furent devancés par les Allemands. Avant que Henri IV se fût montré en
Alsace, une armée de l'Union y parut et dispersa un corps autrichien,
que l'évêque de Strasbourg et de Passau avait rassemblé dans cette
contrée, pour le conduire dans le pays de Juliers, Henri IV avait formé
son plan en homme d'État et en roi, mais il en avait remis l'exécution à
des brigands. Dans sa pensée, il ne fallait donner lieu à aucun membre
catholique de l'Empire de se croire menacé par cet armement et de faire
de la cause de l'Autriche la sienne. La religion ne devait être en
aucune sorte mêlée dans cette entreprise. Mais comment les projets de
Henri IV eussent-ils fait oublier aux princes allemands leurs vues
particulières? La soif des conquêtes, la haine religieuse étaient leur
mobile: ne devaient-ils pas saisir, chemin faisant, toutes les occasions
de satisfaire leur passion dominante? Ils s'abattaient comme des
vautours sur les États des princes ecclésiastiques et choisissaient,
quels que fussent les détours à faire, ces grasses campagnes pour y
asseoir leur camp. Comme s'ils eussent été en pays ennemi, ils levaient
des contributions, saisissaient arbitrairement les revenus de l'État, et
prenaient de force tout ce qu'on ne voulait pas leur abandonner de gré.
Pour ne pas laisser aux catholiques le moindre doute sur les vrais
motifs de leur armement, ils annoncèrent hautement et sans détour le
sort qu'ils réservaient aux bénéfices ecclésiastiques. On voit comme
Henri IV et les princes allemands s'étaient peu entendus pour ce plan
d'opérations, et combien l'excellent roi s'était trompé quant à ses
instruments! Tant il est vrai toujours que, si la sagesse commande
jamais une violence, il ne faut point charger l'homme violent de
l'accomplir, et qu'à celui-là seul pour qui l'ordre est chose sacrée on
peut confier la mission d'en enfreindre les lois.
La conduite de l'Union, qui révolta même plusieurs États évangéliques,
et la crainte de maux encore plus grands, produisirent chez les
catholiques quelque chose de plus qu'une oisive colère. L'autorité de
l'empereur était trop déchue pour les protéger contre un tel ennemi.
C'était leur alliance qui rendait les membres de l'Union si redoutables
et si insolents: c'était une alliance qu'il fallait leur opposer.
L'évêque de Wurtzbourg traça le plan de cette union catholique, qui se
distingua de l'évangélique par le nom de Ligue. Les points dont on
convint furent à peu près les mêmes que ceux qui servaient de base à
l'Union. La plupart des membres étaient des évêques. Le duc Maximilien
de Bavière se mit à la tête de la Ligue, mais, en sa qualité de seul
membre laïque considérable, avec un pouvoir bien supérieur à celui que
les protestants avaient laissé à leur chef. Outre que le duc de Bavière
commandait seul toutes les forces militaires de son parti, ce qui
donnait aux opérations une promptitude et une vigueur que ne pouvaient
guère avoir celles de l'Union, la Ligue avait encore cet avantage que
les contributions des riches prélats étaient payées bien plus
régulièrement que celles des pauvres membres évangéliques de l'Union.
Sans proposer à l'empereur, comme prince catholique de l'Empire, de
prendre part à l'alliance, sans lui en rendre compte comme au chef de
l'État, la Ligue se leva tout à coup, inattendue et menaçante, armée
d'une force assez grande pour écraser à la fin l'Union et se maintenir
sous trois empereurs. Elle combattait, il est vrai, pour l'Autriche,
puisqu'elle était dirigée contre les princes protestants; mais
l'Autriche elle-même fut bientôt réduite à trembler devant elle.
