cour crut pouvoir hasarder un coup décisif. Sur un ordre impérial,
l'église de Klostergrab fut démolie, celle de Braunau fermée de force,
et les bourgeois les plus turbulents furent jetés en prison. Un
mouvement général parmi les protestants fut la suite de ces mesures; on
cria à la violation de la lettre de Majesté. Le comte de Thurn, animé
par la vengeance et pressé plus encore par son office de défenseur, se
montra surtout très-actif pour échauffer les esprits. A son instigation,
des députés de tous les cercles du royaume furent convoqués à Prague,
pour prendre les mesures nécessaires dans ce danger commun. On convint
de rédiger une supplique à l'empereur et d'insister sur l'élargissement
des prisonniers. La réponse de l'empereur, déjà très-mal reçue des états
parce qu'il ne l'avait pas adressée à eux-mêmes, mais à ses lieutenants,
improuvait leur conduite, comme illégale et séditieuse, justifiait par
un ordre impérial ce qui s'était fait à Klostergrab et à Braunau, et
renfermait quelques passages qu'on pouvait interpréter comme des
menaces.
Le comte de Thurn ne manqua pas d'augmenter la fâcheuse impression que
cet écrit de l'empereur produisit sur l'assemblée des états. Il leur
représenta le danger de tous ceux qui avaient pris part à la supplique
et sut les entraîner par la peur et la colère à des résolutions
violentes. Les soulever immédiatement contre l'empereur, c'eût été un
pas encore trop hardi. Il ne les amena que par degrés à ce but
inévitable. Il jugea bon de détourner d'abord leur mécontentement sur
les conseillers de l'empereur, et fit répandre, à cet effet, le bruit
que l'écrit impérial avait été rédigé à la lieutenance à Prague, et
seulement signé à Vienne. Parmi les lieutenants impériaux, le président
de la chambre Slawata et le baron de Martinitz, nommé burgrave de
Karlstein à la place de Thurn, étaient l'objet de la haine universelle.
Depuis longtemps, l'un et l'autre avaient laissé voir assez clairement
leurs dispositions hostiles aux membres protestants des états, en
refusant seuls d'assister à la séance où la lettre impériale avait été
enregistrée dans les statuts de Bohême. Dès lors, on les avait menacés
de les rendre responsables de toute atteinte future portée à cet acte,
et, depuis, tout ce qui était arrivé de fâcheux aux protestants leur
avait été imputé, et non sans raison. Parmi tous les seigneurs
catholiques, nuls ne s'étaient montrés aussi durs que ces deux hommes
envers leurs sujets protestants. On les accusait de lâcher des chiens
après eux, pour les pousser à la messe, et de les ramener de force au
papisme, par le refus du baptême, du mariage et de la sépulture. Il
n'était pas difficile d'enflammer la colère de la nation contre deux
personnages si détestés, et on les choisit pour victimes du
mécontentement universel.
Le 23 mai 1618, les députés, en armes et accompagnés d'une suite
nombreuse, se présentèrent au château royal et entrèrent en tumulte dans
la salle où les lieutenants de l'empereur, Sternberg, Martinitz,
Lobkowitz et Slawata, étaient assemblés. Ils demandèrent d'un ton
menaçant, à chacun d'eux, de déclarer s'il avait eu part à l'écrit
impérial et s'il y avait donné son assentiment. Sternberg les accueillit
avec modération; Martinitz et Slawata répondirent fièrement. Cela décida
de leur sort. On conduisit par le bras hors de la salle Sternberg et
Lobkowitz, moins haïs et plus redoutés; ensuite Slawata et Martinitz
furent saisis, traînés vers une fenêtre et précipités, d'une hauteur de
quatre-vingts pieds, dans le fossé du château. On y jeta après eux le
secrétaire Fabricius, leur créature à tous deux. Tout le monde civilisé
s'étonna, comme de raison, d'une justice si étrange: les Bohêmes
alléguèrent, pour s'excuser, l'usage national, et ne trouvèrent rien de
surprenant dans cette affaire, sinon qu'on pût se relever, si bien
portant, d'une telle chute. Un amas de fumier, sur lequel la lieutenance
impériale eut le bonheur de choir, l'avait préservée du mal.
