était dissoute; le margrave de Bade, Mansfeld et le duc Christian
étaient battus et ne tenaient plus la campagne. L'armée d'exécution
inondait les pays palatins au nom de l'empereur. Les Bavarois occupaient
Mannheim et Heidelberg, et bientôt aussi Frankenthal fut abandonné aux
Espagnols. Le comte palatin attendait dans un coin de la Hollande
l'autorisation d'apaiser la colère de l'empereur par une génuflexion, et
une prétendue diète électorale, à Ratisbonne, devait enfin prononcer sur
son sort. Ce sort était depuis longtemps décidé à la cour de l'empereur;
mais, jusque-là, on n'avait pas jugé les circonstances assez favorables
pour déclarer ouvertement tout ce qu'on avait résolu. L'empereur, après
tout ce qu'il s'était permis contre l'électeur, ne croyait plus pouvoir
espérer une réconciliation sincère. Il fallait être violent jusqu'au
bout pour l'être impunément. Ce qui était perdu devait donc l'être sans
retour; il importait que Frédéric ne revit jamais ses États, et un
prince sans sujets et sans territoire ne pouvait plus porter le chapeau
d'électeur. Autant le comte palatin s'était rendu coupable envers la
maison d'Autriche, autant le duc de Bavière s'était signalé par les
services qu'il avait rendus. Autant la maison d'Autriche et l'Église
catholique avaient à redouter la vengeance et la haine religieuse de la
maison palatine, autant elles pouvaient compter sur la reconnaissance et
le zèle religieux de celle de Bavière. Enfin, en transférant à la
Bavière la dignité électorale palatine, on assurait à la religion
catholique la prépondérance la plus décisive dans le collége des
électeurs et, en Allemagne, un triomphe permanent.
Ce dernier motif était suffisant pour rendre favorables à cette
innovation les trois électeurs ecclésiastiques. Du côté protestant, la
voix de l'électeur de Saxe, était seule importante. Mais Jean-Georges
pouvait-il contester à l'empereur un droit sans lequel devenait
incertain celui qu'il avait lui-même à la couronne électorale? A la
vérité, un prince que ses ancêtres, sa dignité et sa puissance plaçaient
à la tête de l'Église protestante en Allemagne n'eût dû avoir, à ce
qu'il semblait, rien de plus sacré que de soutenir les droits de cette
Église contre toutes les attaques de sa rivale; mais la question était
moins alors de savoir comment on devait protéger les intérêts de la
religion protestante contre les catholiques, que de résoudre auquel de
deux cultes également détestés, du calvinisme ou de la religion romaine,
on laisserait prendre l'avantage sur l'autre; auquel de deux ennemis
également funestes on adjugerait l'électorat palatin; et, pressé entre
deux obligations opposées, il était bien naturel qu'on remît la décision
à la haine privée et à l'intérêt privé. Le défenseur-né de la liberté
allemande et de la religion protestante encouragea l'empereur à
procéder, en vertu de la toute-puissance impériale, contre le Palatinat,
et à ne s'inquiéter, en aucune manière, si l'électeur de Saxe faisait,
pour la forme, quelque opposition à ses mesures. Si, dans la suite,
Jean-Georges retira son consentement, c'est que Ferdinand lui-même avait
donné lieu à ce changement d'avis en chassant de Bohême les ministres
évangéliques; et l'investiture de l'électorat palatin, donnée à la
Bavière, cessa d'être un acte illégal aussitôt que l'empereur eût
consenti à céder à l'électeur de Saxe la Lusace, en payement de six
millions d'écus pour frais de guerre.
Ainsi donc, malgré l'opposition de toute l'Allemagne protestante, et au
mépris des lois fondamentales de l'Empire, qu'il avait jurées à son
élection, Ferdinand donna solennellement, dans Ratisbonne, l'investiture
de l'électorat palatin au duc de Bavière; «sans préjudice toutefois,
disait-on dans l'acte, des droits que pourraient faire valoir les agnats
et les descendants de Frédéric.» Ce prince infortuné se vit alors
irrévocablement dépouillé de ses États, sans avoir été entendu d'abord
par le tribunal qui le condamnait, justice que les lois accordent même
au plus humble sujet et au plus affreux malfaiteur.