Cependant les armes des princes unis avaient été assez heureuses dans le
duché de Juliers et en Alsace; ils tenaient Juliers bloqué étroitement,
et tout l'évêché de Strasbourg était en leur pouvoir. Mais leurs
brillants succès étaient arrivés à leur terme. Il ne parut pas d'armée
française sur le Rhin: celui qui devait la commander, qui devait être
l'âme de toute l'entreprise, Henri IV, n'était plus. Les fonds
s'épuisaient; les États refusaient d'en fournir de nouveaux, et les
villes impériales, membres de l'Union, s'étaient senties fort blessées
qu'on leur demandât sans cesse leur argent et jamais leurs avis. Elles
se montraient surtout irritées d'avoir dû se mettre en frais pour la
querelle de Juliers, formellement exclue cependant des affaires de
l'Union; de ce que les princes s'adjugeaient de grosses pensions sur la
caisse commune et, avant tout, de ce qu'ils ne leur rendaient aucun
compte de l'emploi des fonds.
L'Union penchait donc vers sa chute, dans le temps même où la Ligue
naissante se levait contre elle avec des forces entières et fraîches. La
pénurie d'argent qui se faisait sentir ne permettait pas aux princes
unis de tenir plus longtemps la campagne, et cependant il était
dangereux de déposer les armes, à la vue d'un adversaire prêt à
combattre. Pour se garantir au moins d'un côté, on se hâta de traiter
avec l'ennemi le plus ancien, l'archiduc Léopold, et les deux partis
convinrent de retirer leurs troupes d Alsace, de rendre les prisonniers
et d'ensevelir le passé dans l'oubli. C'est à ce vain résultat
qu'aboutit cet armement, dont on s'était tant promis.
Le langage impérieux avec lequel l'Union, dans la confiance de sa force,
s'était annoncée à l'Allemagne catholique, la Ligue l'employait
maintenant vis-à-vis de l'Union et de ses troupes. On leur montrait les
traces de leur expédition, et on les flétrissait hautement elles-mêmes
des termes les plus sévères, que méritait leur conduite. Les évêchés de
Wurtzbourg, Bamberg, Strasbourg, Mayence, Trèves, Cologne, et beaucoup
d'autres, avaient éprouvé leur présence dévastatrice. On demanda que
tous ces pays fussent dédommagés, que la liberté du passage par terre et
par eau fût rétablie (car les princes unis s'étaient aussi rendus
maîtres de la navigation du Rhin); enfin on exigeait que toutes choses
fussent remises dans leur premier état. Mais, avant tout, on demanda aux
membres de l'Union de déclarer franchement et nettement ce qu'on avait à
attendre d'eux. Leur tour était venu de céder à la force. Ils n'étaient
pas en mesure contre un ennemi si bien préparé; mais c'étaient eux-mêmes
qui avaient révélé au parti catholique le secret de sa force. Sans
doute, il en coûtait à leur orgueil de mendier la paix, mais ils durent
s'estimer heureux de l'obtenir. Un parti promit des dédommagements,
l'autre le pardon. On mit bas les armes. L'orage se dissipa encore une
fois, et l'on eut un intervalle de repos. Alors éclata en Bohême la
révolte qui coûta à l'empereur la dernière de ses possessions
héréditaires; mais ni l'Union ni la Ligue ne se mêlèrent à ce débat.
Enfin l'empereur Rodolphe mourut (1612). Descendu dans la tombe, son
absence fut aussi peu remarquée que l'avait été sa présence sur le
trône; mais, longtemps après, quand les malheurs des règnes suivants
eurent fait oublier les malheurs du sien, sa mémoire fut entourée d'une
auréole. De si affreuses ténèbres s'étendirent sur toute l'Allemagne,
qu'on regretta avec des larmes de sang un tel empereur.
On n'avait jamais pu obtenir de Rodolphe qu'il fît élire son successeur
à l'Empire, et chacun attendait avec inquiétude la prochaine vacance du
trône; mais, contre toute attente, Matthias y monta promptement et
paisiblement. Les catholiques lui donnèrent leurs voix, parce qu'ils
espéraient tout de la vive activité de ce prince; les protestants lui
donnèrent les leurs, parce qu'ils attendaient tout de sa débilité. Il
n'est pas difficile de concilier cette contradiction: les uns se
reposaient sur ce qu'on avait vu de lui autrefois, les autres sur ce
qu'on voyait de lui alors.