On ne pouvait se flatter d'avoir reconquis, par une si brusque
exécution, les bonnes grâces de l'empereur; mais c'était là justement
que le comte de Thurn avait voulu amener les états. S'ils s'étaient
permis un pareil acte de violence dans la crainte d'un péril encore
incertain, l'attente certaine d'un châtiment et le besoin de sûreté,
devenu plus pressant, devaient les entraîner bien plus loin encore. En
se faisant justice à eux-mêmes d'une façon si brutale, ils avaient fermé
toutes les voies à l'irrésolution et au repentir, et il ne paraissait
possible de racheter ce crime unique que par une longue suite de
violences. Comme on ne pouvait faire que l'acte n'eût pas été commis, il
fallait désarmer le pouvoir qui devait punir. Trente directeurs furent
nommés pour continuer légalement la révolte. On s'empara de toutes les
affaires du gouvernement, de tous les revenus de la couronne; on reçut
le serment des fonctionnaires royaux et des troupes; et l'on adressa à
toute la nation bohême une sommation de défendre la cause commune. Les
jésuites, que la haine générale accusait d'avoir provoqué jusque-là tous
les actes d'oppression, furent bannis de tout le royaume, et les états
crurent nécessaire de justifier, dans un manifeste particulier, cette
dure décision. Au reste, toutes ces mesures avaient pour objet le
maintien des lois et de l'autorité royale: langage ordinaire des
rebelles, jusqu'à ce que la fortune se soit prononcée pour eux.
L'émotion que la nouvelle de cette révolte de Bohême excita à la cour
impériale fut loin d'être aussi vive que l'eût mérité une telle
provocation. L'empereur Matthias n'était plus cet homme déterminé qui
avait pu autrefois aller chercher son roi et son maître au sein de son
peuple et le renverser de trois trônes. L'audacieux courage qui l'avait
animé dans une usurpation l'abandonna dans une défense légitime. Les
Bohêmes révoltés avaient pris les armes les premiers, et il était
naturel qu'il armât comme eux. Mais il ne pouvait espérer de renfermer
la guerre dans ce royaume; dans tous les pays de sa domination, les
protestants étaient liés entre eux par une dangereuse sympathie: le
péril commun de la religion pouvait les réunir tout à coup en une
redoutable république. Que pouvait-il opposer à un pareil ennemi, si nos
sujets protestants se séparaient de lui? Les deux partis n'allaient-ils
pas s'épuiser dans une guerre civile si funeste? Tout n'était-il pas
compromis s'il succombait, et, s'il était vainqueur, qui ruinait-il que
ses propres sujets?
Ces considérations disposèrent Matthias et son conseil à l'indulgence et
à des pensées de paix; mais d'autres voulaient voir dans cette
indulgence même la cause du mal. L'archiduc Ferdinand de Grætz alla
jusqu'à féliciter l'empereur d'un événement qui justifierait devant
l'Europe entière toutes les violences envers les protestants de Bohême.
«La désobéissance, disait-il, l'anarchie et la révolte ont toujours
donné la main au protestantisme. Toutes les libertés que Matthias et son
prédécesseur ont accordées aux états n'ont eu d'autre effet que
d'accroître leurs prétentions. C'est contre l'autorité souveraine que
sont dirigées toutes les démarches des hérétiques; c'est par degrés que
leur insolence en est venue à cette dernière attaque; bientôt, pour
dernier outrage, ils attenteront à la personne de l'empereur. Contre de
pareils ennemis, on ne trouvera de secours que dans les armes, de repos
et d'autorité que sur les ruines de leurs dangereux priviléges, de
sûreté pour la foi catholique que dans la destruction totale de cette
secte. L'issue de la guerre était douteuse, il est vrai; mais, si on ne
la faisait pas, la ruine était certaine. La confiscation des biens des
rebelles suffirait largement aux dépenses, et la terreur des supplices
enseignerait, pour l'avenir, aux autres diètes une prompte obéissance.»
Pouvait-on blâmer les protestants de Bohême de prendre à temps leurs
mesures contre les effets de pareilles maximes? Aussi bien était-ce
seulement contre l'héritier de l'empereur que cette révolte était
dirigée, et non contre l'empereur lui-même, qui n'avait rien fait pour
justifier les alarmes des protestants. Ce fut pour fermer le chemin du
trône de Bohême à Ferdinand qu'on saisit les armes, dès le temps du
règne de Matthias; mais on voulait, jusqu'à la mort de cet empereur, se
tenir dans les bornes d'une apparente soumission.
