seul Tilly; combien moins le pouvait-il contre les deux généraux de
l'empereur, avec une armée affaiblie? Les Danois abandonnèrent tous
leurs postes sur le Wéser, l'Elbe et le Havel, et l'armée de Wallenstein
se répandit, comme un torrent impétueux dans le Brandebourg, le
Mecklembourg, le Holstein et le Schleswig. Ce général, trop superbe pour
agir en commun avec un autre, avait envoyé le général de la Ligue,
Tilly, au delà de l'Elbe, pour observer les Hollandais; mais ce n'était
qu'un prétexte: Wallenstein voulait terminer lui-même la guerre contre
le roi de Danemark et recueillir pour lui seul les fruits des victoires
de Tilly. Christian IV avait perdu toutes les places fortes de ses
provinces allemandes, Glückstadt seul excepté; ses armées étaient
battues ou dispersées; nuls secours d'Allemagne; peu de consolation du
côté de l'Angleterre; ses alliés de la basse Saxe livrés en proie à la
rage du vainqueur. Aussitôt après sa victoire de Lutter, Tilly avait
contraint le landgrave de Hesse-Cassel de renoncer à l'alliance danoise.
La terrible apparition de Wallenstein devant Berlin décida l'électeur de
Brandebourg à se soumettre et le força de reconnaître Maximilien de
Bavière comme électeur légitime. La plus grande partie du Mecklembourg
fut alors inondée de troupes impériales, et les deux ducs mis au ban de
l'Empire et chassés de leurs États comme partisans du roi de Danemark.
Avoir défendu la liberté allemande contre d'injustes attaques était un
crime qui entraînait la perte de toutes possessions et dignités. Et tout
cela n'était pourtant que le prélude de violences plus criantes, qui
devaient suivre bientôt.
Alors parut au jour le secret de Wallenstein: on vit comment il
entendait remplir ses promesses excessives. Ce secret, il l'avait appris
de Mansfeld; mais l'écolier surpassa le maître. Selon la maxime que la
guerre doit nourrir la guerre, Mansfeld et le duc Christian avaient
pourvu aux besoins de leurs troupes avec les contributions qu'ils
arrachaient indistinctement aux amis et aux ennemis; mais cette manière
de brigandage était accompagnée de tous les ennuis et de tous les
dangers attachés à la vie de brigands. Comme des voleurs fugitifs, ils
étaient contraints de se glisser à travers des ennemis vigilants et
exaspérés, de fuir d'un bout de l'Allemagne jusqu'à l'autre, d'épier
avec anxiété l'occasion propice, enfin d'éviter précisément les pays les
plus riches, parce qu'ils étaient défendus par de plus grandes forces.
Si Mansfeld et Brunswick, quoiqu'aux prises avec de si puissants
obstacles, avaient fait pourtant des choses si étonnantes, que ne
devait-on pouvoir accomplir, tous ces obstacles une fois levés, si
l'armée mise sur pied était assez nombreuse pour faire trembler chaque
prince de l'Empire en particulier, jusqu'au plus puissant; si le nom de
l'empereur assurait l'impunité de tous les attentats; en un mot, si,
sous l'autorité du chef suprême et à la tête d'une armée sans égale, on
suivait le même plan de guerre que ces deux aventuriers avaient exécuté
à leurs propres périls, avec une bande ramassée au hasard?
C'était là ce que Wallenstein avait en vue lorsqu'il fit à l'empereur
son offre audacieuse, et maintenant personne ne la trouvera plus
exagérée. Plus on renforçait l'armée, moins on devait être inquiet de
son entretien, car elle n'en était que plus terrible pour les membres de
l'Empire qui résistaient; plus les violences étaient criantes, plus
l'impunité en était assurée. Contre les princes dont les dispositions
étaient hostiles, on avait une apparence de droit; avec ceux qui étaient
fidèles, on pouvait s'excuser en alléguant la nécessité. Le partage
inégal de cette oppression prévenait le danger de l'union des princes
entre eux: d'ailleurs, l'épuisement de leurs États leur ôtait les moyens
de se venger. Toute l'Allemagne devint de la sorte un magasin de vivres
pour les armées de l'empereur, et il put user en maître de tout le
territoire germanique, comme de ses propres domaines. Un cri universel
monta au trône de Ferdinand pour implorer sa justice; mais, aussi
longtemps que les princes maltraités demandaient justice, on n'avait pas
à craindre qu'ils se vengeassent eux-mêmes. L'indignation publique se
partageait entre l'empereur, qui prêtait son nom à ces violences, et le
général, qui outrepassait ses pouvoirs et abusait manifestement de
l'autorité de son maître. On recourait à l'empereur, pour obtenir
protection contre son général; mais, aussitôt que Wallenstein, appuyé
sur ses troupes, s'était senti tout-puissant, il avait cessé d'obéir à
son souverain.
