Mais ce refus du roi ne fit vraisemblablement que hâter la rupture que

la trempe de ces deux caractères rendait inévitable. Nés l'un et l'autre

pour donner des lois et non pour en recevoir, ils n'auraient jamais pu

rester unis dans une entreprise qui exigeait plus que toute autre de la

condescendance et des sacrifices réciproques. Wallenstein n'était rien

lorsqu'il n'était pas tout. Il fallait ou qu'il n'agît point du tout, ou

qu'il agît avec une liberté absolue. Gustave-Adolphe avait une haine non

moins sincère pour tout assujettissement, et peu s'en fallut qu'il ne

rompît sa liaison si avantageuse avec la cour de France, parce que les

prétentions de cette puissance enchaînaient son génie indépendant. L'un

était perdu pour un parti qu'il n'eût pu diriger, l'autre était bien

moins fait encore pour se laisser mener à la lisière. Les prétentions

impérieuses de cet allié, déjà si importunes au duc de Friedland dans

leurs opérations communes, lui seraient devenues insupportables

lorsqu'il aurait fallu partager les dépouilles. Le fier monarque

pouvait descendre à recevoir contre l'empereur l'appui d'un sujet

rebelle, et récompenser ce service important avec une générosité royale;

mais il ne pouvait jamais perdre de vue sa propre majesté et celle de

tous les rois, jusqu'à garantir le prix que l'ambition effrénée de

Friedland osait mettre à ses secours; jamais il n'aurait payé d'une

couronne une profitable trahison. Ainsi donc, l'Europe entière eût-elle

gardé le silence, du moment que Wallenstein portait la main sur le

sceptre de Bohême, il devait rencontrer une opposition redoutable chez

Gustave-Adolphe, l'homme de toute l'Europe qui pouvait d'ailleurs le

mieux donner force à un pareil _veto_. Une fois devenu dictateur de

l'Allemagne par le secours de Wallenstein, il pouvait tourner aussi ses

armes contre cet auxiliaire même et se tenir pour affranchi envers un

traître de tous les devoirs de la reconnaissance. Auprès d'un tel allié,

il n'y avait donc pas de place pour Wallenstein; et vraisemblablement

c'est à cela qu'il faisait allusion, et non à ses vues supposées sur le

trône impérial, lorsqu'il s'écria, après la mort du roi: «C'est un

bonheur pour moi et pour lui qu'il ne soit plus. C'était trop pour

l'Empire d'Allemagne de deux chefs comme nous.»

Son premier essai de vengeance contre la maison d'Autriche avait échoué;

mais sa résolution était inébranlable, et le changement ne porta que sur

le choix des moyens. Ce qui ne lui avait pas réussi auprès du roi de

Suède, il espéra l'obtenir, avec moins de difficulté et plus

d'avantages, de l'électeur de Saxe: il était sûr de le mener à son gré,

tout autant qu'il désespérait de gouverner Gustave-Adolphe. Sans cesse

en communication avec Arnheim, son ancien ami, il travailla dès ce

moment à une alliance avec la Saxe, par laquelle il espérait se rendre

également redoutable à l'empereur et au roi de Suède. Il pouvait se

promettre qu'un projet dont la réussite enlèverait au monarque suédois

son influence en Allemagne, trouverait auprès de Jean-Georges un accès

d'autant plus facile que le caractère jaloux de ce prince était irrité

du pouvoir de Gustave-Adolphe, et que son affection, d'ailleurs faible

pour lui, était bien refroidie par l'accroissement des prétentions du

roi. Si Wallenstein réussissait à séparer la Saxe de l'alliance suédoise

et à former avec elle un troisième parti dans l'Empire, l'issue de la

guerre était dans sa main, et, du même coup, il tirait vengeance de

l'empereur, il punissait le roi de Suède d'avoir dédaigné son amitié, et

il fondait sur la ruine de tous deux l'édifice de sa propre grandeur.

Mais, par quelque chemin qu'il poursuivît son but, il ne pouvait réussir

à l'atteindre sans l'appui d'une armée qui lui fût entièrement dévouée.

