tuer pour lui sous les murs de la ville. Il ne s'attendait probablement
encore à aucune attaque, puisqu'il avait commandé ce jour-là même un
grand repas. Un courrier le fit enfin sortir de table, et il put voir
des remparts tout cet affreux spectacle. Il demanda une suspension
d'armes de vingt-quatre heures pour se déterminer après réflexion: huit
heures furent tout ce qu'il obtint du duc. Frédéric les employa à
s'enfuir de la capitale, pendant la nuit, avec sa femme et les
principaux officiers de l'armée. Cette fuite fut si précipitée, que le
prince d'Anhalt oublia ses papiers les plus secrets et Frédéric sa
couronne. «Je sais maintenant ce que je suis,» disait ce malheureux
prince aux personnes qui essayaient de le consoler. «Il y a des vertus
que le malheur seul peut nous enseigner, et ce n'est que dans
l'adversité que nous apprenons, nous autres princes, ce que nous
sommes.»
Prague n'était pas encore perdue sans ressource, quand le pusillanime
Frédéric l'abandonna. Mansfeld était toujours à Pilsen, avec son corps
détaché, qui n'avait pas vu la bataille. A chaque instant, Bethlen Gabor
pouvait commencer les hostilités et rappeler aux frontières de Hongrie
les forces de l'empereur. Les Bohêmes battus pouvaient se relever, les
maladies, la faim et le froid détruire les ennemis: toutes ces
espérances s'évanouirent devant la crainte présente.
Frédéric redoutait l'inconstance des Bohêmes, qui pouvaient aisément
céder à la tentation de livrer sa personne à l'empereur pour acheter
leur grâce.
Thurn et ceux qui partageaient sa condamnation ne jugèrent pas prudent
non plus d'attendre leur sort dans les murs de Prague. Ils se
réfugièrent en Moravie, pour chercher, bientôt après, leur salut dans la
Transylvanie. Frédéric s'enfuit à Breslau, mais il n'y séjourna que peu
de temps, et trouva ensuite un asile à la cour de l'électeur de
Brandebourg, puis enfin en Hollande.
La bataille de Prague avait décidé du sort de toute la Bohême. Prague se
rendit dès le lendemain au vainqueur; les autres villes suivirent le
sort de la capitale. Les états rendirent l'hommage sans condition; leur
exemple fut imité en Silésie et en Moravie. L'empereur laissa s'écouler
trois mois avant d'ordonner une enquête sur le passé. Beaucoup de ceux
qui avaient pris la fuite dans la première frayeur reparurent dans la
capitale, rassurés par cette apparence de modération; mais, à un jour, à
un moment fixé, l'orage éclata. Quarante-huit des plus actifs
instigateurs de la révolte furent arrêtés et traduits devant une
commission extraordinaire, composée de Bohêmes et d'Autrichiens.
Vingt-sept d'entre eux périrent sur l'échafaud; dans la classe du
peuple, une quantité innombrable eut le même sort. On somma les absents
de comparaître, et, aucun d'eux ne s'étant présenté, ils furent
condamnés à mort, comme coupables de haute trahison et de lèse-majesté
impériale. Leurs biens furent confisqués, leurs noms cloués au gibet. On
confisqua même les biens de rebelles déjà morts. Cette tyrannie était
supportable, parce qu'elle ne pesait que sur certaines personnes, et que
les dépouilles de l'un enrichissaient l'autre; mais d'autant plus
douloureuse fut l'oppression qui accabla sans distinction tout le
royaume. Tous les prédicateurs protestants, d'abord les bohêmes, et un
peu plus tard les allemands, furent expulsés du pays. Ferdinand coupa de
sa propre main la lettre de Majesté de Rodolphe et en brûla le sceau.
Sept ans après la bataille de Prague, toute tolérance envers les
protestants était abolie dans le royaume. Mais les violences que
l'empereur se permit contre les priviléges religieux des Bohêmes, il se
les interdit à l'égard de leur constitution politique, et, en même temps
qu'il leur enlevait la liberté de penser, il leur laissait généreusement
le droit de se taxer eux-mêmes.
La victoire de la Montagne-Blanche mit Ferdinand en possession de tous
ses États et les lui rendit même avec un pouvoir plus étendu que celui
dont y avait joui son prédécesseur, parce que l'hommage fut rendu sans
condition, et qu'aucune lettre impériale ne limitait plus son autorité
souveraine. Tous ses justes désirs étaient donc satisfaits, et même au
delà de son attente.
