d'assiéger pendant l'absence de Gustave-Adolphe, occupé aux bords du
Rhin, et qu'il menaçait, en cas de résistance, du sort affreux de
Magdebourg, avait décidé le roi de Suède à ce prompt départ de Mayence.
Pour ne pas s'exposer une seconde fois, devant toute l'Allemagne, au
reproche et à la honte d'avoir laissé une ville alliée à la discrétion
d'un ennemi barbare, il accourait, à marches forcées, pour délivrer
cette importante cité impériale; mais il apprit, dès Francfort, la
valeureuse résistance des habitants de Nuremberg et la retraite de
Tilly: alors il ne tarda pas un moment à poursuivre ses projets sur
Mayence. N'ayant pas réussi à forcer le passage du Rhin, près de Cassel,
sous le canon des assiégés, il dirigea sa marche vers la Bergstrasse,
pour s'approcher de la ville d'un autre côté, s'empara chemin faisant de
toutes les places importantes, et parut, pour la seconde fois, au bord
du Rhin, près de Stockstadt, entre Gernsheim et Oppenheim. Les Espagnols
avaient abandonné toute la Bergstrasse, mais ils cherchaient encore à
défendre, avec beaucoup d'opiniâtreté, la rive gauche du fleuve. Dans
cette vue, ils avaient brûlé ou coulé à fond tous les bateaux du
voisinage, et ils étaient préparés sur l'autre bord à l'attaque la plus
formidable, si le roi risquait le passage sur ce point.
Son courage l'exposa, dans cette occasion, au danger imminent de tomber
dans les mains de l'ennemi. Pour reconnaître l'autre rive, il s'était
hasardé à franchir le fleuve dans un petit bateau; mais, à peine
avait-il abordé, qu'il fut surpris par une troupe de cavaliers
espagnols, auxquels il ne se déroba que par une retraite précipitée.
Enfin, avec le secours de quelques mariniers du voisinage, il réussit à
s'emparer d'un petit nombre de bateaux, sur deux desquels il fit passer
le comte de Brahé, avec trois cents Suédois. A peine cet officier
avait-il eu le temps de se retrancher sur la rive opposée, qu'il fut
assailli par quatorze compagnies de dragons et de cuirassiers espagnols.
Aussi grande était la supériorité, aussi courageuse fut la résistance de
Brahé et de sa petite troupe, et son héroïque défense donna au roi le
temps de le soutenir en personne avec des troupes fraîches. Alors les
Espagnols prirent la fuite, après une perte de six cents hommes,
quelques-uns se hâtèrent de gagner la ville forte d'Oppenheim, et
d'autres Mayence. Un lion de marbre, sur une haute colonne, portant une
épée nue dans la griffe droite et un casque sur la tête, indiquait
encore au voyageur, soixante-dix ans après, la place où l'immortel
monarque passa le grand fleuve de la Germanie.
Aussitôt après cet heureux exploit, Gustave-Adolphe fit transporter au
delà du Rhin l'artillerie et la plus grande partie des troupes, et
assiégea Oppenheim, qui fut pris d'assaut le 8 décembre 1631, après une
résistance désespérée. Cinq cents Espagnols, qui avaient défendu si
vaillamment cette place, furent, jusqu'au dernier, victimes de la fureur
suédoise. La nouvelle que Gustave-Adolphe avait passé le Rhin effraya
tous les Espagnols et les Lorrains, qui avaient occupé l'autre bord et
s'étaient crus à l'abri, derrière le fleuve, de la vengeance des
Suédois. Une prompte fuite était maintenant leur unique ressource: toute
place qui n'était pas tout à fait tenable fut précipitamment abandonnée.
Après une longue suite de violence envers les bourgeois désarmés, les
Lorrains évacuèrent la ville de Worms, qu'ils maltraitèrent encore,
avant leur départ, avec une cruauté raffinée. Les Espagnols se
renfermèrent à la hâte dans Frankenthal, où ils se flattaient de braver
les armées victorieuses de Gustave-Adolphe.
