ouvrages extérieurs, ne s'élevait pas à plus de deux mille fantassins et
quelques centaines de cavaliers, nombre bien faible pour une place si
étendue, et qui de plus était irrégulière. Pour suppléer à ce manque de
défenseurs, on arma les bourgeois: ressource désespérée, qui fit plus de
mal que de bien. Les bourgeois, déjà par eux-mêmes très-médiocres
soldats, perdirent la ville par leur désunion. Le pauvre voyait avec
peine qu'on rejetât sur lui seul toutes les charges, qu'on l'exposât
seul à toutes les fatigues, à tous les dangers, tandis que le riche
envoyait ses valets et se donnait du bon temps dans sa maison. Le
mécontentement éclata enfin en murmures universels; l'indifférence prit
la place du zèle; le dégoût et la négligence dans le service, celle de
l'attention vigilante. La division des esprits, jointe aux progrès de la
disette, donna lieu insensiblement à des réflexions décourageantes;
plusieurs commencèrent à s'effrayer de leur entreprise téméraire, à
trembler devant la toute-puissance de Ferdinand, contre qui l'on avait
engagé la lutte. Mais le fanatisme religieux, l'ardent amour de la
liberté, une répugnance invincible pour le nom de l'empereur, l'espoir
vraisemblable d'une délivrance prochaine, écartèrent toute idée de
capitulation; et, si divisé que l'on fût sur tout le reste, on était
unanime pour se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
L'espérance des assiégés de se voir délivrés se fondait sur les plus
grandes probabilités. Ils connaissaient l'armement de l'Union de
Leipzig; ils connaissaient l'approche de Gustave-Adolphe. Les princes et
le roi de Suède étaient également intéressés au salut de Magdebourg, et
quelques jours de marche pouvaient amener ce dernier devant leurs murs.
Le comte Tilly n'ignorait rien de tout cela, et voilà pourquoi il
s'efforçait tant de s'emparer de la ville, par quelque moyen que ce fût.
Déjà il avait envoyé, pour la sommer de se rendre, un trompette avec
diverses dépêches à l'administrateur, au commandant et aux magistrats;
mais on lui avait répondu qu'on mourrait plutôt que de se rendre. Une
vigoureuse sortie des bourgeois lui prouva que le courage des assiégés
n'était rien moins que refroidi; et l'arrivée du roi à Potsdam, les
courses des Suédois jusqu'aux murs de Zerbst, devaient inspirer des
alarmes à Tilly et les plus belles espérances aux habitants de
Magdebourg. Un deuxième trompette, qu'il leur envoya, et le ton plus
mesuré de son style, affermirent encore leur confiance, mais pour les
plonger dans une incurie d'autant plus profonde.
Cependant, les assiégeants avaient poussé leurs approches jusqu'aux
fossés de la ville, et les batteries qu'ils avaient dressées
foudroyaient les remparts et les tours. Une tour s'écroula entièrement,
mais sans donner plus de facilité pour l'attaque, parce qu'elle ne tomba
point dans le fossé et se coucha de côté sur le rempart. Malgré le
bombardement continuel, les murs avaient peu souffert, et l'effet des
boulets rouges, qui devaient incendier la ville, était rendu nul par des
dispositions excellentes. Mais la provision de poudre des assiégés
s'épuisait, et l'artillerie de la place cessa peu à peu de répondre au
feu des assiégeants. Avant qu'on eût eu le temps de préparer de nouvelle
poudre, Magdebourg devait être nécessairement délivré ou perdu. Jamais
les habitants n'avaient eu tant d'espoir: tous les regards se tournaient
avec une ardente impatience vers le point de l'horizon où devaient
flotter les drapeaux suédois. Gustave-Adolphe était assez proche pour
arriver en trois jours devant la ville. La sécurité augmente avec la
confiance, et tout contribue à la fortifier. Le 9 mai, la canonnade
ennemie cesse tout à coup; plusieurs batteries sont dégarnies de leurs
pièces. Un silence de mort règne dans le camp des Impériaux. Tout
persuade aux assiégés que leur délivrance approche. La plupart des
bourgeois et des soldats de garde sur le rempart abandonnent leur poste
de grand matin, pour se livrer une fois enfin, après un long travail,
aux douceurs du sommeil: mais ce sommeil leur coûta cher, et le réveil
fut affreux!
