L'Angleterre elle-même, bien que, sur ces entrefaites, elle se fût

agrandie de l'Écosse, n'avait plus en Europe, sous le faible Jacques

Ier, l'influence que le génie dominateur d'Élisabeth avait su lui

acquérir. Convaincue que la prospérité de son île était attachée à la

sûreté des protestants, cette sage reine avait eu constamment pour

maxime de favoriser toute entreprise qui tendait à l'affaiblissement de

la maison d'Autriche. Son successeur manqua de génie pour comprendre ce

système, aussi bien que de puissance pour le mettre en pratique.

L'économe Élisabeth n'épargna point ses trésors pour secourir les

Pays-Bas contre l'Espagne, et Henri IV contre les fureurs de la Ligue:

Jacques Ier abandonna fille, petits-fils et gendre à la merci d'un

vainqueur impitoyable. Tandis que ce monarque épuisait son érudition à

chercher dans le ciel l'origine de la majesté royale, il laissait

dépérir la sienne sur la terre. Les efforts que faisait son éloquence

pour démontrer le droit absolu de la royauté rappelaient à la nation

anglaise ses droits à elle, et, par une vaine prodigalité, il sacrifiait

la plus importante de ses royales prérogatives, celle de se passer du

Parlement et d'ôter la parole à la liberté. L'horreur instinctive qu'il

avait d'une épée nue le faisait reculer même devant la guerre la plus

juste. Son favori Buckingham se jouait de ses faiblesses, et sa vanité

complaisante faisait de lui la dupe facile des artifices de l'Espagne.

Tandis qu'on ruinait son gendre en Allemagne et qu'on gratifiait des

étrangers du patrimoine de ses petits-fils, ce vieillard imbécile

respirait avec délices l'encens que l'Autriche et l'Espagne faisaient

fumer devant lui. Pour détourner son attention de la guerre d'Allemagne,

on lui montra à Madrid une épouse pour son fils, et ce père facétieux

équipa lui-même son fils romanesque pour la scène bizarre par laquelle

il surprit sa fiancée espagnole. Cette fiancée échappa à son fils, comme

la couronne de Bohême et l'électorat palatin à son gendre, et la mort

seule déroba Jacques Ier au danger de terminer son règne pacifique

par une guerre, uniquement pour n'avoir pas eu le courage de la montrer

dans le lointain.

Les troubles civils, préparés par son gouvernement mal-habile,

éclatèrent sous son malheureux fils et forcèrent bientôt celui-ci, après

quelques tentatives insignifiantes, de renoncer à prendre aucune part à

la guerre d'Allemagne, pour combattre dans son propre royaume la rage

des factions, dont il fut enfin la déplorable victime.

Deux rois pleins de mérite, bien loin l'un de l'autre, sans doute, pour

la renommée personnelle, mais également puissants, également avides de

gloire, faisaient alors respecter les États du Nord. Sous le règne long

et actif de Christian IV, le Danemark s'était élevé jusqu'à devenir une

puissance importante. Les qualités personnelles de ce prince, une

excellente marine, des troupes d'élite, des finances bien administrées,

de sages alliances, se réunirent pour assurer à cet État, au dedans, une

prospérité florissante, au dehors, la considération. Quant à la Suède,

Gustave Wasa l'avait arrachée à la servitude; il l'avait transformée par

une sage législation, et produit le premier aux regards du monde cet

État nouvellement créé. Ce que ce grand prince n'avait fait qu'indiquer

dans une ébauche grossière fut achevé par son petit-fils,

Gustave-Adolphe, encore plus grand que lui.

Ces deux royaumes, réunis auparavant, par contrainte et contre nature,

en une seule monarchie, et sans force dans cette union, s'étaient

séparés violemment au temps de la réforme, et cette séparation fut

l'époque de leur prospérité. Autant cette union forcée avait été

nuisible aux deux États, autant, une fois séparés, l'harmonie et les

rapports de bon voisinage leur étaient nécessaires. L'Église évangélique

s'appuyait sur l'un et sur l'autre; ils avaient les mêmes mers à

surveiller; le même intérêt aurait dû les réunir contre le même ennemi.

