sortit en ordre de bataille, le jour de la Saint-Barthélemy, le
cinquante-huitième depuis que l'armée avait occupé ses retranchements,
et il passa la Rednitz près de Fürth, où il eut peu de peine à faire
plier les avant-postes. Sur les hauteurs escarpées, situées entre la
Biber et la Rednitz, et nommées le Vieux-Fort et Altenberg, était posté
le corps principal de l'ennemi, et le camp même, commandé par ces
hauteurs, s'étendait à perte de vue dans la campagne. Toute la force de
l'artillerie était rassemblée sur ces collines. Des fossés profonds
entouraient des remparts inaccessibles; d'épais abatis et des palissades
aiguës fermaient les abords de la montagne escarpée, du sommet de
laquelle Wallenstein, calme et tranquille comme un dieu, lançait ses
foudres à travers de noirs nuages de fumée. Derrière les parapets, le
feu perfide des mousquets épiait l'assaillant téméraire, et une mort
certaine le menaçait par la gueule ouverte de cent canons. Ce fut contre
ce poste périlleux que Gustave-Adolphe dirigea son attaque, et cinq
cents mousquetaires, soutenus par peu de fantassins (un grand nombre ne
pouvait engager à la fois le combat dans cet espace étroit), eurent
l'avantage peu envié de se jeter les premiers dans le gouffre béant de
la mort. L'attaque est furieuse, la résistance terrible. Exposés sans
abri à toute la violence de l'artillerie ennemie, exaspérés à la vue de
la mort inévitable, ces guerriers intrépides gravissent la colline, qui
soudain se transforme en un volcan enflammé et vomit sur eux, au milieu
des tonnerres, une grêle de fer. La grosse cavalerie s'élance aussitôt
par les ouvertures que les boulets ennemis ont faites dans ce bataillon
compact; les rangs serrés se désunissent, et cette bande intrépide de
héros, vaincue par la double puissance de la nature et des hommes, prend
la fuite, après avoir laissé sur la place une centaine de morts.
C'étaient des Allemands, à qui la partialité de Gustave avait assigné
l'honneur meurtrier de la première attaque. Irrité de leur retraite, il
conduit maintenant à l'assaut ses Finlandais, pour faire rougir la
lâcheté allemande devant le courage des hommes du Nord. Les Finlandais,
accueillis par la même pluie de feu, plient à leur tour devant des
forces supérieures. Un régiment de troupes fraîches les remplace, pour
renouveler l'attaque avec aussi peu de succès. Il est relevé par un
quatrième, un cinquième, un sixième: en sorte que, pendant un combat de
dix heures, tous les régiments attaquèrent, et tous se retirèrent
sanglants et déchirés du champ de bataille. Mille corps mutilés jonchent
la terre, et Gustave invincible poursuit l'attaque, et Wallenstein
inébranlable se maintient dans sa forteresse.
Sur ces entrefaites, la cavalerie impériale et l'aile gauche des
Suédois, postée dans un petit bois sur la Rednitz, ont engagé un violent
combat, où le succès est balancé et l'ennemi tantôt vaincu, tantôt
vainqueur. Des deux parts, le sang coule avec la même abondance, et une
valeur égale se déploie. Le duc de Friedland, comme le prince Bernard de
Weimar, a son cheval tué sous lui; le roi lui-même a la semelle de sa
botte emportée par un boulet. L'attaque et la résistance se renouvellent
avec une fureur obstinée, jusqu'au moment où la nuit vient enfin
obscurcir le champ de bataille et inviter au repos les combattants
acharnés. Mais les Suédois sont déjà trop avancés pour que la retraite
se puisse entreprendre sans péril. Tandis que le roi cherche à découvrir
un officier, pour envoyer par lui aux régiments l'ordre de la retraite,
se présente à lui le colonel Hebron, vaillant Écossais, que son courage
avait seul entraîné hors du camp, pour partager les périls de la
journée. Irrité contre le roi, qui lui avait préféré, peu auparavant,
pour une action périlleuse, un colonel plus jeune que lui, il avait fait
précipitamment le voeu de ne plus tirer l'épée pour lui. Gustave-Adolphe
se tourne de son côté, et, louant son courage, le prie de porter aux
régiments l'ordre de la retraite. «Sire, réplique le vaillant soldat,
c'est l'unique service que je ne puisse refuser à Votre Majesté, car il
y a là quelques risques à courir.» Et aussitôt il part au galop pour
exécuter la commission. Dans la chaleur du combat, le duc Bernard de
Weimar s'était, il est vrai, emparé d'une éminence au-dessus du
Vieux-Fort, d'où l'on pouvait battre la montagne et tout le camp; mais
une violente averse, tombée pendant la nuit, rendait la côte si
glissante, qu'il fut impossible d'y monter des canons, et il fallut
quitter volontairement un poste acheté par des flots de sang. Se défiant
de la fortune, qui l'avait abandonné dans ce jour décisif, le roi n'osa
pas continuer l'assaut, le lendemain, avec des troupes épuisées, et,
pour la première fois, vaincu, parce qu'il n'était pas vainqueur, il
ramena ses troupes derrière la Rednitz. Deux mille morts, qu'il laissait
sur le champ de bataille, attestaient sa perte, et le duc de Friedland
resta invaincu dans ses lignes.
