La joie que le roi ressentit de cet heureux succès s'accrut bientôt par

l'agréable nouvelle que Greifswalde, la seule place forte que les

Impériaux possédassent encore en Poméranie, avait capitulé, et que tout

le pays était enfin délivré de ces cruels ennemis. Il reparut lui-même

dans le duché et jouit du délicieux spectacle de la joie universelle,

qui était son ouvrage. Un an s'était écoulé depuis que Gustave-Adolphe

avait mis le pied sur le sol de l'Allemagne, et cet anniversaire fut

célébré dans tout le duché de Poméranie par un jour solennel d'actions

de grâces. Peu auparavant, le czar de Moscovie l'avait fait saluer par

ses ambassadeurs, chargés de lui renouveler l'amitié de leur maître et

même de lui offrir des troupes auxiliaires. Il dut se féliciter d'autant

plus de ces dispositions pacifiques des Russes, qu'il était pour lui

d'une extrême conséquence de n'être pas inquiété par l'inimitié d'un

voisin durant la périlleuse guerre qu'il allait affronter. Bientôt

après, la reine Marie-Éléonore, son épouse, débarqua en Poméranie avec

un renfort de huit mille Suédois, et le marquis d'Hamilton lui amena dix

mille Anglais: événement qui doit être d'autant moins passé sous silence

que c'est là tout ce que l'histoire peut rapporter des exploits de cette

nation pendant la guerre de Trente ans.

Pendant l'expédition de Tilly dans la Thuringe, Pappenheim occupait le

territoire de Magdebourg, mais il n'avait pu empêcher les Suédois de

passer l'Elbe à diverses reprises, de tailler en pièces quelques

détachements impériaux et de prendre possession de plusieurs places.

Lui-même, alarmé de l'approche du roi il rappela le comte Tilly de la

manière la plus pressante et le décida, en effet, à revenir, à marches

forcées, à Magdebourg. Tilly assit son camp en deçà du fleuve, à

Wolmirstædt; Gustave avait le sien du même côté, près de Werben, non

loin du confluent du Havel et de l'Elbe. Tilly, dès son arrivée, eut des

sujets d'alarme. Les Suédois dispersèrent trois de ses régiments, qui

étaient postés dans des villages, loin du corps d'armée; enlevèrent la

moitié de leurs bagages et brûlèrent le reste. Vainement Tilly s'avança

à une portée de canon du camp de Gustave, pour lui présenter la

bataille. Le roi, plus faible de moitié que les ennemis, l'évita

sagement. Son camp était trop fort pour permettre à l'ennemi une

attaque: tout se réduisit à une canonnade et à quelques escarmouches,

dans lesquelles les Suédois eurent toujours l'avantage. Pendant sa

retraite sur Wolmirstædt, l'armée de Tilly perdit beaucoup de monde par

les désertions. Depuis le massacre de Magdebourg, la fortune le fuyait.

En revanche, elle accompagnait constamment le roi de Suède. Tandis qu'il

était campé à Werben, tout le Mecklembourg, à la réserve d'un petit

nombre de places, fut conquis par son général Tott et par le duc

Adolphe-Frédéric; et Gustave eut la royale jouissance de rétablir les

deux princes dans leurs États. Il se rendit lui-même à Gustrow, où se

fit la réintégration, pour relever par sa présence l'éclat de la

cérémonie. Les ducs, ayant entre eux leur sauveur et autour d'eux un

brillant cortége de princes, firent une entrée solennelle, dont la joie

des sujets fit la plus touchante des fêtes. Bientôt après son retour à

Werben, Gustave vit paraître dans son camp le landgrave de Hesse-Cassel,

qui venait conclure avec lui une étroite alliance offensive et

défensive. Ce fut le premier prince régnant d'Allemagne qui se déclara

librement et ouvertement contre l'empereur; il y était entraîné, il est

vrai, par les plus solides raisons. Le landgrave Guillaume s'engagea à

traiter les ennemis du roi comme les siens, à lui ouvrir ses villes et

tout son pays, à lui fournir des vivres et toutes les choses

nécessaires. De son côté, le roi se déclara son ami et son protecteur,

et promit de ne conclure aucune paix sans avoir obtenu de l'empereur

pleine satisfaction pour le landgrave. Les deux parties tinrent

loyalement leur parole. Pendant cette longue guerre, Hesse-Cassel

demeura fidèle jusqu'à la fin à l'alliance suédoise, et eut sujet, à la

paix de Westphalie, de se féliciter de l'amitié de la Suède.

