alphabet. Sur ces entrefaites, Gustave avait appelé

à son secours ses alliés, le duc Guillaume de Weimar et le landgrave de

Hesse-Cassel, et il avait ordonné à ses généraux, aux bords du Rhin, en

Thuringe et dans la basse Saxe, de se mettre en marche promptement et

de le joindre avec leurs troupes à Nuremberg. Son armée, qui était

campée en dedans des lignes de cette ville impériale, ne s'élevait pas à

beaucoup plus de seize mille hommes: ce n'était pas même le tiers de

l'armée ennemie.

Cependant, celle-ci s'était avancée à petites journées jusqu'à Neumarkt,

où le duc Friedland passa une revue générale. Transporté, à la vue de

cette masse formidable, il ne put retenir une vanterie de jeune homme:

«On verra dans quatre jours, s'écria-t-il, qui, du roi de Suède ou de

moi, sera le maître du monde.» Cependant, malgré sa grande supériorité,

il ne fit rien pour réaliser cette fière promesse, et négligea même

l'occasion d'écraser son ennemi, quand celui-ci fut assez téméraire pour

se présenter devant lui hors de ses lignes. «On a livré assez de

batailles, répondit-il à ceux qui le pressaient d'attaquer; il est temps

de suivre une autre méthode.» On vit dès ce moment combien l'on avait

gagné à trouver un général dont la réputation, déjà établie, n'avait pas

besoin des entreprises hasardées par lesquelles d'autres se hâtent

nécessairement de se faire un nom. Persuadé que le courage désespéré de

l'ennemi vendrait très-chèrement la victoire, et qu'une défaite, essuyée

dans ces contrées, ruinerait sans ressource les affaires de l'empereur,

il se contenta de consumer par un long siége l'ardeur guerrière de son

ennemi, et, en lui enlevant toute occasion de se livrer à l'impétuosité

de son courage, il lui ravit justement l'avantage qui l'avait rendu

jusqu'alors invincible. Ainsi donc, sans faire la moindre entreprise, il

établit, derrière la Rednitz, vis-à-vis de Nuremberg, un camp fortement

retranché, et, par cette position bien choisie, il intercepta, aussi

bien pour la ville que pour le camp, tous les approvisionnements de

Franconie, de Souabe et de Thuringe. Il tenait donc le roi assiégé en

même temps que la ville et se flattait de lasser lentement, mais

d'autant plus sûrement, par la famine et les maladies, le courage de son

adversaire, qu'il n'avait nulle envie de mettre à l'épreuve en bataille

rangée.

Mais il connaissait trop peu les ressources et les forces de

Gustave-Adolphe et n'avait pas veillé suffisamment à se garantir

lui-même du sort qu'il lui préparait. Les paysans de tout le territoire

voisin avaient fui avec leurs provisions, et les fourrageurs de

Friedland étaient obligés de se battre avec les Suédois pour le peu qui

restait. Le roi épargna les magasins de la ville, aussi longtemps qu'il

fut possible de s'approvisionner dans le voisinage, et ces courses de

part et d'autre amenèrent entre les Croates et les Suédois une guerre

continuelle, dont tous les environs offraient les affreux vestiges. Il

fallait conquérir, l'épée à la main, les nécessités de la vie, et les

partis n'osaient plus se hasarder à fourrager sans une escorte

nombreuse. Du moins, aussitôt que les troupes du roi éprouvaient la

disette, la ville de Nuremberg leur ouvrait ses magasins; mais

Wallenstein était contraint d'approvisionner les siennes de fort loin.

Un grand convoi, acheté en Bavière, était en route pour son camp, et il

avait détaché mille hommes pour l'amener en sûreté. Gustave-Adolphe, qui

en fut informé, expédia aussitôt un régiment de cavalerie, pour

s'emparer de ces vivres, et l'obscurité de la nuit favorisa

l'entreprise. Tout le convoi tomba dans les mains des Suédois, avec la

ville où il s'était arrêté; l'escorte impériale fut taillée en pièces,

près de douze cents têtes de bétail furent enlevées, et mille voitures

chargées de pain, qu'il n'était pas facile d'emmener, furent brûlées.

Sept régiments, que le duc de Friedland avait fait avancer vers Altdorf,

pour protéger le convoi impatiemment attendu, furent, après un combat

opiniâtre, dispersés par le roi, qui s'était également avancé pour

couvrir la retraite des siens, et repoussés dans le camp impérial, avec

une perte de quatre cents hommes. Tant de contrariétés, et la fermeté du

roi, si peu prévue de Friedland, lui firent regretter d'avoir laissé

échapper l'occasion d'une bataille. Maintenant, la force du camp suédois

rendait toute attaque impossible, et la jeunesse armée de Nuremberg

était pour le roi une fertile école militaire, au moyen de laquelle il

pouvait réparer à l'instant toutes ses pertes. Le défaut de vivres ne se

faisait pas moins sentir dans le camp impérial que dans le camp suédois,

et il était au moins très-difficile de prévoir quel serait celui des

deux partis qui forcerait l'autre à quitter le premier sa position.