Après cette action, les armées demeurèrent encore quinze jours campées
en présence, chacune dans l'espoir de forcer l'autre à déloger la
première. Plus s'épuisait chaque jour la petite provision de vivres,
plus croissaient horriblement les souffrances de la famine, et plus le
soldat devenait farouche: les paysans du voisinage étaient les victimes
de sa brutale rapacité. Le progrès de la disette relâchait tous les
liens de la discipline et de l'ordre dans le camp suédois; les troupes
allemandes se signalaient surtout par les violences qu'elles exerçaient
indistinctement sur les amis et les ennemis. La faible main d'un seul
homme ne pouvait arrêter une licence qui trouvait une sorte
d'approbation dans le silence des officiers inférieurs, et souvent même
un encouragement dans leur funeste exemple. Le roi était profondément
affligé de cette honteuse décadence de la discipline, dont il avait été
fier jusqu'alors, à si bon droit; et l'énergie avec laquelle il reproche
aux officiers allemands leur négligence atteste la vivacité de ses
sentiments. «C'est vous, Allemands, s'écrie-t-il, c'est vous-mêmes qui
pillez votre patrie et qui déchaînez vos fureurs contre vos propres
coreligionnaires. Dieu me soit témoin que je vous abhorre; vous
m'inspirez un profond dégoût, et mon coeur se remplit d'amertume quand
je vous regarde. Vous violez mes ordres; vous êtes cause que le monde me
maudit, que les larmes de l'innocente pauvreté me poursuivent, qu'il me
faut entendre dire ouvertement: Le roi, notre ami, nous fait plus de mal
que nos plus cruels ennemis. Pour vous, j'ai dépouillé ma couronne de
ses trésors et dépensé plus de quarante tonnes d'or, et je n'ai pas reçu
de votre Empire d'Allemagne de quoi me faire un méchant habit. Je vous
ai donné tout ce que Dieu m'a dispensé, et, si vous eussiez observé mes
lois, je vous aurais distribué avec joie tout ce qu'il pourra me donner
encore. Votre défaut de discipline me persuade que vous avez de
mauvaises intentions, quelques raisons que je puisse avoir de louer
votre courage.»
Nuremberg avait fait des efforts qui étaient au-dessus de ses moyens
pour nourrir, pendant onze semaines, l'immense multitude entassée sur
son territoire; mais enfin les ressources s'épuisèrent, et le roi, comme
chef de l'armée la plus nombreuse, dut se résoudre le premier à partir.
Nuremberg avait enseveli plus de dix mille de ses habitants, et
Gustave-Adolphe avait perdu environ vingt mille soldats par la guerre et
les maladies. Toutes les campagnes voisines étaient dévastées, les
villages en cendres; les paysans, dépouillés, languissaient sur les
chemins; l'air était empoisonné de vapeurs pestilentielles; des maladies
dévorantes, engendrées, développées par la misérable nourriture, par les
émanations d'un camp si populeux et de tant de cadavres putréfiés, enfin
par la chaleur brûlante des jours caniculaires, exerçaient leurs ravages
sur les hommes et les animaux, et, longtemps encore après le départ des
armées, la disette et la misère accablèrent le pays. Ému de la
désolation générale, et sans espoir de vaincre l'obstination de
Friedland, le roi leva son camp le 8 septembre, et quitta Nuremberg,
après l'avoir pourvu, pour sa défense, d'une garnison suffisante. Il
passa en ordre de bataille devant l'ennemi, qui resta immobile et ne fit
pas la moindre tentative pour inquiéter son départ. Il dirigea sa marche
vers Neustadt, sur l'Aisch, et vers Windsheim, où il resta cinq jours,
afin de rafraîchir ses troupes et de se trouver à portée de Nuremberg,
si l'ennemi faisait quelque entreprise contre cette ville. Mais
Wallenstein, qui avait, tout autant que lui, besoin de se refaire,
n'avait attendu que la retraite des Suédois pour commencer la sienne.