L'avénement d'un nouveau prince est toujours pour toutes les espérances
comme le jour de tirage d'une loterie; dans un royaume électif, la
première diète du nouveau roi est d'ordinaire sa plus rude épreuve. Tous
les anciens griefs y sont produits, et l'on en cherche de nouveaux, pour
les faire participer aux réformes qu'on espère: une création toute
nouvelle doit commencer avec le nouveau règne. Chez les membres
protestants de l'Empire vivait encore un tout frais souvenir des grands
services que leurs coreligionnaires d'Autriche avaient rendus à Matthias
dans sa révolte: et surtout la manière dont ceux-ci s'étaient fait payer
de leurs secours semblait devoir maintenant leur servir de modèle à
eux-mêmes.
C'était avec l'appui des diètes protestantes d'Autriche et de Moravie
que Matthias s'était frayé la voie aux trônes de son frère et qu'il y
était réellement monté; mais, emporté par ses projets ambitieux, il
n'avait point réfléchi que par là, en même temps, la voie avait été
ouverte à ses diètes pour dicter des lois à leur maître. Cette
découverte l'arracha bientôt à l'ivresse de son bonheur. A peine
reparaissait-il triomphant aux yeux de ses sujets autrichiens, après
l'expédition de Bohême, que déjà l'attendait «une très-humble requête»
qui suffisait pour empoisonner toute sa joie. On lui demandait, avant de
procéder à l'hommage, une entière liberté de religion dans les villes et
dans les bourgs, une parfaite égalité de droits entre catholiques et
protestants, et, pour ceux-ci, l'accès de tout point égal à toutes les
charges. En plusieurs endroits, on se mit de soi-même en possession de
cette liberté; et, dans la confiance qu'inspirait le régime nouveau, on
rétablit arbitrairement le culte évangélique là où l'empereur l'avait
aboli. A la vérité, Matthias n'avait pas dédaigné d'user contre Rodolphe
des griefs des protestants, mais jamais il n'avait pu avoir la pensée
d'y faire droit. Il se flatta qu'un langage ferme et résolu ferait
tomber, dès le principe, ces prétentions. Il mit en avant ses droits
héréditaires sur le pays, et il ne voulait entendre parler d'aucune
condition avant l'hommage. C'était sans condition que les états voisins
de Styrie, l'avaient prêté à l'archiduc Ferdinand; mais bientôt ils
avaient eu lieu de s'en repentir. Avertis par cet exemple, les états
d'Autriche persistèrent dans leur refus; et même, pour n'être pas
violemment contraints à l'hommage, ils allèrent jusqu'à quitter la
capitale, exhortèrent leurs co-états catholiques à la même résistance,
et commencèrent à lever des troupes. Ils firent des démarches pour
renouveler avec les Hongrois leur ancienne alliance, mirent dans leurs
intérêts les princes protestants de l'Empire, et se disposèrent
très-sérieusement à soutenir leur requête par les armes.
Matthias n'avait fait aucune difficulté de consentir aux exigences bien
plus grandes des Hongrois. Mais la Hongrie était un royaume électif, et
la constitution républicaine de ce pays justifiait les demandes des
états aux yeux du prince, et sa propre condescendance vis-à-vis des
états aux yeux de tout le monde catholique. En Autriche, au contraire,
ses prédécesseurs avaient exercé des droits de souveraineté beaucoup
plus étendus, et il ne pouvait s'en laisser dépouiller par les états,
sans se déshonorer devant toute l'Europe catholique, sans s'attirer la
colère de Rome et de l'Espagne et le mépris de ses propres sujets
catholiques. Ses conseillers, sévèrement orthodoxes, parmi lesquels
Melchior Clésel, évêque de Vienne, avait sur lui le plus d'empire,
l'exhortaient à se laisser arracher de force toutes les églises par les
protestants, plutôt que de leur en céder une seule légalement.