Tilly avait enfin renoncé à l'espérance d'emporter la place, avant
l'arrivée des Suédois, en suivant toujours le même plan d'attaque. Il
résolut donc de lever son camp, mais de tenter encore auparavant un
assaut général. Les difficultés étaient grandes: il n'y avait point de
brèche praticable, et les ouvrages étaient à peine endommagés. Mais le
conseil de guerre, que Tilly rassembla, se déclara pour l'assaut, en
s'appuyant sur l'exemple de Maëstricht, qu'on avait emporté par
escalade, au point du jour, tandis que les bourgeois et les soldats
étaient livrés au sommeil. L'assaut fut résolu, et l'on décida
d'attaquer sur quatre points à la fois. La nuit du 9 au 10 fut consacrée
entièrement aux préparatifs nécessaires. Toutes les dispositions étaient
prises, et l'on attendait le signal convenu, que le canon devait donner
à cinq heures du matin. Il fut donné en effet, mais seulement deux
heures plus tard, parce que Tilly, qui se défiait encore du succès,
avait rassemblé une seconde fois le conseil de guerre. Pappenheim reçut
l'ordre d'attaquer les ouvrages du faubourg de Neustadt: un mur incliné,
un fossé sans eaux et peu profond, le favorisaient. La plupart des
bourgeois et des soldats avaient quitté les retranchements; le petit
nombre qui restait était plongé dans le sommeil: il ne fut donc pas
difficile à Pappenheim d'escalader le premier le rempart.
Falkenberg frappé soudain du bruit de la mousqueterie, accourt de
l'hôtel de ville, où il était occupé à expédier le deuxième trompette de
Tilly; il s'élance, avec une poignée de monde qu'il a pu ramasser, vers
la porte de Neustadt, que l'ennemi a déjà emportée. Repoussé de ce côté,
le brave général vole sur un autre point, où un deuxième parti
d'Impériaux est près d'escalader les murailles. Sa résistance est vaine:
à peine le combat est-il engagé, que les balles ennemies le couchent
par terre. La violence de la fusillade, le son du tocsin, le tumulte
croissant, éveillent enfin les bourgeois et les avertissent du danger
qui les menace. Ils se couvrent à la hâte de leurs habits, saisissent
leurs armes, et, dans leur aveugle stupeur, se précipitent au-devant de
l'ennemi. On aurait pu espérer encore de le repousser, mais le
commandant était tué: point de plan d'attaque; point de cavalerie, pour
pénétrer dans les rangs en désordre; enfin plus de poudre pour continuer
le feu. Deux autres portes, où jusque-là l'ennemi ne s'était pas encore
montré, sont dégarnies de leurs défenseurs, qu'on veut porter dans la
ville, où le danger est plus pressant. L'ennemi profite promptement du
désordre qui naît de là, pour attaquer aussi ces postes. La résistance
est vive et opiniâtre; mais enfin quatre régiments impériaux, maîtres du
rempart, prennent à dos les Magdebourgeois et achèvent leur défaite. Un
brave capitaine, nommé Schmidt, qui, dans cette confusion générale, mène
encore une fois à l'ennemi les plus résolus, est assez heureux pour le
repousser jusqu'à la porte; mais il tombe mortellement blessé, et avec
lui disparaît la dernière espérance de Magdebourg. Avant midi, tous les
ouvrages sont emportés, et la ville est au pouvoir de l'ennemi.
Deux portes sont alors ouvertes au principal corps d'armée, par ceux qui
avaient donné l'assaut, et Tilly fait entrer dans Magdebourg une partie
de son infanterie. Elle occupe aussitôt les principales rues, et les
canons braqués chassent tous les bourgeois dans leurs demeures, pour y
attendre leur sort. On ne les laisse pas longtemps incertains; deux
mots du comte Tilly fixent le destin de Magdebourg. Un général qui
aurait eu quelque humanité eût vainement recommandé la pitié à de
pareilles troupes; mais Tilly ne prit pas même la peine de l'essayer.