Cette armée ne pouvait être levée si secrètement que la cour impériale

ne conçût des soupçons et que le projet ne fût déjoué dès sa naissance.

Cette armée ne devait pas connaître avant le temps sa destination

criminelle, car il était difficile d'espérer qu'elle voulût obéir à

l'appel d'un traître et servir contre son légitime souverain. Il fallait

donc que Wallenstein fît ses levées publiquement, sous l'autorité

impériale, et qu'il reçût légalement, de l'empereur lui-même, un pouvoir

illimité sur ces troupes. Mais cela pouvait-il se faire, à moins qu'on

ne lui restituât le généralat dont on l'avait dépouillé et qu'on ne lui

remît, d'une manière absolue, la conduite de la guerre? Cependant, ni

son orgueil ni son intérêt ne lui permettaient de se pousser lui-même à

ce poste et de solliciter, comme un suppliant, de la faveur impériale,

une autorité limitée, quand il s'agissait de l'arracher illimitée à la

frayeur du monarque. Pour pouvoir dicter les conditions auxquelles il se

chargerait du commandement, il fallait qu'il attendît que son maître le

pressât de l'accepter. C'était le conseil que lui donnait Arnheim, et ce

fut le but qu'il poursuivit avec une profonde politique et une

infatigable activité.

Persuadé que l'extrême nécessité pourrait seule vaincre l'irrésolution

de l'empereur, et rendre impuissante l'opposition de la Bavière et de

l'Espagne, ses deux plus ardents adversaires, il s'appliqua dès lors à

favoriser les progrès de l'ennemi et à augmenter la détresse de son

maître. Ce fut très-probablement sur son invitation et par ses

encouragements que les Saxons, déjà en marche pour la Lusace et la

Silésie, se tournèrent vers la Bohême et inondèrent de leurs troupes ce

pays sans défense; les rapides conquêtes qu'ils y firent ne furent pas

moins son ouvrage. Par ses craintes affectées, il étouffa toute pensée

de résistance, et, par sa retraite précipitée, livra la capitale au

vainqueur. Dans une conférence qu'il eut avec le général saxon, à

Kaunitz, et dont une négociation de paix lui fournit le prétexte, il mit

vraisemblablement le sceau à la conjuration, et la conquête de la Bohême

fut le premier fruit de cette entrevue. En même temps qu'il concourait

de tout son pouvoir à accumuler les malheurs sur l'Autriche, et qu'il y

était puissamment secondé par les rapides progrès des Suédois sur le

Rhin, il faisait retentir, à Vienne, par la voix de ses partisans

volontaires ou achetés, les plaintes les plus violentes sur les malheurs

publics; il faisait représenter la destitution de l'ancien général comme

la seule cause des revers. «Wallenstein n'eût pas laissé les choses en

venir là, s'il fût resté au timon,» s'écriaient alors mille voix, et,

même dans le conseil secret de l'empereur, cette opinion trouvait de

zélés partisans.

Il n'était pas besoin de leurs assauts répétés pour ouvrir les yeux du

malheureux monarque sur les mérites de son général et sur l'imprudence

commise. Sa dépendance de la Ligue et de la Bavière lui avait été

bientôt insupportable; mais cette dépendance même ne lui avait pas

permis de montrer sa défiance et d'irriter l'électeur en rappelant le

duc de Friedland. Mais, à présent que le danger croissait de jour en

jour, et que la faiblesse de l'assistance bavaroise devenait toujours

plus visible, il n'hésita pas plus longtemps à prêter l'oreille aux amis

de Wallenstein et à peser mûrement leurs propositions relatives au

rappel de ce général. Les immenses richesses qu'il possédait, la

considération générale dont il jouissait, la rapidité avec laquelle, six

années auparavant, il avait mis en campagne une armée de quarante mille

hommes, la faible dépense avec laquelle il avait entretenu des troupes

si nombreuses, ses exploits à la tête de cette armée, enfin le zèle et

la fidélité, qu'il avait montrés pour la gloire de l'empereur, étaient

toujours présents à la pensée du monarque et lui représentaient le duc

comme l'instrument le plus propre à rétablir l'équilibre des armes entre

les puissances belligérantes, à sauver l'Autriche et à maintenir debout

la religion catholique. Si vivement que l'orgueil impérial sentît

l'humiliation de faire l'aveu si peu équivoque de la précipitation

passée et de la détresse présente; si douloureux qu'il fût pour

Ferdinand d'abaisser aux prières la hauteur de sa dignité souveraine;