Cependant la Bohême était en armes, et l'empereur ne pouvait pas même
offrir la paix sans armer à son tour. L'Espagne avança de l'argent et
promit qu'elle enverrait des troupes d'Italie et des Pays-Bas. On nomma
généralissime un Néerlandais, le comte de Bucquoi, aucun homme du pays
n'inspirant assez de confiance; le comte de Dampierre, étranger comme
lui, commandait sous ses ordres. Avant que cette armée se mît en
mouvement, l'empereur la fit précéder d'un manifeste, pour tenter les
voies de la douceur. Il y déclarait aux Bohêmes que la lettre de Majesté
était sacrée pour lui; qu'il n'avait jamais rien résolu contre leur
religion ou leurs priviléges. Son armement actuel n'était lui-même que
la suite nécessaire du leur; aussitôt que la nation aurait posé les
armes, il licencierait, lui aussi ses troupes. Mais cette lettre
clémente manqua son but, parce que les chefs de la révolte jugèrent
prudent de cacher au peuple la bonne volonté de l'empereur. Au lieu de
cela, ils répandirent du haut des chaires et dans des pamphlets les
bruits les plus venimeux: ils faisaient trembler le peuple abusé, en le
menaçant de nouvelles Saint-Barthélemy, qui n'existaient que dans leur
tête. Toute la Bohême prit part à la révolte, excepté les villes de
Budweiss, Krummau et Pilsen. Ces trois cités, qui étaient en grande
partie catholiques, eurent seules le courage, au milieu de la défection
générale, de rester fidèles à l'empereur, qui leur promit des secours.
Mais il ne pouvait échapper au comte de Thurn combien il serait
dangereux de laisser dans les mains de l'ennemi trois places d'une telle
importance, qui tenaient ouverte en tout temps aux armes de l'empereur
l'entrée du royaume. Avec une prompte résolution, il parut devant
Budweiss et Krummau, se flattant que l'épouvante lui livrerait l'une et
l'autre. Krummau se rendit, mais Budweiss repoussa avec fermeté toutes
ses attaques.
Alors l'empereur commença à montrer lui-même un peu plus de sérieuse
vigueur et d'activité. Bucquoi et Dampierre se jetèrent dans la Bohême
avec deux armées et commencèrent à la traiter en pays ennemi. Mais ces
deux chefs impériaux trouvèrent le chemin de Prague plus difficile
qu'ils ne s'y étaient attendus. Il leur fallut enlever, l'épée à la
main, chaque passage, chaque poste un peu tenable, et la résistance
augmentait à chaque pas, parce que les excès de leurs soldats, pour la
plupart Hongrois et Wallons, poussaient les amis à la défection et les
ennemis au désespoir. Mais, alors même que ses armées s'avançaient dans
la Bohême, l'empereur continuait d'offrir la paix aux états et de se
montrer disposé à un accommodement. De nouvelles perspectives qui
s'ouvrirent pour les rebelles rehaussèrent leur courage. La diète de
Moravie embrassa leur parti, et il leur vint d'Allemagne, en la personne
du comte de Mansfeld, un défenseur aussi brave qu'inattendu.
Les chefs de l'Union évangélique avaient observé jusque-là les
événements de Bohême en silence, mais non en spectateurs oisifs. La
Bohême combattait pour la même cause qu'eux et contre le même ennemi:
ils firent voir aux membres de l'alliance leur propre sort dans celui de
ce peuple, et leur représentèrent sa cause comme l'intérêt le plus sacré
pour l'union allemande. Fidèles à ce principe, ils soutinrent le courage
des rebelles par des promesses de secours, et une circonstance heureuse
les mit en état de remplir à l'improviste cet engagement.