Les deux armées étaient restées quinze jours en présence, couvertes par

des retranchements également inexpugnables, sans risquer rien de plus

que de légères courses et d'insignifiantes escarmouches. De part et

d'autre, des maladies contagieuses, suite naturelle de la mauvaise

nourriture et de l'entassement des troupes, avaient plus enlevé de

monde que le fer de l'ennemi, et la détresse croissait de jour en jour.

Enfin les secours, longtemps attendus, parurent dans le camp suédois, et

ces renforts considérables permirent au roi d'obéir à sa bravoure

naturelle et de briser les chaînes qui l'avaient retenu jusqu'alors.

Conformément à son invitation, le duc Guillaume de Weimar avait formé,

en toute hâte, au moyen des garnisons de la basse Saxe et de la

Thuringe, un corps d'armée, auquel se joignirent, en Franconie, quatre

régiments saxons et bientôt après, sous Kitzingen, les troupes du Rhin,

que le landgrave Guillaume de Hesse-Cassel et le comte palatin de

Birkenfeld envoyaient au secours du roi. Le chancelier Oxenstiern se

chargea de conduire cette armée combinée au lieu de sa destination.

Après avoir encore fait sa jonction, à Windsheim, avec le duc Bernard de

Weimar et le général suédois Banner, il s'avança rapidement jusqu'à

Bruck et Eltersdorf, où il passa la Regnitz, et arriva heureusement dans

le camp suédois. Ce secours montait à près de cinquante mille hommes et

amenait soixante canons et quatre mille chariots de bagage.

Gustave-Adolphe se voyait donc à la tête d'environ soixante-dix mille

combattants, sans même compter la milice de la ville de Nuremberg, qui

pouvait, au besoin, mettre en campagne trente mille robustes bourgeois.

Formidable armée, opposée à une autre qui ne l'était pas moins! Toute la

guerre paraissait maintenant concentrée en une seule bataille, pour

recevoir enfin sa dernière solution. L'Europe, partagée, avait les yeux

fixés sur cette arène, où les forces des deux puissances belligérantes

convergeaient comme dans un redoutable foyer.

Mais, si l'on avait été réduit à lutter avec la disette avant l'arrivée

des secours, ce fléau s'accrut désormais d'une manière effrayante dans

les deux camps, car Wallenstein avait aussi fait venir de la Bavière de

nouveaux renforts. Outre les cent vingt mille soldats qui étaient en

présence, outre un nombre de chevaux qui s'élevait, pour les deux

armées, à plus de cinquante mille; outre les habitants de Nuremberg, qui

surpassaient de beaucoup en nombre l'armée suédoise, on comptait,

seulement dans le camp de Wallenstein, quinze mille femmes et autant de

charretiers et de valets; on n'en comptait pas beaucoup moins dans le

camp suédois. La coutume de ce temps-là permettait au soldat de mener

avec lui sa famille en campagne. Chez les Impériaux, une foule

innombrable de femmes de mauvaise vie suivaient l'armée, et la sévère

surveillance exercée sur les moeurs dans le camp suédois, ne permettant

aucun désordre, encourageait par là même les mariages légitimes. Des

écoles régulières de campagne étaient établies pour la jeune génération,

dont ce camp était la patrie, et l'on en tirait une excellente race de

soldats, en sorte que, durant une longue guerre, les armées pouvaient se

recruter par elles-mêmes. Il ne faut pas s'étonner si ces nations

errantes affamaient tous les cantons où elles séjournaient, et si cette

multitude superflue faisait monter à des prix excessifs les choses

nécessaires à la vie. Les moulins autour de Nuremberg ne suffisaient pas

à moudre le grain que chaque journée consommait, et cinquante mille

livres de pain, que la ville livrait par jour au camp, irritaient la

faim sans la satisfaire. Les soins vraiment admirables des magistrats

de Nuremberg ne purent empêcher qu'une grande partie des chevaux ne

périt par le manque de fourrage et que la violence croissante des

épidémies ne mît chaque jour plus de cent hommes au tombeau.

Pour mettre un terme à ces souffrances, Gustave-Adolphe, plein de

confiance en la supériorité de ses forces, sortit enfin de ses lignes le

cinquante-cinquième jour, se présenta à l'ennemi en ordre de bataille,

et fit canonner le camp de Friedland par trois batteries, dressées sur

le bord de la Rednitz. Mais le duc resta immobile dans ses

retranchements et se contenta de répondre de loin à ce défi avec le feu

des mousquets et des canons. Consumer le roi par l'inaction et vaincre

sa persévérance par la famine était sa résolution mûrement réfléchie; et

aucune représentation de Maximilien, aucune marque d'impatience de

l'armée, aucune raillerie de l'ennemi, ne purent ébranler cette

résolution. Trompé dans son espérance et pressé par le progrès de la

disette, Gustave-Adolphe voulut alors risquer l'impossible: le dessein

fut formé d'assaillir ce camp, que l'art et la nature rendaient

également inexpugnable.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 23 / 36 段