L'épuisement de l'ennemi rendait vraisemblable une paix prochaine;
cependant, Wallenstein continuait de renforcer l'armée impériale, qu'il
porta enfin jusqu'à cent mille hommes. Des brevets, sans nombre, de
colonels et d'officiers; pour le général lui-même un faste royal; à ses
créatures des prodigalités excessives (il ne donnait jamais moins de
mille florins); des sommes incroyables pour acheter des amis à la cour
et y maintenir son influence: tout cela sans qu'il en coûtât rien à son
maître! Ces sommes immenses furent levées, comme contributions de
guerre, sur les provinces de la basse Allemagne; nulle différence entre
les amis et les ennemis; même arbitraire pour les passages de troupes et
les cantonnements sur les terres de tous les souverains; mêmes
extorsions, mêmes violences. Si l'on pouvait ajouter foi à une
évaluation contemporaine qui paraît excessive, Wallenstein, pendant un
commandement de sept années, aurait levé soixante millions d'écus de
contributions sur une moitié de l'Allemagne. Plus les exactions étaient
énormes, plus son armée vivait dans l'abondance, et plus, par
conséquent, l'on s'empressait de courir sous ses drapeaux: tout le monde
vole à la fortune. Les armées de Wallenstein grossissaient, tandis qu'on
voyait dépérir les contrées sur leur passage. Que lui importaient les
malédictions des provinces et les lamentations des souverains? Ses
troupes l'adoraient, et le crime même le mettait en état de se rire de
toutes les conséquences du crime.
Ce serait faire tort à l'empereur que de lui imputer tous les excès de
ses armées. Si Ferdinand avait prévu qu'il livrait en proie à son
général tous les États de l'Allemagne, il n'aurait pu méconnaître quels
dangers il courait lui-même avec un lieutenant si absolu. Plus le lien
se resserrait entre les soldats et le chef de qui seul ils attendaient
leur fortune, leur avancement, plus l'armée et le général se détachaient
nécessairement de l'empereur. Tout se faisait en son nom, à la vérité,
mais Wallenstein n'invoquait la majesté du chef de l'Empire que pour
écraser tout autre pouvoir en Allemagne. De là, chez cet homme, le
dessein médité d'abaisser visiblement tous les princes d'Allemagne, de
briser tous degrés, toute hiérarchie entre ces princes et le chef
suprême, et d'élever l'autorité de celui-ci au-dessus de toute
comparaison. Si une fois l'empereur était la seule puissance qui pût
donner des lois en Allemagne, qui pourrait atteindre à la hauteur du
vizir qu'il avait fait exécuteur de sa volonté? L'élévation où
Wallenstein le portait surprit Ferdinand lui-même; mais, précisément
parce que la grandeur du maître était l'ouvrage de son serviteur, cette
création de Wallenstein devait retomber dans le néant aussitôt qu'elle
ne serait plus soutenue par la main de son auteur. Ce n'était pas sans
motifs qu'il soulevait contre l'empereur tous les princes de l'Empire
germanique: plus leur haine était violente, plus l'homme qui rendait
leur mauvais vouloir inoffensif restait nécessaire à Ferdinand.
L'intention évidente du général était que son souverain n'eût plus
personne à craindre en Allemagne que celui-là seul à qui il devait
cette toute-puissance.