Le roi ne perdit plus un moment pour exécuter ses desseins sur Mayence,
où s'était jetée l'élite des troupes espagnoles. Tandis qu'il marchait
sur cette ville par la rive gauche du Rhin, le landgrave de Hesse-Cassel
s'en était approché par l'autre rive et avait conquis sur sa route
plusieurs places fortes. Les Espagnols assiégés, quoique investis des
deux côtés, montrèrent d'abord beaucoup de courage et de résolution pour
se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, pendant plusieurs jours,
ils firent pleuvoir, sans interruption, sur le camp suédois, un violent
feu de bombes, qui coûta au roi plus d'un brave soldat. Cependant,
malgré cette courageuse résistance, les Suédois gagnaient toujours du
terrain et s'étaient déjà tellement approchés des fossés de la place,
qu'ils se disposaient sérieusement à l'assaut. Alors les assiégés
perdirent courage. Ils tremblaient, avec raison, à la pensée du fougueux
emportement du soldat suédois, dont le Marienberg, près de Würtzbourg,
fournissait un affreux témoignage. Un sort terrible attendait la ville
de Mayence, s'il fallait la prendre d'assaut, et l'ennemi pouvait se
sentir aisément tenté de venger l'horrible sort de Magdebourg sur cette
riche et magnifique résidence d'un prince catholique. Par ménagement
pour la ville plus que pour leur propre vie, les Espagnols capitulèrent
le quatrième jour et obtinrent du généreux monarque un sauf-conduit
jusqu'à Luxembourg; mais, comme bien d'autres avaient fait jusqu'alors,
la plupart s'enrôlèrent sous les drapeaux suédois.
Le 13 décembre 1631, le roi de Suède fit son entrée dans la ville
conquise, où il se logea dans le palais de l'électeur. Quatre-vingts
canons tombèrent en son pouvoir, et la bourgeoisie eut à payer
quatre-vingt mille florins pour se racheter du pillage. Dans cette
contribution n'étaient pas compris les juifs et le clergé, qui furent
contraints de payer à part de très-fortes sommes. Le roi s'appropria la
bibliothèque de l'électeur et en fit présent à son chancelier
Oxenstiern, qui la céda au gymnase de Westeræs; mais le vaisseau qui la
transportait en Suède fit naufrage, et, perte irréparable, la Baltique
engloutit ce trésor.
Après qu'ils eurent perdu Mayence, le malheur ne cessa de poursuivre les
Espagnols dans les contrées du Rhin. Peu de temps avant la prise de
cette ville, le landgrave de Hesse-Cassel s'était emparé de Falkenstein
et de Reifenberg; la forteresse de Koenigstein se rendit aux Hessois; le
rhingrave Othon-Louis, un des généraux du roi, eut le bonheur de battre
neuf escadrons espagnols, qui marchaient sur Frankenthal, et de se
rendre maître des villes les plus importantes des bords du Rhin, depuis
Boppart jusqu'à Bacharach. Après la prise de Braunfels, place forte dont
les comtes de Wettéravie s'emparèrent avec le secours des Suédois, les
Espagnols perdirent toutes les places en Wettéravie, et dans tout le
Palatinat, ils ne purent conserver, outre Frankenthal, que très-peu de
villes. Landau et Kronweissenbourg se déclarèrent hautement pour les
Suédois. Spire offrit de lever des troupes pour le service du roi. Les
ennemis perdirent Mannheim par la présence d'esprit du jeune duc
Bernard de Weimar et la négligence du commandant de la place, qui fut
traduit pour ce revers devant le tribunal militaire à Heidelberg et
décapité.
Le roi avait prolongé la campagne jusque bien avant dans l'hiver, et
vraisemblablement la rigueur même de la saison avait été une des causes
de la supériorité que le soldat suédois conservait sur l'ennemi. Mais
maintenant les troupes épuisées avaient besoin de se refaire dans les
quartiers d'hiver, que Gustave-Adolphe leur fit prendre en effet, dans
le pays d'alentour, peu de temps après la conquête de la ville de
Mayence. Il profita lui-même du relâche que la saison imposait à ses
opérations militaires, pour expédier avec son chancelier les affaires du
cabinet, négocier avec l'ennemi au sujet de la neutralité, et terminer
avec une puissance alliée quelques démêlés politiques, auxquels sa
conduite antérieure avait donné lieu. Pour sa résidence d'hiver et pour
centre des affaires d'État, il choisit la ville de Mayence, pour
laquelle il laissait en général paraître une prédilection qui
s'accordait peu avec l'intérêt des princes allemands et l'intention
qu'il avait témoignée de ne faire qu'une courte visite à l'Empire. Non
content d'avoir fortifié la ville le mieux possible, il fit élever
vis-à-vis, dans l'angle qui forme la jonction du Mein avec le Rhin, une
nouvelle citadelle, qui fut appelée Gustavsbourg, d'après son fondateur,
mais qui a été plus connue sous le nom de _Pfaffenraub, Pfaffenzwang_.