Le comte Pierre-Ernest de Mansfeld, dont le père, Ernest de Mansfeld,
officier autrichien plein de mérite, avait commandé quelque temps avec
beaucoup de gloire l'armée espagnole dans les Pays-Bas, fut l'instrument
qui devait humilier la maison d'Autriche en Allemagne. Il avait fait
lui-même ses premières campagnes au service de cette maison, et
combattu, dans le pays de Juliers et en Alsace, sous les drapeaux de
l'archiduc Léopold, contre la religion protestante et la liberté
allemande; mais, gagné insensiblement par les principes de la nouvelle
religion, il abandonna un chef intéressé, qui lui refusait le payement
des dépenses faites à son service, et il consacra à l'Union évangélique
son zèle et son épée victorieuse. Il arriva précisément à cette époque
que le duc de Savoie, engagé dans une guerre contre l'Espagne, demanda
des secours à l'Union, dont il était l'allié. L'Union lui céda sa
nouvelle conquête, et Mansfeld fut chargé de mettre sur pied en
Allemagne, pour le duc et à ses frais, une armée de quatre mille hommes.
Cette armée était prête à marcher, quand la guerre s'alluma en Bohême,
et le duc n'ayant, à ce moment, aucun besoin de renforts, laissa ces
troupes à la disposition de l'Union. Rien ne pouvait être plus au gré de
celle-ci que de secourir, aux frais d'autrui, ses alliés de Bohême. Le
comte de Mansfeld reçut aussitôt l'ordre de conduire ces quatre mille
hommes dans ce royaume, et, pour cacher aux yeux du monde les véritables
auteurs de l'armement, on mit en avant un brevet délivré par les états
de Bohême.
Mansfeld parut dans le pays et s'y établit solidement par la prise de la
ville forte de Pilsen, fidèle à l'empereur. Le courage des rebelles fut
encore relevé par un autre secours, que leur envoyèrent les états de
Silésie. Ils engagèrent alors avec les troupes impériales des combats,
peu décisifs, mais qui n'en causèrent que plus de ravages et qui furent
le prélude d'une guerre plus sérieuse. Afin de ralentir les opérations
militaires de l'empereur, on négocia avec lui, et l'on accepta même la
médiation offerte par la Saxe; mais, avant que le résultat pût montrer
combien on était peu sincère, la mort fit disparaître l'empereur de la
scène.
Qu'avait fait Matthias pour justifier l'attente du monde, qu'il avait
provoquée en renversant son prédécesseur? Était-ce la peine de monter
sur le trône de Rodolphe par un crime, pour l'occuper si mal et en
descendre avec si peu de gloire? Tant que Matthias fut roi, il expia
l'imprudence par laquelle il l'était devenu. Afin de porter la couronne
quelques années plus tôt, il en avait sacrifié toute l'indépendance. Ce
que les états, devenus plus puissants lui laissèrent d'autorité, ses
propres agnats l'entravèrent par une humiliante contrainte. Malade et
sans postérité, il vit l'attention des hommes courir au-devant de son
orgueilleux successeur, qui, dans son impatience, anticipait sur sa
destinée, et, sous le règne expirant d'un vieillard, ouvrait déjà le
sien.
On pouvait regarder comme éteinte avec Matthias la branche régnante de
la maison d'Autriche en Allemagne. Car, de tous les fils de Maximilien,
il ne restait plus que l'archiduc Albert, alors dans les Pays-Bas, qui,
faible et sans enfants, avait cédé à la branche de Grætz ses droits à la
succession. La maison d'Espagne s'était aussi désistée, dans un pacte
secret, en faveur de l'archiduc Ferdinand de Styrie, de toutes ses
prétentions sur les pays autrichiens. C'était en la personne de ce
prince que la souche de Habsbourg devait pousser en Allemagne de
nouvelles branches et faire revivre l'ancienne grandeur de l'Autriche.
Ferdinand eut pour père l'archiduc Charles de Carniole, de Carinthie et
de Styrie, frère puîné de l'empereur Maximilien II, et pour mère une
princesse de Bavière. Comme il avait perdu son père dès l'âge de douze
ans, l'archiduchesse sa mère le confia à la garde du duc Guillaume de
Bavière, frère de cette princesse, sous les yeux duquel il fut élevé et
instruit par les jésuites, à l'université d'Ingolstadt. On imagine
aisément quels principes Ferdinand dut puiser dans le commerce d'un
prince qui avait renoncé par dévotion au gouvernement. On lui montrait,
d'une part, l'indulgence des princes de la branche de Maximilien envers
l'hérésie, et les troubles de leurs États; de l'autre, la prospérité de
la Bavière et le zèle impitoyable de ses souverains pour la religion:
entre ces deux modèles, on lui laissait le choix.