Wallenstein faisait un pas vers ce but, lorsqu'il demanda le
Mecklembourg, sa récente conquête, comme gage provisoire, jusqu'au
remboursement des avances d'argent qu'il avait faites à l'empereur dans
la dernière campagne. Auparavant déjà, Ferdinand l'avait nommé duc de
Friedland, vraisemblablement pour lui donner un avantage de plus sur le
général bavarois; mais une récompense ordinaire ne pouvait satisfaire
l'ambition d'un Wallenstein. Vainement des voix mécontentes s'élevèrent,
dans le conseil même de l'empereur, contre cette nouvelle promotion, qui
devait se faire aux dépens de deux princes de l'Empire; vainement les
Espagnols eux-mêmes, que l'orgueil du général avait depuis longtemps
offensés, s'opposèrent à son élévation. Le parti puissant qu'il avait
acheté parmi les conseillers eut le dessus. Ferdinand voulait
s'attacher, à tout prix, ce serviteur indispensable. On chassa de leur
héritage, pour une faute légère, les descendants d'une des plus
anciennes maisons régnantes d'Allemagne, et l'on revêtit de leurs
dépouilles une créature de la faveur impériale.
Bientôt après, Wallenstein commença à s'intituler _généralissime de
l'empereur sur mer et sur terre_. La ville de Weimar fut conquise, et
l'on prit pied sur la Baltique. On demanda des vaisseaux à la Pologne et
aux villes anséatiques, afin de porter la guerre de l'autre côté de
cette mer, de poursuivre les Danois dans l'intérieur de leur royaume, et
d'imposer une paix, qui frayerait la voie à de plus grandes conquêtes.
La cohérence des États de la basse Allemagne avec les royaumes du Nord
était détruite, si l'empereur réussissait à s'établir entre eux et à
envelopper l'Allemagne, depuis l'Adriatique jusqu'au Sund, dans la
chaîne continue de ses États, interrompue seulement par la Pologne, qui
était sous sa dépendance. Si telles étaient les vues de Ferdinand,
Wallenstein avait les siennes pour suivre le même plan. Des possessions
sur la Baltique devaient former la base d'une puissance que son ambition
rêvait depuis longtemps et qui devait le mettre en état de se passer de
son maître.
Pour l'un et l'autre objet, il était de la plus grande importance
d'occuper la ville de Stralsund, sur la mer Baltique. Son excellent
port, la facilité du trajet de ce point aux côtes de Suède et de
Danemark, la rendaient particulièrement propre à former une place
d'armes dans une guerre contre ces deux puissances. Cette ville, la
sixième de la ligue anséatique, jouissait des plus grands priviléges,
sous la protection du duc de Poméranie. N'ayant aucune liaison avec le
Danemark, elle n'avait pas jusque-là pris la moindre part à la guerre.
Mais ni cette neutralité ni ses priviléges ne pouvaient la défendre
contre les prétentions arrogantes de Wallenstein, qui avait ses vues sur
elle.
Les magistrats de Stralsund avaient rejeté avec une louable fermeté une
proposition du généralissime de recevoir une garnison impériale; ils
avaient aussi repoussé la demande insidieuse du passage pour ses
troupes. Dès lors, Wallenstein se disposa à faire le siége de la ville.
Il était d'une égale importance pour les deux couronnes du Nord de
protéger l'indépendance de Stralsund, sans laquelle on ne pouvait
maintenir la libre navigation de la Baltique. Le danger commun fit taire
enfin la jalousie qui divisait depuis longtemps les deux rois. Dans un
traité conclu à Copenhague (1628), ils se promirent de réunir leurs
forces pour la défense de Stralsund et de repousser en commun toute
puissance étrangère qui paraîtrait dans la Baltique avec des intentions
ennemies. Christian IV jeta aussitôt dans Stralsund une garnison
suffisante et alla se montrer aux habitants pour affermir leur courage.
La flotte danoise coula à fond quelques bâtiments de guerre, envoyés par
le roi Sigismond de Pologne au secours de Wallenstein, et, la ville de
Lubeck lui ayant alors aussi refusé ses vaisseaux, le _généralissime
impérial sur mer_ n'eut pas même assez de navires pour bloquer le port
d'une seule ville.