Mais malheureusement ces embarras l'assaillirent dans un temps où
Rodolphe vivait encore: spectateur de cette lutte, il pouvait aisément
être tenté d'employer contre son frère les armes par lesquelles celui-ci
avait triomphé de lui, à savoir des intelligences avec ses sujets
rebelles. Afin d'échapper à ce coup, Matthias s'empressa d'accepter la
proposition des états de Moravie, qui s'offraient à servir de médiateurs
entre lui et les états d'Autriche. Un comité, des uns et des autres, se
réunit à Vienne, où les députés autrichiens firent entendre un langage
qui aurait surpris même à Londres, au sein du Parlement. «Les
protestants, disaient-ils dans la conclusion, ne veulent pas être moins
respectés dans leur patrie qu'une poignée de catholiques. C'est par le
secours de sa noblesse protestante que Matthias a contraint l'empereur à
céder; où se trouvent quatre-vingts barons papistes, on en compte trois
cents évangéliques. L'exemple de Rodolphe doit être un avertissement
pour Matthias. Qu'il prenne garde de perdre la terre, en voulant faire
des conquêtes pour le ciel.» Les états de Moravie, au lieu d'exercer
leur médiation au profit de l'empereur, ayant fini par prendre eux-mêmes
le parti de leurs frères autrichiens; l'union allemande étant intervenue
en faveur de ceux-ci avec la plus grande énergie, et la crainte des
représailles de Rodolphe ayant mis Matthias fort à la gêne, il se laissa
enfin arracher la déclaration désirée en faveur des évangéliques.
Les membres protestants de l'empire d'Allemagne prirent alors pour
modèle de leur conduite envers l'empereur celle des états autrichiens
envers leur archiduc, et ils s'en promirent le même succès. A la
première diète qu'il tint à Ratisbonne (1613), où les affaires les plus
pressantes attendaient une solution, où une contribution générale était
devenue nécessaire pour une guerre avec la Turquie et avec le prince
Bethlen Gabor de Transylvanie, qui s'était déclaré maître de ce pays
avec le secours des Turcs et menaçait même la Hongrie, ces membres
protestants surprirent l'empereur par une demande toute nouvelle. Les
voix catholiques étaient toujours les plus nombreuses dans le conseil
des princes, et, comme tout se décidait à la pluralité des voix, on ne
tenait d'ordinaire aucun compte des évangéliques, quelque étroite que
fût leur union. Ils voulaient maintenant voir renoncer les catholiques
à cet avantage de la pluralité des voix; ils voulaient qu'à l'avenir une
religion n'eût plus la faculté d'annuler les voix de l'autre par une
invariable majorité. Et, en effet, si la religion évangélique devait
être représentée à la diète, il s'entendait, ce semble, de soi-même que
la constitution de l'assemblée ne devait pas lui rendre impossible
l'usage de son droit. A cette demande, on ajoutait des plaintes sur les
usurpations du conseil aulique et sur l'oppression des protestants, et
les fondés de pouvoir des états avaient ordre de ne prendre aucune part
aux délibérations générales, tant qu'ils n'auraient pas obtenu sur ce
point préliminaire une réponse favorable.
Ainsi s'introduisit dans la diète une dangereuse division, qui menaçait
de rendre à jamais impossible toute délibération commune. Si sincèrement
que l'empereur eût désiré, à l'exemple de Maximilien, son père, tenir un
sage milieu entre les deux religions, la conduite actuelle des
protestants ne lui laissait plus que la fâcheuse nécessité de choisir
entre elles. Dans ses pressants besoins, l'assistance de tout l'Empire
lui était indispensable, et pourtant il ne pouvait s'attacher un parti
sans perdre le secours de l'autre. Si mal affermi dans ses propres
domaines héréditaires, il devait trembler à la seule pensée d'une guerre
ouverte avec les protestants; mais toute l'Europe catholique, attentive
à la résolution qu'il allait prendre, et les représentations des membres
catholiques de l'Empire, celles des cours de Rome et d'Espagne, lui
permettaient aussi peu de favoriser les protestants au préjudice de la
religion romaine.
