La ville impériale de Nuremberg accueillit avec une joie triomphante le

défenseur de la religion évangélique et de la liberté allemande, et

l'ardent enthousiasme des citoyens se répandit à son aspect en touchants

témoignages d'allégresse et d'admiration. Gustave lui-même ne pouvait

cacher son étonnement de se voir dans cette ville, au centre de

l'Allemagne, jusqu'où il n'avait jamais espéré de porter ses étendards.

La grâce et la noblesse de son maintien complétaient l'impression

produite par ses glorieux exploits, et l'affabilité avec laquelle il

répondait aux salutations de cette ville impériale lui eut en peu

d'instants gagné tous les coeurs. Il confirma alors en personne le

traité qu'il avait conclu avec elle dès les rivages de la Baltique, et

unit tous les citoyens dans les sentiments d'un zèle ardent et d'une

concorde fraternelle contre l'ennemi commun. Après une courte station

dans les murs de Nuremberg, il suivit son armée vers le Danube et parut

devant la place frontière de Donawert, avant qu'on y soupçonnât

l'approche d'un ennemi. Une nombreuse garnison bavaroise défendait cette

ville, et le commandant, Rodolphe-Maximilien, duc de Saxe-Lauenbourg,

montra d'abord la plus ferme résolution de tenir jusqu'à l'arrivée de

Tilly. Mais bientôt la vigueur avec laquelle Gustave-Adolphe commença le

siége le força de songer à une prompte et sûre retraite, qu'il effectua

heureusement sous le feu terrible de l'artillerie suédoise.

La prise de Donawert ouvrit au roi la rive droite du Danube, et la

petite rivière du Lech le séparait seule encore de la Bavière. Le danger

pressant de ses États éveilla toute l'activité de Maximilien, et autant

il avait laissé l'ennemi pénétrer facilement jusqu'au seuil de la

Bavière, autant il se montra cette fois résolu à lui rendre le dernier

pas difficile. Tilly établit de l'autre côté du Lech, près de la petite

ville de Rain, un camp bien retranché, qui, entouré de trois rivières,

défiait toutes les attaques. On avait coupé tous les ponts du Lech; on

avait défendu par de fortes garnisons le cours entier de la rivière

jusqu'à Augsbourg; et même, pour s'assurer de cette ville impériale, qui

laissait voir depuis longtemps l'impatience qu'elle éprouvait de suivre

l'exemple de Francfort et de Nuremberg, on y avait logé une garnison

bavaroise et désarmé les bourgeois. L'électeur lui-même, avec toutes les

troupes qu'il avait pu rassembler, s'enferma dans le camp de Tilly,

comme si toutes ses espérances eussent tenu à ce poste unique, et que

la fortune des Suédois eût dû échouer contre cette dernière muraille.

Gustave-Adolphe parut bientôt sur la rive, vis-à-vis des lignes

bavaroises, après avoir soumis tout le territoire d'Augsbourg en deçà du

Lech, et ouvert à ses troupes dans cette contrée de riches

approvisionnements. On était au mois de mars, époque où cette rivière,

grossie par les pluies fréquentes et par les neiges des montagnes du

Tyrol, s'élève à une hauteur extraordinaire et court entre des rives

escarpées avec une rapidité impétueuse. Une tombe certaine s'ouvrait

dans ses flots à l'assaillant téméraire, et, sur la rive opposée, les

canons ennemis lui montraient leurs gueules meurtrières. Si, cependant,

son audace venait à bout de ce passage, presque impossible à travers la

fureur des flots et du feu, un ennemi frais et courageux attendait, dans

un camp inexpugnable, des troupes harassées; et, soupirant après le

repos, elles trouvaient une bataille. Avec des forces épuisées, il leur

faut escalader les lignes ennemies, dont la solidité semble défier toute

attaque. Une défaite, essuyée sur cette rive, les entraîne à une perte

inévitable, car la même rivière, qui leur fait obstacle sur le chemin de

la victoire, leur ferme toute retraite, si la fortune les abandonne.