Les soldats, devenus, par le silence de leur général, maîtres de la vie
de tous les citoyens, se précipitent dans l'intérieur des maisons pour
assouvir sans frein tous les désirs de leur brutalité. Quelques
Allemands furent touchés par les prières de l'innocence; la fureur des
Wallons de Pappenheim fut sourde et impitoyable. A peine ce massacre
avait-il commencé, que les autres portes s'ouvrirent, et toute la
cavalerie, les bandes féroces des Croates, furent lâchées sur cette
malheureuse ville.
Alors commença une scène de carnage pour laquelle l'histoire n'a point
de langage, ni la poésie de pinceaux. L'enfance innocente, la vieillesse
infirme, la jeunesse, le sexe, la condition, la beauté, rien ne peut
désarmer la rage du vainqueur. Des femmes sont maltraitées dans les bras
de leurs maris, des filles aux pieds de leurs pères: le sexe sans
défense n'a que le privilége d'être victime d'une double rage. Point de
retraite assez cachée, assez sainte, pour échapper aux recherches
infatigables de la cupidité. On trouva cinquante-trois femmes décapitées
dans une église. Les Croates s'amusaient à jeter les enfants dans les
flammes, les Wallons de Pappenheim à percer les nourrissons sur le sein
de leurs mères. Quelques officiers de la Ligue, révoltés de cet affreux
spectacle, osèrent demander au comte Tilly qu'il voulût bien arrêter le
massacre. «Revenez dans une heure, répondit-il. Je verrai alors ce que
j'aurai à faire. Il faut que le soldat ait quelque chose pour ses
dangers et sa peine.» Ces horreurs continuèrent, avec la même rage,
jusqu'au moment où les flammes et la fumée arrêtèrent enfin la rapacité.
Pour augmenter le trouble et briser la résistance des habitants, on
avait tout d'abord mis le feu en plusieurs endroits. Il s'éleva un
orage, qui répandit les flammes dans toute la ville avec une rapidité
dévorante, et rendit l'embrasement général. La presse était effroyable,
au milieu de la fumée et des cadavres, des glaives étincelants, des
ruines croulantes et des ruisseaux de sang. L'air était brûlant, et la
chaleur insupportable contraignit enfin ces bourreaux eux-mêmes à se
réfugier dans leur camp. En moins de douze heures, cette ville
populeuse, grande et forte, une des plus belles de l'Allemagne, fut
réduite en cendres, à l'exception de deux églises et de quelques
masures. L'administrateur Christian-Guillaume, couvert de blessures, fut
fait prisonnier avec trois bourgmestres. Beaucoup de braves officiers et
de magistrats avaient trouvé, en combattant, une mort digne d'envie.
Quatre cents des plus riches bourgeois furent arrachés à la mort par
l'avarice des officiers ennemis, qui voulaient tirer d'eux de fortes
rançons. Au reste, on ne vit guère que des officiers de la Ligue montrer
cette sorte d'humanité, et l'aveugle barbarie du soldat impérial les fit
regarder comme des anges sauveurs.
A peine la fureur de l'incendie fut-elle un peu calmée, que les bandes
impériales revinrent, avec une avidité nouvelle, fouiller la cendre et
les décombres. Plusieurs périrent suffoqués par la vapeur; beaucoup
firent un riche butin, les bourgeois ayant caché dans les caves ce
qu'ils avaient de plus précieux. Le 13 mai, Tilly parut enfin lui-même
dans la ville, après qu'on eut nettoyé les principales rues des ruines
et des cadavres. Ce fut une scène horrible, affreusement révoltante, qui
s'offrit alors aux regards de l'humanité! Des vivants se relevaient
parmi des monceaux de morts; des enfants erraient çà et là et
cherchaient leurs parents avec des cris qui déchiraient l'âme; des
nourrissons suçaient encore le sein maternel, que la mort avait glacé.
Pour dégager les rues, il fallut jeter dans l'Elbe plus de six mille
cadavres; les flammes avaient dévoré bien plus encore de morts et de
vivants. On fait monter à trente mille tout le nombre des victimes.