quelque suspecte que fût la fidélité d'un homme si grièvement offensé et

si implacable; enfin si hautement et si énergiquement que les ministres

espagnols et l'électeur de Bavière fissent connaître leur mécontentement

de cette démarche: l'urgente nécessité triompha de toute autre

considération, et les amis du duc furent chargés de sonder ses

dispositions et de lui faire entrevoir de loin la possibilité de son

rétablissement.

Instruit de tout ce qui se traitait à son avantage dans le cabinet de

Ferdinand, Wallenstein prit assez d'empire sur lui-même pour cacher son

triomphe intérieur et jouer le rôle d'un homme indifférent. Le temps de

la vengeance était venu, et son coeur orgueilleux jouissait d'avance de

rendre à l'empereur, avec usure, l'affront qu'il avait reçu. Il

s'étendit avec une éloquence étudiée sur l'heureuse tranquillité de la

vie privée, qui faisait sa félicité depuis son éloignement du théâtre

politique. Il avait, disait-il, goûté trop longtemps les charmes de

l'indépendance et du loisir, pour les sacrifier au vain fantôme de la

gloire et à l'incertaine faveur des princes. Tous ses désirs de

grandeur et de puissance étaient évanouis, et le repos était l'unique

objet de ses voeux. Pour ne trahir aucune impatience, il refusa même

l'invitation de se rendre à la cour de l'empereur; cependant, pour

faciliter les négociations avec elle, il s'avança jusqu'à Znaïm, en

Moravie.

On essaya d'abord de limiter, par la présence d'un surveillant, la

grandeur du pouvoir qu'on allait lui remettre, et de réduire au silence,

par cet expédient, l'électeur de Bavière. Les envoyés de l'empereur,

Questenberg et Werdenberg, qui furent employés, comme anciens amis de

Friedland, à cette négociation épineuse, eurent l'ordre de mettre en

avant, dans leur proposition, le roi de Hongrie, qui devait suivre

l'armée et apprendre l'art de la guerre sous la conduite de Wallenstein.

Mais la simple mention de ce nom menaça de rompre toute la conférence.

«Jamais, déclara hautement le duc, jamais il ne souffrirait un aide dans

sa charge, quand ce serait Dieu même avec qui il devrait partager le

commandement.» Mais, même après qu'on se fut désisté de cette condition

odieuse, le favori et ministre de l'empereur, le prince d'Eggenberg, ami

de Wallenstein et son constant défenseur, qu'on avait envoyé en personne

auprès de lui, épuisa longtemps en vain son éloquence pour vaincre sa

répugnance affectée. Le ministre avouait que «le monarque avait perdu,

en se privant de Wallenstein, la plus précieuse pierre de sa couronne;

mais cette décision, assez regrettée, il ne l'avait prise que par force

et à contre-coeur; son estime pour le duc n'avait éprouvé aucun

changement; sa faveur lui était demeurée constante. Une preuve

irrécusable était la confiance exclusive qu'on mettait aujourd'hui dans

sa fidélité et ses talents, pour réparer les fautes de ses prédécesseurs

et changer toute la face des choses. Ce serait agir avec noblesse et

grandeur de sacrifier un juste ressentiment au bien de la patrie; il

serait beau, il serait digne de lui de confondre les calomnies de ses

adversaires par un redoublement de zèle. Ce triomphe sur lui-même,

disait enfin le prince, couronnerait ses autres mérites incomparables,

et ferait de lui le plus grand homme de son siècle.»