Tandis que Gustave-Adolphe se rendait maître du Rhin et menaçait de ses
armes victorieuses les trois électorats voisins, ses vigilants ennemis
mettaient en mouvement, à Paris et à Saint-Germain, tous les ressorts de
la politique, pour lui retirer l'appui de la France et pour le mettre,
s'il était possible, en guerre avec cette puissance. Lui-même, en
portant, par un mouvement équivoque et inattendu, ses armes sur le Rhin,
il avait donné de l'ombrage à ses amis et fourni à ses adversaires les
moyens d'exciter une dangereuse défiance de ses projets. Après qu'il eut
soumis à son pouvoir l'évêché de Würtzbourg et la plus grande partie de
la Franconie, il ne tenait qu'à lui de pénétrer par l'évêché de Bamberg
et le haut Palatinat en Bavière et en Autriche; et tous s'attendaient
naturellement qu'il ne tarderait pas à attaquer l'empereur et le duc de
Bavière dans le centre de leur puissance, et à terminer au plus tôt la
guerre par la défaite de ces deux principaux ennemis. Mais, à la grande
surprise des deux parties belligérantes, Gustave-Adolphe abandonna le
chemin que lui avait tracé d'avance l'opinion générale, et, au lieu de
tourner ses armes vers la droite, il les porta vers la gauche, pour
faire sentir sa puissance aux princes moins coupables et moins à
craindre de l'électorat du Rhin, tandis qu'il donnait à ses deux plus
importants adversaires le loisir de rassembler de nouvelles forces. Le
dessein de remettre avant tout le malheureux comte palatin Frédéric V en
possession de ses États, par l'expulsion des Espagnols, pouvait seul
expliquer cette marche surprenante, et la croyance au prochain
rétablissement de Frédéric réduisit en effet quelque temps au silence
les soupçons de ses amis et les calomnies de ses adversaires; mais
maintenant, le bas Palatinat était presque entièrement purgé d'ennemis,
et Gustave-Adolphe persistait à faire de nouveaux plans de conquêtes sur
le Rhin; il persistait à ne pas rendre au maître légitime le Palatinat
reconquis. Vainement l'ambassadeur du roi d'Angleterre rappela au
conquérant ce que la justice exigeait de lui, et ce que sa promesse
solennellement proclamée lui imposait comme un devoir d'honneur: Gustave
répondit à cette demande par des plaintes amères sur l'inaction de la
cour britannique et se prépara vivement à déployer, au premier jour, ses
drapeaux victorieux en Alsace et même en Lorraine.
Alors éclata la défiance contre le monarque suédois, et la haine de ses
ennemis se montra extrêmement active à répandre les bruits les plus
désavantageux sur ses projets. Dès longtemps, le ministre de Louis XIII,
Richelieu, avait vu avec inquiétude le roi s'approcher des frontières
françaises, et l'esprit défiant de son maître ne s'ouvrait que trop
aisément aux fâcheuses suppositions qu'on faisait à ce sujet. En ce
temps même, la France était engagée dans une guerre civile avec les
protestants de l'intérieur, et l'on avait en effet quelque raison de
craindre que l'approche d'un roi victorieux, qui était de leur parti, ne
ranimât le courage des huguenots et ne les excitât à la plus violente
résistance. Cela pouvait arriver, quelque éloigné d'ailleurs que pût
être Gustave-Adolphe de leur donner des espérances et de commettre ainsi
une véritable trahison envers le roi de France son allié. Mais l'esprit
vindicatif de l'évêque de Würtzbourg, qui cherchait à se consoler à la
cour de France de la perte de ses États; l'éloquence empoisonnée des
jésuites, et le zèle actif du ministre bavarois, présentèrent comme tout
à fait démontrée cette dangereuse intelligence entre les huguenots et le
roi de Suède, et surent troubler par les plus vives inquiétudes l'esprit
craintif de Louis. Ce n'étaient pas seulement d'extravagants politiques,
c'était aussi plus d'un catholique raisonnable, qui croyaient
sérieusement que le roi allait pénétrer prochainement au coeur de la
France, faire cause commune avec les huguenots et renverser dans le
royaume la religion romaine. Des zélateurs fanatiques le voyaient déjà
franchir les Alpes avec une armée et détrôner, en Italie même, le
Vicaire de Jésus-Christ. Quoique de pareilles rêveries se réfutassent
aisément d'elles-mêmes, on ne pouvait nier cependant que, par ses
entreprises militaires sur le Rhin, Gustave ne donnât aux imputations de
ses adversaires une prise dangereuse et ne justifiât, en quelque mesure,
le soupçon d'avoir voulu diriger ses armes moins contre l'empereur et le
duc de Bavière que contre la religion catholique en général.
