Mais l'électeur Gebhard avait embrassé la religion réformée, et non la

luthérienne: cette seule circonstance fit son malheur. L'animosité qui

régnait entre ces deux Églises ne permit pas aux princes évangéliques de

le regarder comme un des leurs et de l'appuyer comme tel avec énergie.

Tous l'avaient encouragé, il est vrai, et lui avaient promis des

secours; mais un prince apanagé de la maison palatine, le comte palatin

Jean Casimir, zélé calviniste, fut le seul qui lui tint parole. Malgré

la défense de l'empereur, il accourut, avec sa petite armée, dans le

pays de Cologne; mais il ne fit rien de considérable, parce que

l'électeur, qui manquait même des choses les plus nécessaires, le laissa

absolument sans aide. L'électeur nouvellement élu fit des progrès

d'autant plus rapides, qu'il était puissamment soutenu par ses parents

bavarois et par les Espagnols, qui le secoururent des Pays-Bas. Les

soldats de Gebhard, laissés sans paye par leur maître, livrèrent à

l'ennemi une place après l'autre; d'autres furent obligées de capituler.

Gebhard se maintint un peu plus longtemps dans ses États de Westphalie,

jusqu'à ce qu'il fut contraint là aussi de céder devant des forces

supérieures. Après avoir fait pour son rétablissement plusieurs

tentatives inutiles en Hollande et en Angleterre, il se retira dans

l'évêché de Strasbourg, où il mourut doyen du chapitre: première victime

de la réserve ecclésiastique ou plutôt du défaut d'harmonie entre les

protestants d'Allemagne!

A cette querelle de Cologne s'en rattacha bientôt une autre dont

Strasbourg fut le théâtre. Plusieurs chanoines protestants de Cologne,

atteints de l'anathème papal en même temps que l'électeur, s'étaient

réfugiés dans l'évêché de Strasbourg, où ils possédaient des prébendes.

Les chanoines catholiques se faisant scrupule, vu qu'ils étaient

proscrits, de leur en permettre la jouissance, ils se mirent eux-mêmes

en possession, de leur autorité privée et par la force, et un puissant

parti protestant de la bourgeoisie de Strasbourg leur donna bientôt la

supériorité dans le chapitre. Les chanoines catholiques s'enfuirent à

Saverne; là, sous la protection de leur évêque, ils continuèrent de

tenir leur chapitre, comme le seul régulier, et déclarèrent intrus les

chanoines restés à Strasbourg. Cependant ceux-ci s'étaient renforcés par

l'admission de plusieurs membres protestants de haute naissance, si bien

qu'à la mort de l'évêque, ils osèrent en présenter un nouveau dans la

personne d'un prince protestant, Jean-Georges de Brandebourg. Les

chanoines catholiques, loin d'accepter ce choix, présentèrent l'évêque

de Metz, prince lorrain, qui signala aussitôt son élection par des

hostilités sur le territoire de Strasbourg.

La ville de Strasbourg ayant pris les armes pour le chapitre protestant

et le prince de Brandebourg, et le parti contraire, soutenu par des

troupes lorraines, cherchant à s'emparer des biens de l'évêché, il

s'ensuivit une longue guerre, accompagnée, suivant l'esprit du temps, de

barbares dévastations. Vainement l'empereur voulut interposer son

autorité souveraine pour décider la querelle: les biens de l'évêché

restèrent longtemps encore divisés entre les deux partis, jusqu'à ce

qu'enfin le prince protestant abandonna ses prétentions pour un médiocre

équivalent en argent. Ainsi l'Église catholique sortit encore

triomphante de cette affaire.

Ce différend était à peine terminé, qu'il se passa à Donawert, ville

impériale de Souabe, un événement plus inquiétant encore pour toute

l'Allemagne protestante. Dans cette ville, jusque-là catholique, le

parti protestant avait pris, par les voies accoutumées, une telle

prépondérance, sous les règnes de Ferdinand et de son fils, que les

catholiques furent réduits à se contenter d'une église succursale dans

le couvent de la Sainte-Croix et à dérober aux scandales de l'autre

parti la plupart de leurs cérémonies religieuses. Enfin un abbé

fanatique de ce couvent osa braver les sentiments populaires et ordonner

une procession publique, avec la croix en tête et les bannières

déployées; mais on le força bientôt de renoncer à son entreprise.