Tilly, à qui la démarche hardie du landgrave ne resta pas longtemps

inconnue, envoya contre lui le comte Fugger, avec quelques régiments, et

il essaya en même temps d'exciter par des lettres provocatrices les

sujets hessois à se soulever contre leur maître. Ses lettres

produisirent aussi peu d'effet que ses régiments, qu'il eut lieu de

regretter ensuite, à la bataille de Breitenfeld: les états de Hesse ne

pouvaient hésiter longtemps entre le défenseur de leurs propriétés et le

brigand qui les ravageait.

Mais ce qui alarmait bien davantage le général de l'empereur, c'étaient

les sentiments équivoques de l'électeur de Saxe, qui, malgré la défense

impériale, continuait ses armements et maintenait l'alliance de Leipzig.

A cause du voisinage du roi de Suède et de l'imminence d'une bataille

décisive, Tilly jugeait très-dangereux de laisser en armes la Saxe

électorale, prête à chaque instant à se déclarer pour les ennemis. Il

venait d'être renforcé par vingt-cinq mille hommes de vieilles troupes

que Fürstenberg lui avait amenées. Plein de confiance en ses forces, il

crut pouvoir désarmer l'électeur par la simple menace de son arrivée, ou

du moins le vaincre sans peine. Mais, avant de quitter son camp de

Wolmirstædt, il le fit sommer par une députation, envoyée à cet effet,

d'ouvrir ses États aux troupes impériales et de licencier les siennes,

ou de les réunir à celles de l'empereur, pour chasser, avec elles,

Gustave-Adolphe de l'Allemagne. Il lui rappelait que jusqu'à ce jour la

Saxe électorale avait été plus ménagée que tous les autres pays de

l'Allemagne, et le menaçait, en cas de refus, de la plus terrible

dévastation.

Tilly avait choisi pour cette sommation impérieuse le moment le plus

défavorable. La destruction de Magdebourg, les excès des Impériaux dans

la Lusace, les mauvais traitements essuyés par les alliés et les

coreligionnaires de l'électeur, tout se réunissait pour exciter la

colère de ce dernier contre Ferdinand. Le voisinage de Gustave-Adolphe,

quelque peu de droit qu'il eût à la protection de ce prince, animait son

courage. Il refusa de recevoir les Impériaux et déclara sa ferme

résolution de rester sous les armes. «Quelle que fût sa surprise,

ajouta-t-il, de voir l'armée impériale marcher contre ses États dans un

moment où elle avait assez à faire à poursuivre le roi de Suède, il ne

pouvait croire cependant que, au lieu des récompenses promises et

méritées, on le payerait d'ingratitude en ruinant son pays.» Au départ

des envoyés de Tilly, qu'il avait traités magnifiquement, il s'expliqua

en termes plus clairs encore. «Messieurs, leur dit-il, je vois bien que

l'on songe à mettre aussi enfin sur la table les confitures de Saxe,

longtemps réservées; mais on a coutume de servir avec elles des noix et

des plats de parade qui sont durs à mordre: prenez bien garde de vous y

casser les dents.»

Tilly partit alors de son camp, s'avança jusqu'à Halle, en faisant

d'effroyables ravages, et, de là, fit renouveler sa sommation à

l'électeur, en termes plus pressants encore et plus menaçants. Quand on

se rappelle les sentiments de ce prince, qui, par inclination

personnelle et par les instigations de ses ministres vendus, était

dévoué à l'intérêt de l'Autriche, même au mépris de ses plus saints

devoirs, et qui s'était si facilement laissé réduire à l'inaction, on

est forcé de s'étonner que l'empereur ou ses ministres fussent assez

aveuglés pour abandonner leur premier système de conduite dans le moment

le plus critique, et pousser à bout par une conduite violente un prince

si facile à mener. Ou était-ce peut-être là l'intention de Tilly? Se

proposait-il de changer un ami douteux en ennemi déclaré, afin d'être

par là dispensé des ménagements que les ordres secrets de l'empereur lui

avaient imposés jusqu'alors pour les États de ce prince? Était-ce

peut-être l'intention de Ferdinand lui-même de pousser l'électeur à une

démarche hostile, pour être quitte de ses obligations et mettre à néant,

sans qu'il pût se plaindre, un compte onéreux? Quoi qu'il en soit, on

n'en doit pas moins s'étonner de voir Tilly assez téméraire pour oser,

en présence d'un redoutable ennemi, s'en faire un nouveau, et assez

négligent pour ne pas s'opposer à la jonction de leurs forces.

