à fait à cet heureux début. Schweinfurt, abandonné par la garnison
impériale, se rendit à lui, et Würtzbourg bientôt après. Il fallut
emporter d'assaut le Marienberg. On avait retiré dans cette place,
réputée imprenable, une grande provision de vivres et de munitions de
guerre, qui tomba tout entière dans les mains de l'ennemi. Une
trouvaille très-agréable pour le roi fut la bibliothèque des jésuites,
qu'il fit transporter à Upsal; une bien plus agréable encore, pour ses
soldats, fut la cave, richement remplie, du prélat: il avait eu encore
le temps de sauver ses trésors. Tout l'évêché suivit bientôt l'exemple
de la capitale; tout se soumit aux Suédois. Le roi se fit prêter serment
d'hommage par tous les sujets de l'évêque, et, vu l'absence du légitime
souverain, il institua une régence, qui fut pour la moitié composée de
protestants. Dans toute place catholique qu'il réduisait sous sa
puissance, il ouvrait les églises à la religion protestante, mais sans
rendre aux catholiques l'oppression sous laquelle ils avaient tenu si
longtemps ses coreligionnaires. Le terrible droit de la guerre n'était
exercé que sur ceux qui faisaient résistance l'épée à la main; quelques
actes de barbarie, commis dans l'aveugle fureur de la première attaque
par une soldatesque effrénée, ne peuvent être imputés à son chef
miséricordieux. L'homme paisible et sans défense éprouvait un traitement
humain. Ce fut toujours pour Gustave-Adolphe la loi la plus sacrée
d'épargner le sang des ennemis comme celui de ses soldats.
Dès la première nouvelle de l'invasion suédoise, l'évêque de Würtzbourg,
nonobstant les négociations qu'il avait entamées avec le roi pour gagner
du temps, avait demandé avec instance au général de la Ligue de secourir
promptement l'évêché en péril. Dans l'entrefaite, ce général vaincu
avait rassemblé sur le Wéser les débris de ses troupes dispersées; il
s'était renforcé des garnisons impériales de la basse Saxe et avait fait
sa jonction dans la Hesse avec ses deux lieutenants Altringer et Fugger.
A la tête de ces forces considérables, le comte Tilly brûlait
d'impatience d'effacer la honte de sa première défaite par une victoire
plus éclatante. Dans son camp près de Fulde, où il s'était avancé avec
son armée, il attendait, plein d'une extrême ardeur, la permission du
duc de Bavière d'en venir aux mains avec Gustave-Adolphe. Mais, après
l'armée de Tilly, la Ligue n'en avait pas une deuxième à perdre, et
Maximilien était beaucoup trop circonspect pour livrer toute la destinée
de son parti au hasard d'une nouvelle bataille. Tilly reçut, les larmes
aux yeux, les ordres de son maître, qui le contraignaient à l'inaction.
Ainsi fut retardée la marche de ce général vers la Franconie, et
Gustave-Adolphe eut le temps d'envahir tout l'évêché. Ce fut en vain que
Tilly se renforça ensuite à Aschaffenbourg de douze mille Lorrains et
accourut, avec des forces supérieures, pour débloquer Würtzbourg: la
ville et la citadelle étaient déjà au pouvoir des Suédois, et Maximilien
de Bavière fut accusé, non sans quelque fondement peut-être, par la voix
publique, d'avoir accéléré par ses hésitations la ruine de l'évêché.
Forcé d'éviter une bataille, Tilly se contenta de s'opposer aux projets
ultérieurs de l'ennemi; mais il ne put soustraire que bien peu de places
à l'impétuosité des Suédois. Après une vaine tentative pour jeter un
renfort dans la ville de Hanau, où les Impériaux n'avaient qu'une faible
garnison, et dont la possession donnait au roi un trop grand avantage,
il franchit le Mein près de Seligenstadt et dirigea sa course vers la
Bergstrasse, pour défendre les provinces palatines contre l'attaque du
vainqueur.