L'année suivante, ce même abbé, encouragé par une déclaration favorable

de l'empereur, ayant renouvelé cette procession, on se porta à des actes

publics de violence. Comme la procession revenait, la populace fanatique

ferma la porte aux religieux, abattit leurs bannières, et les accompagna

chez eux avec des cris et des injures. Une citation impériale fut la

suite de ces violences, et, le peuple furieux ayant menacé la personne

des commissaires impériaux, toutes les tentatives d'accommodement

amiable ayant échoué auprès de cette multitude fanatique, la ville fut

mise formellement au ban de l'Empire, et le duc Maximilien de Bavière

chargé d'exécuter la sentence. A l'approche de l'armée bavaroise, le

découragement s'empara tout à coup de cette bourgeoisie naguère si

arrogante, et elle posa les armes sans résistance. L'entière abolition

du culte protestant dans ses murs fut le châtiment de sa faute. Donawert

perdit ses priviléges, et, de ville impériale de Souabe, elle devint

ville provinciale de Bavière.

Il y avait dans cette affaire deux circonstances qui devaient exciter au

plus haut degré l'attention des protestants, quand même l'intérêt de la

religion aurait eu pour eux moins de force. C'était le conseil aulique

de l'Empire, tribunal arbitraire et entièrement catholique, dont ils

contestaient d'ailleurs si vivement la juridiction, qui avait rendu la

sentence, et l'on avait chargé de l'exécution le duc de Bavière, le chef

d'un cercle étranger. Des actes si contraires à la constitution

faisaient prévoir, de la part des catholiques, des mesures violentes qui

pouvaient bien s'appuyer sur une entente secrète et un plan dangereux,

et finir par la ruine entière de leur liberté religieuse.

Dans un état de choses où la force fait la loi, où toute sûreté repose

sur le pouvoir, le parti le plus faible sera toujours le plus pressé de

se mettre en défense. C'est ce qu'on vit alors en Allemagne. Si les

catholiques avaient réellement formé quelques desseins hostiles contre

les protestants, il était raisonnable de croire que les premiers coups

seraient portés sur l'Allemagne du sud plutôt que sur celle du nord,

parce que, dans la basse Allemagne, les protestants étaient liés entre

eux, sans interruption, sur une grande étendue de pays, et pouvaient,

par conséquent, se soutenir fort aisément les uns les autres; tandis

que, dans la haute Allemagne, séparés de leurs coreligionnaires,

entourés de tous côtés par les catholiques, ils étaient exposés sans

défense à toute irruption. En outre, si, comme il était à présumer, les

catholiques voulaient mettre à profit les divisions intestines des

protestants et diriger leur attaque contre une seule secte, les

calvinistes, qui étaient les plus faibles et d'ailleurs exclus du traité

de paix, se trouvaient évidemment dans un danger plus prochain, et

c'était sur eux que devaient tomber les premiers coups.

Les deux circonstances se rencontraient dans les États de l'électeur

palatin: ils avaient dans le duc de Bavière un voisin redoutable, et

leur retour au calvinisme ne leur permettait d'espérer ni la protection

du traité de paix religieuse, ni de grands secours des membres

évangéliques de l'Empire. Aucun pays d'Allemagne n'a éprouvé, en aussi

peu d'années, des changements de religion aussi rapides que le Palatinat

à cette époque. On vit, dans le court espace de soixante années, ce

pays, malheureux jouet de ses maîtres, prêter deux fois serment à la

doctrine de Luther, et deux fois l'abandonner pour celle de Calvin.

D'abord l'électeur Frédéric III avait été infidèle à la confession

d'Augsbourg, dont Louis, son fils aîné et son successeur, fit de

nouveau, par un changement brusque et violent, la religion dominante.

