lendemain devant ses murs. Nuls préparatifs de défense; pas un coup de
canon tiré des remparts, qui annonçât quelque résistance des habitants.
Les troupes se virent au contraire entourées d'une foule de
spectateurs, que la curiosité avait attirés hors de la ville pour
considérer l'armée saxonne, et la paisible familiarité avec laquelle ils
s'approchaient ressemblait beaucoup plus à une salutation amicale qu'à
une réception ennemie. Par le rapport unanime de ces gens, on apprit que
la ville était dégarnie de soldats et que le gouvernement s'était enfui
à Budweiss. Ce défaut de résistance, inattendu, inexplicable, excita
d'autant plus la défiance d'Arnheim, que l'approche rapide des secours
de Silésie n'était pas un secret pour lui, et que l'armée saxonne était
trop peu pourvue de matériel de siége et beaucoup trop faible en nombre
pour assaillir une si grande ville. Craignant une embuscade, il
redoublait de vigilance, et il flotta dans cette crainte, jusqu'au
moment où le maître d'hôtel du duc de Friedland, qu'il découvrit dans la
foule, lui confirma cette incroyable nouvelle. «La ville est à nous sans
coup férir,» s'écria-t-il alors, au comble de l'étonnement, en
s'adressant à ses officiers, et, sur-le-champ, il la fit sommer par un
trompette.
La bourgeoisie de Prague, honteusement délaissée par ses défenseurs,
avait pris depuis longtemps sa résolution, et il ne s'agissait plus que
de garantir la liberté et la propriété par une capitulation avantageuse.
Aussitôt qu'elle fut signée par le général saxon, au nom de son maître,
on lui ouvrit les portes sans résistance, et, le 11 novembre 1631,
l'armée fit son entrée triomphante. L'électeur lui-même arriva bientôt
après, pour recevoir en personne l'hommage de ses nouveaux protégés, car
c'était seulement à ce titre que les trois villes de Prague s'étaient
rendues à lui: leur union avec la monarchie autrichienne ne devait pas
être rompue par cette soumission. Autant les catholiques avaient redouté
avec excès les représailles des Saxons, autant la modération de
l'électeur et la bonne discipline des troupes les surprirent
agréablement. Dans cette occasion, le feld-maréchal d'Arnheim fit
paraître d'une façon toute particulière son dévouement au duc de
Friedland. Non content d'avoir épargné dans la marche toutes ses
propriétés, il mit encore des gardes à son palais, afin que rien n'en
fût détourné. Les catholiques de la ville jouirent de la plus complète
liberté de conscience, et, de toutes les églises qu'ils avaient enlevées
aux protestants, quatre seulement furent rendues à ces derniers. Les
jésuites seuls, à qui la voix publique imputait toutes les persécutions
souffertes, furent exclus de cette tolérance et durent s'éloigner du
royaume.
Jean-Georges, même victorieux, ne démentit pas l'humble soumission que
lui inspirait le nom de l'empereur, et ce qu'un général, comme Tilly ou
Wallenstein, se serait permis infailliblement contre lui à Dresde, il
s'en abstint à Prague contre Ferdinand. Il distingua soigneusement
l'ennemi, auquel il faisait la guerre, du chef de l'Empire, auquel il
devait le respect. Il s'interdit de toucher aux meubles de celui-ci,
tandis qu'il s'appropriait sans scrupule, comme étant de bonne prise,
les canons de celui-là et les faisait emmener à Dresde. Il ne prit point
son logement dans le palais impérial, mais à l'hôtel de Lichtenstein:
trop discret pour occuper les appartements de celui à qui il enlevait un
royaume. Si ce trait nous était rapporté d'un grand homme et d'un héros,
il nous transporterait, à juste titre, d'admiration. Le caractère du
prince chez qui nous le rencontrons nous autorise à douter si nous
devons honorer, dans cette retenue, la belle victoire de la modestie, ou
plutôt compatir à la pusillanimité de l'esprit faible, que le succès
même n'enhardit point et que la liberté ne peut affranchir de ses
chaînes accoutumées.
La prise de Prague, que suivit bientôt la soumission de la plupart des
villes, produisit dans le royaume un grand et rapide changement.