Le comte Tilly ne fut pas le seul ennemi que Gustave-Adolphe trouva sur
sa route en Franconie et qu'il chassa devant lui. Le duc Charles de
Lorraine, fameux, dans les annales de l'Europe de ce temps, par
l'inconstance de son caractère, ses vains projets et sa mauvaise
fortune, avait aussi levé son faible bras contre le héros suédois, pour
mériter de l'empereur Ferdinand II la couronne électorale. Sourd aux
conseils d'une sage politique, il ne suivait que les mouvements d'une
fougueuse ambition. En soutenant l'empereur, il provoqua la France, sa
redoutable voisine, et, pour courir dans les pays lointains après un
brillant fantôme, qui cependant fuyait toujours devant lui, il découvrit
ses domaines héréditaires, qu'une armée française envahit comme un
torrent irrésistible. On lui accorda sans peine en Autriche l'honneur de
se perdre, comme les princes de la Ligue, pour l'avantage de la maison
archiducale. Enivré de vaines espérances, ce prince rassembla une armée
de dix-sept mille hommes, qu'il voulut conduire en personne contre les
Suédois. Si ces troupes manquaient de discipline et de courage, elles
éblouissaient du moins les yeux par une brillante parure, et autant
qu'elles cachaient leur bravoure devant l'ennemi, autant elles s'en
montraient prodigues envers le bourgeois et le paysan sans défense, au
secours desquels elles étaient appelées. Cette armée, élégamment parée,
ne pouvait tenir longtemps contre le hardi courage et la redoutable
discipline des Suédois. Une terreur panique la saisit quand la cavalerie
suédoise fondit sur elle, et elle fut aisément chassée des quartiers
qu'elle occupait dans l'évêché de Würtzbourg. L'échec de quelques
régiments causa une déroute générale parmi les troupes, et leur faible
reste se hâta de se dérober à la bravoure des soldats du Nord dans
quelques villes au delà du Rhin. Objet de risée pour les Allemands et
couvert de honte, leur chef se sauva chez lui par Strasbourg, trop
heureux d'apaiser par une humble lettre d'excuses la colère de son
vainqueur, qui commença par le battre et ne lui demanda compte qu'après
de ses hostilités. Un paysan d'un village du Rhin se permit, dit-on, de
porter un coup au cheval du duc, comme il vint à passer près de lui dans
sa fuite. «Allons, seigneur, dit le paysan, il faut courir plus vite,
quand vous fuyez devant le grand roi de Suède.»
Le malheureux exemple de son voisin avait inspiré à l'évêque de Bamberg
de plus sages mesures. Pour préserver ses domaines du pillage, il vint
au-devant du roi avec des propositions de paix, mais qui ne devaient
servir qu'à retarder le progrès de ses armes, jusqu'à l'arrivée des
secours. Gustave-Adolphe, beaucoup trop loyal lui-même pour craindre la
ruse chez autrui, accepta avec empressement les propositions de l'évêque
et spécifia même les conditions auxquelles il promettait d'épargner à
l'évêché tout traitement hostile. Il s'y montra d'autant plus disposé
que d'ailleurs son intention n'était pas de consumer son temps à faire
la conquête de Bamberg, et que ses autres projets l'appelaient dans les
provinces du Rhin. La hâte qu'il avait de poursuivre l'exécution de ses
projets lui fit perdre les sommes d'argent que, par un plus long séjour
en Franconie, il aurait pu aisément arracher à l'évêque sans défense;
car ce rusé prélat laissa tomber les négociations aussitôt que l'orage
de la guerre se fut éloigné de ses limites. A peine Gustave-Adolphe lui
eut-il tourné le dos, qu'il se jeta dans les bras du comte Tilly et
reçut les troupes impériales dans les mêmes villes et forteresses qu'il
s'était montré peu auparavant empressé d'ouvrir au roi. Mais, par cet
artifice, il n'avait retardé que pour peu de temps la ruine de son
évêché. Un général suédois, que Gustave avait laissé en Franconie, se
chargea de punir l'évêque de cette perfidie, et l'évêché devint par là
même un malheureux théâtre de la guerre, également ravagé par les amis
et les ennemis.