Jean-Georges, réduit au désespoir par l'entrée de Tilly sur son

territoire, se jeta, non sans une vive répugnance, dans les bras du roi

de Suède.

Aussitôt après avoir congédié la première députation de Tilly, il avait

envoyé en toute hâte son feld-maréchal d'Arnheim au camp de Gustave,

pour demander un prompt secours à ce monarque, qu'il avait si longtemps

négligé. Le roi renferma en lui-même la joie que lui causait ce

dénoûment ardemment souhaité. «J'en suis fâché pour l'électeur,

répondit-il à l'envoyé avec une froideur simulée. S'il avait eu égard à

mes représentations réitérées, ses États n'auraient pas vu l'ennemi, et

Magdebourg existerait encore. Maintenant que l'extrême nécessité ne

laisse aucune autre ressource, on se tourne vers le roi de Suède. Mais

dites à votre maître que je n'ai nulle envie de me perdre, moi et mes

alliés, pour l'amour de l'électeur de Saxe. D'ailleurs, qui me garantira

la fidélité d'un prince dont les ministres sont aux gages de l'Autriche

et qui m'abandonnera dès que l'empereur voudra bien le flatter et

retirer ses troupes? Tilly vient de recevoir des renforts considérables,

mais qui ne m'empêcheront point de marcher à lui hardiment, aussitôt que

mes derrières seront couverts.»

Le ministre saxon ne sut que répondre à ces reproches, sinon que le

mieux serait d'ensevelir le passé dans l'oubli. Il pressa le roi de

s'expliquer sur les conditions auxquelles il consentirait à venir au

secours de la Saxe, et répondit d'avance qu'elles seraient acceptées.

«Je demande, répondit Gustave, que l'électeur me remette la forteresse

de Wittenberg, me donne en otage l'aîné de ses fils, paye à mes troupes

trois mois de solde et me livre les traîtres qui siégent dans son

conseil. A ces conditions, je suis prêt à le secourir.»

«Non-seulement Wittenberg, s'écria l'électeur, en apprenant cette

réponse et en renvoyant son ministre dans le camp suédois,

non-seulement Wittenberg, mais Torgau et toute la Saxe lui sont ouverts;

je lui donne en otage toute ma famille, et, si cela ne suffit pas, je

m'offre moi-même. Courez, et dites-lui que je suis prêt à lui livrer les

traîtres qu'il me nommera, à payer à son armée la solde qu'il demande, à

sacrifier mes biens et ma vie pour la bonne cause.»

Le roi n'avait voulu que mettre à l'épreuve les nouveaux sentiments de

l'électeur: touché de sa sincérité, il retira ses dures conditions. «La

défiance que l'on me témoigna, dit-il, quand je voulus marcher à la

délivrance de Magdebourg, avait éveillé la mienne. Aujourd'hui, la

confiance de l'électeur mérite que j'y réponde. Qu'il paye seulement un

mois de solde à mes troupes: j'espère même le dédommager de cette

avance.»

Aussitôt que l'alliance fut conclue, le roi passa l'Elbe et se réunit

aux Saxons dès le jour suivant. Au lieu d'empêcher cette jonction, Tilly

avait marché sur Leipzig, qu'il somma de recevoir garnison impériale.

Dans l'espoir d'une prompte délivrance, le commandant, Jean de la

Pforta, fit des préparatifs de défense et brûla le faubourg de Halle.

Mais le mauvais état des fortifications rendit la résistance inutile,

et, dès le deuxième jour, les portes de la ville furent ouvertes. Tilly

s'était logé dans la maison d'un fossoyeur, la seule qui fût restée

debout dans le faubourg; c'est là qu'il signa la capitulation, c'est là

qu'on résolut d'attaquer le roi de Suède. A la vue des crânes et des

ossements que le possesseur de la maison avait fait peindre sur les

murailles, Tilly changea de couleur. Leipzig, contre toute attente,

éprouva un traitement favorable.