Beaucoup de nobles protestants, qui avaient erré jusqu'alors en proie à
la misère, reparurent dans leur patrie, et le comte de Thurn, le fameux
auteur de la révolte de Bohême, eut la gloire, avant sa mort, de se
montrer en vainqueur sur l'ancien théâtre de son crime et de sa
condamnation. Il fit son entrée triomphale par le même pont où les têtes
de ses partisans, placées sur des piques, offraient à ses yeux l'affreux
spectacle du sort qui l'avait menacé lui-même, et son premier soin fut
d'éloigner ces objets sinistres. Les exilés se mirent aussitôt en
possession de leurs biens, dont les propriétaires actuels avaient pris
la fuite. Sans s'inquiéter de savoir qui rembourserait à ceux-ci les
sommes qu'ils avaient dépensées, les anciens maîtres reprirent tout ce
qui leur avait appartenu, même ceux qui avaient touché le prix de la
vente; et plusieurs d'entre eux eurent lieu de louer la bonne
administration des précédents régisseurs. Dans l'intervalle, les champs
et les troupeaux avaient parfaitement fructifié dans la seconde main.
Les meubles les plus précieux décoraient les appartements; les caves,
qu'ils avaient laissées vides, étaient richement fournies, les écuries
peuplées, les magasins remplis. Mais, se défiant d'un bonheur qui
fondait sur eux d'une manière si imprévue, ils se hâtèrent de revendre
ces possessions incertaines et de changer en biens meubles leur richesse
immobilière.
La présence des Saxons ranima le courage de tout ce qui dans le royaume
avait le coeur protestant, et, dans les campagnes, comme dans la
capitale, on voyait la foule courir aux églises évangéliques,
nouvellement ouvertes. Un grand nombre, que la crainte avait seule
maintenus dans l'obéissance au pape, s'attachèrent alors publiquement à
la nouvelle doctrine, et plusieurs catholiques récemment convertis
abjurèrent avec joie une confession forcée pour suivre leur ancienne
croyance. Toute la tolérance que montrait le nouveau gouvernement ne put
empêcher l'explosion de l'indignation légitime, que ce peuple persécuté
fit sentir aux oppresseurs de sa liberté la plus sainte. Il fit un usage
terrible de ses droits reconquis, et, dans plusieurs lieux, sa haine
d'une religion imposée par la force ne put s'éteindre que dans le sang
de ceux qui l'avaient prêchée.
Cependant, les secours que les généraux de l'empereur, Goetz et
Tiefenbach, amenaient de Silésie, étaient arrivés en Bohême, où quelques
régiments du comte Tilly vinrent les joindre du haut Palatinat. Pour
dissiper ces forces, avant qu'elles eussent le temps de s'accroître,
Arnheim marcha de Prague contre elles avec une partie de l'armée et
attaqua courageusement leurs lignes près de Nimbourg, sur l'Elbe. Après
un combat fort animé, il délogea enfin les ennemis, non sans perdre
beaucoup de monde, de leur camp fortifié, et, par la violence de son
feu, il les contraignit de repasser l'Elbe et de couper le pont qui les
avait amenés sur l'autre rive. Mais il ne put empêcher les Impériaux de
lui faire éprouver des pertes dans plusieurs petites rencontres, ni les
Croates de pousser leurs courses jusqu'aux portes de Prague. Quoi qu'on
pût se promettre de ce brillant début de la campagne des Saxons en
Bohême, la suite ne justifia nullement l'attente de Gustave-Adolphe. Au
lieu de poursuivre avec une force irrésistible les avantages obtenus, de
s'ouvrir, à travers la Bohême vaincue, un chemin jusqu'à l'armée
suédoise, et d'attaquer, de concert avec elle, le centre de la puissance
impériale, ils s'affaiblirent dans une petite guerre continuelle, où
l'avantage ne fut pas toujours de leur côté, et perdirent sans fruit le
temps que réclamait une plus grande entreprise. Mais la conduite
ultérieure de Jean-Georges découvrit les motifs qui l'avaient empêché de
mettre à profit ses avantages contre l'empereur et de seconder par une
opportune activité les projets du roi de Suède.
La plus grande partie de la Bohême était maintenant perdue pour
l'empereur, et les Saxons étaient, de ce côté, en marche sur l'Autriche,
tandis que Gustave-Adolphe s'ouvrait un chemin à travers la Franconie,
la Souabe et la Bavière, vers les provinces héréditaires de Ferdinand.