La fuite des Impériaux, dont la menaçante présence avait jusqu'alors
gêné les résolutions des états de Franconie, et en même temps la
conduite humaine du roi, donnèrent à la noblesse aussi bien qu'à la
bourgeoisie de ce cercle le courage de se montrer favorables aux
Suédois. Nuremberg s'abandonna solennellement à la protection du roi. Il
gagna la noblesse de Franconie par des manifestes flatteurs, dans
lesquels il daignait s'excuser de paraître dans leur pays les armes à la
main. La richesse de la Franconie, et la loyauté que le soldat suédois
avait continué d'observer dans ses relations avec les habitants,
amenèrent l'abondance dans le camp royal. La faveur que Gustave-Adolphe
avait su acquérir auprès de la noblesse de tout le cercle, le respect et
l'admiration que ses brillants exploits éveillaient même chez l'ennemi,
le riche butin qu'on se promettait au service d'un roi toujours
victorieux, lui furent d'un grand secours pour les levées de troupes que
tant de garnisons, détachées de l'armée principale, lui rendaient
nécessaires. On accourait par bandes, de toutes les parties de la
Franconie, au premier bruit du tambour.
Le roi n'avait pu consacrer à la conquête de la Franconie beaucoup plus
de temps qu'il ne lui en avait fallu pour la parcourir. Pour achever la
soumission de tout le cercle et assurer ses conquêtes, il laissa
derrière lui un de ses meilleurs généraux, Gustave Horn, avec un corps
de huit mille hommes. Lui-même, avec le gros de l'armée, qui était
renforcée par les levées faites en Franconie, il se hâta de marcher vers
le Rhin, pour s'assurer de cette frontière de l'Empire contre les
Espagnols, pour désarmer les électeurs ecclésiastiques et s'ouvrir dans
ces riches contrées de nouvelles ressources pour la continuation de la
guerre. Il suivit le cours du Mein: Seligenstadt, Aschaffenbourg,
Steinheim, tout le pays situé sur les deux bords de la rivière, furent
soumis dans cette expédition. Rarement les garnisons impériales
attendaient son arrivée; nulle part, elles ne purent se maintenir.
Quelque temps auparavant, un de ses lieutenants avait déjà réussi à
enlever aux Impériaux, par une surprise, la ville et la citadelle de
Hanau, pour la conservation desquelles le comte Tilly avait pris tant de
soins. Joyeux d'échapper à l'insupportable tyrannie de cette
soldatesque, le comte de Hanau se soumit avec empressement au joug plus
doux du monarque suédois.
C'était principalement sur la ville de Francfort que se dirigeait alors
l'attention de Gustave-Adolphe, dont la règle générale, sur le
territoire allemand, était d'assurer ses derrières par l'alliance et la
possession des places les plus importantes. Francfort avait été une des
premières villes impériales que, dès la Saxe, il avait fait préparer
d'avance à le recevoir, et maintenant, d'Offenbach, il la fit sommer une
seconde fois, par de nouveaux envoyés, de lui accorder le passage et de
recevoir garnison. Cette ville aurait bien voulu être dispensée d'un
choix périlleux entre le roi de Suède et l'empereur: en effet, quelque
parti qu'elle embrassât, elle avait à craindre pour ses priviléges et
son commerce. La colère de l'empereur pouvait tomber rudement sur elle,
si elle se soumettait trop promptement au roi de Suède, et qu'il ne
restât pas assez puissant pour protéger ses partisans en Allemagne. Mais
elle pouvait souffrir bien plus encore du mécontentement d'un vainqueur
irrésistible, qui était déjà pour ainsi dire devant ses portes avec une
armée formidable, et qui pouvait la punir de sa résistance par la ruine
de tout son commerce et de sa prospérité. Vainement elle allégua pour
son excuse, par l'intermédiaire de ses envoyés, les dangers qui
menaçaient ses foires, ses priviléges, peut-être même sa liberté de
ville impériale, si, en embrassant le parti suédois, elle attirait sur
elle la colère de l'empereur. Gustave-Adolphe se montra surpris que,
dans une affaire aussi importante que la liberté de l'Allemagne tout
entière et le sort de l'Église protestante, la ville de Francfort parlât
de ses foires et subordonnât à des avantages temporels les grands
intérêts de la patrie et de la conscience. «Pour lui, ajouta-t-il avec
menace, il avait, depuis l'île de Rügen jusqu'au Mein, trouvé la clef de
toutes les villes et forteresses, et il saurait bien trouver aussi celle
de Francfort. En arrivant les armes à la main, il n'avait d'autre objet
que le bien de l'Allemagne et la liberté de l'Église protestante, et,
avec la conscience d'une si juste cause, il n'était nullement disposé à
se laisser arrêter dans sa course par aucun obstacle. Il voyait bien que
les habitants de Francfort ne lui voulaient tendre que les doigts, mais
il lui fallait la main tout entière, afin de pouvoir s'y tenir.» Ensuite
il marcha avec toute son armée sur les pas des envoyés de la ville, qui
se retiraient avec cette réponse, et il attendit, en ordre de bataille,
devant Sachsenhausen, la dernière déclaration du sénat.