Mais la haine qui avait brisé le lien entre les deux royaumes continua

d'entretenir une discorde hostile entre les deux peuples, longtemps

après leur séparation. Les rois de Danemark ne pouvaient toujours pas

renoncer à leurs prétentions sur la couronne de Suède, et la Suède ne

pouvait écarter le souvenir de l'ancienne tyrannie danoise. Les

frontières contiguës des deux États offraient à la haine nationale un

éternel aliment; la jalousie vigilante des deux rois et les collisions

inévitables du commerce dans les mers du Nord ne laissaient jamais tarir

la source des querelles.

Entre les moyens par lesquels Gustave Wasa, fondateur du royaume de

Suède, avait cherché à consolider sa nouvelle création, la réformation

de l'Église avait été un des plus efficaces. Une loi fondamentale du

royaume excluait les catholiques de tous les offices publics et

interdisait à tout souverain futur de la Suède de changer la religion du

pays. Mais déjà le second fils et le second successeur de Gustave, Jean

III, rentrait dans l'Église romaine, et son fils Sigismond, qui était

aussi roi de Pologne, se permit des actes qui tendaient à la ruine de la

constitution de l'Église dominante. Les états du royaume, ayant à leur

tête Charles, duc de Sudermanie, troisième fils de Gustave, opposèrent

une ferme résistance, qui alluma enfin une guerre civile entre l'oncle

et le neveu, entre le roi et la nation. Le duc Charles, administrateur

du royaume en l'absence du roi, mit à profit la longue résidence de

Sigismond en Pologne et le juste mécontentement des états, pour

s'attacher étroitement la nation et frayer insensiblement à sa propre

maison le chemin du trône. Les mauvaises mesures de Sigismond ne

favorisèrent pas médiocrement ses desseins. Une assemblée générale des

états osa déroger, en faveur de l'administrateur du royaume, au droit de

primogéniture, introduit par Gustave Wasa dans la succession à la

couronne de Suède, et plaça le duc de Sudermanie sur le trône, dont

Sigismond fut exclu solennellement avec toute sa postérité. Le fils du

nouveau roi, qui gouverna sous le nom de Charles IX, fut

Gustave-Adolphe, que les partisans de Sigismond, en sa qualité de fils

d'un usurpateur, refusèrent de reconnaître. Mais, si les obligations

d'un roi et de son peuple sont réciproques, si les États ne passent

point, par héritage, d'une main dans une autre, comme une denrée morte,

il doit être permis à toute une nation, agissant unanimement, de retirer

sa foi au souverain parjure et d'en mettre un plus digne à sa place.

Gustave-Adolphe n'avait pas encore accompli sa dix-septième année, quand

le trône de Suède devint vacant par la mort de son père; mais la précoce

maturité de son esprit décida les états à abréger en sa faveur la durée

légale de la minorité. Il ouvrit par une glorieuse victoire sur lui-même

un règne dont la victoire devait être la compagne fidèle et qui devait

finir au milieu d'un triomphe. La jeune comtesse de Brahé, fille d'un de

ses sujets, eut les prémices de ce grand coeur, et il était sincèrement

résolu à partager avec elle le trône de Suède. Mais, contraint par les

nécessités du temps et des circonstances, son penchant se soumit au

devoir supérieur du monarque, et l'héroïque vertu reprit tout son empire

sur un coeur qui n'était pas destiné à se renfermer dans le paisible

bonheur de la vie privée.