Une longue guerre avait consumé la puissance de la monarchie
autrichienne, épuisé ses domaines, diminué ses armées. Elle n'était
plus, la gloire de ses triomphes, la confiance en ses forces
invincibles, la subordination, cette bonne discipline des troupes, qui
donnait en campagne au général suédois son adversaire une supériorité si
décidée. Les alliés de l'empereur étaient désarmés, ou le danger qui les
assaillait eux-mêmes avait ébranlé leur fidélité. Maximilien de Bavière,
le plus puissant soutien de l'Autriche, semblait céder, lui aussi, aux
séduisantes invitations à la neutralité; l'alliance suspecte de ce
prince avec la France avait depuis longtemps rempli d'alarmes
l'empereur. Les évêques de Würtzbourg et de Bamberg, l'électeur de
Mayence, le duc de Lorraine, étaient chassés de leurs États, ou du moins
dangereusement menacés; Trèves était sur le point de se mettre sous la
protection française. La vaillance des Hollandais occupait, dans les
Pays-Bas, les armes de l'Espagne, tandis que Gustave-Adolphe les
repoussait du Rhin; la Pologne était encore enchaînée par sa trêve avec
lui. Ragotzy, prince de Transylvanie, successeur de Bethlen Gabor et
héritier de son esprit turbulent, menaçait les frontières de la Hongrie.
La Porte elle-même faisait d'inquiétants préparatifs, afin de profiter
du moment favorable. La plupart des membres protestants de l'Empire,
enhardis par les victoires de leur défenseur, avaient pris ouvertement
et activement parti contre l'empereur. Toutes les ressources, que
l'insolence d'un Tilly ou d'un Wallenstein s'était créées dans ces
contrées par de violentes extorsions, étaient désormais taries; toutes
ces places de recrutement, ces magasins, ces lieux de refuge, étaient
perdus pour l'empereur, et la guerre ne pouvait plus, comme auparavant,
se soutenir aux dépens d'autrui. Pour achever sa détresse, une
dangereuse révolte éclate dans le pays au-dessus de l'Ens; le
prosélytisme inopportun du gouvernement arme les paysans protestants, et
le fanatisme agite ses torches, tandis que l'ennemi assiége déjà les
portes de l'Empire. Après une si longue prospérité, après une si
brillante suite de victoires, après de si magnifiques conquêtes, après
tant de sang inutilement répandu, le monarque d'Autriche se voit, pour
la deuxième fois, poussé vers le même abîme où il semblait près de
s'engloutir au début de son règne. Si la Bavière embrassait la
neutralité, si l'électeur de Saxe résistait aux séductions, et si la
France se décidait à attaquer la puissance espagnole à la fois dans les
Pays-Bas, en Italie et en Catalogne, le pompeux édifice de la grandeur
autrichienne s'écroulait; les couronnes alliées se partageaient ses
dépouilles, et le corps politique de l'Allemagne se voyait à la veille
d'une complète révolution.
Tout l'enchaînement de ces malheurs commença avec la bataille de
Breitenfeld, dont l'issue malheureuse rendit manifeste la décadence,
depuis longtemps décidée, de la puissance autrichienne que l'éclat
prestigieux d'un grand nom avait seul dissimulée. Si l'on remontait aux
causes qui donnaient aux armes des Suédois une si redoutable
supériorité, on les trouvait surtout dans le pouvoir illimité de leur
chef, qui réunissait en un seul point toutes les forces de son parti,
et, n'étant gêné dans ses entreprises par aucune autorité supérieure,
maître absolu de chaque moment favorable, faisait servir tous les moyens
à son but et ne recevait de lois que de lui-même. Mais, depuis la
destitution de Wallenstein et la défaite de Tilly, on voyait du côté de
l'empereur et de la Ligue absolument tout le contraire. Les généraux
manquaient d'autorité sur les troupes et de la liberté d'action si
nécessaire; les soldats manquaient d'obéissance et de discipline, les
corps détachés d'ensemble dans leurs opérations, les membres de l'Empire
de bonne volonté, les chefs de concorde, de promptitude dans les
résolutions et de fermeté dans l'exécution. Ce ne fut pas leur puissance
supérieure, ce fut seulement l'usage mieux entendu qu'ils firent de
leurs forces qui donna aux ennemis de l'empereur une si décisive
prépondérance. La Ligue et l'empereur ne manquaient pas de ressources,
mais seulement d'un homme qui eût le talent et le pouvoir de les
employer. Lors même que Tilly n'eût jamais perdu sa gloire, la défiance
qu'inspirait la Bavière ne permettait pas, cependant, de remettre le
sort de la monarchie dans les mains d'un homme qui ne dissimula jamais
son attachement pour la maison de Bavière. Le plus pressant besoin de
Ferdinand était donc un général qui eût assez d'expérience pour former
et conduire une armée et qui consacrât ses services à l'Autriche avec un
aveugle dévouement.