Rien ne paraît plus étrange que de vouloir conquérir, sans bloquer son
port, une place maritime parfaitement fortifiée. Wallenstein, qui
n'avait jamais rencontré de résistance, voulut alors vaincre la nature
et accomplir l'impossible. Stralsund, libre du côté de la mer, put
continuer sans obstacle à se pourvoir de vivres et à se renforcer de
nouvelles troupes; néanmoins Wallenstein l'investit du côté de la terre,
et il chercha par des menaces fastueuses à suppléer aux moyens plus
efficaces qui lui manquaient. «J'emporterai cette ville, disait-il,
quand elle serait attachée au ciel avec des chaînes.» L'empereur, qui
pouvait bien regretter une entreprise dont il n'attendait pas une
glorieuse issue, saisit lui-même avec empressement une apparence de
soumission et quelques offres acceptables des habitants pour ordonner à
son général de lever le siége. Wallenstein méprisa cet ordre et pressa,
comme auparavant, les assiégés par des assauts continuels. La garnison
danoise, déjà très-réduite, ne suffisait plus à des travaux sans
relâche; cependant le roi ne pouvait risquer plus de soldats pour la
défense de la ville: alors, avec l'agrément de Christian IV, elle se
jeta dans les bras du roi de Suède. Le commandant danois quitta la
forteresse pour faire place à un Suédois, qui la défendit avec le plus
heureux succès. La fortune de Wallenstein échoua devant Stralsund: pour
la première fois, son orgueil éprouva la sensible humiliation de
renoncer à une entreprise, et cela après y avoir perdu plusieurs mois et
sacrifié douze mille hommes. Mais la nécessité où il avait mis cette
ville de recourir à la protection suédoise amena entre Gustave-Adolphe
et Stralsund une étroite alliance, qui ne facilita pas peu, dans la
suite, l'entrée des Suédois en Allemagne.
Jusqu'ici, la fortune avait accompagné les armes de la Ligue et de
l'empereur. Christian IV, vaincu en Allemagne, était contraint de se
cacher dans ses îles; mais la mer Baltique mit un terme à ces conquêtes.
Le manque de vaisseaux n'empêchait pas seulement de poursuivre plus loin
le roi: il exposait encore le vainqueur à perdre le fruit de ses
victoires. Ce qui devait surtout alarmer, c'était l'union des deux rois
du Nord: si elle durait, l'empereur et son général ne pouvaient jouer
aucun rôle sur la Baltique ni faire une descente en Suède. Mais, si l'on
réussissait à séparer les intérêts des deux monarques et à s'assurer
particulièrement l'amitié du roi de Danemark, on pouvait espérer de
venir à bout d'autant plus aisément de la Suède isolée. La crainte de
l'intervention des puissances étrangères, les mouvements séditieux des
protestants dans ses propres États, les frais énormes que la guerre
avait coûtés jusque-là, et plus encore l'orage qu'on était sur le point
de soulever dans toute l'Allemagne protestante, disposaient l'esprit de
l'empereur à la paix, et, par des motifs tout opposés, son général
s'empressa de satisfaire ce désir. Bien éloigné de souhaiter une paix
qui, du faîte brillant de la grandeur et de la puissance, le plongerait
dans l'obscurité de la vie privée, il ne voulait que changer le théâtre
de la guerre et, par cette paix partielle, prolonger la confusion.
L'amitié du roi de Danemark, dont il était devenu le voisin, comme duc
de Mecklembourg, lui était très-précieuse pour ses vastes projets, et il
résolut de s'attacher ce monarque, en lui sacrifiant même, au besoin,
les intérêts de son maître.
Christian IV s'était engagé, dans le traité de Copenhague, à ne point
conclure de paix partielle avec l'empereur sans la participation de la
Suède. Néanmoins, les propositions que lui fit Wallenstein furent
accueillies avec empressement. Dans un congrès tenu à Lubeck (1629),
d'où Wallenstein écarta, avec un dédain étudié, les envoyés suédois, qui
étaient venus intercéder pour le Mecklembourg, l'empereur restitua aux
Danois tous les pays qu'on leur avait pris. On imposa au roi
l'obligation de ne plus s'immiscer désormais dans les affaires de
l'Allemagne, au delà de ce qui lui était permis comme duc de Holstein;
de ne plus prétendre, à quelque titre que ce fût, aux bénéfices
ecclésiastiques de la basse Allemagne, et d'abandonner à leur sort les
ducs de Mecklembourg. Christian avait entraîné lui-même ces deux princes
dans la guerre contre l'empereur, et maintenant il les sacrifiait pour
se concilier le ravisseur de leurs États. Parmi les motifs qui l'avaient
décidé à faire la guerre à l'empereur, le rétablissement de l'électeur
palatin, son parent, n'avait pas été le moins considérable; il ne fut
pas dit un seul mot de ce prince dans le traité de Lubeck, et même on
reconnaissait, dans l'un des articles, la légitimité de l'électorat
bavarois. Ce fut ainsi, avec si peu de gloire, que Christian IV disparut
de la scène.