Christian IV de Danemark, qui était déjà roi avant que Gustave vit le

jour, avait attaqué les frontières suédoises et remporté sur le père de

ce héros d'importants avantages. Gustave-Adolphe se hâta de mettre fin

à cette guerre funeste et acheta la paix par de sages sacrifices, afin

de tourner ses armes contre le czar de Moscou. Jamais, pour aspirer à la

gloire équivoque des conquérants, il ne fut tenté de prodiguer le sang

de ses peuples dans des guerres injustes; mais jamais il ne recula

devant une guerre légitime. Ses armes furent heureuses contre la Russie,

et le royaume de Suède s'accrut, vers l'orient, de provinces

importantes.

Cependant Sigismond, roi de Pologne, nourrissait contre le fils les

sentiments hostiles auxquels le père avait donné de justes motifs: il ne

négligea aucun artifice pour ébranler la fidélité des sujets de Gustave,

refroidir ses amis et rendre ses ennemis irréconciliables. Ni les

grandes qualités de son adversaire, ni les témoignages multipliés de

dévouement que la Suède donnait à son souverain adoré, ne purent guérir

ce prince, aveuglé de la folle espérance de remonter un jour sur le

trône qu'il avait perdu. Il repoussa dédaigneusement toutes les

propositions de paix de Gustave, et ce héros, ami de la paix, se vit

entraîné malgré lui dans une longue guerre avec la Pologne, durant

laquelle, peu à peu, toute la Livonie et la Prusse polonaise furent

soumises à la domination suédoise. Toujours vainqueur, Gustave-Adolphe

était toujours le premier prêt à tendre la main pour la paix.

Cette lutte entre la Suède et la Pologne eut lieu au commencement de la

guerre de Trente ans en Allemagne, et se trouve liée avec elle. Il

suffisait que le roi Sigismond fût catholique et disputât la couronne de

Suède à un prince protestant, pour qu'il pût se tenir assuré du concours

le plus actif de l'Espagne et de l'Autriche. Un double lien de parenté

avec l'Empereur lui donnait encore un droit plus particulier à sa

protection. Aussi ce fut surtout sa confiance en un si puissant soutien

qui encouragea le roi de Pologne à poursuivre la guerre, quoiqu'elle

tournât si mal pour lui; et les cours de Vienne et de Madrid ne

négligèrent pas de soutenir son ardeur par des promesses pleines de

jactance. Tandis que Sigismond perdait une place après l'autre, en

Livonie, en Courlande et en Prusse, il voyait, en Allemagne, son allié

marcher de victoire en victoire à la souveraineté absolue: il n'est donc

pas étonnant que son éloignement pour la paix s'accrût en proportion de

ses défaites. La vivacité avec laquelle il poursuivait sa chimérique

espérance l'aveuglait sur l'astucieuse politique de Ferdinand, qui

n'occupait, aux dépens de son allié, le héros suédois, que pour détruire

d'autant plus à son aise la liberté de l'Allemagne, et tirer ensuite à

lui, comme une conquête facile, le Nord épuisé. Mais une circonstance

sur laquelle seule on n'avait point compté, la grandeur héroïque de

Gustave, déchira la trame de cette politique trompeuse. Cette guerre

polonaise de huit ans, loin d'épuiser les forces de la Suède, n'avait

servi qu'à mûrir le génie militaire de Gustave-Adolphe, à endurcir ses

armées par une longue habitude des combats, et à introduire peu à peu la

nouvelle tactique, par laquelle ces armées devaient faire ensuite des

prodiges sur le territoire allemand.

Après cette digression nécessaire sur la situation des États européens à

cette époque, qu'il me soit permis de reprendre le fil de l'histoire.