Une situation si critique aurait abattu un plus ferme génie que
Matthias, et sa propre habileté l'aurait tiré difficilement de ce
mauvais pas; mais l'intérêt des catholiques était lié étroitement avec
l'autorité de l'empereur, et, s'ils la laissaient déchoir, les princes
ecclésiastiques surtout étaient aussitôt livrés sans défense aux
attaques des protestants. Voyant donc l'empereur balancer, les
catholiques jugèrent qu'il était grand temps de raffermir son courage
qui faiblissait. On le fit pénétrer dans le secret de la Ligue; on lui
en exposa toute l'organisation, les ressources et les forces. Si peu
consolante que fût cette découverte pour l'empereur, la perspective d'un
soutien si puissant lui donna cependant un peu plus de courage contre
les évangéliques. Leurs demandes furent écartées, et la diète se sépara
sans rien résoudre. Mais Matthias fut la victime de cette querelle. Les
protestants lui refusèrent leurs subsides et se vengèrent sur lui de
l'obstination des catholiques.
Cependant les Turcs se montraient eux-mêmes disposés à prolonger
l'armistice, et on laissa le prince Bethlen Gabor en paisible possession
de la Transylvanie. L'Empire se trouvait préservé des dangers
extérieurs, et même au dedans, malgré toutes ces divisions si
périlleuses, la paix régnait encore. Un accident fort imprévu avait
donné à la querelle de la succession de Juliers la tournure la plus
étrange. Ce duché était toujours possédé en commun par l'électeur de
Brandebourg et le comte palatin de Neubourg; un mariage, entre le prince
de Neubourg et une princesse de Brandebourg devait unir d'une manière
indissoluble les intérêts des deux familles. Tout ce plan fut renversé
par--un soufflet, que l'électeur de Brandebourg eut le malheur de
donner, dans l'ivresse, à son gendre futur. Dès ce moment, la bonne
harmonie fut détruite entre les deux maisons. Le prince de Neubourg se
fit catholique. Une princesse de Bavière fut le prix de cette apostasie,
et la puissante protection de la Bavière et de l'Espagne la conséquence
naturelle des deux événements. Pour aider le comte palatin à s'assurer
la possession exclusive de Juliers, les troupes espagnoles furent
attirées des Pays-Bas dans le duché. Pour se délivrer de ces hôtes,
l'électeur de Brandebourg appela les Hollandais dans le pays, et, pour
leur complaire, il embrassa le calvinisme. Les Espagnols et les
Hollandais parurent, mais on put voir que c'était uniquement en vue de
conquérir pour eux-mêmes.
La guerre voisine, des Pays-Bas, sembla vouloir prendre alors pour
théâtre le territoire germanique, et quelle abondance de matières
inflammables n'y trouvait-elle pas toute prête! L'Allemagne protestante
vit avec effroi les Espagnols prendre pied sur le bas Rhin, et
l'Allemagne catholique avec plus d'effroi encore les Hollandais franchir
les limites de l'Empire. C'était à l'occident que devait éclater la mine
depuis longtemps creusée sous tout le sol de l'Allemagne; la terreur et
les alarmes s'étaient tournées de ce côté, et ce fut de l'orient que
vint le coup qui amena l'explosion.
Le repos que la lettre de Majesté de Rodolphe II avait procuré à la
Bohême se prolongea encore quelque temps sous le règne de Matthias, et
jusqu'au jour où fut nommé un nouveau successeur à la couronne de ce
royaume, dans la personne de Ferdinand de Grætz.
Ce prince, que nous apprendrons à mieux connaître dans la suite, sous le
nom de Ferdinand II, s'était annoncé comme un zélateur inexorable de
l'Église romaine, en extirpant par violence le protestantisme de ses
États héréditaires: aussi la partie catholique de la nation bohême
voyait-elle en lui le futur soutien de son Église. La santé caduque de
Matthias rapprochait cette époque prévue, et les catholiques bohêmes,
dans la confiance que leur inspirait un si puissant protecteur,
commençaient déjà à traiter leurs adversaires avec moins de ménagements.
Les sujets protestants de seigneurs catholiques étaient surtout exposés
aux plus durs traitements. Plusieurs catholiques commirent même
l'imprudence de parler assez haut de leurs espérances, et leurs menaces
éveillèrent dans l'autre parti une fâcheuse méfiance contre leur futur
souverain. Mais elle n'aurait jamais éclaté par des actes, si l'on s'en
était tenu à des menaces générales, et si des attaques particulières
contre certaines personnes n'avaient donné au mécontentement populaire
des chefs entreprenants.