Cette violence ouvrit enfin les yeux au roi d'Angleterre, et les
négociations entamées pour le mariage de son fils avec une infante
d'Espagne ayant été rompues dans le même temps, Jacques prit avec
vivacité le parti de son gendre. En France, une révolution dans le
ministère avait mis le cardinal Richelieu à la tête du gouvernement, et
ce royaume, tombé si bas, commença bientôt à sentir qu'une main
vigoureuse tenait le timon de l'État. Les mouvements du gouverneur
espagnol à Milan, pour s'emparer de la Valteline et se mettre ainsi en
communication avec les domaines héréditaires de l'Autriche, firent
revivre et les anciennes alarmes qu'inspirait cette puissance et, avec
elles, les maximes politiques de Henri le Grand. Le mariage du prince de
Galles avec Henriette de France amena entre les deux couronnes une
alliance plus étroite, à laquelle accédèrent la Hollande, le Danemark et
quelques États d'Italie. On forma le plan de forcer, à main armée,
l'Espagne à restituer la Valteline, et l'Autriche à rétablir Frédéric;
mais le premier objet fut seul poursuivi avec quelque activité. Jacques
Ier mourut, et Charles Ier, en lutte avec son parlement, ne put
plus donner aucune attention aux affaires d'Allemagne. La Savoie et
Venise retinrent les secours promis, et le ministre français crut qu'il
fallait soumettre les huguenots dans sa patrie, avant de se hasarder à
défendre contre l'empereur les protestants d'Allemagne. Ainsi le succès
fut loin de répondre aux grandes espérances qu'on avait conçues de cette
alliance.
Le comte de Mansfeld, dépourvu de tout secours, restait inactif sur le
bas Rhin, et le duc Christian de Brunswick se vit de nouveau rejeté,
après une campagne malheureuse, hors du territoire allemand. Une
nouvelle irruption de Bethlen Gabor dans la Moravie s'était terminée
infructueusement, comme toutes les précédentes, par une paix formelle
avec l'empereur, parce quelle n'avait pas été secondée du côté de
l'Allemagne. L'Union n'existait plus: aucun prince protestant n'était
plus sous les armes, et le général Tilly se tenait aux frontières de la
basse Allemagne, sur le territoire protestant, avec une armée accoutumée
à vaincre. Les mouvements du duc Christian de Brunswick l'avaient attiré
dans ce pays et une fois déjà dans le cercle de basse Saxe, où il avait
pris Lippstadt, place d'armes de l'administrateur. La nécessité
d'observer cet ennemi et de l'empêcher de faire de nouvelles irruptions
aurait pu justifier alors encore la présence de Tilly dans cette
contrée. Mais Mansfeld et Christian avaient licencié leurs troupes
faute d'argent et l'armée du comte Tilly ne voyait plus tout autour
d'elle aucun ennemi: pourquoi encore occuper et accabler ce pays?
Parmi les clameurs passionnées des partis, il est difficile de
distinguer la voix de la vérité; mais on pouvait s'inquiéter que la
Ligne restât sous les armes. Les cris de joie prématurés des catholiques
devaient augmenter la consternation. L'empereur et la Ligue, armés et
vainqueurs en Allemagne, ne voyaient nulle part de forces qui pussent
leur résister, s'ils tentaient d'assaillir les protestants ou même
d'anéantir la paix de religion. A supposer que Ferdinand fût loin du
dessein d'abuser de ses forces, la faiblesse des protestants devait lui
en suggérer la pensée. Des pactes surannés ne pouvaient être un frein
pour un prince qui se croyait obligé à tout envers sa religion, et à qui
toute violence semblait justifiée par une pieuse intention. La Haute
Allemagne était domptée, la basse pouvait seule encore faire obstacle à
sa toute-puissance. Là, les protestants dominaient, là on avait enlevé à
l'Église romaine la plupart des bénéfices ecclésiastiques, et le moment
semblait venu de lui rendre ses possessions. Ces biens confisqués par
les princes de la basse Allemagne composaient d'ailleurs une partie
notable de leur puissance, et c'était un excellent prétexte pour les
affaiblir que d'aider l'Église à recouvrer son bien.