Ferdinand avait recouvré ses États, mais non encore les frais que lui

avait coûtés cette conquête. Une somme de quarante millions de florins,

que mirent dans ses mains les confiscations de Bohême et de Moravie,

aurait suffi pour l'indemniser, ainsi que ses alliés, de toutes leurs

dépenses; mais cette somme énorme s'était bientôt écoulée dans les mains

des jésuites et de ses favoris. Le duc Maximilien de Bavière, dont le

bras victorieux avait presque seul remis Ferdinand en possession de ses

domaines, qui avait sacrifié un proche parent pour défendre sa religion

et son empereur: Maximilien, dis-je, avait les droits les plus fondés à

sa reconnaissance. D'ailleurs, par une convention conclue avec

l'Empereur, avant l'ouverture des hostilités, il s'était assuré

expressément le dédommagement de toutes ses dépenses. Ferdinand sentait

toute l'étendue des obligations que lui imposaient cette convention et

ces services; mais il n'avait pas envie de les remplir à son propre

préjudice. Il songeait à récompenser le duc de la manière la plus

brillante, mais sans se dépouiller lui-même. Or, pouvait-il mieux

atteindre ce but qu'aux dépens du prince contre lequel les lois de la

guerre semblaient lui donner ce droit, et dont les fautes pouvaient être

assez sévèrement qualifiées pour justifier, par le nom de châtiment

légitime, toutes les violences? Il fallait donc poursuivre encore

Frédéric, il fallait achever la ruine de Frédéric, afin de pouvoir

récompenser Maximilien, et une nouvelle guerre fut entreprise pour payer

la première.

Mais un motif bien plus puissant vint se joindre au premier et en

augmenter le poids. Jusqu'alors, Ferdinand n'avait combattu que pour

son existence et n'avait rempli d'autres devoirs que ceux de la défense

personnelle; mais, maintenant que la victoire lui donnait la liberté

d'agir, il songea à ce qu'il considérait comme des devoirs supérieurs,

et se rappela le voeu qu'il avait fait, dans son pèlerinage de Lorette

et de Rome, à sa _généralissime_ la sainte Vierge, d'étendre son culte

au péril de sa couronne et de sa vie. La destruction du protestantisme

se rattachait indissolublement à ce voeu. Pour l'accomplir, Ferdinand ne

pouvait trouver un concours de circonstances plus favorables que celles

qui s'offraient à ce moment, au sortir de la guerre de Bohême. Il ne

manquait ni de forces ni d'une apparence de droit pour mettre le

Palatinat dans des mains catholiques, et les conséquences de ce

changement étaient pour toute l'Allemagne orthodoxe d'une importance

incalculable. En même temps qu'il récompensait le duc de Bavière avec

les dépouilles de son parent, Ferdinand satisfaisait ses plus bas désirs

et remplissait son devoir le plus sublime: il écrasait un ennemi qu'il

détestait; il épargnait à son intérêt un sacrifice douloureux, tout en

méritant la couronne céleste.

La perte de Frédéric était résolue dans le cabinet impérial bien

longtemps avant que le sort se fut déclaré contre lui; mais ce fut

seulement après ses revers que le pouvoir arbitraire osa le frapper de

sa foudre. Un décret de l'empereur, dépourvu de toutes les formalités

présentes en pareil cas par les constitutions, mit au ban de l'Empire et

déclara déchus de toutes leurs dignités et possessions, comme coupables

de lèse-majesté impériale et perturbateurs de la paix publique,

l'électeur et trois autres princes qui avaient pris les armes pour lui

en Silésie et en Bohême. L'accomplissement de cette sentence contre

Frédéric, c'est-à-dire la conquête de ses États, fut confiée, avec un

égal mépris des lois de l'Empire, au roi d'Espagne, comme possesseur du

cercle de Bourgogne, au duc de Bavière et à la Ligue. Si l'Union

évangélique eût été digne de son nom et de la cause qu'elle défendait,

on aurait trouvé dans l'exécution du ban de l'Empire des obstacles

insurmontables; mais une force si méprisable, qui pouvait à peine tenir

tête aux troupes espagnoles dans le bas Palatinat, dut renoncer à

combattre contre les armées réunies de l'empereur, de la Bavière et de

la Ligue. L'arrêt de proscription prononcé contre l'électeur effraya

aussitôt toutes les villes impériales qui se retirèrent sans délai de

l'alliance, et les princes ne tardèrent pas à suivre leur exemple.