Le conseil de guerre, assemblé en ce moment par Gustave-Adolphe, fit

valoir toute l'importance de ces motifs, pour empêcher l'exécution d'une

si périlleuse entreprise. Les plus braves reculaient, et un groupe

respectable de guerriers vieillis au service ne rougit point d'avouer

ses inquiétudes; mais la résolution du roi était prise. «Comment!

dit-il à Gustave Horn, qui portait la parole pour les autres, nous

aurions franchi la Baltique et tant de grands fleuves d'Allemagne, et,

devant un ruisseau, devant ce Lech que voilà, nous renoncerions à notre

entreprise?» Dans une reconnaissance du pays, qu'il avait faite en

exposant plusieurs fois sa vie, il avait découvert que la rive en deçà

du Lech dominait l'autre sensiblement et favorisait l'effet de

l'artillerie suédoise, au préjudice de celle de Tilly. Il sut profiter

de cette circonstance avec une prompte habileté. Il fit dresser, sans

délai, à la place où la rive gauche du Lech se courbait vers la droite,

trois batteries, d'où soixante-douze pièces de campagne entretinrent un

feu croisé contre l'ennemi. Tandis que cette furieuse canonnade

éloignait les Bavarois de la rive opposée, le roi fit jeter en toute

hâte un pont sur le Lech; une épaisse fumée, produite par un feu de bois

et de paille mouillée, sans cesse entretenu, déroba longtemps aux yeux

des ennemis les progrès de l'ouvrage, tandis que le tonnerre presque

continuel de l'artillerie empêchait en même temps d'entendre le bruit

des haches. Gustave-Adolphe excitait lui-même l'ardeur des troupes par

son exemple, et mit, de sa propre main, le feu à plus de soixante

canons. Les Bavarois répondirent, pendant deux heures, à cette

canonnade, avec la même vivacité, mais non avec le même succès, parce

que les batteries des Suédois s'avançaient de manière à dominer l'autre

bord, et que l'élévation de celui qu'ils occupaient leur servait de

parapet contre l'artillerie ennemie. Vainement, de la rive, les Bavarois

s'efforcèrent de détruire les ouvrages des Suédois: l'artillerie

supérieure de ceux-ci les repoussa, et ils furent réduits à voir le

pont s'achever presque sous leurs yeux. Dans ce jour terrible, Tilly fit

les plus grands efforts pour enflammer le courage des siens: le plus

menaçant danger ne put l'éloigner de la rive. Enfin il trouva la mort

qu'il cherchait. Une balle de fauconneau lui fracassa la jambe, et

bientôt après, Altringer, son compagnon d'armes et son égal en courage,

fut blessé dangereusement à la tête. Les Bavarois, n'étant plus animés

par la présence de ces deux chefs, plièrent enfin, et Maximilien

lui-même fut entraîné, contre son gré, à une résolution pusillanime.

Vaincu par les représentations de Tilly mourant, dont la fermeté

accoutumée fléchissait aux approches du moment suprême, il abandonna

précipitamment son poste inexpugnable, et un gué, découvert par les

Suédois, où leur cavalerie était sur le point de tenter le passage, hâta

sa timide retraite. Il leva son camp, dès la même nuit, avant qu'un seul

soldat ennemi eût passé le Lech; et, sans laisser au roi le temps de

l'inquiéter dans sa marche, il se retira dans le meilleur ordre à

Neubourg et à Ingolstadt. Gustave-Adolphe, qui effectua le passage le

lendemain, vit avec surprise le camp ennemi évacué, et la fuite de

l'électeur excita plus encore son étonnement lorsqu'il reconnut la force

du camp abandonné. «Si j'eusse été le Bavarois, s'écria-t-il stupéfait,

jamais, quand même un boulet m'aurait emporté la barbe et le menton,

jamais je n'eusse abandonné un poste comme celui-là, et livré à l'ennemi

l'entrée de mes États.»

La Bavière était donc maintenant ouverte au vainqueur, et le flot de la

guerre, qui n'avait encore exercé ses fureurs qu'aux frontières de cette

contrée, se précipita, pour la première fois, sur ses fertiles plaines,

longtemps épargnées. Mais, avant de hasarder la conquête d'un pays qui

lui était hostile, Gustave arracha d'abord la ville impériale

d'Augsbourg au joug bavarois, reçut le serment des bourgeois, et

s'assura de leur fidélité en y laissant une garnison. Ensuite, il

s'avança vers Ingolstadt à marches forcées, voulant, par la prise de

cette forteresse importante, que l'électeur couvrait avec une grande

partie de son armée, assurer ses conquêtes en Bavière et s'établir sur

le Danube.