Les calvinistes furent dépouillés de leurs églises dans tout le pays;

leurs ministres, et même les maîtres d'école de leur confession, furent

bannis hors des frontières; ce prince évangélique si zélé les poursuivit

jusque dans son testament, en ne donnant pour tuteurs à son fils encore

mineur que des luthériens d'une sévère orthodoxie. Mais son frère, le

comte palatin Jean Casimir, cassa ce testament illégal, et, en vertu de

la bulle d'or, il prit possession de la tutelle et de toute

l'administration. On donna au jeune électeur, Frédéric IV, âgé de neuf

ans, des instituteurs calvinistes, à qui l'on recommanda d'extirper de

l'âme de leur élève l'hérésie luthérienne, dussent-ils y employer les

coups. Si l'on agissait de la sorte avec le maître, il est aisé de

deviner comment on traitait les sujets.

Ce fut sous ce Frédéric IV que la cour palatine se donna beaucoup de

mouvement pour entraîner les membres protestants de l'Empire d'Allemagne

à de communes mesures contre la maison d'Autriche, et, s'il était

possible, à une ligue générale. Outre que cette cour était dirigée par

les conseils de la France, conseils dont l'âme était la haine de

l'Autriche, le soin de sa propre sûreté l'obligeait de se ménager à

temps le secours, si douteux, des évangéliques contre un ennemi voisin

et supérieur en forces. Mais de grandes difficultés s'opposaient à cette

ligue: l'antipathie des évangéliques pour les réformés le cédait à peine

à leur commune horreur des papistes. On chercha donc premièrement à

réunir les deux communions, pour faciliter ensuite l'alliance politique;

mais toutes les tentatives échouèrent: elles n'aboutirent le plus

souvent qu'à fortifier chaque parti dans sa croyance. Il ne restait

d'autre ressource que d'augmenter la défiance et la crainte des

évangéliques, pour leur faire juger la réunion nécessaire. On amplifia

les forces des catholiques; on exagéra le danger; des événements

fortuits furent attribués à un plan médité; de simples incidents furent

défigurés par des interprétations odieuses, et l'on prêta à toute la

conduite des catholiques un accord et une préméditation, dont ils

étaient vraisemblablement bien éloignés.

La diète de Ratisbonne, où les protestants s'étaient flattés de faire

renouveler la paix de religion, s'était séparée sans résultat, et à

leurs anciens griefs venait de s'ajouter l'oppression récente de

Donawert. Alors s'effectua, avec une incroyable rapidité, la réunion si

longtemps désirée et tentée. L'électeur palatin Frédéric IV, le comte

palatin de Neubourg, deux margraves de Brandebourg, le margrave de Bade

et le duc Jean Frédéric de Wurtemberg, ainsi des luthériens avec des

calvinistes, conclurent à Anhausen, en Franconie (1608), pour eux et

leurs héritiers, une étroite alliance nommée l'_Union évangélique_. Les

princes unis se promettaient, contre tout offenseur, conseils et secours

mutuels, dans ce qui intéressait la religion et leurs droits de membres

de l'Empire; ils se reconnaissaient tous solidaires. Si un membre de

l'Union voyait ses États envahis, les autres devaient s'armer

sur-le-champ et courir à sa défense. Les terres, les villes et les

châteaux des alliés seraient ouverts, en cas de nécessité, aux troupes

de chacun; les conquêtes seraient partagées entre tous selon la mesure

du contingent fourni. En temps de paix, la direction de toute l'alliance

serait remise à l'électeur palatin, mais avec des pouvoirs limités. Pour

subvenir aux frais, on exigea des avances, et un fonds fut consigné. La

différence de religion, entre luthériens et calvinistes, ne devait avoir

sur l'Union aucune influence. On se liait pour dix ans. Chaque associé

avait dû s'engager à recruter de nouveaux membres. L'électeur de

Brandebourg se montra bien disposé, celui de Saxe désapprouva

l'alliance; la Hesse ne put venir à bout de se déterminer; les ducs de

Brunswick et de Lunebourg voyaient aussi à la chose des difficultés.

Mais les trois villes impériales de Strasbourg, Nuremberg et Ulm ne

furent pas pour l'Union une acquisition de médiocre importance, parce

qu'on avait grand besoin de leur argent, et que leur exemple pouvait

être suivi par plusieurs autres villes impériales.