Cinq jours après, il abandonna aussi son camp près de Zirndorf, et le
livra aux flammes. Cent colonnes de fumée, qui, des villages incendiés,
s'élevèrent au ciel tout alentour, annoncèrent son départ et montrèrent
à la ville consolée à quel sort elle avait elle-même échappé. Sa marche,
dirigée sur Forchheim, fut marquée par les plus affreux ravages; mais il
avait déjà trop d'avance pour que le roi pût l'atteindre. Alors Gustave
partagea son armée, que le pays épuisé ne pouvait nourrir, afin de
garder, avec une des divisions, la Franconie, et de poursuivre en
personne, avec l'autre, ses conquêtes en Bavière.
Cependant, l'armée impériale et bavaroise avait pénétré dans l'évêché de
Bamberg, où le duc de Friedland passa une seconde revue. Il trouva cette
armée de soixante mille hommes réduite par la désertion, les combats et
les maladies, à vingt-quatre mille, dont le quart était des troupes
bavaroises. Ainsi le champ de Nuremberg avait plus affaibli les deux
partis que deux grandes batailles perdues, sans avoir avancé la guerre
d'un seul pas vers son terme, ni satisfait la vive attente de l'Europe
par un seul événement décisif. A la vérité, cette diversion avait fait
trêve, pour quelque temps, aux conquêtes du roi en Bavière, et préservé
l'Autriche même d'une invasion ennemie; mais, en s'éloignant de
Nuremberg, on rendait à Gustave-Adolphe la pleine liberté de faire
encore de la Bavière le théâtre de la guerre. Indifférent au sort de ce
pays, et lassé de la contrainte que lui imposait sa réunion avec
l'électeur, le duc de Friedland saisit avidement l'occasion de se
séparer de cet importun associé et de poursuivre avec une nouvelle
ardeur ses projets favoris. Toujours fidèle à son premier plan de
séparer la Saxe des Suédois, il fit choix de ce pays pour les quartiers
d'hiver de ses troupes, et il espéra, par sa pernicieuse présence,
imposer d'autant plus vite à l'électeur une paix séparée.
Le moment ne pouvait être plus favorable pour cette entreprise. Les
Saxons s'étaient jetés en Silésie, où, réunis avec des auxiliaires du
Brandebourg et de la Suède, ils remportaient chaque jour de nouveaux
avantages sur les troupes de l'empereur. Par une diversion dans les
États mêmes de l'électeur, on sauvait la Silésie, et la chose était
d'autant plus facile, que la Saxe, par la guerre de Silésie, était
dégarnie de défenseurs et de toutes parts ouverte à l'ennemi. La
nécessité de sauver un État héréditaire de l'Autriche faisait tomber
toutes les objections de Maximilien, et, sous le masque d'un zèle
patriotique pour le bien de l'empereur, on pouvait sacrifier le duc de
Bavière avec d'autant moins de scrupules. En laissant son riche pays en
proie au roi de Suède, on espérait n'être pas inquiété par ce dernier
dans l'entreprise sur la Saxe, et la froideur croissante entre ce
monarque et la cour de Dresde ne faisait d'ailleurs craindre de sa part
que peu de zèle pour la délivrance de Jean-Georges. Ainsi donc,
abandonné de nouveau par son astucieux défenseur, Maximilien se sépara
de Wallenstein à Bamberg, pour secourir, avec le faible reste de ses
troupes, son pays réduit à l'impuissance, et l'armée impériale, sous la
conduite de Friedland, dirigea sa marche, par Baireuth et Cobourg, sur
la forêt de Thuringe.