L'entrée solennelle du général, qui eut lieu le 14, mit fin au pillage,
et ce qui vivait encore fut épargné. Environ mille personnes furent
tirées de la cathédrale, où elles avaient passé trois jours et deux
nuits, sans nourriture, dans l'attente continuelle de la mort. Tilly
leur fit annoncer le pardon et distribuer du pain. Le lendemain, on
célébra, dans cette cathédrale, une messe solennelle, et l'on chanta le
_Te Deum_ au bruit du canon. Le général de l'empereur parcourut les rues
à cheval, afin de pouvoir mander à son maître, comme témoin oculaire,
que, depuis la ruine de Troie et de Jérusalem, il ne s'était pas vu de
pareille victoire. Et cette parole n'avait rien d'exagéré, si l'on
considère à la fois la grandeur, la prospérité, l'importance de la ville
détruite, et la rage de ses dévastateurs.
La nouvelle du désastre de Magdebourg répandit l'allégresse chez les
catholiques, l'horreur et l'effroi dans toute l'Allemagne protestante.
La douleur et la colère universelles accusaient le roi de Suède, qui, se
trouvant si près, avec de si grandes forces, avait laissé sans secours
cette ville alliée. Les plus équitables eux-mêmes trouvaient
inexplicable cette inaction du roi, et, pour ne pas perdre à jamais les
coeurs du peuple qu'il était venu délivrer, il se vit obligé d'exposer
au jugement du monde, dans une apologie, les raisons de sa conduite.
Il venait d'attaquer Landsberg, et il s'en était emparé le 16 avril,
lorsqu'il apprit le danger de Magdebourg. Aussitôt il résolut de
délivrer cette place, serrée de si près, et marcha vers la Sprée avec
toute sa cavalerie et dix régiments d'infanterie. La situation où ce roi
se trouvait en Allemagne lui faisait une loi, loi inviolable de
prudence, de ne jamais faire un pas en avant sans avoir assuré ses
derrières. Il fallait qu'il traversât avec toutes les précautions de la
défiance un pays où il était environné d'amis équivoques et d'ennemis
déclarés et puissants; un seul pas inconsidéré pouvait lui couper toute
communication avec son royaume. Déjà l'électeur de Brandebourg avait
ouvert sa forteresse de Cüstrin aux Impériaux fugitifs et l'avait fermée
aux Suédois qui les poursuivaient. Si maintenant Gustave était
malheureux contre Tilly, ce même électeur pouvait encore ouvrir ses
forteresses aux troupes de l'empereur, et le roi, ayant des ennemis
devant et derrière lui, était perdu sans ressource. Pour n'être pas
exposé à ce hasard, dans l'entreprise qu'il voulait alors exécuter, il
demandait, avant de marcher au secours de la ville assiégée, que les
deux forteresses de Cüstrin et de Spandau lui fussent remises par
l'électeur jusqu'à la délivrance de Magdebourg.
Rien ne paraissait plus juste que cette demande. L'important service que
Gustave-Adolphe avait rendu peu auparavant à l'électeur, en chassant les
Impériaux du Brandebourg, semblait lui donner des droits à sa
reconnaissance, et la conduite des Suédois en Allemagne jusqu'à ce jour
était un titre à sa confiance. Mais, en livrant ses places fortes au roi
de Suède, l'électeur le rendait, en quelque sorte, maître de son pays,
et rompait en même temps avec Ferdinand, exposant ainsi ses États aux
vengeances futures des armées impériales. Longtemps Georges-Guillaume
fut cruellement combattu en lui-même, mais enfin la pusillanimité et
l'égoïsme parurent l'emporter. Insensible au sort de Magdebourg,
indifférent pour la religion et la liberté allemande, il ne vit rien que
son propre danger, et son appréhension fut portée au comble par son
ministre Schwarzenberg, secrètement soldé par l'empereur. Cependant, les
troupes suédoises s'approchèrent de Berlin, et le roi alla loger chez
l'électeur. Quand il vit la timide hésitation de ce prince, il ne put
contenir son indignation. «Je marche vers Magdebourg, lui dit-il, non
dans mon intérêt, mais dans celui des évangéliques. Si personne ne veut
m'aider, je fais retraite sur-le-champ, j'offre un accommodement à
l'empereur, et je reprends le chemin de Stockholm. Je suis assuré que
l'empereur fera avec moi une paix aussi avantageuse que je pourrai le
désirer; mais que Magdebourg succombe, qu'il n'ait plus rien à craindre
de moi, et vous verrez ce qui vous arrivera!» Cette menace jetée à
propos, peut-être aussi la vue de l'armée suédoise, qui était assez
puissante pour procurer de force à son maître ce qu'on refusait de lui
accorder de bonne grâce, décidèrent enfin l'électeur à remettre Spandau
dans les mains du roi de Suède.