Peu de temps après l'arrivée du roi devant Ingolstadt, Tilly, blessé,

termina sa carrière dans les murs de cette ville, après avoir éprouvé

tous les caprices de la fortune infidèle. Écrasé par le génie supérieur

de Gustave-Adolphe, ce général vit, au déclin de ses jours, se flétrir

tous les lauriers de ses anciennes victoires, et, par une suite

d'adversités, il satisfit la justice du sort et les mânes irrités de

Magdebourg. En lui, l'armée de l'empereur et de la Ligue perdit un chef

qui ne se pouvait remplacer, la religion catholique son plus zélé

défenseur, et Maximilien de Bavière son serviteur le plus fidèle, qui

scella de son sang sa fidélité, et remplit même encore en mourant les

devoirs de général. Son dernier legs à l'électeur fut le conseil

d'occuper Ratisbonne, afin de rester maître du Danube et de conserver

ses communications avec la Bohême.

Avec la confiance qui est le fruit ordinaire d'une telle suite de

victoires, Gustave-Adolphe entreprit le siége d'Ingolstadt, dont il

espérait vaincre la résistance par l'impétuosité de la première

attaque. Mais la force des ouvrages et la bravoure de la garnison lui

opposèrent des obstacles qu'il n'avait pas eu à combattre depuis la

victoire de Breitenfeld, et peu s'en fallut que les remparts

d'Ingolstadt ne devinssent le terme de ses exploits. Comme il faisait la

reconnaissance de la place, un boulet de vingt-quatre, qui tua son

cheval sous lui, le jeta par terre, et, un instant après, son favori, le

jeune Margrave de Bade, fut emporté à ses côtés par un autre boulet. Le

roi se releva sur-le-champ avec sang-froid et rassura ses soldats,

effrayés, en continuant aussitôt son chemin sur un autre cheval.

Les Bavarois avaient pris possession de la ville impériale de

Ratisbonne, que l'électeur avait surprise, suivant le conseil de Tilly,

et qu'il tenait enchaînée par une forte garnison. Cet événement changea

soudain le plan de guerre du roi. Il s'était flatté lui-même de

l'espérance d'occuper cette ville, attachée au protestantisme, et de

trouver en elle une alliée non moins dévouée que Nuremberg, Augsbourg et

Francfort. La prise de Ratisbonne par les Bavarois éloigna pour

longtemps l'accomplissement de son principal désir, qui était de

s'emparer du Danube, afin de couper à son adversaire tout secours de la

Bohême. Il quitta promptement les murs d'Ingolstadt, devant lesquels il

prodiguait inutilement son temps et ses soldats, et pénétra dans

l'intérieur de la Bavière, afin d'y attirer l'électeur pour la

protection de ses États et de dégarnir les rives du Danube de leurs

défenseurs.

Tout le pays jusqu'à Munich était ouvert au conquérant. Moosbourg,

Landshut, tout l'évêché de Freisingen se soumirent à lui: rien ne

pouvait résister à ses armes. Mais, quoiqu'il ne trouvât point sur son

chemin de troupes régulières, il avait à combattre dans le coeur de

chaque Bavarois un implacable ennemi, le fanatisme religieux. Des

soldats qui ne croyaient pas au pape étaient dans ce pays une apparition

nouvelle, inouïe; le zèle aveugle des prêtres les avait représentés au

paysan comme des monstres, des fils de l'enfer, et leur chef comme

l'Antechrist. Il n'est pas étonnant qu'on s'affranchît de tous les

devoirs de la nature et de l'humanité envers cette couvée de Satan, et

qu'on se crût autorisé aux plus effroyables attentats. Malheur au soldat

suédois qui tombait seul dans les mains d'une troupe de ces sauvages!

Toutes les tortures que peut imaginer la rage la plus raffinée étaient

exercées sur ces malheureuses victimes, et la vue de leurs corps mutilés

provoquait l'armée à d'affreuses représailles. Gustave-Adolphe lui seul

ne souilla par aucun acte de vengeance son caractère héroïque: la

mauvaise opinion que les Bavarois avaient de son christianisme était

loin de le délier, envers ce malheureux peuple, des préceptes de

l'humanité; elle lui faisait, au contraire, un devoir plus sacré

d'honorer sa croyance par une modération plus scrupuleuse encore.