Les membres ligués de la diète, jusque-là timides et peu redoutés dans

leur isolement, tinrent, l'Union une fois conclue, un langage hardi. Ils

portèrent devant l'empereur, par le prince Christian d'Anhalt, leurs

plaintes et leurs demandes communes, dont les principales étaient le

rétablissement de Donawert, l'abolition de la juridiction aulique, et

même une réforme dans l'administration et le conseil de l'empereur. Les

princes avaient eu soin de choisir, pour lui faire ces représentations,

le moment où les troubles de ses États héréditaires le laissaient à

peine respirer; où il venait de perdre et de voir passer au pouvoir de

Matthias l'Autriche et la Hongrie; où il n'avait sauvé sa couronne de

Bohême que par la concession de la lettre impériale; enfin, où la

succession de Juliers préparait déjà de loin un nouvel embrasement. Il

ne faut donc pas s'étonner que l'indolent monarque se soit pressé moins

que jamais de se résoudre, et que les princes unis aient pris les armes

avant qu'il eût seulement délibéré.

Les catholiques observaient l'Union d'un regard soupçonneux; l'Union

surveillait avec la même défiance les catholiques et l'empereur, qui

suspectait lui-même l'un et l'autre parti: l'inquiétude et l'irritation

étaient partout au comble. Et il fallut que, dans ce moment critique, la

mort du duc Jean Guillaume de Juliers vint encore ouvrir, dans le pays

de Juliers et de Clèves, une succession très-litigieuse.

Huit prétendants réclamaient cet héritage, que des traités solennels

avaient déclaré indivisible, et l'empereur, qui laissait voir le désir

de le retirer, comme fief impérial tombé en déshérence, pouvait passer

pour un neuvième compétiteur. Quatre d'entre eux, l'électeur de

Brandebourg, le comte palatin de Neubourg, le comte palatin de

Deux-Ponts et le margrave de Burgau, prince autrichien, réclamaient

cette succession, comme fief féminin, au nom de quatre princesses,

soeurs du feu duc. Deux autres, l'électeur de Saxe, de la ligne

albertine, et les ducs de Saxe, de la ligne ernestine, s'appuyaient sur

une expectative plus ancienne, que l'empereur Frédéric III leur avait

accordée sur cet héritage, et que Maximilien Ier avait confirmée aux

deux maisons de Saxe. On s'arrêta peu aux prétentions de quelques

princes étrangers. L'électeur de Brandebourg et le comte de Neubourg

avaient peut-être le droit le mieux fondé, un droit qui leur donnait, ce

semble, des chances assez égales. Aussi, dès que la succession fut

ouverte, ces deux princes firent prendre possession de l'héritage:

Brandebourg agit le premier; Neubourg suivit son exemple. Ils

commencèrent leur querelle avec la plume, et l'auraient

vraisemblablement finie avec l'épée: mais l'intervention de l'empereur,

qui voulait appeler cette cause devant son trône et mettre

provisoirement le séquestre sur le pays en litige, amena bientôt les

deux partis à conclure un accord, pour écarter le danger commun. Ils

convinrent de gouverner conjointement le duché. Vainement l'empereur

fit-il sommer les états du pays de refuser l'hommage à leurs nouveaux

maîtres; vainement envoya-t-il dans les duchés son parent, l'archiduc

Léopold, évêque de Passau et de Strasbourg, afin de soutenir par sa

présence le parti impérial: tout le pays s'était soumis, à l'exception

de Juliers, aux princes protestants, et le parti de l'empereur se vit

assiégé dans la ville capitale.