C'était le choix de ce général qui occupait maintenant le conseil secret
de l'empereur et qui en divisait les membres. Pour opposer un roi à un
roi, et pour enflammer le courage des troupes par la présence de leur
maître, Ferdinand, dans le premier feu de la passion, s'offrait à
commander lui-même son armée; mais il n'était pas difficile de
renverser une résolution que le seul désespoir inspirait et que faisait
tomber un instant de tranquille réflexion. Ce que défendait à l'empereur
sa dignité et le fardeau du gouvernement, les circonstances le
permettaient à son fils, jeune homme capable et courageux, sur qui les
sujets autrichiens portaient leurs regards avec une joyeuse espérance.
Appelé par sa naissance même à défendre une monarchie dont il portait
déjà deux couronnes, Ferdinand III, roi de Bohême et de Hongrie,
unissait à la dignité naturelle d'héritier présomptif l'estime des
armées et tout l'amour des peuples, dont l'assistance lui était si
indispensable pour la conduite de la guerre. Le souverain futur, cher à
la nation, pouvait seul hasarder d'imposer de nouvelles charges à des
sujets accablés; il semblait qu'il fût seul capable, par sa présence au
milieu de l'armée, d'étouffer la funeste jalousie des chefs et de
ramener, par le pouvoir de son nom, à l'ancienne rigueur la discipline
relâchée. Si le jeune homme manquait encore de cette indispensable
maturité de jugement, de cette prudence, de cette connaissance de la
guerre, qui ne s'acquiert que par l'usage, on pouvait suppléer à ce
défaut par un bon choix de conseillers et d'auxiliaires, revêtus, sous
son nom, de l'autorité la plus étendue.
Autant étaient spécieux les motifs par lesquels une partie des ministres
soutenait cette proposition, aussi grandes étaient les difficultés qu'y
opposait la défiance, peut-être aussi la jalousie de l'empereur, et
l'état désespéré des affaires. Combien n'était-il pas périlleux de
confier le sort de la monarchie tout entière à un jeune homme qui avait
lui-même un si grand besoin de guides étrangers! Quelle témérité
d'opposer au plus grand général du siècle un débutant, qui n'avait
prouvé encore par aucune entreprise qu'il fût capable de remplir ce
poste important; dont le nom, que jamais encore la gloire n'avait
proclamé, était beaucoup trop faible pour garantir d'avance la victoire
aux troupes découragées! Quelle nouvelle charge encore, pour le sujet,
d'entretenir l'état somptueux qui convenait à un général couronné, état
que les préjugés de l'époque rendaient inséparable de sa présence aux
armées! Quel danger enfin pour le prince lui-même d'ouvrir sa carrière
politique par un office qui le rendait le fléau de son peuple et
l'oppresseur des pays sur lesquels il devait régner un jour!
D'ailleurs, il ne suffisait pas de chercher un général pour l'armée, il
fallait aussi trouver une armée pour le général. Depuis la déposition de
Wallenstein, l'empereur s'était défendu avec le secours de la Ligue et
de la Bavière plus qu'avec ses propres forces, et c'est précisément à
cette dépendance d'amis équivoques qu'on voulait se dérober par la
création d'un général à soi. Mais, sans la force toute-puissante de l'or
et sans le nom magique d'un chef victorieux, était-il possible de faire
sortir une armée qui pût rivaliser en discipline, en esprit belliqueux,
en habileté, avec les bandes aguerries du conquérant suédois? Dans
l'Europe entière, il n'y avait qu'un seul homme qui eût accompli un tel
prodige, et cet homme unique, on lui avait fait un mortel affront.
Enfin le moment était venu, qui offrait à l'orgueil offensé de
Friedland une satisfaction sans égale. Le sort s'était lui-même déclaré
son vengeur, et une suite non interrompue de revers, qui avait fondu sur
l'Autriche depuis le jour de sa destitution, avait arraché à l'empereur
lui-même l'aveu que, en lui ôtant ce général, on lui avait coupé son
bras droit. Chaque défaite de ses troupes rouvrait cette blessure;
chaque place perdue reprochait au monarque trompé sa faiblesse et son
ingratitude: heureux encore s'il n'avait fait que perdre dans le général
offensé un chef pour ses armées, un défenseur pour ses États! mais il
trouvait en lui un ennemi, et le plus dangereux de tous, parce que
c'était contre l'atteinte d'un traître qu'il était le moins défendu.
Éloigné du théâtre de la guerre, et condamné à une oisiveté qui faisait
son supplice, tandis que ses rivaux cueillaient des lauriers dans le
champ de la gloire, l'orgueilleux Friedland avait contemplé les
révolutions de la fortune avec une feinte insouciance, et caché sous le
faste éblouissant d'un héros de théâtre les sombres projets de son
esprit toujours en travail. Dévoré par une passion brûlante, tandis que
son visage serein feignait le calme et le repos, il mûrissait en silence
ses terribles desseins, enfants de la vengeance et de l'ambition, et
s'approchait lentement, mais sûrement, de son but. Tout ce qu'il était
devenu grâce à l'empereur était effacé de son souvenir; ce qu'il avait
fait pour l'empereur était seul gravé en traits de feu dans sa mémoire.