Deux chemins s'offraient alors à Gustave pour gagner Magdebourg: l'un le
menait au couchant, à travers un pays épuisé, et des troupes ennemies
qui pouvaient lui disputer le passage de l'Elbe; l'autre au sud, par
Dessau ou Wittenberg, où il trouvait des ponts pour passer le fleuve et
pouvait tirer des vivres de la Saxe. Mais il fallait le consentement de
Jean-Georges, qui lui inspirait une juste défiance. Avant de se mettre
en marche, il fit donc demander à ce prince le libre passage et des
vivres pour ses troupes, qu'il payerait comptant. Sa demande fut
rejetée; aucune représentation ne put faire abandonner à l'électeur son
système de neutralité. Ce débat durait encore, lorsque arriva la
nouvelle du sort affreux de Magdebourg.
Tilly l'annonça du ton d'un vainqueur à tous les princes protestants, et
ne perdit pas un moment pour profiter de son mieux de la terreur
générale. L'autorité de l'empereur, considérablement déchue depuis les
progrès de Gustave, se releva, plus formidable que jamais, après ce coup
décisif; et ce changement se révéla aussitôt dans le langage impérieux
qu'il fit entendre aux membres protestants de l'Empire. Par une décision
souveraine, il cassa les résolutions de l'alliance de Leipzig; un décret
impérial abolit l'alliance elle-même; tous les membres rebelles étaient
menacés du sort de Magdebourg. Comme exécuteur de ce décret impérial,
Tilly fit marcher aussitôt des troupes contre l'évêque de Brême, qui
était membre de l'alliance de Leipzig et avait levé des soldats.
L'évêque, effrayé, les livra sur-le-champ à Tilly et signa la cassation
des arrêtés de Leipzig. Une armée impériale, qui revenait d'Italie dans
ce temps-là même, sous les ordres du comte de Fürstenberg, traita de
même l'administrateur de Wurtemberg. Il fallut que le duc se soumît à
l'édit de restitution et à tous les décrets de l'empereur, et qu'en
outre il lui payât pour l'entretien de ses troupes un subside annuel de
cent mille écus. Des charges pareilles furent imposées aux villes d'Ulm
et de Nuremberg, aux cercles de Franconie et de Souabe. La main de
l'empereur s'appesantissait terriblement sur l'Allemagne. La soudaine
prépondérance qu'il dut à cet événement, fondée sur l'apparence plus que
sur la réalité, l'entraîna au delà des bornes de la modération, où il
s'était renfermé jusqu'alors, et l'égara dans des mesures violentes et
précipitées, qui firent cesser enfin, à l'avantage de Gustave-Adolphe,
l'indécision des princes allemands. Aussi malheureuses donc que furent
pour les protestants les premières suites du sanglant triomphe de Tilly,
aussi avantageux furent ses effets éloignés. La première surprise fit
bientôt place à une active indignation; le désespoir donna des forces,
et la liberté allemande sortit des cendres de Magdebourg.
Parmi les princes qui avaient formé l'alliance de Leipzig, l'électeur de
Saxe et le landgrave de Hesse étaient de beaucoup les plus redoutables,
et l'autorité de l'empereur n'était pas assurée dans ces contrées, tant
qu'il ne les voyait pas désarmés. Tilly tourna d'abord ses armes contre
le landgrave et marcha incontinent de Magdebourg sur la Thuringe. Dans
cette expédition, les territoires de la Saxe-Ernestine et de
Schwarzbourg furent horriblement maltraités. Frankenhausen fut pillé
impunément et réduit en cendres par les soldats de Tilly, sous les yeux
mêmes de leur général. Les malheureux paysans furent cruellement punis
de ce que leur maître favorisait les Suédois. Erfurt, la clef du pays
entre la Saxe et la Franconie, fut menacé d'un siége, mais s'en racheta
par une livraison volontaire de vivres et une somme d'argent. De là,
Tilly dépêcha un envoyé au landgrave de Hesse-Cassel, pour le sommer de
licencier ses troupes sans délai et de renoncer à l'alliance de Leipzig,
de recevoir des régiments impériaux dans ses domaines et ses places
fortes, de payer des contributions et de se déclarer ami ou ennemi.