Pour la deuxième fois, Ferdinand tenait dans sa main le repos de
l'Allemagne, et il ne dépendait que de lui de changer la paix avec le
Danemark en une paix générale. De toutes les contrées de l'Allemagne
s'élevaient jusqu'à lui les lamentations des malheureux qui le
suppliaient de mettre un terme à leurs souffrances: les barbaries de ses
soldats, l'avidité de ses généraux avaient passé toutes les bornes.
L'Allemagne, traversée par les bandes dévastatrices de Mansfeld et de
Christian de Brunswick, et par les masses, plus effroyables encore, de
Tilly et de Wallenstein, était épuisée, saignante, désolée, et soupirait
après le repos. Tous les membres de l'Empire désiraient ardemment la
paix; l'empereur la souhaitait lui-même. Engagé, au nord de l'Italie,
dans une guerre contre la France, épuisé par celle d'Allemagne, il
songeait avec inquiétude aux comptes qu'il aurait à solder.
Malheureusement, les conditions auxquelles les deux partis religieux
consentaient à remettre l'épée dans le fourreau étaient
contradictoires. Les catholiques voulaient sortir de la guerre avec
avantage; les protestants ne voulaient pas en sortir avec perte. Au lieu
de mettre les adversaires d'accord par une sage modération, l'empereur
prit parti, et, par là, il plongea de nouveau l'Allemagne dans les
horreurs d'une épouvantable guerre.
Dès la fin des troubles de Bohême, Ferdinand avait déjà commencé la
contre-réformation dans ses États héréditaires; mais, par ménagement
pour quelques membres évangéliques des états, il avait procédé avec
modération. Les victoires que ses généraux remportèrent dans la basse
Allemagne lui donnèrent le courage de dépouiller toute contrainte. Il
fut donc signifié aux protestants de ses domaines héréditaires qu'ils
eussent à renoncer à leur culte ou à leur patrie: amère et cruelle
alternative, qui provoqua chez les paysans de l'Autriche les plus
terribles soulèvements. Dans le Palatinat, le culte réformé fut aboli
immédiatement après l'expulsion de Frédéric V, et les docteurs de cette
religion furent chassés de l'université de Heidelberg.
Ces innovations n'étaient que le prélude de plus grandes encore. Dans
une assemblée de princes électeurs à Mulhouse, les catholiques
demandèrent à l'empereur de restituer à leur Église tous les
archevêchés, les évêchés, les abbayes et couvents, médiats ou immédiats,
que les protestants avaient confisqués depuis la paix d'Augsbourg, et
d'indemniser ainsi les catholiques pour les pertes et les vexations
qu'ils avaient essuyées dans la dernière guerre. Un souverain aussi
rigoureux catholique que l'était Ferdinand ne pouvait laisser tomber une
pareille invitation; mais il ne croyait pas le moment venu de soulever
toute l'Allemagne protestante par une mesure si décisive. Il n'était pas
un seul prince protestant à qui cette revendication des biens
ecclésiastiques n'enlevât une partie de ses domaines. Là même où l'on
n'avait pas consacré entièrement le produit de ces biens à des usages
temporels, on l'avait employé dans l'intérêt de l'Église protestante.
Plusieurs princes devaient à ces acquisitions une grande partie de leurs
revenus et de leur puissance. La revendication devait les soulever tous
indistinctement. La paix de religion ne contestait point leur droit à
ces bénéfices, quoiqu'elle ne l'établît pas non plus d'une manière
certaine; mais une longue possession, presque séculaire chez un grand
nombre, le silence de quatre empereurs, la loi de l'équité, qui donnait
aux protestants, sur les fondations de leurs ancêtres, un droit égal à
celui des catholiques, pouvaient être allégués par eux comme des titres
pleinement légitimes. Outre la perte effective qu'ils auraient éprouvée
dans leur puissance et leur juridiction en restituant ces biens, outre
les complications infinies qui en devaient résulter, ce n'était pas pour
eux un médiocre préjudice, que les évêques catholiques réintégrés
dussent renforcer d'autant de voix nouvelles le parti catholique dans la
diète. Des pertes si sensibles du côté des évangéliques faisaient
craindre à l'empereur la plus violente résistance, et, avant que le feu
de la guerre fût étouffé en Allemagne, il ne voulut pas soulever mal à
propos contre lui tout un parti redoutable dans son union et qui avait
dans l'électeur de Saxe un puissant soutien. Il fit donc d'abord
quelques tentatives partielles, pour juger de l'accueil que recevrait
une mesure générale. Quelques villes impériales de la haute Allemagne et
le duc de Wurtemberg reçurent l'ordre de restituer un certain nombre de
ces bénéfices.