Si la ville de Francfort avait fait difficulté de se soumettre aux
Suédois, c'était uniquement dans la crainte de l'empereur; l'inclination
personnelle des bourgeois ne leur permettait pas d'hésiter un moment
entre l'oppresseur de la liberté allemande et son protecteur. Les
préparatifs menaçants dont Gustave-Adolphe appuyait maintenant sa
demande d'une déclaration formelle pouvaient atténuer aux yeux de
l'empereur la culpabilité de leur défection, et pallier, par une
apparence de contrainte, une démarche qu'ils faisaient volontiers. On
ouvrit donc alors les portes au roi de Suède, qui traversa cette ville
impériale, à la tête de son armée, dans un défilé magnifique et un ordre
admirable. Six cents hommes de garnison restèrent dans Sachsenhausen; le
roi marcha, dès le premier soir, avec le reste de son armée, sur la
ville mayençaise de Hoechst, qui fut prise avant la nuit.
Tandis que Gustave-Adolphe faisait des conquêtes sur le cours du Mein,
la fortune couronnait aussi les entreprises de ses généraux et de ses
alliés dans le nord de l'Allemagne. Rostock, Wismar et Doemitz, les
seules places fortes du Mecklembourg qui gémissaient encore sous le joug
des garnisons impériales, furent emportées par le souverain légitime, le
duc Jean-Albert, sous la direction du général suédois Achatius Tott.
Vainement le général impérial Wolf, comte de Mansfeld, essaya de
reprendre aux Suédois l'évêché de Halberstadt, dont ils avaient pris
possession aussitôt après la victoire de Leipzig; il lui fallut bientôt
laisser aussi dans leurs mains l'évêché de Magdebourg. Un général
suédois, Banner, qui était resté sur l'Elbe, avec une division forte de
huit mille hommes, tenait bloquée étroitement la ville de Magdebourg et
avait déjà culbuté plusieurs régiments impériaux, envoyés pour délivrer
cette place. Le comte de Mansfeld la défendait, il est vrai, en
personne, avec une très-grande valeur; mais, trop faible en hommes pour
être en état d'opposer une longue résistance à la nombreuse armée des
assiégeants, il songeait déjà aux conditions sous lesquelles il voulait
rendre la ville, quand le général Pappenheim accourut à sa délivrance et
occupa ailleurs les armes des ennemis. Cependant Magdebourg, ou plutôt
les misérables cabanes qui sortaient tristement du milieu des ruines de
cette grande cité, furent dans la suite volontairement évacuées par les
Impériaux, et aussitôt après occupées par les Suédois.