Des aveux si humiliants, des assurances si flatteuses, parurent désarmer

enfin la colère de Friedland. Mais il ne prêta pas l'oreille aux

séduisantes propositions du ministre avant d'avoir pleinement déchargé

son coeur de tous les reproches qu'il faisait à son maître, avant

d'avoir étalé, avec une pompe fastueuse, toute l'étendue de ses mérites,

et rabaissé profondément le monarque qui avait maintenant besoin de son

secours. Comme s'il cédait seulement à la force des raisons qu'on avait

fait valoir, il accorda, avec une orgueilleuse générosité, ce qui était

le plus ardent désir de son âme, et daigna faire briller aux yeux de

l'ambassadeur un rayon d'espérance. Mais, bien éloigné de faire cesser

tout d'un coup l'embarras de l'empereur par un entier et absolu

consentement, il n'accorda qu'une moitié de la demande, afin de mettre

l'autre moitié, la plus importante, à un prix d'autant plus élevé. Il

accepta le commandement, mais seulement pour trois mois, seulement pour

mettre sur pied une armée, non pour la commander lui-même. Il voulait

uniquement, par cette création, manifester sa capacité et sa puissance,

et montrer de près à l'empereur la grandeur des secours dont lui

Wallenstein pouvait disposer. Persuadé qu'une armée, que son nom seul

aurait tirée du néant, y rentrerait, si elle était privée de son

créateur, il ne voulait s'en servir que comme d'un appât, pour arracher

à son maître des concessions d'autant plus importantes, et cependant

Ferdinand se crut bien heureux d'avoir du moins gagné cela.

Wallenstein ne tarda pas longtemps à remplir sa promesse, que toute

l'Allemagne raillait comme chimérique et que Gustave-Adolphe lui-même

trouvait exagérée. Mais les bases de cette entreprise étaient dès

longtemps posées, et il ne fit alors que mettre en jeu les machines

qu'il avait préparées dans cette vue depuis plusieurs années. A peine la

nouvelle de son armement se fut-elle répandue, que des bandes de soldats

accoururent de toutes les extrémités de la monarchie autrichienne, pour

tenter la fortune sous ce général expérimenté. Un grand nombre, qui

avaient déjà combattu autrefois sous ses drapeaux, admiré de près sa

grandeur et éprouvé sa générosité, sortirent de l'obscurité à cet appel,

afin de partager avec lui, une seconde fois, gloire et butin.