L'état des choses en Saxe lui permit de risquer quelques essais plus
hardis. Dans les évêchés de Magdebourg et de Halberstadt, les chanoines
protestants n'avaient pas balancé à nommer des évêques de leur religion.
En ce moment, les deux évêchés, à l'exception de la ville de Magdebourg,
étaient envahis par des troupes de Wallenstein. Le hasard voulut que les
deux siéges furent vacants à la fois: celui de Halberstadt par la mort
de l'administrateur, le duc Christian de Brunswick, et l'archevêché de
Magdebourg par la déposition de Christian-Guillaume, prince de
Brandebourg. Ferdinand profita de ces deux circonstances pour donner le
siége de Halberstadt à un évêque catholique et de plus prince de sa
propre maison. Pour se dérober à une pareille contrainte, le chapitre de
Magdebourg se hâta d'élire archevêque un fils de l'électeur de Saxe.
Mais le pape, qui, de sa propre autorité, s'ingéra dans cette affaire,
conféra aussi au prince autrichien l'archevêché de Magdebourg; et l'on
ne put s'empêcher d'admirer l'habileté de Ferdinand, qui, dans son zèle
pieux pour sa religion, n'oubliait pas de veiller aux intérêts de sa
famille.
Enfin, lorsque la paix de Lubeck l'eut délivré de tout souci du côté du
Danemark, que les protestants lui parurent totalement abattus en
Allemagne, et que les instances de la Ligue devinrent de plus en plus
fortes et pressantes, Ferdinand signa l'_édit de restitution_ (1629),
fameux dans la suite par tant de malheurs, après l'avoir d'abord soumis
à l'approbation des quatre électeurs catholiques. Dans le préambule, il
s'attribue le droit d'expliquer, en vertu de sa toute-puissance
impériale, le sens du traité de paix, dont les interprétations diverses
ont donné lieu jusqu'ici à tous les troubles, et d'intervenir, comme
arbitre et juge souverain, entre les deux parties contendantes. Il
fondait ce droit sur la coutume de ses ancêtres et sur le consentement
donné auparavant même par des membres évangéliques de l'Empire.
L'électeur de Saxe avait en effet reconnu ce droit à l'empereur, et l'on
put voir alors combien cette cour avait fait de tort à la cause
protestante par son attachement à l'Autriche. Mais, si la lettre du
traité était réellement susceptible d'interprétations diverses, comme un
siècle de querelles le témoignait suffisamment, l'empereur, qui était
lui-même un prince catholique ou protestant, et, par conséquent, partie
intéressée, ne pouvait en aucune façon, sans violer l'article essentiel
du traité de paix, décider entre protestants et catholiques une querelle
de religion. Il ne pouvait être juge dans sa propre cause, sans réduire
à un vain nom la liberté de l'Empire germanique.
Ainsi donc, en vertu de ce droit qu'il s'arrogeait d'interpréter la paix
de religion, Ferdinand décida: «que toute saisie de fondations médiates
ou immédiates faite par les protestants, depuis le jour de cette paix,
était contraire au sens du traité et révoquée comme une violation de
l'acte.» Il décida en outre: «que la paix de religion n'imposait aux
seigneurs catholiques d'autre obligation que de laisser sortir librement
de leur territoire les sujets protestants.» Conformément à cette
sentence, il fut ordonné, sous peine du ban de l'Empire, à tous
possesseurs illégitimes de biens ecclésiastiques, c'est-à-dire à tous
les membres protestants de la diète indistinctement, de remettre sans
délai ces biens usurpés aux commissaires impériaux.