La contestation de Juliers était importante pour toute l'Allemagne; elle

excita même l'attention de plusieurs cours de l'Europe. La question

n'était pas seulement de savoir qui posséderait le duché de Juliers et

qui ne le posséderait pas: on se demandait surtout lequel des deux

partis qui divisaient l'Allemagne, le catholique ou le protestant,

s'agrandirait d'une possession si considérable; laquelle des deux

religions gagnerait ou perdrait ce territoire. On se demandait si

l'Autriche réussirait encore une fois dans ses usurpations, et

assouvirait par une nouvelle proie sa fureur de conquêtes, ou si la

liberté de l'Allemagne et l'équilibre de ses forces seraient maintenus

contre les usurpations de l'Autriche. La querelle de la succession de

Juliers intéressait donc toutes les puissances ennemies de cette maison

et favorables à la liberté. L'Union évangélique, la Hollande,

l'Angleterre, et surtout Henri IV, y furent engagés.

Ce monarque, qui avait consumé la plus belle moitié de sa vie à lutter

contre la maison d'Autriche, et qui n'avait enfin surmonté qu'à force de

persévérance et de courage héroïque les obstacles que cette maison avait

élevés entre le trône et lui, n'était pas resté jusqu'alors spectateur

oisif des troubles d'Allemagne. C'était précisément cette lutte des

princes contre l'empereur qui donnait et assurait la paix à la France.

Les protestants et les Turcs étaient les deux forces salutaires, qui

pesaient, à l'orient et à l'occident, sur la puissance autrichienne;

mais, aussitôt qu'on lui permettait de se dégager de cette contrainte,

elle se relevait aussi formidable que jamais. Henri IV avait eu, pendant

toute une moitié de vie d'homme, le spectacle continuel de la soif de

domination et de conquête de l'Autriche. Ni l'adversité, ni même la

pauvreté d'esprit, qui tempère cependant d'ordinaire toutes les

passions, ne pouvaient éteindre celle-là dans un coeur où coulait une

seule goutte du sang de Ferdinand d'Aragon. L'ambition d'agrandissement

de l'Autriche avait déjà, depuis un siècle, arraché l'Europe à une

heureuse paix et causé une violente révolution dans l'intérieur de ses

principaux États. Elle avait dépouillé les champs de cultivateurs et les

ateliers d'artisans, pour couvrir de masses armées, immenses, inconnues

jusque-là, le sol de l'Europe, et de flottes ennemies les mers destinées

au commerce. Elle avait imposé aux princes européens la nécessité

funeste d'accabler d'impôts inouïs l'industrie de leurs sujets et

d'épuiser, dans une défense contrainte, le meilleur des forces de leurs

domaines, perdues pour le bonheur des habitants. Point de paix pour

l'Europe, point de plan durable pour le bonheur des peuples, aussi

longtemps qu'on laisserait cette redoutable famille troubler, à son gré,

le repos de cette partie du monde.

Telles étaient les pensées qui couvraient d'un nuage l'âme de Henri,

vers la fin de sa glorieuse carrière. Quels efforts n'avait-il pas dû

faire pour tirer la France du chaos où l'avait plongée une longue guerre

civile, allumée et entretenue par cette même Autriche! Tout grand homme

veut avoir travaillé pour le long avenir. Et qui pouvait garantir à ce

monarque la durée de la prospérité où il laissait la France, aussi

longtemps que l'Autriche et l'Espagne ne feraient qu'une puissance,

maintenant épuisée et abattue, il est vrai, mais qui n'avait besoin que

d'un heureux hasard pour se reformer soudain en un seul corps et

renaître aussi formidable que jamais? S'il voulait laisser à son

successeur un trône bien affermi et à son peuple une paix durable, il

fallait que cette dangereuse puissance fût désarmée pour toujours. Telle

était la source de la haine implacable que Henri IV avait jurée à

l'Autriche: haine inextinguible, ardente et juste comme l'inimitié

d'Annibal envers le peuple de Romulus, mais ennoblie par un principe

plus généreux.

Toutes les puissances de l'Europe avaient, comme Henri IV, ce grand

devoir à remplir; mais toutes n'avaient pas sa lumineuse politique, son

courage désintéressé, pour agir en vue d'un tel devoir. Tout homme, sans

distinction, est séduit par un avantage prochain: les grandes âmes sont

seules touchées d'un bien éloigné. Aussi longtemps que, dans ses

desseins, la sagesse compte sur la sagesse ou se fie à ses propres

forces, elle ne forme que des plans chimériques et court le danger de se

rendre la risée du monde; mais elle est assurée d'un heureux succès et

peut se promettre les applaudissements et l'admiration des hommes,

aussitôt que, dans ses plans de génie, elle a un rôle pour la barbarie,

la cupidité et la superstition, et que les circonstances lui permettent

d'employer des passions égoïstes à l'accomplissement de ses beaux

projets.