Il était libre maintenant de congédier ses alliés et de rappeler ses
armées. La guerre était finie, si seulement il était juste; s'il était
juste et généreux, les châtiments devaient cesser aussi. Tout le sort de
l'Allemagne était dans sa main, et des millions de créatures humaines
attendaient le bonheur ou le malheur de la détermination qu'il allait
prendre. Jamais si grande décision ne fut au pouvoir d'un seul homme;
jamais l'aveuglement d'un seul homme ne causa tant de calamités.
LIVRE DEUXIÈME
La résolution que prit alors Ferdinand donna à la guerre une tout autre
direction, un autre théâtre et d'autres acteurs. D'une révolte en
Bohême et d'une exécution militaire contre des rebelles, on vit naître
une guerre allemande et bientôt européenne. Le moment est donc venu de
jeter un coup d'oeil sur l'Allemagne et sur le reste de l'Europe.
Tout inégal que fût, entre catholiques et protestants, le partage du
territoire de l'Empire et des priviléges de ses membres, chaque parti
n'avait qu'à profiter de ses propres avantages et à rester sagement uni,
pour contre-balancer les forces de l'autre. Si les catholiques étaient
plus nombreux et plus favorisés par la constitution de l'Empire, les
protestants possédaient une suite continue de contrées populeuses, des
princes belliqueux, une vaillante noblesse, de nombreuses armées, des
villes impériales opulentes; ils étaient maîtres de la mer, et, en cas
de nécessité, ils avaient un parti assuré dans les États des princes
catholiques. Si les catholiques pouvaient compter sur les armes de
l'Espagne et de l'Italie, la république de Venise, la Hollande et
l'Angleterre ouvraient leurs trésors aux protestants; les États du Nord
et les redoutables Ottomans étaient prêts à voler à leur secours. Le
Brandebourg, la Saxe et le Palatinat opposaient dans le collége
électoral trois voix protestantes, d'un poids considérable, aux trois
voix ecclésiastiques; et, si les États protestants savaient user de leur
force, la dignité impériale devenait une chaîne pour l'électeur de
Bohême, comme pour l'archiduc d'Autriche. L'épée de l'Union pouvait
retenir l'épée de la Ligue dans le fourreau, ou, s'il fallait en venir à
la guerre, elle en pouvait rendre l'événement incertain.
Malheureusement, l'intérêt particulier rompit le lien politique qui
devait unir entre eux tous les membres protestants de l'Empire. Cette
grande époque ne trouva sur la scène que des esprits médiocres, et l'on
ne profita point du moment décisif, parce que les courageux manquèrent
de puissance, et les puissants d'intelligence, de courage et de
résolution.
Les mérites de son aïeul Maurice, l'étendue de ses possessions et
l'importance de son suffrage plaçaient l'électeur de Saxe à la tête de
l'Allemagne protestante. La résolution qu'il allait prendre devait
décider lequel des deux partis triompherait dans la lutte, et
Jean-Georges n'était pas insensible aux avantages que lui assurait cette
position considérable. Conquête également significative pour l'empereur
et pour l'Union, il évitait soigneusement de se donner tout entier à
l'un ou à l'autre; il ne voulait point, par une déclaration irrévocable,
se fier à la reconnaissance de Ferdinand ni renoncer aux fruits qu'il
pouvait retirer de la crainte inspirée à ce prince. Inaccessible au
vertige de l'enthousiasme chevaleresque ou religieux, qui entraînait un
souverain après l'autre à risquer sa couronne et sa vie dans les hasards
de la guerre, Jean-Georges aspirait à la gloire plus solide de ménager
son bien et de l'augmenter. Si ses contemporains l'accusèrent d'avoir
abandonné dans le fort de l'orage la cause protestante, d'avoir préféré
l'agrandissement de sa maison au salut de la patrie, d'avoir exposé à la
ruine toute l'Église évangélique d'Allemagne, de peur de faire le
moindre mouvement en faveur des réformés; s'ils l'accusèrent d'avoir
fait par sa douteuse amitié presque autant de mal à la cause commune
que ses plus ardents ennemis: il pouvait répondre que la faute en était
à ces princes qui n'avaient pas su prendre pour modèle sa sage
politique. Si, malgré cette sage politique, le paysan saxon eut à gémir,
comme tous les autres, sur les horreurs qui accompagnaient le passage
des armées impériales; si l'Allemagne tout entière put voir comme
Ferdinand trompait son allié et se jouait de ses promesses; si
Jean-Georges lui-même crut enfin s'en apercevoir: c'était à l'empereur
de rougir, lui qui trahissait si cruellement une si loyale confiance.