Heureux de sauver leurs propres domaines, ils laissèrent à la merci de

Ferdinand l'électeur, qui avait été leur chef; ils abjurèrent l'Union et

promirent de ne jamais la renouveler.

Les princes allemands avaient abandonné honteusement le malheureux

Frédéric; la Bohême, la Silésie et la Moravie avaient rendu hommage à la

redoutable puissance de l'empereur: un seul homme, un chevalier de

fortune, qui n'avait que son épée, le comte Ernest de Mansfeld, osa

braver toute cette puissance dans les murs de Pilsen. Laissé sans

secours, après la bataille de Prague, par l'électeur, à qui il avait

voué ses services, ignorant même si Frédéric lui savait gré de sa

fermeté, il tint seul, quelque temps encore, contre les Impériaux,

jusqu'au moment où ses troupes, pressées par le besoin d'argent,

vendirent enfin la ville à l'empereur. Mansfeld ne fut point ébranlé

d'un coup si rude; on le vit bientôt après établir dans le haut

Palatinat de nouvelles places de recrutement, pour attirer à lui les

troupes que l'Union avait licenciées. En peu de temps, il eut rassemblé

sous ses drapeaux une armée de vingt mille hommes, d'autant plus

redoutable pour toutes les provinces sur lesquelles elle se jetterait,

que le pillage seul pouvait la faire vivre. Ignorant où cet essaim

allait se précipiter, tous les évêchés voisins, dont la richesse pouvait

le tenter, tremblaient déjà devant lui; mais, pressé par le duc de

Bavière, qui envahit le haut Palatinat, comme exécuteur du décret de

proscription, Mansfeld dut évacuer le pays. Il se déroba par un heureux

stratagème à la vive poursuite du général bavarois Tilly, et parut tout

à coup dans le bas Palatinat. Il y fit éprouver aux évêchés du Rhin les

mauvais traitements qu'il avait médités contre ceux de Franconie. Tandis

que l'armée impériale et bavaroise inondait la Bohême, le général

espagnol Ambroise Spinola s'était jeté des Pays-Bas, avec une armée

considérable, dans le bas Palatinat, que le traité d'Ulm permettait à

l'Union de défendre. Mais les mesures étaient si mal prises, que les

places tombèrent l'une après l'autre dans les mains des Espagnols et

qu'enfin, quand l'Union se fut dissoute, la plus grande partie du pays

demeura occupée par leurs troupes. Leur général Corduba, qui prit le

commandement de ces troupes après la retraite de Spinola, leva

précipitamment le siége de Frankenthal, à l'arrivée de Mansfeld dans le

bas Palatinat; mais, sans s'arrêter à chasser les Espagnols de cette

province, Mansfeld se hâta de franchir le Rhin pour refaire en Alsace

ses bandes affamées. Toutes les campagnes ouvertes sur lesquelles se

répandit cette troupe de brigands furent changées en affreux déserts, et

les villes ne se rachetèrent du pillage que par d'énormes rançons.

Fortifié par cette expédition, Mansfeld reparut sur le Rhin, afin de

couvrir le bas Palatinat.