Le cri général d'indignation que les cours catholiques, excitées par les
jésuites, élevèrent contre les liaisons de la France avec les ennemis de
l'Église, décida enfin le cardinal de Richelieu à faire un pas décisif
pour la sûreté de sa religion et à démontrer en même temps au monde
catholique la sincérité du zèle religieux de la France et la politique
intéressée des États ecclésiastiques de l'Empire. Persuadé que les vues
du roi de Suède tendaient uniquement, comme les siennes, à l'abaissement
de la maison d'Autriche, il ne fit point difficulté de promettre aux
princes de la Ligue une parfaite neutralité du côté de la Suède,
aussitôt qu'ils renonceraient à l'alliance de l'empereur et retireraient
leurs troupes. Quelle que fût maintenant la résolution des princes,
Richelieu avait atteint son but. S'ils se séparaient du parti
autrichien, Ferdinand était exposé sans défense aux armes unies de la
France et de la Suède, et Gustave-Adolphe, délivré en Allemagne de tous
ses autres ennemis, pouvait tourner à la fois toutes ses forces contre
les États héréditaires de l'empereur. La chute de la maison d'Autriche
était alors inévitable, et ce but suprême de tous les efforts de
Richelieu se trouvait atteint sans dommage pour l'Église. Le succès
était incomparablement plus douteux, si les princes de la Ligue
persistaient dans leur refus et demeuraient encore fidèles à l'alliance
autrichienne; mais alors la France avait fait paraître devant toute
l'Europe ses sentiments catholiques et avait satisfait à ses devoirs
comme membre de l'Église romaine; les princes de la Ligue paraissaient
les seuls auteurs de tous les maux que la continuation de la guerre
devait infailliblement attirer sur l'Allemagne catholique; eux seuls,
par leur attachement opiniâtre à l'empereur, rendaient vaines les
mesures de leur protecteur, précipitaient l'Église dans le dernier péril
et se perdaient eux-mêmes.
Richelieu suivit ce plan avec d'autant plus de chaleur qu'il était plus
vivement pressé par des demandes réitérées de l'électeur de Bavière,
qui réclamait le secours de la France. On se souvient que ce prince,
dès le temps où il avait eu sujet de suspecter les sentiments de
l'empereur, était entré avec la France dans une alliance secrète par
laquelle il espérait s'assurer la possession de l'électorat palatin
contre un futur changement de dispositions de Ferdinand. Si clairement
que l'origine de ce traité fît connaître contre quel ennemi il avait été
conclu, Maximilien l'étendait maintenant, d'une manière assez
arbitraire, aux attaques du roi de Suède, et n'hésitait point à réclamer
contre ce monarque, allié de la France, les mêmes secours qu'on lui
avait promis seulement contre l'Autriche. Richelieu, jeté dans
l'embarras par cette alliance contradictoire avec deux puissances
opposées l'une à l'autre, ne vit pour lui d'autre expédient que de
mettre une prompte fin à leurs hostilités; et, hors d'état, à cause de
son traité avec la Suède, de protéger la Bavière, tout aussi peu disposé
à la livrer, il s'employa avec une extrême ardeur pour la neutralité,
comme étant le seul moyen de satisfaire à son double engagement. Un
plénipotentiaire particulier, le marquis de Brézé, fut envoyé, à cet
effet, au roi de Suède, à Mayence, afin de sonder sur ce point ses
dispositions et d'obtenir de lui pour les princes alliés des conditions
favorables. Mais, si Louis XIII avait des raisons importantes pour
souhaiter de voir cette neutralité établie, Gustave-Adolphe en avait
d'aussi solides pour désirer le contraire. Convaincu par des preuves
nombreuses que l'horreur des princes de la Ligue pour la religion
protestante était invincible, leur haine pour la puissance étrangère des
Suédois implacable, leur attachement à la maison d'Autriche
indestructible, il redoutait beaucoup moins leur hostilité ouverte
qu'il ne se défiait d'une neutralité si opposée à leur inclination.