L'élévation de la solde promise en attira des milliers, et le riche

entretien, qui était assuré au soldat aux dépens du paysan, fut pour

celui-ci une invincible tentation d'embrasser plutôt lui-même cet état

que de succomber sous l'oppression militaire. On contraignit toutes les

provinces autrichiennes de contribuer pour cet armement coûteux; aucune

condition ne fut exempte de taxes; aucune dignité, aucun privilége ne

dispensaient de la capitation. La cour d'Espagne ainsi que le roi de

Hongrie accordèrent une somme considérable; les ministres firent des

dons magnifiques; et Wallenstein lui-même sacrifia deux cent mille écus

de ses biens particuliers pour hâter l'armement. Il soutint sur sa

cassette les officiers pauvres; et, par son exemple, par un brillant

avancement, par des promesses plus brillantes encore, il excita les

riches à lever des troupes à leurs frais. Qui mettait un corps sur pied

avec ses propres ressources en avait le commandement. Dans la nomination

des officiers, la religion ne faisait aucune différence: l'expérience,

la richesse et le courage étaient plus considérés que la croyance. Cette

justice égale envers les différentes sectes, et plus encore la

déclaration que l'armement actuel n'avait rien à démêler avec la

religion, tranquillisèrent le sujet protestant et le portèrent à

contribuer comme les autres aux charges publiques. En même temps, le duc

ne négligea pas de négocier, en son propre nom, avec les États étrangers

pour obtenir des hommes et de l'argent. Il décida le duc de Lorraine à

marcher une seconde fois pour l'empereur; il fallut que la Pologne lui

fournît des cosaques, l'Italie des munitions de guerre. Avant que le

troisième mois fût écoulé, l'armée, rassemblée en Moravie, ne se montait

pas à moins de quarante mille hommes, la plupart tirés de ce qui restait

de la Bohême, de Moravie, de Silésie et des provinces allemandes de la

maison d'Autriche. Ce que chacun avait jugé inexécutable, Wallenstein, à

l'étonnement de toute l'Europe, l'avait accompli dans un très-court

espace de temps. La magie de son nom, de son or et de son génie avait

appelé sous les armes plus de milliers d'hommes qu'on n'eût espéré avant

lui d'en rassembler de centaines. Fournie, jusqu'à la profusion, de

toutes les choses nécessaires, commandée par des officiers expérimentés,

enflammée d'un enthousiasme qui promettait la victoire, cette armée

nouvelle n'attendait qu'un signe de son chef pour se montrer digne de

lui par de valeureux exploits.

Le duc avait rempli sa promesse, l'armée était prête à entrer en

campagne: alors il se retira et remit à l'empereur le soin de lui donner

un général. Mais il eût été aussi facile de lever une seconde armée

comme celle-là, que de trouver pour elle un autre chef que Wallenstein.

Cette armée, qui promettait tant de choses, la dernière espérance de

l'empereur, n'était rien qu'un prestige, aussitôt que se dissipait

l'enchantement qui l'avait produite. Wallenstein lui avait donné l'être:

sans lui, elle rentrait dans le néant, comme une création magique. Les

officiers étaient engagés envers lui comme ses débiteurs, ou liés

étroitement, comme ses créanciers, à son intérêt et à la durée de sa

puissance: il avait donné les régiments à ses parents, à ses créatures,

à ses favoris. C'était lui, lui seul, qui pouvait tenir aux troupes les

enivrantes promesses par lesquelles il les avait attirées à son service.

Sa parole donnée était pour tous la seule garantie de leurs audacieuses

espérances; une confiance aveugle en sa toute-puissance était l'unique

lien qui confondait en un vivant esprit de corps les différents mobiles

de leur zèle. C'en était fait de la fortune de chacun, aussitôt que se

retirait celui qui en avait garanti l'accomplissement.

Quoique le refus de Wallenstein ne fût nullement sérieux, il ne se

servit pas moins avec beaucoup de succès de cet épouvantail pour

arracher à l'empereur l'acceptation de ses conditions exorbitantes. Les

progrès de l'ennemi rendaient le péril chaque jour plus pressant, et le

secours était si près! Il dépendait d'un seul homme de mettre une

prompte fin à la détresse générale. Pour la troisième et dernière fois,

le prince d'Eggenberg reçut donc l'ordre de décider son ami, même au

prix des plus durs sacrifices, à se charger du commandement.

Il le trouva à Znaïm, en Moravie, fastueusement environné des troupes

dont il faisait convoiter la possession à l'empereur. L'orgueilleux

sujet reçut l'envoyé de son souverain comme un suppliant. «Jamais,

répondit-il, il ne pourrait se fier à un rétablissement qu'il devait

uniquement à la détresse, non à la justice de l'empereur. A la vérité,

on le cherchait maintenant que le danger était au comble, et qu'on

n'espérait de salut que de son bras, mais le service rendu ferait

bientôt retomber son auteur dans l'oubli, et l'ancienne sûreté

ramènerait l'ancienne ingratitude. Toute sa gloire était compromise,

s'il trompait l'attente que l'on fondait sur lui; et son bonheur, son

repos, s'il réussissait de la satisfaire. Bientôt se réveillerait contre

lui l'ancienne jalousie, et le monarque dépendant d'autrui ne ferait

nulle difficulté de sacrifier une seconde fois aux convenances du moment

un serviteur qui aurait cessé d'être nécessaire. Il valait mieux pour

lui abandonner tout de suite et librement un poste d'où il serait

d'ailleurs précipité tôt ou tard par les cabales de ses adversaires. Il

n'attendait plus de sûreté et de contentement qu'au sein de la vie

privée, et c'était uniquement pour obliger l'empereur qu'il s'était

arraché pour quelque temps, et bien malgré lui, à son heureuse

tranquillité.»