Cependant, le roi de Suède et l'électeur de Saxe tinrent à Torgau un

grand conseil de guerre, auquel assista l'électeur de Brandebourg. Il

s'agissait de prendre une résolution qui allait fixer irrévocablement le

sort de l'Allemagne et de la religion évangélique, la fortune de

plusieurs peuples et celle de leurs princes. L'anxiété de l'attente, qui

oppresse même le coeur des héros avant une grande résolution, parut

troubler tout à coup l'âme de Gustave-Adolphe. «Si nous nous décidons

maintenant à une bataille, dit le roi, l'enjeu n'est pas moins qu'une

couronne et deux chapeaux d'électeur. La fortune varie, et la volonté

impénétrable du Ciel peut, à cause de nos péchés, donner la victoire à

l'ennemi. A la vérité, mon royaume, s'il devait perdre et mon armée et

moi, aurait encore des moyens de défense: l'éloignement, une flotte

considérable, des frontières bien gardées, les armes d'un peuple

belliqueux, le garantiraient du moins des derniers malheurs; mais où est

le salut pour vous, qui avez l'ennemi sur le dos si la bataille est

perdue?»

Gustave-Adolphe montra la défiance modeste d'un héros que la confiance

de sa force n'aveugle pas sur la grandeur du péril; Jean-Georges, la

confiance d'un homme faible qui sent un héros à ses côtés. Impatient de

voir le plus tôt possible ses États délivrés de deux armées qui leur

pesaient, il brûlait de livrer une bataille, dans laquelle il n'avait

pas à perdre d'anciens lauriers. Il parlait de marcher seul avec ses

Saxons sur Leipzig et de combattre Tilly. Enfin Gustave se rangea à son

avis, et l'on résolut d'attaquer l'ennemi sans délai, avant qu'il eût

reçu les renforts que lui amenaient les généraux Altringer et

Tiefenbach. L'armée combinée suédo-saxonne franchit la Mulda; l'électeur

de Brandebourg retourna dans son pays.

Le 7 septembre 1631, les deux armées furent en présence au point du

jour. Tilly, ayant négligé d'écraser les Saxons avant leur jonction avec

les Suédois, avait résolu d'attendre ses renforts, qui arrivaient en

toute hâte, et il avait établi solidement son camp, non loin de Leipzig,

dans une position avantageuse, où il pouvait espérer de n'être pas forcé

à livrer bataille. Cependant, à l'approche des ennemis, les instances du

bouillant Pappenheim le décidèrent enfin à changer de position et à se

porter sur la gauche vers les collines qui s'élèvent du village de

Wahren à Lindenthal. Son armée était rangée sur une seule ligne au pied

de ces hauteurs; son artillerie, distribuée sur les collines, pouvait

balayer toute la grande plaine de Breitenfeld. De là s'avançait sur deux

colonnes l'armée suédo-saxonne, qui avait à passer la Lober près de

Podelwitz, village situé devant le front des Impériaux. Pour inquiéter

leur passage, Pappenheim fut détaché contre eux avec deux mille

cuirassiers, mais seulement après une longue résistance de Tilly, et

avec l'ordre formel de ne pas engager de combat. Au mépris de cet ordre,

Pappenheim en vint aux mains avec l'avant-garde suédoise; mais, après

une courte lutte, il fut forcé à la retraite. Pour arrêter l'ennemi, il

livra Podelwitz aux flammes, ce qui n'empêcha point les Suédois et les

Saxons d'avancer et de former leur ordre de bataille.

Les Suédois, rangés sur deux lignes, occupaient la droite: l'infanterie

au centre, distribuée en petits bataillons, dont les mouvements étaient

faciles, et qui pouvaient exécuter, sans troubler l'ordre, les plus

rapides manoeuvres; la cavalerie sur les ailes, répartie de même en

petits escadrons, entre lesquels on avait jeté plusieurs compagnies de

mousquetaires, destinées à dissimuler le petit nombre des cavaliers et à

démonter par leurs décharges ceux de l'ennemi. Le colonel Teufel

commandait le centre, Gustave Horn l'aile gauche, le roi lui-même la

droite, opposée au comte Pappenheim.

Les Saxons étaient séparés des Suédois par un grand intervalle:

disposition de Gustave que l'événement justifia. L'électeur avait réglé

lui-même le plan de bataille avec son feld-maréchal, et le roi s'était

contenté de l'agréer. Il paraît qu'il mit ses soins à distinguer la

bravoure suédoise de la bravoure saxonne, et l'événement ne les

confondit pas.