Si cette confiance exagérée en la maison d'Autriche, et l'espérance
d'agrandir ses domaines, lièrent les mains de l'électeur de Saxe, la
crainte de l'Autriche et la frayeur de perdre ses États tinrent le
faible Georges-Guillaume de Brandebourg dans des liens bien plus
honteux. Ce qu'on reprochait à ces deux souverains aurait sauvé à
l'électeur palatin sa gloire et ses États. Une confiance irréfléchie en
ses forces non éprouvées, l'influence des conseils de la France, et
l'éclat séduisant d'une couronne avaient entraîné ce malheureux prince
dans une aventure à la hauteur de laquelle ne s'élevaient ni son génie
ni sa situation politique. La puissance de la maison palatine était
affaiblie par le morcellement de ses domaines et le peu d'harmonie qui
régnait entre ses princes: réunie dans une seule main, cette puissance
aurait pu longtemps encore rendre douteuse l'issue de la guerre.
Les partages affaiblissaient aussi la maison souveraine de Hesse, et la
différence de religion entretenait entre Cassel et Darmstadt une
division funeste. La ligne de Darmstadt, attachée à la confession
d'Augsbourg, s'était mise sous la protection de l'empereur, qui la
favorisait au détriment de la ligne réformée de Cassel. Tandis que ses
frères dans la foi versaient leur sang pour la religion et la liberté,
le landgrave Georges de Darmstadt recevait une solde de l'empereur.
Mais, à l'exemple de son ancêtre, qui avait entrepris cent ans
auparavant, de défendre la liberté allemande contre le redoutable
Charles-Quint, Guillaume de Cassel préféra le parti du danger et de
l'honneur. Supérieur à la crainte, qui faisait plier des princes bien
plus forts que lui sous la toute-puissance de Ferdinand, le landgrave
Guillaume fut le premier qui offrit le secours de son bras héroïque au
héros suédois et qui donna aux princes d'Allemagne cet exemple que nul
ne voulait risquer avant les autres. Autant sa décision annonçait de
courage, autant sa persévérance montra de fermeté et ses exploits de
bravoure. Avec une résolution intrépide, il se posta à la frontière de
son pays ensanglanté et reçut avec un dédain railleur l'ennemi dont les
mains fumaient encore du sac de Magdebourg.
Le landgrave Guillaume est digne de passer à l'immortalité, à côté de
l'héroïque branche ernestine. Il se leva bien tard pour toi le jour de
la vengeance, infortuné Jean-Frédéric, noble prince, à jamais glorieux!
Mais, s'il a été lent à paraître, quelle en fut la splendeur! On vit ton
époque renaître, et ton héroïsme descendit sur tes petits-fils. Une race
vaillante de princes sort des forêts de la Thuringe, pour flétrir, par
ses exploits immortels, le jugement qui dépouilla ton front de la
couronne électorale, et apaiser, en entassant les victimes sanglantes,
ton ombre irritée. L'arrêt du vainqueur put leur enlever tes États, mais
non la vertu patriotique qui te les fit sacrifier, ni le courage
chevaleresque, qui, un siècle plus tard, fera chanceler le trône de son
petit-fils. Ta vengeance et celle de l'Allemagne ont aiguisé le fer
sacré, fatal à la race de Habsbourg, et de la main d'un héros à celle
d'un autre se transmet le glaive invincible. Ce qu'ils ne peuvent faire
comme souverains, ils l'accomplissent comme hommes de coeur, et meurent
d'une mort glorieuse, comme les plus vaillants soldats de la liberté.
Ils ne règnent pas sur d'assez grands domaines pour attaquer leur ennemi
avec leurs propres armées, mais ils dirigent contre lui d'autres
tonnerres et conduisent à la victoire des drapeaux étrangers.
La liberté de l'Allemagne, trahie par les membres puissants de l'Empire,
qui pourtant en recueillaient tous les fruits, fut défendue par un petit
nombre de princes pour qui elle avait à peine quelque valeur. La
possession des terres et des dignités étouffa le courage; la pauvreté, à
ce double égard, fit des héros. Tandis que la Saxe, le Brandebourg et
d'autres encore se tiennent timidement en arrière, on voit les Anhalt,
les Mansfeld, les princes de Weimar et leurs pareils, prodiguer leur
sang dans des batailles meurtrières. Mais les ducs de Poméranie, de
Mecklembourg, de Lunebourg, de Wurtemberg, les villes impériales de la
haute Allemagne, pour qui le nom du chef suprême de l'Empire avait été
de tout temps redoutable, se dérobent craintivement à la lutte contre
l'empereur et se courbent en murmurant sous sa main qui les écrase.