Le ministre, fatigué de cette longue comédie prit alors un ton plus

sérieux et menaça l'obstiné Wallenstein de toute la colère du monarque,

s'il persistait dans sa résistance. «La majesté de l'empereur, lui

dit-il, s'était assez profondément abaissée, et, au lieu d'émouvoir sa

générosité par la condescendance, elle n'avait fait que caresser son

orgueil et accroître son opiniâtreté. S'il fallait qu'elle eût fait

inutilement ce grand sacrifice, il ne répondait pas que le suppliant ne

se changeât en maître et que le monarque ne vengeât sur le sujet rebelle

sa dignité offensée. Quelque faute que Ferdinand pût avoir commise,

l'empereur avait le droit d'exiger la soumission; l'homme pouvait se

tromper, mais le souverain ne pouvait jamais avouer son erreur. Si le

duc de Friedland avait souffert par une injuste sentence, il serait

dédommagé de toutes ses pertes; la majesté souveraine pouvait guérir les

blessures qu'elle-même avait faites. Réclamait-il des garanties pour sa

personne et des dignités, l'équité de l'empereur ne lui refuserait

aucune demande légitime. Seule, la majesté méprisée ne se pouvait

apaiser par aucune réparation, et la désobéissance à ses ordres effaçait

même le plus éclatant mérite. L'empereur avait besoin de ses services,

et, comme empereur, il les exigeait. Quelque prix que Wallenstein voulût

y mettre, l'empereur le lui accordait. Mais il voulait l'obéissance;

sinon, le poids de sa colère écraserait l'indocile serviteur.»

Wallenstein, dont les vastes possessions, enclavées dans la monarchie

autrichienne, étaient sans cesse à la merci du pouvoir impérial, sentit

vivement que cette menace n'était pas vaine; mais ce ne fut pas la

crainte qui surmonta enfin son obstination simulée. Ce langage impérieux

ne lui découvrit que trop clairement la faiblesse et le désespoir qui en

étaient la source; l'empressement de l'empereur à lui accorder toutes

ses demandes lui persuada qu'il touchait au terme de ses voeux. Il se

déclara donc vaincu par l'éloquence d'Eggenberg et le quitta pour aller

rédiger ses conditions.

Le ministre n'attendait pas sans angoisse un écrit où le plus

orgueilleux des serviteurs avait l'audace de dicter des lois au plus

orgueilleux des princes. Mais, si faible que fût sa confiance en la

modestie de son ami, les prétentions excessives contenues dans cet écrit

dépassèrent cependant de bien loin ses craintes les plus vives.

Wallenstein demandait une autorité suprême et absolue sur toutes les

armées allemandes de la maison d'Autriche et d'Espagne, avec le pouvoir

illimité de punir et de récompenser. Ni le roi de Hongrie, ni l'empereur

lui-même n'auraient la permission de paraître à l'armée, et moins encore

d'y faire aucun acte d'autorité. L'empereur ne devait y disposer d'aucun

emploi, y distribuer aucune récompense; aucune lettre de grâce ne devait

être valable sans la ratification de Wallenstein. Il disposerait seul, à

l'exclusion de tous tribunaux de l'empereur et de l'Empire, de tout ce

qui serait confisqué ou conquis en Allemagne. On lui céderait, à titre

de récompense ordinaire, un domaine héréditaire impérial, et en outre,

comme don extraordinaire, un des pays conquis dans l'Empire. Toute

province autrichienne lui devait être ouverte, comme refuge aussitôt

qu'il en aurait besoin. Il demandait de plus que le duché de

Mecklembourg lui fût garanti dans le traité de paix futur; enfin il

voulait un congé formel et signifié longtemps d'avance, si l'on devait

juger nécessaire de lui retirer une seconde fois le généralat.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 22 / 36 段