D'ailleurs, se voyant contraint, placé, comme il l'était, sur le
territoire allemand, de poursuivre la guerre aux dépens des ennemis,
c'était pour lui une perte manifeste de diminuer le nombre de ses
ennemis déclarés, sans acquérir par là de nouveaux amis. Il n'est donc
pas étonnant que Gustave-Adolphe laissât paraître peu d'empressement à
acheter, par le sacrifice des avantages qu'il avait remportés, la
neutralité des princes catholiques, qui lui était d'un si faible
secours.
Les conditions auxquelles il accordait la neutralité à l'électeur de
Bavière étaient dures et conformes à cette manière de voir. Il exigeait
de la Ligue catholique une complète inaction: elle retirerait ses
troupes de l'armée impériale, des places conquises, de tous les pays
protestants. Il voulait de plus voir les forces des États ligués
réduites à un petit nombre de soldats. Toutes leurs terres devaient être
fermées aux armées impériales et ne fournir à la maison d'Autriche aucun
secours en hommes, en vivres et en munitions. Si dure que fût la loi
dictée par le vainqueur au vaincu, le médiateur français se flattait
encore de la faire accepter à l'électeur de Bavière. Pour faciliter
cette affaire, Gustave-Adolphe s'était laissé persuader d'accorder à
Maximilien une trêve de quinze jours. Mais, dans le même temps où le roi
recevait par l'agent français les assurances répétées de l'heureux
progrès de cette négociation, une lettre interceptée de l'électeur au
général Pappenheim en Westphalie lui découvrit la perfidie de ce
prince, qui n'avait cherché, dans toute cette affaire, qu'à gagner du
temps pour sa défense. Bien loin de se laisser enchaîner dans ses
opérations militaires par un accommodement avec la Suède, l'artificieux
Maximilien n'en mettait que plus d'activité dans ses préparatifs et
profitait du loisir que lui laissait l'ennemi pour faire des préparatifs
de résistance d'autant plus énergiques. Toute cette négociation de
neutralité fut donc rompue sans avoir rien produit; elle n'avait servi
qu'à renouveler avec plus d'acharnement les hostilités entre la Bavière
et la Suède.
L'accroissement des forces de Tilly, avec lesquelles ce général menaçait
d'envahir la Franconie, rappelait impérieusement le roi dans ce cercle;
mais il fallait d'abord chasser du Rhin les Espagnols, et fermer à leurs
armes le passage des Pays-Bas dans les provinces allemandes. A cet
effet, Gustave-Adolphe avait déjà offert à l'électeur de Trèves,
Philippe de Zeltern, la neutralité, à condition que la forteresse
d'Hermannstein lui serait remise, et qu'un libre passage par Coblentz
serait accordé aux troupes suédoises. Mais, avec quelque déplaisir que
l'électeur vît ses domaines dans les mains des Espagnols, il pouvait
bien moins encore se résoudre à les mettre sous la protection suspecte
d'un hérétique et à rendre le conquérant suédois maître de son sort.