L'approche du roi répandit le trouble et l'épouvante dans la capitale,

qui, dépourvue de défenseurs et abandonnée par les principaux habitants,

ne chercha son salut que dans la magnanimité du vainqueur. Elle espérait

apaiser son courroux par une soumission absolue et volontaire, et envoya

des députés au-devant de lui jusqu'à Freisingen, pour déposer à ses

pieds les clefs de la ville. Si vivement que le roi fût excité par

l'inhumanité des Bavarois et la haine de leur souverain à faire un usage

cruel de son droit de conquête; si instamment qu'il fût sollicité, même

par des Allemands, de faire expier le malheur de Magdebourg à la

capitale de son destructeur, son grand coeur dédaigna néanmoins cette

basse vengeance: l'impuissance de l'ennemi désarma sa colère. Satisfait

d'un triomphe plus noble, de la joie de conduire, avec la pompe d'un

vainqueur, le comte palatin, Frédéric V, dans la résidence du prince qui

était le principal artisan de sa chute et le ravisseur de ses États, il

releva la magnificence de son entrée par l'éclat plus beau de la

modération et de la douceur.

Le roi ne trouva dans Munich qu'un palais abandonné: on avait emporté à

Werfen les trésors de l'électeur. La magnificence du château électoral

le jeta dans l'étonnement, et il demanda au gardien qui lui montrait les

appartements le nom de l'architecte. «Il n'y en a pas d'autre,

répondit-il, que l'électeur lui-même.--Je voudrais l'avoir, cet

architecte, répliqua le roi, pour l'envoyer à Stockholm.--C'est de quoi

l'architecte saura se garder,» repartit le gardien. Lorsqu'on visita

l'arsenal, il ne s'y trouva que des affûts, dépourvus de leurs pièces.

On avait enfoui si soigneusement les canons dans la terre, qu'il n'en

paraissait aucune trace, et, sans la trahison d'un ouvrier, on n'aurait

jamais découvert l'artifice. «Ressuscitez des morts, s'écria le roi, et

paraissez au jugement!» On fouilla la terre, et l'on découvrit environ

cent quarante pièces, plusieurs d'une grandeur extraordinaire, et la

plupart enlevées en Bohême et dans le Palatinat. Une somme de trente

mille ducats d'or, qui était cachée dans une des plus grandes, compléta

la joyeuse surprise que fit au roi cette précieuse découverte.

Mais ce qu'il eût bien mieux aimé voir paraître, c'était l'armée

bavaroise elle-même, qu'il avait voulu attirer hors de ses

retranchements en pénétrant au coeur de la Bavière. Le roi se vit trompé

dans cet espoir. Aucun ennemi ne se montra; les plus pressantes

sollicitations de ses sujets ne purent décider l'électeur à mettre au

hasard d'une bataille le dernier reste de ses forces. Enfermé dans

Ratisbonne, il languissait dans l'attente des secours que le duc de

Friedland lui devait amener de Bohême, et, jusqu'à l'arrivée des

auxiliaires espérés, il essayait provisoirement d'enchaîner l'activité

de son ennemi en renouvelant les négociations de neutralité. Mais la

défiance du roi, trop souvent excitée, déjoua cette manoeuvre, et les

retards calculés de Wallenstein laissèrent sur l'entrefaite la Bavière

en proie aux Suédois.

C'était jusqu'à cette contrée lointaine que Gustave-Adolphe s'était

avancé de victoire en victoire, de conquête en conquête, sans trouver

sur sa route un ennemi capable de lutter contre lui. Une partie de la

Bavière et de la Souabe, les évêchés de Franconie, le bas Palatinat,

l'archevêché de Mayence, restaient subjugués derrière lui: un bonheur

non interrompu l'avait accompagné jusqu'au seuil de la monarchie

autrichienne; et un brillant succès avait justifié le plan d'opérations

qu'il s'était tracé après la victoire de Breitenfeld. S'il n'avait pas

réussi d'abord, comme il le désirait, à opérer entre les membres

protestants de l'Empire la réunion qu'il avait espérée, il avait du

moins désarmé ou affaibli les membres de la Ligue catholique; il avait

fait la guerre en très-grande partie à leurs frais; il avait diminué les

ressources de l'empereur, fortifié le courage des États faibles, et

trouvé le chemin de l'Autriche à travers les provinces des alliés de

Ferdinand, qu'il avait mises à contribution. Lorsqu'il ne pouvait

imposer l'obéissance par la force des armes, l'amitié des villes

impériales, qu'il avait su s'attacher par le double lien de la politique

et de la religion, lui rendait les plus importants services, et, aussi

longtemps que ses armes conservaient leur supériorité, il pouvait tout

attendre de leur zèle. Par ses conquêtes sur le Rhin, les Espagnols

étaient séparés du bas Palatinat, à supposer que la guerre néerlandaise

leur laissât des forces pour prendre part à celle d'Allemagne; le duc de

Lorraine, après sa malheureuse campagne, avait préféré le parti de la

neutralité. Tant de garnisons, laissées par Gustave-Adolphe sur son

passage en Allemagne, n'avaient point diminué son armée; et, aussi

vigoureuse qu'au début de l'expédition, elle se trouvait maintenant au

centre de la Bavière, prête et résolue à porter la guerre dans

l'intérieur de l'Autriche.