Holk, un des généraux de l'empereur, avait déjà été envoyé en avant dans
le Voigtland, avec six mille hommes, pour dévaster par le fer et le feu
cette province sans défense. On le fit suivre bientôt de Gallas, autre
général de Friedland, et non moins fidèle instrument de ses ordres
barbares. Enfin Pappenheim fut encore appelé de la basse Saxe, pour
renforcer l'armée affaiblie de Wallenstein et mettre le comble à la
misère de la Saxe. Les églises détruites, les villages réduits en
cendres, les maisons ravagées, la spoliation des familles, les
assassinats, signalèrent la marche de ces troupes barbares: toute la
Thuringe, le Voigtland et la Misnie furent écrasés par ce triple fléau.
Mais ce n'étaient là que les avant-coureurs d'une plus grande calamité,
dont le duc lui-même, à la tête de l'armée principale, menaçait la
malheureuse Saxe. Après avoir laissé, dans sa marche à travers la
Franconie et la Thuringe, les plus effroyables monuments de sa fureur,
il parut avec toutes ses forces dans le cercle de Leipzig, et la ville,
après une courte défense, fut contrainte de se rendre. Son dessein était
d'avancer jusqu'à Dresde et de dicter des lois à l'électeur, par la
soumission de tout le pays. Déjà il s'approchait de la Mulda, pour
écraser, avec ses forces supérieures, l'armée saxonne, qui avait marché
à sa rencontre jusqu'à Torgau, quand l'arrivée du roi de Suède à Erfurt
vint mettre à ses plans de conquête un terme inattendu. Pressé entre les
armées saxonne et suédoise, que le duc Georges de Lunebourg menaçait
encore d'augmenter en s'avançant de la basse Saxe, Friedland recula
promptement vers Mersebourg, pour s'y réunir avec Pappenheim et
repousser vigoureusement les Suédois qui venaient à lui.
Gustave-Adolphe n'avait pas vu sans une grande inquiétude les artifices
que prodiguaient l'Espagne et l'Autriche pour détacher de lui son allié.
Plus son traité avec la Saxe était important pour lui, plus il avait
raison de craindre le caractère inconstant de Jean-Georges. Jamais il
n'avait existé entre lui et l'électeur une amitié sincère. Un prince
fier de son importance politique et accoutumé à se considérer comme le
chef de son parti devait trouver dangereuse et oppressive l'intervention
d'une puissance étrangère dans les affaires de l'Empire, et le
mécontentement avec lequel il observait les progrès de cet étranger
importun n'avait pu céder, pour quelque temps, qu'à l'extrême danger de
ses domaines. L'autorité croissante du roi en Allemagne, son influence
prépondérante sur les membres protestants de l'Empire, les preuves, fort
peu douteuses, de ses desseins ambitieux, assez inquiétants pour appeler
toute la vigilance des États de l'Empire, éveillaient chez l'électeur
mille craintes, que les négociateurs impériaux savaient habilement
nourrir et augmenter. Chaque démarche arbitraire du roi, chaque demande,
si équitable qu'elle fût, qu'il adressait aux princes de l'Empire,
donnaient sujet à l'électeur de faire des plaintes amères, qui
semblaient annoncer une rupture prochaine. Les généraux mêmes des deux
partis laissaient paraître, chaque fois qu'ils devaient agir ensemble,
des marques nombreuses de la jalousie qui divisait leurs maîtres. La
répugnance naturelle de Jean-Georges pour la guerre et son dévouement à
l'Autriche, que rien encore n'avait pu étouffer, favorisaient les
efforts d'Arnheim, qui, toujours d'intelligence avec Wallenstein,
travaillait sans relâche à ménager un accommodement particulier entre
l'empereur et son maître, et, si ses représentations ne trouvèrent
longtemps aucun accès, la suite fit voir enfin qu'elles n'étaient pas
demeurées absolument inefficaces.