Toutefois, se voyant hors d'état de maintenir son indépendance contre
deux rivaux si redoutables, il chercha contre l'un et l'autre un refuge
sous la puissante protection de la France. Richelieu, avec sa politique
accoutumée, avait mis à profit l'embarras de ce prince pour étendre le
pouvoir de la France et lui acquérir aux frontières de l'Allemagne un
important allié. Une nombreuse armée française devait couvrir le pays de
Trèves et mettre garnison dans la forteresse d'Ehrenbreitstein. Mais les
vues qui avaient décidé l'électeur à cette démarche hasardée ne furent
pas complétement remplies, car le ressentiment qu'elle excita chez
Gustave-Adolphe ne put être apaisé avant que les troupes suédoises
eussent aussi obtenu le libre passage à travers le pays de Trèves.
Tandis que cette affaire se négociait avec Trèves et la France, les
généraux du roi avaient nettoyé tout l'électorat de Mayence du reste des
garnisons espagnoles, et Gustave-Adolphe avait lui-même achevé la
conquête de ce pays par la prise de Kreuznach. Pour garder ce qui était
conquis, le chancelier Oxenstiern dut rester sur le Rhin moyen, avec une
partie de l'armée; et le corps principal se mit en marche, sous la
conduite du roi, pour chercher l'ennemi en Franconie.
Cependant, le comte Tilly et le général suédois de Horn, que
Gustave-Adolphe avait laissé dans ce cercle avec huit mille hommes, s'en
étaient disputé la possession avec des succès balancés, et l'évêché de
Bamberg surtout était à la fois le prix et le théâtre de leurs
dévastations. Appelé vers le Rhin par ses autres projets, le roi avait
remis à son général le châtiment de l'évêque, qui avait provoqué sa
colère par sa conduite perfide, et l'activité du général justifia le
choix du monarque. Il soumit en peu de temps une grande partie de
l'évêché aux armées suédoises, et il prit d'assaut la capitale même,
abandonnée par la garnison impériale. L'évêque, expulsé, demandait
instamment des secours à l'électeur de Bavière, qui se laissa enfin
persuader de mettre un terme à l'inaction de Tilly. Autorisé par l'ordre
de son maître à rétablir le prélat, ce général rassembla ses troupes
dispersées dans le haut Palatinat et s'approcha de Bamberg avec une
armée de vingt mille hommes. Gustave Horn, fermement résolu à défendre
sa conquête contre ces forces supérieures, attendit l'ennemi derrière
les remparts de Bamberg; mais il se vit arracher, par la seule
avant-garde de Tilly, ce qu'il avait espéré de disputer à l'armée tout
entière. Le désordre qui tout à coup se mit dans la sienne, et auquel
toute sa présence d'esprit ne put remédier, ouvrit la place aux ennemis,
et les troupes, les bagages et l'artillerie ne purent être sauvés qu'à
grand'peine. La reprise de Bamberg fut le fruit de cette victoire; mais
le général suédois se retira en bon ordre derrière le Mein, et Tilly,
malgré toute sa célérité, ne put le rejoindre. L'apparition en Franconie
du roi de Suède, à qui Gustave Horn amena près de Kitzingen le reste de
ses troupes, mit bientôt un terme aux conquêtes de Tilly et le força de
pourvoir lui-même à sa sûreté par une prompte retraite.
Le roi avait passé à Aschaffenbourg une revue générale de son armée,
qui, après sa jonction avec Gustave Horn, Banner et le duc Guillaume de
Weimar, s'élevait à près de quarante mille hommes. Rien n'arrêta sa
marche à travers la Franconie, car le comte Tilly, beaucoup trop faible
pour attendre un ennemi si supérieur, s'était retiré, à marches
forcées, vers le Danube. La Bohême et la Bavière se trouvaient alors
également près du roi, et Maximilien, incertain de la route que suivrait
ce conquérant, hésitait à prendre une résolution. Le chemin qu'on allait
tracer à Tilly devait fixer le choix de Gustave-Adolphe et le sort des
deux provinces. A l'approche d'un si redoutable ennemi, il était
dangereux de laisser la Bavière sans défense, pour couvrir les
frontières de l'Autriche; il était plus dangereux encore, en recevant
Tilly en Bavière, d'y appeler en même temps l'ennemi et d'en faire le
théâtre d'une lutte dévastatrice. L'inquiétude paternelle du prince
surmonta enfin les doutes de l'homme d'État, et, quoi qu'il en pût
arriver, Tilly reçut l'ordre de défendre avec toutes ses forces l'entrée
de la Bavière.