Rester oisif dans une situation si dangereuse eût été une impardonnable
négligence. Le souvenir des excès que l'armée de Tilly avait commis dans
la basse Saxe était encore trop récent pour que les membres protestants
de l'Empire ne dussent pas songer à leur défense. Le cercle de basse
Saxe s'arma en toute hâte. On leva des impôts extraordinaires; on
recruta des troupes; on remplit les magasins. On négocia pour des
subsides avec Venise, avec la Hollande, avec l'Angleterre. On délibéra
sur le choix de la puissance qui serait placée à la tête de la
confédération. Les rois du Sund et de la mer Baltique, alliés naturels
de ce cercle, ne pouvaient voir avec indifférence l'empereur y mettre le
pied comme conquérant et devenir leur voisin sur les côtes de la mer du
Nord. Le double intérêt de la religion et de la politique les pressait
d'arrêter les progrès de ce monarque dans la basse Allemagne. Christian
IV, roi de Danemark, se comptait lui-même, comme duc de Holstein, parmi
les membres de ce cercle. Des motifs non moins forts déterminèrent
Gustave-Adolphe à prendre part à cette alliance.
Les deux rois se disputaient l'honneur de défendre le cercle de basse
Saxe et de combattre la formidable puissance de l'Autriche. L'un et
l'autre offrirent de mettre sur pied une armée bien équipée et de la
commander en personne. De glorieuses campagnes contre les Moscovites et
les Polonais appuyaient les propositions du roi de Suède; toutes les
côtes de la Baltique étaient remplies du nom de Gustave-Adolphe. Mais la
gloire de ce rival rongeait le coeur du monarque danois, et plus il se
promettait lui-même de lauriers dans cette campagne, moins Christian IV
pouvait se résoudre à les céder à son voisin, dont il était jaloux. Ils
portèrent tous deux leurs offres et leurs conditions devant le cabinet
anglais, et là Christian IV réussit enfin à l'emporter sur son
concurrent. Gustave-Adolphe demandait pour sa sûreté, afin de garantir à
ses troupes un refuge nécessaire en cas de malheur, l'abandon de
quelques places fortes en Allemagne, où il ne possédait pas un pouce de
terrain. Christian IV avait le Holstein et le Jutland, par lesquels il
pouvait se retirer en sûreté après une bataille perdue.
Afin de prendre l'avantage sur son rival, le roi de Danemark se hâta de
paraître en campagne. Nommé chef du cercle de basse Saxe, il eut bientôt
sur pied une armée de soixante mille hommes; l'administrateur de
Magdebourg, les ducs de Brunswick, les ducs de Mecklembourg, se
joignirent à lui. L'appui que l'Angleterre lui avait fait espérer
élevait son courage, et, à la tête de forces si considérables, il se
flattait de terminer cette guerre en une seule campagne.
On fit savoir à Vienne que cet armement avait uniquement pour but la
défense du cercle et le maintien de la tranquillité dans cette contrée.
Mais les négociations avec la Hollande, avec l'Angleterre et même avec
la France, les efforts extraordinaires du cercle et l'armée formidable
qu'on mettait sur pied, semblaient tendre à quelque chose de plus que la
simple défense: au rétablissement complet de l'électeur palatin et à
l'abaissement de l'empereur, devenu trop puissant.
Après que Ferdinand eut vainement épuisé les négociations, les
remontrances, les menaces et les ordres, pour décider le roi de Danemark
et le cercle de basse Saxe à poser les armes, les hostilités
commencèrent, et la basse Allemagne devint le théâtre de la guerre. Le
comte Tilly suivit la rive gauche du Wéser et s'empara de tous les
passages jusqu'à Minden. Après avoir échoué dans une attaque sur
Nienbourg, il traversa le fleuve, envahit la principauté de Calemberg et
la fit occuper par ses troupes. Le roi manoeuvrait sur la rive droite du
Wéser, et il s'étendit dans le pays de Brunswick: mais il avait affaibli
son armée par de trop forts détachements et ne put rien exécuter de
considérable avec le reste. Connaissant la supériorité de l'ennemi, il
évitait avec autant de soin une bataille décisive que le général de la
Ligue la cherchait.