Henri Matthias, comte de Thurn, n'était pas né Bohême, mais il possédait
quelques domaines dans le royaume; et son zèle pour la religion
protestante, un amour enthousiaste pour sa nouvelle patrie, lui avaient
gagné toute la confiance des utraquistes, ce qui lui ouvrit le chemin
des postes les plus importants. Il avait servi avec gloire contre les
Turcs. Par ses manières insinuantes, il gagna les coeurs de la
multitude. Esprit ardent, impétueux; aimant le trouble, parce que ses
talents y brillaient; assez inconsidéré et téméraire pour entreprendre
des choses qu'une froide prudence et un sang plus tranquille ne
hasardent point; assez peu scrupuleux pour jouer le sort des peuples,
lorsqu'il s'agissait de satisfaire ses passions; assez habile pour mener
à la lisière une nation telle qu'était alors la Bohême: il avait déjà
pris la part la plus active aux troubles sous le règne de Rodolphe, et
c'était à lui principalement qu'on devait la lettre impériale, arrachée
à ce prince par les états. La cour avait mis sous sa garde, comme
burgrave de Karlstein, la couronne de Bohême et les chartes du royaume;
mais, dépôt bien plus important, la nation s'était livrée elle-même à
lui, en le nommant défenseur ou protecteur de la foi. Les grands qui
gouvernaient l'empereur arrachèrent maladroitement au comte de Thurn la
garde de choses mortes pour lui laisser son influence sur les vivants.
Ils lui enlevèrent la dignité de burgrave, qui le faisait dépendre de la
faveur de la cour, comme pour lui ouvrir les yeux sur l'importance de ce
qui lui restait; ils blessèrent sa vanité, qui rendait pourtant son
ambition inoffensive. Dès lors, il fut dominé par le désir de la
vengeance, et l'occasion de le satisfaire ne lui manqua pas longtemps.
Dans la lettre de Majesté arrachée par les Bohêmes à Rodolphe II, aussi
bien que dans la paix de religion des Allemands, un article important
était resté indécis. Tous les droits que la paix de religion assurait
aux protestants étaient pour les membres de la diète, pour le
souverain, et non pour les sujets; on avait seulement stipulé pour les
sujets des États ecclésiastiques une vague liberté de conscience. La
lettre impériale de Bohême ne parlait non plus que des seigneurs,
membres des états, et des villes royales, dont les magistrats avaient su
conquérir des droits égaux à ceux des membres des états. A ces villes
seules fut accordée la liberté d'établir des églises, des écoles, et
d'exercer publiquement le culte protestant. Dans toutes les autres
villes, c'était aux seigneurs dont elles relevaient de statuer quel
degré de liberté religieuse ils voulaient permettre aux sujets. Les
membres de l'Empire germanique avaient usé de ce droit dans toute son
étendue: les séculiers, sans opposition; les ecclésiastiques, auxquels
une déclaration de l'empereur Ferdinand contestait ce droit, avaient
combattu, non sans fondement, la validité de cette déclaration. Ce qui
était _contesté_ dans le traité de paix était _indéterminé_ dans la
lettre de Rodolphe; là, l'interprétation n'était pas douteuse, mais il
était douteux de savoir si l'on devait l'obéissance; ici,
l'interprétation était laissée aux seigneurs. Les sujets des membres
ecclésiastiques des états de Bohême croyaient donc avoir le même droit
que la déclaration de Ferdinand accordait aux sujets des évêques
allemands: ils s'estimaient égaux aux sujets des villes royales, parce
qu'ils rangeaient les domaines ecclésiastiques parmi les domaines de la
couronne. Dans la petite ville de Klostergrab, qui dépendait de
l'archevêque de Prague, et à Braunau, qui appartenait à l'abbé du
couvent de ce nom, les sujets protestants osèrent bâtir des églises de
leur propre autorité, et en terminèrent la construction malgré
l'opposition de leurs seigneurs et même l'improbation de l'empereur.