Préparé dans cette école à devenir un vaillant champion de Dieu, un
actif instrument de l'Église, il quitta la Bavière, après un séjour de
cinq ans, pour aller prendre le gouvernement de ses domaines
héréditaires. Les états de Carniole, de Carinthie et de Styrie, ayant
demandé que leur liberté religieuse fût confirmée avant la prestation de
l'hommage, Ferdinand répondit que l'hommage n'avait rien de commun avec
la liberté religieuse. Le serment fut exigé et prêté sans condition.
Plusieurs années s'écoulèrent avant que l'entreprise, dont le plan avait
été conçu à Ingolstadt, parût mûre pour l'exécution. Avant de manifester
son dessein, Ferdinand alla en personne implorer à Lorette la faveur de
la Vierge Marie et chercher à Rome, aux pieds de Clément VIII, la
bénédiction apostolique.
C'est qu'il ne s'agissait de rien moins que de bannir le protestantisme
d'une contrée où il avait pour lui la supériorité du nombre et, de plus,
une existence légale, grâce à un acte formel de tolérance que le père de
Ferdinand avait octroyé à l'ordre des seigneurs et chevaliers du pays.
Une concession si solennelle ne pouvait être retirée sans danger. Mais
aucune difficulté n'effrayait le pieux élève des jésuites. L'exemple des
autres princes de l'Empire, catholiques et protestants, qui avaient
exercé sans contradiction, dans leurs domaines, le droit de réforme, et
l'abus que les états de Styrie avaient fait de leur liberté religieuse,
devaient servir de justification à cet acte de violence. Armé d'une loi
positive, qui choquait le bon sens, on croyait pouvoir insulter sans
pudeur aux lois de la raison et de l'équité. Au reste, dans cette
injuste entreprise, Ferdinand montra un courage digne d'admiration et
une louable constance. Sans bruit, et, il faut le dire aussi, sans
cruauté, il supprima le culte protestant dans une ville, puis dans une
autre, et, en peu d'années, cette oeuvre périlleuse fut achevée, à
l'étonnement général de l'Allemagne.
Mais, tandis que les catholiques admiraient dans ce prince le héros et
le chevalier de leur Église, les protestants commençaient à se prémunir
contre lui, comme contre leur ennemi le plus dangereux. Néanmoins, la
proposition de Matthias de lui assurer sa succession ne trouva point
d'opposition, ou n'en trouva qu'une bien faible, dans les États électifs
de l'Autriche, et les Bohêmes eux-mêmes le couronnèrent, sous des
conditions très-acceptables, comme leur roi futur. Ce ne fut que plus
tard, quand ils eurent reconnu la funeste influence de ses conseils sur
le gouvernement de l'empereur, que leurs inquiétudes s'éveillèrent.
Diverses pièces, écrites de la main de ce prince, que la malveillance
fit tomber dans leurs mains et qui ne trahissaient que trop ses
sentiments, portèrent leurs craintes au plus haut degré. Ils furent
surtout révoltés d'un pacte secret de famille conclu avec l'Espagne, par
lequel Ferdinand assurait à cette couronne le royaume de Bohême, à
défaut d'héritiers mâles, sans avoir entendu la nation et sans nul égard
au droit qu'elle avait d'élire ses souverains. Les nombreux ennemis que
ce prince s'était faits, par sa réforme en Styrie, parmi les protestants
en général, lui rendirent auprès des Bohêmes les plus mauvais services;
et surtout quelques émigrés styriens, réfugiés en Bohême, et qui
avaient apporté dans leur nouvelle patrie un coeur altéré de vengeance,
se montraient fort actifs pour nourrir le feu de la révolte. Ce fut dans
ces dispositions hostiles que le roi Ferdinand trouva la nation bohême,
lorsque l'empereur Matthias lui fit place.