Jusqu'ici, l'empereur n'avait fait la guerre en Allemagne qu'avec les
armes de la Bavière et de la Ligue, si l'on excepte les troupes
auxiliaires des Pays-Bas espagnols qui avaient attaqué le bas Palatinat.
Maximilien dirigeait la guerre, comme chef de l'exécution impériale, et
Tilly, qui commandait l'armée, était au service de la Bavière. C'était
aux armes de la Bavière et de la Ligue que Ferdinand devait toute sa
supériorité en campagne; ces auxiliaires tenaient dans leurs mains toute
sa fortune et son autorité. Cette dépendance de leur bon vouloir ne
s'accordait pas avec les vastes projets auxquels la cour impériale
commençait à donner carrière à un si brillant début.
Autant la Ligue avait montré d'empressement à entreprendre la défense de
l'empereur, sur laquelle reposait son propre salut, autant l'on devait
peu s'attendre à lui trouver le même zèle pour les plans de conquête de
Ferdinand. Ou, si elle consentait à donner ses armées pour faire des
conquêtes, il était à craindre qu'elle n'admît l'empereur qu'au partage
de la haine générale, et qu'elle ne recueillît pour elle seule tous les
fruits de la guerre. Des forces militaires imposantes, qu'il aurait
levées lui-même, le pouvaient seules soustraire à cette accablante
dépendance de la Bavière et l'aider à maintenir en Allemagne son
ancienne supériorité. Mais la guerre avait beaucoup trop épuisé les
provinces impériales, pour qu'elles pussent suffire aux frais immenses
d'un pareil armement. Dans ces circonstances, rien ne pouvait être plus
agréable à l'empereur que la proposition avec laquelle un de ses
officiers vint le surprendre.
C'était le comte Wallenstein, officier de mérite, le plus riche
gentilhomme de Bohême. Il avait servi, dès sa première jeunesse, la
maison impériale, et s'était signalé de la manière la plus glorieuse
dans plusieurs campagnes, contre les Turcs, les Vénitiens, les Bohêmes,
les Hongrois et les Transylvains. Il avait assisté, en qualité de
colonel, à la bataille de Prague, et, plus tard, général-major, il avait
battu une armée hongroise en Moravie. La reconnaissance de l'empereur
fut égale à ces services, et une part considérable des biens confisqués
après la révolte de Bohême fut sa récompense. Maître d'une immense
fortune, enflammé par des projets ambitieux, plein de confiance dans son
heureuse étoile, et plus encore dans une profonde appréciation des
conjonctures, il offrit de lever et d'équiper une armée à ses frais et
aux frais de ses amis, pour le service de l'empereur, et même de lui
épargner le soin de l'entretien, s'il lui était permis de la porter à
cinquante mille hommes. Il n'y eut personne qui ne raillât ce projet,
comme la création chimérique d'une tête exaltée; mais la seule
tentative pouvait être déjà d'un grand avantage, dût-elle ne tenir
qu'une partie de ces promesses. On abandonna à Wallenstein quelques
districts en Bohême, comme places de recrutement, et l'on y ajouta la
permission de donner des brevets d'officier. Au bout de peu de mois, il
avait sous les armes vingt mille hommes, avec lesquels il quitta les
frontières de l'Autriche; bientôt après, il parut avec trente mille sur
celles de la basse Saxe. Pour tout cet armement, l'empereur n'avait
donné que son nom. La renommée du général, une brillante perspective
d'avancement et l'espérance du butin, attirèrent, de toutes les contrées
de l'Allemagne, des aventuriers sous ses drapeaux. On vit même des
princes régnants, excités par l'amour de la gloire ou la soif du gain,
offrir de lever des régiments pour l'Autriche.