Tandis que le roi faisait la guerre dans l'Empire avec une si grande

supériorité, la fortune n'avait pas moins favorisé, sur un autre

théâtre, son allié, l'électeur de Saxe. On se souvient que, dans la

conférence qui fut tenue à Halle, entre les deux princes, après la

bataille de Leipzig, la conquête de la Bohême échut en partage à

l'électeur, tandis que le roi se réserva de marcher contre les États de

la Ligue. Le premier fruit que Jean-Georges recueillit de la victoire de

Breitenfeld fut la reprise de Leipzig, que suivit en peu de temps

l'expulsion des garnisons impériales de tout le cercle. Renforcé par les

soldats de ces garnisons, qui passèrent de son côté, le général saxon

d'Arnheim dirigea sa marche vers la Lusace, qu'un général impérial,

Rodolphe de Tiefenbach, avait inondée de ses troupes, pour punir

l'électeur de s'être rangé du parti de l'ennemi. Il avait déjà commencé,

dans cette province mal défendue, les dévastations accoutumées, conquis

plusieurs villes et effrayé Dresde même par son approche menaçante; mais

ces progrès rapides furent arrêtés subitement, par un ordre formel et

réitéré de l'empereur, d'épargner à toutes les possessions saxonnes les

maux de la guerre.

Ferdinand reconnaissait trop tard qu'il s'était laissé égarer par une

fausse politique en poussant à bout l'électeur de Saxe et en amenant de

force, pour ainsi dire, au roi de Suède cet important allié. Le mal

qu'il avait fait par une fierté inopportune, il voulait le réparer

maintenant par une modération tout aussi maladroite, et il fit une

nouvelle faute, en voulant corriger la première. Pour enlever à son

ennemi un si puissant allié, il renouvela, par l'entremise des

Espagnols, ses négociations avec l'électeur, et, afin d'en rendre le

succès plus facile, Tiefenbach eut l'ordre d'évacuer sur-le-champ toutes

les provinces de Saxe. Mais cette louable démarche de l'empereur, bien

loin de produire l'effet espéré, ne fit que révéler à l'électeur

l'embarras de son ennemi et de sa propre importance, et l'encouragea

même à poursuivre d'autant plus vivement les avantages qu'il avait

remportés. D'ailleurs, comment eût-il pu, sans se déshonorer par la plus

honteuse ingratitude, abandonner un allié auquel il avait donné les

assurances les plus sacrées de sa fidélité, auquel il devait la

conservation de ses États et même de sa couronne électorale?