L'ennemi se déployait, vers le couchant, au pied des hauteurs, sur une

ligne immense, assez étendue pour déborder l'armée suédoise,

l'infanterie formée en gros bataillons, la cavalerie en escadrons

très-gros aussi et difficiles à mouvoir. Tilly avait posté son

artillerie derrière lui, sur les hauteurs, et se trouvait ainsi commandé

par ses propres boulets, qui décrivaient leurs paraboles au-dessus de

lui. De cette position de l'artillerie, on pourrait presque conclure, si

d'ailleurs tous ces détails sont exacts, que l'intention de Tilly était

plutôt d'attendre l'ennemi que de l'attaquer, car il ne pouvait pénétrer

dans ses rangs sans se jeter sous le feu de ses propres canons. Tilly

commandait le centre en personne, Pappenheim l'aile gauche, le comte de

Fürstenberg la droite. Les troupes de l'empereur et de la Ligue ne

montaient pas ensemble à plus de trente-quatre ou trente-cinq mille

hommes; c'était aussi le nombre des Suédois et des Saxons réunis.

Mais un million de soldats de part et d'autre aurait pu rendre la

journée plus meurtrière, sans la rendre plus importante et plus

décisive. C'est pour cette journée que Gustave avait traversé la

Baltique, cherché le péril sur une terre lointaine, confié à la fortune

infidèle sa couronne et sa vie. Les deux plus grands généraux de leur

temps, tous deux jusqu'alors invincibles, allaient soutenir l'un contre

l'autre leur dernière épreuve dans une lutte longtemps évitée: l'un

d'eux laissera sa renommée sur le champ de bataille. Les deux moitiés de

l'Allemagne ont vu avec crainte et tremblement approcher ce jour; le

monde entier s'inquiète dans l'attente du résultat, sujet de

bénédictions ou de larmes pour la lointaine postérité.

La fermeté, qui jusque-là n'avait jamais abandonné le comte Tilly, lui

fit défaut ce jour-là. Nul dessein arrêté de combattre le roi; aussi peu

de constance pour éviter la bataille. Pappenheim l'entraîna contre sa

volonté. Au dedans de lui luttaient des doutes qu'il n'avait jamais

éprouvés; de noirs pressentiments obscurcissaient son front, jusque-là

toujours serein. Le spectre de Magdebourg semblait planer sur lui.

Une canonnade de deux heures ouvrit la bataille. Le vent soufflait du

couchant, et, avec la fumée de la poudre, il chassait, des terres sèches

et nouvellement labourées, un nuage de poussière contre les Suédois.

Cela décida Gustave à faire à l'improviste une conversion vers le nord,

et la rapidité de la manoeuvre ne laissa pas à l'ennemi le temps de s'y

opposer.

Enfin Tilly abandonne les hauteurs et risque sa première attaque contre

les Suédois; mais, accueilli par un feu terrible, il se détourne vers la

droite et tombe sur les Saxons avec une telle impétuosité, que leurs

rangs sont rompus et que le désordre s'empare de toute l'armée.

L'électeur lui-même ne revint de son trouble que dans Eilenbourg. Un

petit nombre de régiments tinrent encore quelque temps sur le champ de

bataille et, par leur vigoureuse résistance, sauvèrent l'honneur des

Saxons. A peine les vit-on en désordre, que les Croates se livrèrent au

pillage, et des courriers furent aussitôt expédiés à Munich et à Vienne,

pour annoncer la victoire.

Pappenheim chargea l'aile droite des Suédois avec toute sa cavalerie,

mais sans pouvoir l'ébranler. Le roi y commandait en personne, et sous

lui le général Banner. Sept fois Pappenheim renouvela son attaque, et

sept fois il fut repoussé. Enfin, il prit la fuite, après une grande

perte, et abandonna le champ de bataille au vainqueur.

Cependant Tilly avait terrassé le reste des Saxons, et il s'élançait

avec ses troupes victorieuses sur l'aile gauche des Suédois. Aussitôt

qu'il eut remarqué le désordre de l'armée saxonne, le roi, avec une

décision rapide, avait renforcé cette aile de trois régiments, pour

couvrir ses flancs, que la fuite des alliés laissait dégarnis. Gustave

Horn, qui commandait là, opposa aux cuirassiers de Tilly une vigoureuse

résistance, que ne facilitait pas peu la distribution des fantassins

entre les escadrons. Déjà l'ennemi commençait à faiblir, quand

Gustave-Adolphe parut pour décider la bataille. L'aile gauche des

Impériaux était battue, et les troupes du roi, qui n'avaient plus de

combattants devant elles, pouvaient être mieux employées ailleurs. Il se

porta donc sur la gauche, avec son aile droite et le corps de bataille,

et attaqua les hauteurs où était postée l'artillerie ennemie. Elle fut

bientôt dans ses mains, et l'ennemi eut à essuyer le feu de ses propres

canons.