Tant qu'un tel bras combattait pour lui, l'électeur Frédéric n'était pas

perdu sans ressource. De nouvelles perspectives commencèrent à s'ouvrir

à lui, et son infortune lui suscita des amis, qui ne lui avaient pas

donné signe de vie pendant sa prospérité. Le roi Jacques d'Angleterre,

qui avait vu avec indifférence son gendre perdre la couronne de Bohême,

s'éveilla de son insensibilité quand il vit menacée l'existence tout

entière de sa fille et de ses petits-fils, et l'ennemi victorieux tenter

une attaque sur l'électorat. Alors enfin, quoique bien tard, il ouvrit

ses trésors; alors il s'empressa de soutenir avec de l'argent et des

soldats, d'abord l'Union, qui défendait encore le bas Palatinat, et

ensuite le comte de Mansfeld, quand l'Union se fut évanouie. Par lui, le

roi Christian de Danemark, son proche parent, fut aussi engagé à une

active assistance. L'expiration de la trêve entre l'Espagne et la

Hollande priva en même temps l'empereur de tout l'appui qu'il aurait pu

attendre du côté des Pays-Bas. Mais ce fut de Transylvanie et de Hongrie

que vinrent au comte palatin les plus importants secours. La trêve de

Gabor avec l'empereur était à peine expirée que ce vieil et redoutable

ennemi de l'Autriche inonda de nouveau la Hongrie, et se fit couronner

roi à Presbourg. Ses progrès furent si rapides que Bucquoi dut quitter

la Bohême pour défendre contre lui la Hongrie et l'Autriche. Ce vaillant

général trouva la mort au siége de Neuhæusel; non moins brave que lui,

Dampierre avait déjà succombé devant Presbourg. Gabor s'avança sans

obstacles jusqu'aux frontières de l'Autriche. Le vieux comte de Thurn et

plusieurs proscrits bohêmes avaient apporté à cet ennemi de leur ennemi

leur haine et leur épée. Une attaque vigoureuse du côté de l'Allemagne,

tandis que Gabor pressait l'empereur du côté de la Hongrie, aurait pu

rétablir promptement la fortune de Frédéric; mais toujours les Bohêmes

et les Allemands avaient posé les armes, lorsque Gabor entrait en

campagne; toujours ce dernier s'était épuisé, quand les autres

commençaient à reprendre des forces.

Cependant Frédéric n'avait pas hésité à se jeter dans les bras de

Mansfeld, son nouveau défenseur. Il parut, déguisé, dans le bas

Palatinat, que Mansfeld et le général bavarois Tilly se disputaient; le

haut Palatinat était soumis depuis longtemps. Frédéric eut un rayon

d'espérance, quand il vit, sur les ruines de l'Union, de nouveaux amis

se lever pour lui. Le margrave Georges-Frédéric de Bade, qui en avait

été membre, commençait depuis quelque temps à rassembler des troupes,

qui formèrent bientôt une armée considérable. Nul n'en savait la

destination, quand le margrave entra soudain en campagne et se joignit

au comte de Mansfeld. Avant de faire ce pas décisif, il avait résigné

ses États à son fils, afin de les soustraire par ce moyen à la vengeance

de l'empereur, si la fortune lui était contraire. Le duc de Wurtemberg,

son voisin, se mit aussi à augmenter ses forces militaires. Le comte

palatin reprit courage et travailla de toutes ses forces à faire revivre

l'Union. C'était maintenant à Tilly de songer à sa sûreté. Il se hâta

d'appeler à lui les troupes du général espagnol Corduba. Mais, tandis

que l'ennemi concentrait ses forces, Mansfeld et le margrave se

séparèrent, et celui-ci fut battu près de Wimpfen par le général

bavarois (1622).

Un aventurier sans argent, auquel on contestait même une naissance

légitime, s'était déclaré le défenseur d'un roi, accablé par un de ses

plus proches parents et abandonné par le père de son épouse. Un prince

régnant s'était dessaisi de ses États, qu'il gouvernait paisiblement,

pour tenter, en faveur d'un autre prince, qui lui était étranger, les

hasards de la guerre; et lorsqu'il désespérait de faire triompher cette

cause, un nouveau chevalier de fortune, pauvre en domaines, mais riche

en glorieux ancêtres, entreprit, après lui, de la défendre. Le duc

Christian de Brunswick, administrateur de Halberstadt, crut avoir appris

du comte de Mansfeld le secret de tenir sur pied, sans argent, une armée

de vingt mille hommes. Poussé par la présomption de la jeunesse, et

plein d'un violent désir de recueillir gloire et butin aux dépens du

clergé catholique, qu'il haïssait en franc chevalier, il rassembla dans

la basse Saxe une forte armée, pour la défense de Frédéric, disait-il,

et au nom de la liberté allemande. Il se proclamait _ami de Dieu et

ennemi des prêtres_: ce fut la devise qu'il fit graver sur sa monnaie,

fabriquée avec l'argenterie des églises, et ses actions furent loin d'y

faire honte.