L'armée saxonne, dispensée de marcher en Lusace, prit donc le chemin de

la Bohême, où un concours de circonstances favorables semblait lui

assurer d'avance la victoire. Le feu de la discorde couvait encore sous

la cendre dans ce royaume, premier théâtre de cette funeste guerre, et

le poids incessant de la tyrannie donnait chaque jour au mécontentement

de la nation un nouvel aliment. De quelque côté que l'on portât les

yeux, on voyait dans ce malheureux pays les traces du plus déplorable

changement. Des cantons entiers avaient reçu de nouveaux propriétaires,

et gémissaient sous le joug détesté de seigneurs catholiques, que la

faveur de l'empereur et des jésuites avait revêtus de la dépouille des

protestants bannis. D'autres avaient profité de la misère publique pour

acheter à vil prix les biens confisqués des proscrits. Le sang des plus

nobles défenseurs de la liberté avait coulé sur les échafauds, et ceux

qui avaient échappé à la mort par une prompte fuite erraient dans la

misère loin de leur patrie, tandis que les souples esclaves de la

tyrannie dissipaient en débauches leurs héritages. Mais le joug de ces

petits despotes était moins insupportable que l'asservissement des

consciences, qui pesait sans distinction sur tout le parti protestant de

ce royaume. Nul danger extérieur, nulle résistance nationale, si

sérieuse qu'elle fût, nulle expérience, même la plus décourageante,

n'avait pu mettre de bornes au prosélytisme des jésuites. Si les voies

de la douceur ne produisaient rien, on recourait aux soldats, pour

ramener au bercail les brebis égarées. Ceux qui eurent le plus à

souffrir de ces violences furent les habitants du Joachimsthal, dans les

montagnes frontières entre la Bohême et la Misnie. Deux commissaires

impériaux, soutenus de deux jésuites et de quinze mousquetaires,

parurent dans cette paisible vallée, pour prêcher l'Évangile aux

hérétiques. Si l'éloquence des jésuites ne suffisait pas, on tâchait

d'atteindre son but en logeant de force les mousquetaires dans les

maisons et en recourant aux menaces de bannissement et aux amendes. Mais

cette fois la bonne cause triompha, et la courageuse résistance de cette

peuplade força l'empereur de retirer honteusement son mandat de

conversion. L'exemple de la cour servit de règle de conduite aux

catholiques du royaume et justifia tous les genres d'oppression que,

dans leur arrogance, ils étaient tentés d'exercer contre les

protestants. Il ne faut pas s'étonner que ce parti, cruellement

poursuivi, fût favorable à un changement, et qu'il portât ses regards

avec impatience vers son libérateur, qui se montrait alors à la

frontière.

Déjà l'armée saxonne était en marche sur Prague. Toutes les places

devant lesquelles elle paraissait avaient été abandonnées par les

garnisons impériales. Schloeckenau, Tetschen, Aussig, Leutmeritz,

tombèrent rapidement, l'une après l'autre, au pouvoir de l'ennemi;

chaque ville ou village catholique était livré au pillage. L'effroi

saisit tous les catholiques du royaume, et, se souvenant des traitements

qu'ils avaient fait subir aux évangéliques, ils ne se hasardaient pas à

attendre l'arrivée vengeresse d'une armée protestante. Tout ce qui était

catholique, et avait quelque chose à perdre, fuyait de la campagne dans

la capitale, pour quitter ensuite la capitale elle-même, tout aussi

promptement. Prague même n'était nullement préparée à repousser une

attaque, et se trouvait trop dépourvue de troupes pour être en état de

soutenir un long siége. On avait résolu trop tard à la cour impériale

d'appeler le feld-maréchal Tiefenbach au secours de cette capitale.

Avant que l'ordre impérial eût atteint les quartiers de ce général, en

Silésie, les Saxons étaient déjà près de Prague; la bourgeoisie, à demi

protestante, promettait peu de zèle, et la faible garnison ne laissait

pas espérer une longue résistance. Dans cette affreuse extrémité, les

habitants catholiques attendaient leur salut de Wallenstein, qui vivait

à Prague en simple particulier. Mais, bien éloigné d'employer pour la

défense de la ville son expérience militaire et le poids de son

autorité, il saisit au contraire le moment favorable pour satisfaire sa

vengeance. Si ce ne fut pas lui qui attira les Saxons à Prague, du moins

ce fut certainement sa conduite qui leur facilita la prise de cette

ville. Si peu en mesure qu'elle fût d'opposer une longue résistance,

elle ne manquait pourtant pas de moyens de se maintenir jusqu'à

l'arrivée d'un secours; et un colonel impérial, le comte Maradas,

témoigna effectivement le désir d'entreprendre la défense; mais, étant

sans commandement, et poussé uniquement par son zèle et son courage à

cette action hardie, il n'osait pas se mettre à l'oeuvre à ses propres

risques, sans l'assentiment d'un supérieur. En conséquence, il demanda

conseil au duc de Friedland, dont l'approbation tenait lieu d'une

commission impériale, et à qui un ordre exprès de la cour adressait la

généralité de Bohême dans cette extrémité. Mais Wallenstein prétexta

artificieusement son éloignement de tout emploi et son absolue retraite

de la scène politique, et il abattit la fermeté du subalterne par les

scrupules que lui, l'homme puissant, laissa paraître. Afin de rendre le

découragement général et complet, il quitta même enfin la ville, avec

toute sa cour, quoiqu'il eût fort peu de chose à craindre de l'ennemi à

la prise de la place, et elle fut perdue précisément parce qu'il marqua

par sa retraite qu'il désespérait d'elle. Son exemple fut suivi par

toute la noblesse catholique, par la généralité avec les troupes, par le

clergé et tous les officiers de la couronne. On employa toute la nuit à

sauver les personnes et les biens. Tous les chemins jusqu'à Vienne

étaient remplis de fuyards, qui ne revinrent de leur frayeur que dans la

résidence impériale. Maradas lui-même, désespérant du salut de Prague,

suivit la foule et conduisit sa petite troupe jusqu'à Thabor, où il

voulut attendre l'événement.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 20 / 36 段