L'Autriche et l'Allemagne catholique avaient, dans le duc Maximilien de
Bavière, un défenseur aussi puissant que politique et brave. Fidèle,
dans tout le cours de cette guerre, à un même plan, mûrement calculé:
jamais indécis entre son intérêt politique et sa religion; jamais
esclave de l'Autriche, qui travaillait pour son propre agrandissement et
tremblait devant le bras qui la sauvait. Maximilien eût mérité de
recevoir d'une main meilleure que celle du despotisme les dignités et
les domaines qui furent sa récompense. Les autres princes catholiques,
la plupart membres du clergé, trop peu guerriers pour résister aux
essaims des soldats qu'attirait la prospérité de leurs contrées, furent
successivement victimes de la guerre et se contentèrent de poursuivre
dans le cabinet ou dans la chaire un ennemi devant lequel ils n'osaient
se montrer en campagne. Esclaves de l'Autriche ou de la Bavière, tous
furent éclipsés par Maximilien, et leurs forces ne prirent quelque
importance que réunies dans sa puissante main.
La redoutable monarchie que Charles-Quint et son fils avaient formée,
par un monstrueux assemblage, des Pays-Bas, du Milanais, des
Deux-Siciles et des vastes contrées des Indes orientales et
occidentales, penchait déjà vers sa ruine sous Philippe III et Philippe
IV. Enflée rapidement par un or stérile, on vit cette monarchie dépérir
par une lente consomption, parce qu'on la priva du lait nourricier des
États, de l'agriculture. Ses conquêtes dans les Indes occidentales
avaient plongé l'Espagne dans la pauvreté, pour enrichir tous les
marchés de l'Europe, et les changeurs d'Anvers, de Venise et de Gênes
spéculaient longtemps d'avance sur l'or qui dormait encore dans les
mines du Pérou. Pour les Indes, on avait dépeuplé les provinces
espagnoles; et les richesses des Indes, on les avait prodiguées dans la
guerre entreprise pour reconquérir la Hollande, dans la tentative
chimérique de changer la succession au trône de France, dans une attaque
malheureuse contre l'Angleterre. Mais l'orgueil de cette cour avait
survécu à l'époque de sa grandeur, la haine de ses ennemis à sa
puissance, et la terreur semblait régner encore autour de l'antre vide
du lion. La défiance des protestants prêtait au ministère de Philippe
III la dangereuse politique de son père, et chez les catholiques
allemands vivait toujours la confiance dans les secours de l'Espagne,
comme la croyance miraculeuse aux reliques des martyrs. Un faste
extérieur cachait les blessures saignantes qui épuisaient cette
monarchie, et l'on croyait toujours à sa puissance, parce qu'elle
gardait le ton superbe de son âge d'or. Esclaves chez eux, étrangers sur
leur propre trône, ces fantômes de rois d'Espagne dictaient des lois en
Allemagne aux princes de leur famille, et l'on peut douter que les
secours qu'ils leur prêtèrent méritassent la honteuse dépendance par
laquelle les empereurs durent les acheter. Derrière les Pyrénées, des
moines ignorants, des favoris artificieux, tramaient les destins de
l'Europe. Mais on devait redouter encore, dans son plus profond
abaissement, une puissance qui ne le cédait pas aux premières en
étendue; qui restait, sinon par une ferme politique, du moins par
habitude, invariablement fidèle au même système d'États; qui avait à ses
ordres des armées aguerries et des généraux excellents; qui, lorsque la
guerre ne suffisait pas, recourait au poignard des assassins, et savait
employer comme incendiaires ses propres ambassadeurs. Ce qu'elle perdait
dans trois autres régions, elle s'efforçait de le regagner vers
l'Orient, et les États européens se trouvaient pris dans son filet, si
elle réussissait dans son entreprise, dès longtemps méditée, de porter,
entre les Alpes et l'Adriatique, ses frontières jusqu'aux domaines
héréditaires de l'Autriche.
Les princes italiens avaient vu avec une grande inquiétude cette
puissance importune pénétrer dans leur pays, où ses efforts continuels
pour s'agrandir faisaient trembler pour leurs possessions tous les
souverains du voisinage. Pressé entre Naples et Milan par les vice-rois
espagnols, le pape se trouvait dans la plus dangereuse situation. La
république de Venise était resserrée entre le Tyrol autrichien et le
Milanais espagnol; la Savoie entre cette dernière contrée et la France.