C'est ainsi qu'un prince de l'Empire germanique se vit traiter par un
officier de l'empereur. Mais cette exigence excessive tirait un poids
effrayant des forces militaires dont elle était accompagnée, et le
récent souvenir du sort affreux de Magdebourg ajoutait nécessairement à
son effet. L'intrépidité avec laquelle le landgrave répondit à cette
injonction n'en mérite que plus d'éloges. «Il n'était nullement disposé,
dit-il, à avoir des soldats étrangers dans ses places fortes et dans sa
résidence. Ses troupes, il en avait besoin. Contre une attaque il
saurait se défendre. Si le général Tilly manquait d'argent et de vivres,
il n'avait qu'à prendre le chemin de Munich, où il trouverait l'un et
l'autre en abondance.» L'irruption de deux troupes d'Impériaux dans la
Hesse fut la suite immédiate de cette réponse provoquante; mais le
landgrave sut si bien prendre ses mesures, qu'il les empêcha de rien
faire de considérable. Tilly était sur le point de les suivre avec
toutes ses forces, et la malheureuse contrée aurait payé bien cher la
fermeté de son prince, si les mouvements du roi de Suède n'avaient
rappelé à propos le général de l'empereur.
Gustave-Adolphe avait appris la ruine de Magdebourg avec la plus vive
douleur. Son affliction fut encore augmentée par la réclamation de
Georges-Guillaume, qui redemandait, conformément au traité, la
forteresse de Spandau. La perte de Magdebourg avait plutôt fortifié
qu'affaibli les motifs qui rendaient si importante pour le roi la
possession de cette place. Plus il voyait approcher la nécessité d'une
bataille décisive contre Tilly, moins il pouvait se résoudre à renoncer
au seul refuge qui lui restât en cas de revers. Après avoir épuisé
vainement les représentations et les prières auprès de l'électeur de
Brandebourg, voyant plutôt sa froideur augmenter de jour en jour, il
envoya enfin à son commandant l'ordre d'évacuer Spandau; mais il déclara
en même temps que, dès ce jour, l'électeur serait traité en ennemi.
Pour appuyer cette déclaration, il parut devant Berlin avec toute son
armée. «Je ne veux pas être moins bien traité que les généraux de
l'empereur, dit-il aux députés que le prince effrayé avait envoyés dans
son camp. Votre maître les a reçus dans ses États, a pourvu à tous
leurs besoins, leur a livré toutes les places qu'ils ont voulues, et,
par toutes ces complaisances, il n'a pu en obtenir pour son peuple un
traitement plus humain. Tout ce que je lui demande, moi, c'est la
sûreté, une somme d'argent médiocre, et du pain pour mes troupes. Je lui
promets en échange de protéger ses États et d'éloigner de lui la guerre.
Mais je suis forcé d'insister sur tous ces points: que mon frère
l'électeur décide promptement s'il veut m'avoir pour ami ou voir sa
capitale livrée au pillage.» Ce ton résolu fit impression, et les canons
braqués contre la ville dissipèrent tous les doutes de
Georges-Guillaume. Peu de jours après, une alliance fut signée:
l'électeur promettait une contribution de trente mille écus par mois,
laissait Spandau dans les mains de Gustave et s'engageait à ouvrir aussi
en tout temps Cüstrin à ses troupes. Cette alliance, désormais décidée,
entre l'électeur de Brandebourg et la Suède, ne fut pas mieux reçue à
Vienne que ne l'avait été auparavant celle du duc de Poméranie; mais les
revers que ses armes éprouvèrent bientôt après ne permirent pas à
l'empereur de témoigner autrement que par des paroles son
mécontentement.