Foudroyée en flanc par l'artillerie, pressée de front par les charges

terribles des Suédois, l'armée, jusqu'alors invincible, rompit ses

rangs. Il ne restait plus de ressource à Tilly qu'une prompte retraite;

mais cette retraite même, il fallait la faire à travers les ennemis. Le

désordre se mit dans toute l'armée, quatre régiments exceptés, vieux

soldats aguerris, qui n'avaient jamais fui du champ de bataille et qui

ne voulaient pas plus fuir maintenant. Les rangs serrés, ils se firent

jour à travers l'armée victorieuse et, toujours combattant, gagnèrent un

petit bois, où ils firent de nouveau face aux ennemis et résistèrent

jusqu'à la nuit, jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à six cents hommes.

Avec eux s'enfuit tout le reste de l'armée de Tilly: la bataille était

gagnée.

Gustave-Adolphe se prosterna au milieu des blessés et des morts, et la

première, la plus ardente joie du triomphe s'exhala par une fervente

prière. Il fit poursuivre par sa cavalerie l'ennemi en déroute, aussi

loin que put le permettre la profonde obscurité de la nuit. Le bruit du

tocsin mit en mouvement toute la population des villages voisins; point

de grâce pour le malheureux fuyard qui tombait dans les mains des

paysans furieux. Le roi campa, avec le reste de son armée, entre le

champ de bataille et Leipzig, car il était impossible d'attaquer la

ville cette même nuit. Les ennemis avaient laissé sept mille hommes sur

la place; plus de cinq mille étaient blessés ou prisonniers. Ils avaient

perdu toute leur artillerie, tout leur camp, plus de cent drapeaux et

étendards. Les Saxons comptaient deux mille morts, les Suédois pas plus

de sept cents. La déroute des Impériaux fut si complète, que Tilly, dans

sa fuite sur Halle et Halberstadt, ne put rallier plus de six cents

hommes, et Pappenheim pas plus de quatorze cents. Si rapidement s'était

fondue cette formidable armée, qui peu auparavant faisait trembler

encore toute l'Allemagne et l'Italie.

Tilly lui-même ne dut son salut qu'au hasard. Quoique affaibli par

plusieurs blessures, il refusait de se rendre à un capitaine de

cavalerie suédois qui l'avait atteint, et déjà celui-ci était sur le

point de le tuer, quand il fut lui-même abattu d'un coup de pistolet.

Mais ce qui était plus affreux pour Tilly que les blessures et le danger

de mort, c'était la douleur de survivre à sa gloire et de perdre en un

jour le fruit des travaux de toute sa longue vie. Ses anciennes

victoires n'étaient plus rien, du moment que lui échappait celle qui

devait couronner toutes les autres. Il ne lui restait rien de ses

brillants exploits que les malédictions de l'humanité, qui les avaient

accompagnés. Depuis ce jour, Tilly ne retrouva plus sa sérénité, et la

fortune ne revint plus à lui. Sa dernière consolation, la vengeance, lui

fut même interdite, par l'ordre formel de son maître de ne plus hasarder

aucune affaire décisive. On attribue le malheur de cette journée à trois

fautes principales, qui sont d'avoir placé son artillerie sur les

hauteurs, derrière l'armée, de s'être ensuite éloigné de ces hauteurs,

et d'avoir laissé l'ennemi se former sans obstacle en ordre de bataille.

Mais qu'il eût promptement réparé ces fautes, sans l'imperturbable

présence d'esprit et le génie supérieur de son adversaire! Tilly se

sauva précipitamment de Halle à Halberstadt; il y attendit à peine la

guérison de ses blessures et se porta en toute hâte sur le Wéser, pour

s'y renforcer des garnisons impériales de la basse Saxe.

Aussitôt que le péril fut passé, l'électeur de Saxe parut dans le camp

suédois. Gustave le remercia d'avoir conseillé la bataille, et

Jean-Georges, surpris de ce bienveillant accueil, lui promit, dans le

premier transport de la joie, la couronne de roi des Romains. Dès le

jour suivant, Gustave marcha sur Mersebourg, après avoir laissé à

l'électeur le soin de reprendre Leipzig. Cinq mille Impériaux, qui

étaient parvenus à se rallier et que le roi de Suède rencontra sur son

chemin, furent, les uns taillés en pièces, les autres faits prisonniers,

et la plupart de ceux-ci passèrent à son service. Mersebourg se rendit

sur-le-champ; Halle fut emportée bientôt après. C'est là que l'électeur

de Saxe, après avoir repris Leipzig, vint rejoindre le roi, pour

délibérer sur les opérations futures.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 16 / 36 段