Les membres du cercle de basse Saxe hasardèrent aussi, après les
heureuses entreprises du roi, de se relever du coup qu'ils avaient reçu
de Wallenstein et de Tilly dans la malheureuse guerre danoise. Ils
tinrent à Hambourg une assemblée où l'on convint de mettre sur pied
trois régiments, avec le secours desquels ils espéraient se débarrasser
de l'excessive tyrannie des garnisons impériales. L'évêque de Brême,
parent du roi de Suède, ne s'en tint pas à cela: il leva aussi des
troupes pour son compte, et avec elles il inquiéta des prêtres et des
moines sans défense; mais il eut le malheur d'être bientôt désarmé par
le comte de Gronsfeld, général de l'empereur. Georges, duc de Lunebourg,
auparavant colonel au service de Ferdinand, embrassa alors aussi le
parti de Gustave-Adolphe, et leva pour ce prince quelques régiments par
lesquels les troupes impériales furent occupées dans la basse Saxe, ce
qui ne fut pas un médiocre avantage pour le roi.
Mais il reçut des services encore bien plus importants du landgrave
Guillaume de Hesse-Cassel, dont les armes victorieuses firent trembler
une grande partie de la Westphalie et de la basse Saxe, l'abbaye de
Fulde et même l'électorat de Cologne. On se souvient qu'immédiatement
après l'alliance que le landgrave avait conclue, dans le camp de Werben,
avec Gustave-Adolphe, deux généraux de l'empereur, Fugger et Altringer,
furent envoyés dans la Hesse par le comte Tilly pour châtier le
landgrave de sa défection. Mais ce prince avait résisté avec un mâle
courage aux armes de l'ennemi, comme ses états provinciaux aux
manifestes dans lesquels Tilly prêchait la révolte, et bientôt la
bataille de Leipzig le délivra de ces bandes dévastatrices. Il profita
de leur éloignement avec autant de vaillance que de résolution, conquit
en peu de temps Vach, Münden et Hoexter, et inquiéta par ses rapides
succès l'abbaye de Fulde, l'évêché de Paderborn et tous les bénéfices
limitrophes de la Hesse. Ces États, effrayés, se hâtèrent de mettre des
bornes à ses progrès par une prompte soumission, et ils échappèrent au
pillage au moyen de sommes d'argent considérables qu'ils lui payèrent
volontairement. Après ces heureuses entreprises, le landgrave réunit son
armée victorieuse à la grande armée de Gustave-Adolphe, et il se rendit
lui-même à Francfort auprès de ce monarque, pour délibérer avec lui sur
le plan des opérations ultérieures.
Beaucoup de princes et d'ambassadeurs étrangers avaient paru avec lui
dans cette ville pour rendre hommage à la grandeur de Gustave-Adolphe,
implorer sa faveur ou apaiser sa colère. Le plus remarquable entre tous
était le roi de Bohême et comte palatin dépossédé, Frédéric V, qui était
accouru de Hollande pour se jeter dans les bras de celui qu'il regardait
comme son vengeur et son protecteur. Gustave-Adolphe lui accorda le
stérile honneur de le saluer comme une tête couronnée, et s'efforça
d'alléger son malheur par une noble sympathie. Mais, quoi que Frédéric
se promît de la puissance et de la fortune de son protecteur, quelque
fond qu'il crût pouvoir faire sur sa justice et sa magnanimité,
l'espérance du rétablissement de cet infortuné dans ses États perdus
était cependant fort éloignée. L'inaction et la politique absurde de la
cour d'Angleterre avaient refroidi le zèle de Gustave-Adolphe, et une
susceptibilité dont il ne put se rendre tout à fait maître lui fit
oublier ici la glorieuse vocation de défenseur des opprimés, qu'il avait
si hautement proclamée à son apparition dans l'Empire d'Allemagne. La
frayeur de sa puissance irrésistible et de sa vengeance prochaine avait
aussi amené à Francfort le landgrave Georges de Hesse-Darmstadt et
l'avait porté à une prompte soumission. Les liaisons de ce prince avec
l'empereur, et son peu de zèle pour la cause protestante, n'étaient pas
un secret pour le roi, mais il se contenta de rire d'un si impuissant
ennemi. Comme le landgrave se connaissait assez peu lui-même, ainsi que
la situation politique de l'Allemagne, pour s'ériger, avec autant de
sottise que d'assurance, en médiateur entre les deux partis,
Gustave-Adolphe avait coutume de ne l'appeler, par moquerie, que le
«pacificateur». On l'entendait dire souvent, lorsqu'il jouait avec le
landgrave et qu'il lui gagnait de l'argent, «que ce gain lui faisait
doublement plaisir, parce que c'était de la monnaie impériale.» Ce fut
seulement en faveur de la parenté du landgrave Georges avec l'électeur
de Saxe, prince que Gustave-Adolphe avait des raisons de ménager, que ce
monarque se contenta de la remise de sa forteresse de Rüsselsheim et de
la promesse qu'il observerait pendant cette guerre une stricte
neutralité. Les comtes de Westerwald et de Wettéravie avaient également
paru à Francfort auprès du roi, pour conclure avec lui une alliance et
lui offrir contre les Espagnols leur secours, qui lui fut très-utile
dans la suite. La ville de Francfort elle-même eut tout sujet de se
louer de la présence de Gustave-Adolphe, qui prit son commerce sous la
protection de son autorité royale et rétablit par les mesures les plus
énergiques la sûreté des foires, que la guerre avait beaucoup troublée.