Gustave-Adolphe, justement alarmé des conséquences que la défection d'un
si important allié devait avoir pour toute son existence future en
Allemagne, ne négligea aucun moyen d'empêcher ce funeste événement, et
jusqu'alors ses représentations n'avaient pas manqué entièrement leur
effet sur l'électeur. Mais les forces redoutables sur lesquelles
l'empereur appuyait ses propositions séduisantes, et les calamités qu'il
menaçait d'accumuler sur la Saxe, en cas d'un plus long refus, pouvaient
enfin, si l'on abandonnait l'électeur sans défense à ses ennemis,
triompher de sa persévérance, et cette indifférence envers un allié si
important pouvait détruire pour jamais la confiance des autres amis de
la Suède en leur protecteur. Cette considération décida Gustave-Adolphe
à céder pour la seconde fois aux pressantes invitations que l'électeur,
gravement menacé, lui adressa, et à sacrifier toutes ses brillantes
espérances au salut de cet allié. Déjà il avait résolu une deuxième
attaque sur Ingolstadt, et la faiblesse de l'électeur de Bavière
justifiait son espérance d'imposer enfin la neutralité à cet ennemi
épuisé. La révolte des paysans dans la haute Autriche lui ouvrait
ensuite le chemin de ce pays, et la capitale de l'Empire pouvait être
dans ses mains, avant que Wallenstein eût le temps d'accourir à sa
défense. Toutes ces brillantes espérances, il les subordonna à
l'avantage d'un allié que ni ses mérites ni sa bonne volonté ne
rendaient digne d'un tel sacrifice; qui, excité par les plus pressants
appels de l'esprit public, ne servait que son intérêt particulier avec
un étroit égoïsme; qui n'était point considérable par les services qu'on
se promettait de lui, mais seulement par le mal qu'on en redoutait. Et
qui peut réprimer son indignation, en apprenant que c'est dans
l'expédition entreprise pour la délivrance de ce prince, que le grand
monarque trouve le terme de ses exploits?
Il rassembla promptement ses troupes dans le cercle de Franconie et
suivit par la Thuringe l'armée de Wallenstein. Le duc Bernard de Weimar,
qui avait été envoyé en avant contre Pappenheim, se réunit près
d'Arnstadt au roi, qui se vit alors à la tête de vingt mille hommes de
troupes aguerries. Il se sépara à Erfurt de son épouse, qui ne devait
plus le revoir qu'à Weissenfels, dans le cercueil. L'angoisse de leurs
tristes adieux présageait une séparation éternelle. Il atteignit
Naumbourg le 1er novembre 1632, avant que les corps détachés par le
duc de Friedland pussent s'emparer de cette place. La population des
contrées accourait en foule pour contempler le héros, le vengeur, le
grand roi, qui avait paru, une année auparavant, sur ce même sol, comme
un ange sauveur. Autour de lui, en quelque lieu qu'il se fît voir,
retentissaient les cris d'allégresse; tous tombaient à genoux devant lui
en l'adorant; on se disputait la faveur de toucher le fourreau de son
épée, le bord de son vêtement. Le modeste héros se révoltait de cet
innocent tribut, que lui payaient la reconnaissance et l'admiration la
plus sincère. «Ne dirait-on pas que ce peuple fait de moi un dieu?
disait-il à ceux qui l'accompagnaient. Nos affaires sont en bon état;
mais je crains que la vengeance du Ciel ne me fasse expier cette farce
téméraire et ne révèle trop tôt à cette foule insensée ma faible et
périssable humanité.» Combien Gustave se montra aimable à nous avant de
nous quitter pour toujours! Redoutant, au comble même de son bonheur, le
jugement de Némésis, il repousse un hommage qui n'appartient qu'aux
immortels, et ses droits à nos larmes augmentent au moment même où
l'heure approche qui les fera couler.