Dans sa soif inextinguible de grandeur et de puissance, il était charmé
de trouver chez Ferdinand une ingratitude qui semblait annuler sa dette
et l'affranchir de toute obligation envers l'auteur de sa fortune. Les
projets de son ambition lui paraissaient maintenant excusés et
justifiés: ils prenaient l'apparence d'une légitime représaille. Autant
se resserrait le cercle de son activité extérieure, autant
s'agrandissait le monde de ses espérances, et son imagination exaltée
s'égarait dans des projets immenses, que, dans toute autre tête que la
sienne, le seul délire eût pu enfanter. Son mérite l'avait porté aussi
haut que l'homme se puisse élever par ses propres forces. La fortune ne
lui avait rien refusé de tout ce qu'un particulier et un citoyen peut
atteindre sans sortir des limites du devoir. Jusqu'au moment de sa
destitution, ses prétentions n'avaient éprouvé aucune résistance, son
ambition n'avait rencontré aucune limite; le coup qui le terrassa, à la
diète de Ratisbonne, lui montra la différence de la puissance propre et
originelle à la puissance déléguée, et la distance du sujet au
souverain. Arraché par cette catastrophe imprévue à l'ivresse de sa
grandeur dominatrice, il compara le pouvoir qu'il avait possédé avec
celui par lequel on lui avait ravi le sien, et son ambition observa le
degré qu'il avait encore à franchir sur l'échelle de la fortune. Ce fut
seulement lorsqu'il eut senti, avec une douloureuse réalité, le poids de
l'autorité suprême, qu'il étendit vers elle ses mains avides: la
spoliation qu'on lui avait fait éprouver le rendit spoliateur. Si aucune
offense ne l'avait provoqué, il aurait décrit docilement son orbite
autour de la majesté du trône, satisfait de la gloire d'être son plus
brillant satellite: ce ne fut qu'après avoir été poussé violemment hors
de sa carrière, qu'il troubla le système auquel il appartenait et se
précipita sur son soleil pour l'écraser.
Gustave-Adolphe poursuivait sa marche victorieuse dans le nord de
l'Allemagne; les places tombaient l'une après l'autre en son pouvoir, et
l'élite des forces impériales venait de succomber près de Leipzig. Le
bruit de ces défaites parvint bientôt aux oreilles de Wallenstein, qui,
plongé à Prague dans l'obscurité de la vie privée, contemplait de loin
paisiblement les tempêtes de la guerre. Ce qui remplissait d'alarmes le
coeur de tous les catholiques lui présageait, à lui, fortune et
grandeur; pour lui seul travaillait Gustave-Adolphe. Dès qu'il vit que
ce monarque commençait à se faire respecter par ses exploits, le duc de
Friedland ne perdit pas un moment pour rechercher son amitié et faire
cause commune avec cet heureux ennemi de l'Autriche. Le comte de Thurn
exilé, qui avait depuis longtemps consacré ses services au roi de Suède,
se chargea de lui présenter les félicitations de Wallenstein et de lui
proposer avec le duc une étroite alliance. Wallenstein lui demandait
quinze mille hommes, et, avec ce secours, joint aux troupes qu'il
s'engageait à lever lui-même, il voulait conquérir la Bohême et la
Moravie, surprendre Vienne et chasser jusqu'en Italie l'empereur son
maître. Quoique l'étrangeté de cette proposition et l'exagération de ces
promesses excitassent vivement la défiance de Gustave-Adolphe, il se
connaissait trop bien en mérite pour repousser froidement un ami de
cette importance. Mais, lorsque Wallenstein, encouragé par le favorable
accueil fait à cette première tentative, renouvela sa proposition après
la bataille de Breitenfeld et réclama une déclaration positive, le
prudent monarque jugea périlleux de compromettre sa gloire avec les
chimériques projets de cet esprit téméraire, et de confier un si grand
nombre de soldats à la loyauté d'un homme qui s'annonçait comme un
traître. Il s'excusa sur la faiblesse de son armée, qui souffrirait dans
ses expéditions en Allemagne par une si forte réduction, et il manqua
peut-être, par une trop grande prudence, l'occasion de terminer la
guerre au plus vite. Dans la suite, il essaya, mais trop tard, de
renouer les négociations rompues; le moment favorable était passé, et
l'orgueil de Wallenstein ne lui pardonna jamais ce dédain.