De là cette politique changeante et ambiguë que les États italiens
avaient suivie depuis Charles-Quint. Le double caractère du pontife
romain le maintenait flottant entre deux politiques contradictoires. Si
le successeur de saint Pierre honorait dans les princes espagnols ses
fils les plus dociles, les plus fermes défenseurs de son siége, le
souverain des États de l'Église avait à redouter en leur personne ses
plus fâcheux voisins et ses adversaires les plus menaçants. Rien
n'importait plus au pontife que de voir les protestants anéantis et les
armes de l'Autriche victorieuses; mais le souverain avait lieu de bénir
les armes des protestants, qui mettaient son voisin hors d'état de
devenir dangereux pour lui. L'une ou l'autre politique avait le dessus,
selon que les papes avaient plus de souci de leur puissance temporelle
ou de leur souveraineté spirituelle; mais en général, la politique de
Rome se déterminait par le besoin le plus pressant; et l'on sait combien
la crainte de perdre un avantage présent entraîne plus puissamment les
esprits que le désir de recouvrer un bien depuis longtemps perdu. C'est
ainsi qu'on s'explique comment le vicaire de Jésus-Christ pouvait se
conjurer avec la maison d'Autriche pour la perte des hérétiques, et avec
ces mêmes hérétiques pour la ruine de la maison d'Autriche. Ainsi
s'entrelace merveilleusement le fil de l'histoire! Que serait devenue la
réformation, que serait devenue la liberté des princes allemands, si
l'évêque de Rome et le prince de Rome avaient eu constamment le même
intérêt?
La France avait perdu, avec son excellent roi Henri, toute sa grandeur,
et tout son poids dans la balance politique de l'Europe. Une minorité
orageuse anéantit tous les bienfaits de l'administration vigoureuse qui
l'avait précédée. Des ministres incapables, créatures de la faveur et de
l'intrigue, dissipèrent en peu d'années les trésors que le bon ordre de
Sully et l'économie de Henri IV avaient amassés. A peine capables de
maintenir contre les factions de l'intérieur leur autorité subreptice,
ils devaient renoncer à diriger le grand gouvernail de l'Europe. Une
guerre civile, pareille à celle qui armait l'Allemagne contre
l'Allemagne, souleva les Français les uns contre les autres; et Louis
XIII n'entra dans la majorité que pour combattre sa mère et ses sujets
protestants. Ceux-ci, retenus dans le devoir par la politique éclairée
de Henri IV, courent maintenant aux armes. Éveillés par l'occasion,
encouragés par quelques chefs entreprenants, ils forment un État dans
l'État et choisissent pour centre de leur naissant empire la forte et
puissante ville de La Rochelle. Trop peu homme d'État pour étouffer, dès
son principe, cette guerre civile par une sage tolérance, et bien
éloigné d'être assez maître des forces de son royaume pour la conduire
avec vigueur, Louis XIII se voit bientôt réduit à l'humiliante nécessité
d'acheter par de grosses sommes d'argent la soumission des rebelles.
Vainement la raison d'État le presse de soutenir contre l'Autriche les
révoltés de Bohême, il faut que le fils de Henri IV reste pour le moment
spectateur oisif de leur destruction: heureux si les calvinistes de son
royaume ne se rappellent pas fort mal à propos leurs coreligionnaires
d'au delà du Rhin! Un grand génie au timon de l'État eût réduit les
protestants français à l'obéissance et conquis la liberté de leurs
frères en Allemagne; mais Henri IV n'était plus, et sa politique ne
devait renaître qu'avec Richelieu.
Tandis que la France descendait du faîte de sa gloire, la Hollande,
devenue libre, achevait l'édifice de sa grandeur. Il n'était pas encore
éteint, le courage enthousiaste qui, allumé par la maison d'Orange,
avait changé cette nation de marchands en un peuple de héros et l'avait
rendue capable de maintenir son indépendance dans la guerre meurtrière
contre les rois d'Espagne. Se souvenant de tout ce qu'ils avaient dû,
dans l'oeuvre de leur délivrance, aux secours étrangers, ces
républicains brûlaient du désir d'aider leurs frères allemands à
s'assurer un sort pareil, et leur ardeur était d'autant plus grande,
qu'ils combattaient les uns et les autres le même ennemi, et que la
liberté de l'Allemagne devenait le plus ferme rempart pour la liberté de
la Hollande. Mais une république qui luttait encore pour sa propre
existence, qui, par les plus admirables efforts, pouvait à peine faire
tête, sur son propre territoire, à un ennemi supérieur, n'osait se
priver des forces nécessaires à sa défense et les prodiguer, par une
magnanime politique, pour les États étrangers.