Cependant, le duc de Friedland avait marché à la rencontre du roi,
jusqu'à Weissenfels, résolu à maintenir ses quartiers d'hiver en Saxe,
dût-il en coûter une bataille. Son inaction devant Nuremberg l'avait
exposé au soupçon de n'oser se mesurer avec le héros du Nord, et toute
sa gloire était en péril, s'il laissait échapper une seconde fois
l'occasion de combattre. La supériorité de ses forces, quoique bien
moins considérable qu'elle n'avait été, dans les premiers temps, au camp
de Nuremberg, lui donnait la plus grande espérance de vaincre, s'il
pouvait amener le roi à une bataille avant sa jonction avec les troupes
saxonnes. Mais sa confiance actuelle n'était pas tant fondée sur le
nombre plus grand de ses soldats que sur les assurances de son
astrologue Séni, qui avait lu dans les astres que la fortune du monarque
suédois succomberait au mois de novembre. De plus, il y avait entre
Kambourg et Weissenfels d'étroits défilés, formés par une longue chaîne
de montagnes et par le cours très-voisin de la Saale, qui rendaient le
passage extrêmement difficile à l'armée suédoise et qui pouvaient être
fermés complétement avec peu de monde. Alors il ne serait resté au roi
d'autre parti que de s'engager, exposé au plus grand péril, à travers
ces défilés, ou de faire par la Thuringe une retraite laborieuse et de
perdre, dans un pays dévasté et totalement dépourvu de subsistances, la
plus grande partie de ses troupes. La promptitude avec laquelle
Gustave-Adolphe prit possession de Naumbourg anéantit ce plan, et ce fut
alors Wallenstein lui-même qui s'attendit à une attaque.
Mais il se vit trompé dans cette conjecture, quand le roi, au lieu de
s'avancer à sa rencontre jusqu'à Weissenfels, fit tous ses préparatifs
pour se fortifier auprès de Naumbourg et attendre dans ce lieu les
renforts que le duc de Lunebourg était sur le point de lui amener.
Wallenstein, ne sachant s'il devait marcher à l'ennemi par les défilés
entre Weissenfels et Naumbourg, ou rester oisif dans son camp, assembla
son conseil de guerre, pour entendre les avis de ses généraux les plus
expérimentés. Aucun ne jugea prudent d'attaquer le roi dans sa position
avantageuse, et les mesures qu'il prenait pour fortifier son camp
semblaient clairement indiquer qu'il ne songeait pas à le quitter de
sitôt. Mais l'approche de l'hiver permettait tout aussi peu de prolonger
la campagne et de fatiguer par un campement continué une armée qui avait
un si grand besoin de repos. Toutes les voix se prononcèrent pour la
clôture de la campagne, d'autant plus que l'importante ville de
Cologne, sur le Rhin, était gravement menacée par les troupes
hollandaises, et que les progrès de l'ennemi en Westphalie et sur le bas
Rhin exigeaient dans ces contrées les plus puissants secours. Le duc de
Friedland reconnut le poids de ces raisons, et, à peu près convaincu que
l'on n'avait plus à craindre aucune attaque du roi pendant cette saison,
il accorda à ses troupes les quartiers d'hiver, de telle sorte cependant
qu'elles pussent être au plus tôt rassemblées, si, contre toute attente,
l'ennemi hasardait quelque entreprise offensive. Le comte Pappenheim fut
expédié avec une grande partie de l'armée, pour secourir promptement la
ville de Cologne et s'emparer, chemin faisant, de Moritzbourg,
forteresse du pays de Halle. Quelques corps détachés prirent leurs
quartiers d'hiver dans les villes les mieux situées aux environs, afin
de pouvoir observer de toutes parts les mouvements de l'ennemi. Le comte
Collorédo gardait le château de Weissenfels, et Wallenstein lui-même
demeura, avec le reste des troupes, non loin de Mersebourg, entre le
canal et la Saale, avec l'intention de se porter de là sur Leipzig et de
séparer les Saxons de l'armée suédoise.
Mais, à peine Gustave-Adolphe eut-il appris le départ de Pappenheim,
qu'il abandonna subitement son camp près de Naumbourg et courut
attaquer, avec toutes ses forces, l'ennemi réduit à la moitié des
siennes. Il s'avança d'une marche rapide sur Weissenfels, d'où le bruit
de son arrivée parvint promptement jusqu'aux Impériaux et jeta le duc de
Friedland dans un extrême étonnement. Mais il fallait prendre une
prompte résolution, et le duc eut bientôt arrêté ses mesures. Quoiqu'il
n'eût pas beaucoup plus de douze mille hommes à opposer aux vingt mille
de l'ennemi, il pouvait néanmoins espérer de se maintenir jusqu'au
retour de Pappenheim, qui devait s'être éloigné tout au plus de cinq
milles, jusqu'à la distance de Halle. Des courriers partirent en toute
hâte pour le rappeler, et, en même temps, Wallenstein se porta dans la
vaste plaine entre le canal et Lützen, où il attendit le roi en ordre de
bataille, le séparant, par cette position, de Leipzig et des troupes
saxonnes.