Alors, pour la première fois dans cette guerre, on vit paraître en
Allemagne une armée impériale, formidable apparition pour les
protestants, et qui n'était pas beaucoup plus réjouissante pour les
catholiques. Wallenstein avait ordre de joindre son armée aux troupes de
la Ligue et d'attaquer, de concert avec le général bavarois, le roi de
Danemark; mais, depuis longtemps jaloux de la gloire militaire de Tilly,
il ne montra nulle envie de partager avec lui les lauriers de cette
campagne et de voir éclipsé par l'éclat des hauts faits de Tilly
l'honneur des siens. Son plan de guerre appuya, il est vrai, les
opérations de Tilly; mais il demeura, dans l'exécution, tout à fait
indépendant de lui. Comme il n'avait pas les ressources avec lesquelles
Tilly subvenait aux besoins de son armée, il était obligé de conduire
la sienne dans les pays riches, qui n'avaient pas encore souffert de la
guerre. Au lieu donc de faire sa jonction, comme il en avait l'ordre,
avec le général de la Ligue, il entra sur les terres de Halberstadt et
de Magdebourg et se rendit maître de l'Elbe près de Dessau. Tous les
pays situés sur les deux rives du fleuve furent alors ouverts à ses
exactions. Il pouvait de là fondre sur les derrières du roi de Danemark,
et même, au besoin, se frayer un chemin jusque dans les États de ce
prince.
Christian IV sentit tout le danger de sa position entre deux armées si
redoutables. Auparavant déjà, il avait appelé à lui l'administrateur de
Halberstadt, qui était revenu récemment de Hollande; maintenant, il se
déclara aussi publiquement pour le comte de Mansfeld, qu'il avait
désavoué jusque-là, et il le soutint de tout son pouvoir. Mansfeld
reconnut ce service d'une manière signalée. A lui seul, il occupa sur
l'Elbe les forces de Wallenstein et les empêcha d'écraser le roi de
concert avec Tilly. Le vaillant général osa même, malgré la supériorité
des ennemis, s'approcher du pont de Dessau et se retrancher vis-à-vis
des Impériaux; mais, pris à dos par toutes leurs forces, il dut céder au
nombre et quitter son poste avec une perte de trois mille hommes. Après
cette défaite, il se retira dans la marche de Brandebourg, où il prit
quelque repos, se renforça de nouvelles troupes et tourna subitement
vers la Silésie, pour pénétrer de là dans la Hongrie et, réuni à Bethlen
Gabor, transporter la guerre au coeur des États d'Autriche. Comme les
domaines héréditaires de l'empereur étaient sans défense contre un
pareil ennemi, Wallenstein reçut l'ordre pressant de laisser pour le
moment le roi de Danemark, afin d'arrêter, s'il était possible, la
marche de Mansfeld à travers la Silésie.
Cette diversion, par laquelle Mansfeld attira les troupes de
Wallenstein, permit à Christian IV de détacher une partie de son armée
en Westphalie, pour y occuper les évêchés de Münster et d'Osnabrück.
Afin de s'opposer à cette manoeuvre, Tilly quitta précipitamment le
Wéser; mais les mouvements du duc Christian, qui faisait mine de
pénétrer par la Hesse dans les terres de la Ligue, afin d'en faire le
théâtre de la guerre, le rappelèrent promptement de Westphalie. Pour
maintenir ses communications avec les pays catholiques et empêcher la
jonction dangereuse du landgrave de Hesse avec l'ennemi, Tilly s'empara
en grande hâte de toutes les places tenables sur la Werra et la Fulde,
et s'assura de la ville de Münden, à l'entrée des montagnes de la Hesse,
où le confluent de ces deux rivières forme le Wéser. Bientôt après, il
prit Goettingue, la clef du Brunswick et de la Hesse; il préparait à
Nordheim le même sort, mais le roi accourut avec toutes ses forces pour
s'opposer à son dessein. Après avoir pourvu cette place de tout ce qui
était nécessaire pour soutenir un long siége, il cherchait à s'ouvrir,
par l'Eichsfeld et la Thuringe, une nouvelle entrée dans les pays de la
Ligue. Déjà il avait dépassé Duderstadt, mais le comte Tilly l'avait
devancé par des marches rapides. Comme l'armée de ce dernier, renforcée
par quelques régiments de Wallenstein, était très-supérieure en nombre,
le roi se retira vers le Brunswick pour éviter une bataille; mais, dans
cette retraite même, Tilly le poursuivit sans relâche, et, après trois
jours d'escarmouches, Christian IV fut à la fin contraint de faire face
à l'ennemi, près du village de Lutter, au pied du Barenberg. Les Danois
attaquèrent avec beaucoup de bravoure, et leur vaillant roi les mena
trois fois au combat; mais enfin il fallut céder à un ennemi supérieur
en nombre et mieux exercé, et le général de la Ligue remporta une
victoire complète. Soixante drapeaux et toute l'artillerie, les bagages
et les munitions, furent perdus; beaucoup de nobles officiers et environ
quatre mille soldats restèrent sur le champ de bataille; plusieurs
compagnies d'infanterie, qui, pendant la déroute, s'étaient jetées, à
Lutter, dans la maison du bailliage, mirent bas les armes et se
rendirent au vainqueur.