L'armée suédoise était maintenant renforcée de dix mille Hessois, que le
landgrave Guillaume de Cassel avait amenés au roi. Déjà Gustave-Adolphe
avait fait attaquer Koenigstein; Kostheim et Floersheim se rendirent à
lui après un siége de peu de durée; il était maître de tout le cours du
Mein et fit construire à Hoechst en toute hâte des bateaux pour faire
passer le Rhin à ses troupes. Ces préparatifs remplirent de crainte
l'électeur de Mayence, Anselme Casimir, et il ne douta plus un instant
qu'il ne fût le premier que menaçait l'orage de la guerre. Comme
partisan de l'empereur et un des membres les plus actifs de la Ligue
catholique, il ne pouvait s'attendre à être mieux traité que ne
l'avaient été déjà ses deux confrères, les évêques de Würtzbourg et de
Bamberg. La situation de ses domaines au bord du Rhin faisait à l'ennemi
une nécessité de s'en assurer, et d'ailleurs cette riche contrée avait,
pour l'armée, dans son dénûment, un irrésistible attrait. Mais
l'électeur, connaissant trop peu ses ressources et l'adversaire qu'il
avait devant lui, se flatta de repousser la force par la force et de
lasser la vaillance suédoise par la solidité de ses remparts. Il fit
réparer en toute hâte les fortifications de sa résidence, la pourvut de
tout ce qui la mettait en état de soutenir un long siége, et reçut de
plus dans ses murs deux mille Espagnols commandés par un général de leur
nation, don Philippe de Sylva. Pour rendre l'approche impossible aux
bateaux suédois, il fit obstruer, par une quantité de pieux qu'on y
enfonça, l'embouchure du Mein; il y fit jeter aussi de grandes masses de
pierres et couler à fond des bateaux entiers. Lui-même, accompagné de
l'évêque de Worms, il s'enfuit à Cologne avec ses plus précieux trésors
et abandonna ville et territoire à la rapacité d'une garnison
tyrannique. Tous ces préparatifs, qui témoignaient moins de vrai courage
que d'impuissante obstination, ne détournèrent pas l'armée suédoise de
marcher sur Mayence et de faire les plus sérieuses dispositions pour
l'attaque de la ville. Tandis qu'une partie des troupes se répandait
dans le Rhingau, culbutait tout ce qui s'y trouvait d'Espagnols, et
arrachait d'énormes contributions, et que l'autre partie rançonnait les
cantons catholiques du Westerwald et de la Wettéravie, l'armée
principale était déjà campée près de Cassel, vis-à-vis de Mayence, et le
duc Bernard de Weimar avait même pris, sur la gauche du Rhin, le
Mæusethurm et le château d'Ehrenfels. Déjà Gustave-Adolphe se préparait
sérieusement à passer le Rhin et à bloquer la ville du côté de terre,
quand les progrès du comte Tilly en Franconie l'arrachèrent
précipitamment à ce siége et donnèrent à l'électorat un repos, qui du
reste ne fut pas de longue durée.