De si mauvais rapports entre la nation et le prince candidat à la
couronne auraient excité des orages, quelque paisible qu'eût été, du
reste, la succession au trône: combien plus alors, au milieu du feu de
la révolte; quand la nation avait repris sa souveraineté, qu'elle était
revenue à l'état du droit naturel, qu'elle avait les armes à la main;
que le sentiment de son union lui avait inspiré une foi enthousiaste en
elle-même; que les plus heureux succès, des promesses de secours
étrangers et des espérances folles avaient élevé son courage jusqu'à la
plus ferme confiance! Oubliant les droits déjà conférés à Ferdinand, les
états déclarèrent leur trône vacant et leur choix complétement libre. Il
n'y avait aucun moyen de paisible soumission, et, si Ferdinand voulait
posséder la couronne de Bohême, il avait le choix, ou de l'acheter au
prix de tout ce qui rend une couronne souhaitable, ou de la conquérir
l'épée à la main.
Mais par quels moyens la conquérir? De quelque côté qu'il tournât ses
regards, tous ses États étaient en flammes. La Silésie était entraînée
dans la révolte de la Bohême; la Moravie était sur le point de suivre
cet exemple; dans la haute et la basse Autriche s'agitait, comme sous
Rodolphe, l'esprit de liberté; aucune diète ne voulait prêter le
serment. Le prince Bethlen Gabor de Transylvanie menaçait la Hongrie
d'une irruption; un mystérieux armement des Turcs effrayait toutes les
provinces situées à l'orient; et pour que la détresse de Ferdinand fût
au comble, il fallut encore que les protestants, éveillés par l'exemple
général, levassent la tête dans ses domaines paternels. Ils avaient dans
ces pays la supériorité du nombre; dans la plupart, ils étaient en
possession des revenus avec lesquels Ferdinand devait faire la guerre.
Les neutres commençaient à balancer; les fidèles, à désespérer; les
malintentionnés montraient seuls du courage. Une moitié de l'Allemagne
faisait signe aux rebelles de prendre patience, l'autre attendait
l'événement sans agir; les secours de l'Espagne étaient encore dans des
pays lointains: le moment qui donnait tout à Ferdinand menaçait de tout
lui ravir.
Quelques offres qu'il fît maintenant, sous la dure loi de la nécessité,
aux Bohêmes rebelles, toutes ses propositions de paix furent insolemment
rejetées. Déjà le comte de Thurn se montre en Moravie, à la tête d'une
armée, pour amener cette province, la seule qui fût encore chancelante,
à prendre un parti. La vue de leurs amis donne aux protestants moraves
le signal de la révolte. Brünn est emporté; le reste du pays se rend
volontairement; dans toute la province, on change de religion et de
gouvernement. Le torrent des rebelles, grossi dans sa course, se
précipite dans l'Autriche supérieure, où un parti de même opinion le
reçoit avec allégresse. «Plus de priviléges de religion! les mêmes
droits pour toutes les Églises chrétiennes! Le bruit se répand qu'on
lève dans le pays des troupes étrangères pour écraser la Bohême: ce sont
elles qu'on vient chercher, dit-on, et l'on poursuivra jusqu'à
Jérusalem l'ennemi de la liberté.» Aucun bras ne se remue pour défendre
l'archiduc; à la fin, les rebelles viennent camper sous les murs de
Vienne, pour assiéger leur souverain.
Ferdinand avait éloigné ses enfants de Grætz, où ils n'étaient plus en
sûreté, et les avait envoyés dans le Tyrol; lui-même, il attendait la
révolte dans sa capitale. Une poignée de soldats était tout ce qu'il
pouvait opposer à cet essaim furieux; et ce petit nombre d'hommes
manquait de bonne volonté parce qu'ils étaient sans solde et même sans
pain. Vienne n'était pas préparée à un long siége. Le parti des
religionnaires, toujours prêt à se joindre aux Bohêmes, avait dans la
ville la supériorité, ceux de la campagne rassemblaient déjà des troupes
contre l'archiduc. Déjà la plèbe protestante le voyait enfermé dans un
cloître, ses États partagés, et ses enfants élevés dans la nouvelle
religion. Livré à des ennemis secrets, entouré d'ennemis déclarés, il
voyait, à chaque instant, s'ouvrir l'abîme qui allait engloutir toutes
ses espérances, l'engloutir lui-même. Les balles bohêmes volaient dans
son palais impérial, où seize barons autrichiens, qui avaient pénétré
dans son appartement, l'assiégeaient de reproches et voulaient lui
arracher son consentement à une confédération avec les Bohêmes. Un de
ces barons le saisit par les boutons de son pourpoint, lui lança ce cri
au visage: «Ferdinand, signeras-tu?»