Le roi s'enfuit avec sa cavalerie et rallia bientôt ses troupes après ce
cruel revers. Tilly, poursuivant sa victoire, se rendit maître du Wéser,
occupa le pays de Brunswick et repoussa le roi jusque sur les terres de
Brème. Devenu timide par sa défaite, Christian résolut de rester sur la
défensive et surtout de fermer à l'ennemi le passage de l'Elbe. Mais, en
jetant des garnisons dans toutes les places tenables, il se réduisit à
l'inaction, avec des forces divisées, et les corps détachés furent, l'un
après l'autre, dispersés ou détruits par l'ennemi. Les troupes de la
Ligue, maîtresses de tout le cours du Wéser, se répandirent au delà de
l'Elbe et du Havel, et les Danois se virent chassés successivement de
toutes leurs positions. Tilly avait lui-même passé l'Elbe et porté bien
avant dans le Brandebourg ses armes victorieuses, tandis que Wallenstein
pénétrait par l'autre côté dans le Holstein, afin de transférer la
guerre dans les États mêmes du roi.
Wallenstein revenait alors de la Hongrie, où il avait poursuivi le comte
Mansfeld sans pouvoir arrêter sa marche, ni empêcher sa réunion avec
Bethlen Gabor. Toujours poursuivi par la fortune, et toujours supérieur
à son sort, Mansfeld s'était frayé sa route par la Silésie et la
Hongrie, à travers d'immenses difficultés, et avait joint heureusement
le prince de Transylvanie, mais il n'en fut pas très-bien reçu. Comptant
sur l'appui de l'Angleterre et sur une puissante diversion dans la basse
Saxe, Gabor avait de nouveau rompu la trêve avec l'empereur; et
maintenant, au lieu de la diversion espérée, Mansfeld attirait chez lui
toutes les forces de Wallenstein, et lui demandait de l'argent, au lieu
d'en apporter. Le défaut d'harmonie entre les princes protestants
refroidit l'ardeur de Gabor, et, selon sa coutume, il se hâta de se
débarrasser des forces supérieures de l'empereur par une paix
précipitée. Fermement résolu de la rompre au premier rayon d'espérance,
il adressa le comte Mansfeld à la république de Venise, afin de se
procurer avant tout de l'argent.
Séparé de l'Allemagne et hors d'état de nourrir en Hongrie le faible
reste de ses troupes, Mansfeld vendit son artillerie et son matériel de
guerre et licencia ses soldats. Il prit lui-même, avec une suite peu
nombreuse, la route de Venise par la Bosnie et la Dalmatie. De nouveaux
projets enflammaient son courage, mais sa carrière était finie. Le
destin, qui l'avait tant ballotté pendant sa vie, lui avait préparé un
tombeau en Dalmatie. La mort le surprit non loin de Zara (1626); son
fidèle compagnon de fortune, le duc Christian de Brunswick, était mort
peu de temps auparavant: dignes tous deux de l'immortalité, s'ils
s'étaient élevés au-dessus de leur siècle, comme ils s'élevèrent
au-dessus sus de leur sort.