Dans la première supposition, le fameux dessein de Henri IV, de chasser

la maison d'Autriche de toutes ses possessions et de partager cette

proie entre les puissances de l'Europe, aurait effectivement mérité le

nom de chimère, qu'on lui a tant prodigué; mais le méritait-il aussi

dans l'autre hypothèse? Jamais l'excellent roi n'avait compté, chez les

exécuteurs de son projet, sur un motif pareil à celui qui l'animait

lui-même et son fidèle Sully dans cette entreprise. Tous les États dont

le concours lui était nécessaire furent décidés à accepter le rôle

qu'ils avaient à remplir, par les mobiles les plus forts et les plus

capables d'entraîner une puissance politique. Aux protestants d'Autriche

on ne demandait que de secouer le joug autrichien, et c'était déjà le

but de leurs efforts; aux Pays-Bas, de s'affranchir de même de

l'Espagne. Le pape et les républiques italiennes n'avaient pas de plus

grand intérêt que de bannir pour jamais la tyrannie espagnole de leur

péninsule; pour l'Angleterre, rien n'était plus désirable qu'une

révolution qui la délivrait de son plus mortel ennemi. A ce partage des

dépouilles de l'Autriche, chaque puissance gagnait ou une extension de

territoire ou la liberté; des possessions nouvelles ou la sûreté pour

les anciennes; et, comme toutes y gagnaient, l'équilibre ne recevait

nulle atteinte. La France pouvait dédaigner généreusement toute part au

butin, car sa force était plus que doublée par la ruine de l'Autriche,

et rien ne la rendait plus puissante que de ne pas agrandir sa

puissance. Enfin, pour récompenser les descendants de Habsbourg de

délivrer l'Europe de leur présence, on leur donnait la liberté de

s'étendre dans tous les autres mondes, découverts et à découvrir. Les

coups de poignard de Ravaillac sauvèrent l'Autriche et retardèrent de

quelques siècles le repos de l'Europe.

Les yeux attachés sur ce plan, Henri IV dut s'empresser de prendre une

part active à l'Union évangélique en Allemagne, et à la querelle de la

succession de Juliers, comme à deux événements de la plus grande

importance. Ses négociateurs agissaient sans relâche auprès de toutes

les cours protestantes d'Allemagne, et le peu qu'ils révélaient ou

qu'ils laissaient pressentir du grand secret politique de leur maître

suffisait pour gagner des esprits animés d'une haine si ardente contre

l'Autriche et possédés d'une telle ambition de s'agrandir. Les habiles

efforts de Henri resserrèrent encore les liens de l'Union, et le

puissant secours qu'il promit éleva le courage de ses membres au plus

haut degré de confiance. Une nombreuse armée française, commandée par le

roi en personne, devait joindre sur le Rhin les troupes de l'Union et

d'abord les aider à achever la conquête du pays de Clèves et de Juliers,

marcher ensuite avec les Allemands en Italie, où la Savoie, Venise et le

pape tenaient déjà prêt un puissant renfort, et renverser là tous les

trônes espagnols. L'armée victorieuse devait après cela pénétrer, de la

Lombardie, dans les domaines héréditaires de la maison de Habsbourg: là,

favorisée par une révolte générale des protestants, elle brisait le

sceptre autrichien dans tous ses États allemands, dans la Bohême, la

Hongrie et la Transylvanie. Pendant ce temps, les Brabançons et les

Hollandais, renforcés des secours de la France, se délivreraient

également de leurs tyrans espagnols, et ce torrent débordé, effroyable,

qui naguère encore avait menacé d'engloutir dans ses sombres tourbillons

la liberté de l'Europe, coulerait désormais, sans bruit et oublié,

derrière les Pyrénées.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 4 / 36 段