La route que suivit cette bande de brigands fut marquée, comme de

coutume, par les plus effroyables dévastations. En pillant les bénéfices

de la basse Saxe et de la Westphalie, elle recueillit des forces pour

aller piller les évêchés du Rhin. Là, repoussé par les amis et les

ennemis, l'administrateur s'approcha du Mein, dans le voisinage de la

ville mayençaise de Hoechst, et franchit cette rivière, après un combat

meurtrier avec Tilly, qui lui disputait le passage. Il n'atteignit

l'autre bord qu'après avoir perdu la moitié de ses troupes; il en

rassembla promptement le reste et se joignit au comte de Mansfeld.

Poursuivies par Tilly, ces bandes réunies se jetèrent une seconde fois

sur l'Alsace, pour dévaster ce qui avait échappé à la première invasion.

Tandis que l'électeur Frédéric, réduit au rôle d'un mendiant fugitif,

errait avec l'armée qui le reconnaissait pour maître et qui se parait de

son nom, ses amis s'occupaient de le réconcilier avec l'empereur.

Ferdinand ne voulait pas encore leur ôter toute espérance de voir

rétablir le comte palatin. Plein de ruse et de dissimulation, il se

montra disposé à négocier, afin de refroidir leur ardeur en campagne et

de prévenir les résolutions extrêmes. Le roi Jacques, jouet, comme

toujours, des intrigues de l'Autriche, ne contribua pas peu, par son fol

empressement, à soutenir les mesures de l'empereur. Ferdinand exigeait

avant tout que Frédéric, s'il en appelait à sa clémence, mit bas les

armes, et Jacques trouva cette demande parfaitement juste. Sur son

invitation, le comte palatin congédia ses seuls vrais défenseurs, le

comte de Mansfeld et l'administrateur, et il attendit son sort, en

Hollande, de la pitié de l'empereur.

Mansfeld et le duc Christian ne furent embarrassés que de trouver un

nouveau nom. Ce n'était point la cause du comte palatin qui les avait

armés: son congé ne pouvait donc les désarmer. La guerre était leur but;

peu importait la cause qu'ils avaient à défendre. Après une tentative

inutile de Mansfeld pour passer au service de l'empereur, ils se

dirigèrent tous deux vers la Lorraine, où leurs troupes commirent des

brigandages qui répandirent l'effroi jusqu'au coeur de la France. Ils

attendaient en vain, depuis quelque temps, un maître qui les voulût

payer, quand les Hollandais, pressés par le général espagnol Spinola,

leur offrirent du service. Après avoir livré, près de Fleurus, un combat

meurtrier aux Espagnols, qui voulaient leur fermer le passage, ils

atteignirent la Hollande, où leur apparition obligea sur-le-champ

Spinola de lever le siége de Berg-op-Zoom. Mais bientôt la Hollande,

fatiguée à son tour de ces hôtes malfaisants, saisit le premier moment

de calme pour se délivrer de leur dangereux secours. Mansfeld fit

prendre à ses troupes, dans la fertile province d'Ost-Frise, des forces

pour de nouveaux exploits. Le duc Christian, ardemment épris de la

comtesse palatine, dont il avait fait la connaissance en Hollande, et

plus belliqueux que jamais, reconduisit les siennes dans la basse Saxe,

portant le gant de cette princesse à son chapeau, et sur ses drapeaux

cette devise: _Tout pour Dieu et pour elle!_ Ces deux hommes étaient

loin d'avoir fini leur rôle dans cette guerre.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 9 / 36 段