Cependant, la vigilance des défenseurs s'était un peu ralentie, et la

cour crut pouvoir hasarder un coup décisif. Sur un ordre impérial,

l'église de Klostergrab fut démolie, celle de Braunau fermée de force,

et les bourgeois les plus turbulents furent jetés en prison. Un

mouvement général parmi les protestants fut la suite de ces mesures; on

cria à la violation de la lettre de Majesté. Le comte de Thurn, animé

par la vengeance et pressé plus encore par son office de défenseur, se

montra surtout très-actif pour échauffer les esprits. A son instigation,

des députés de tous les cercles du royaume furent convoqués à Prague,

pour prendre les mesures nécessaires dans ce danger commun. On convint

de rédiger une supplique à l'empereur et d'insister sur l'élargissement

des prisonniers. La réponse de l'empereur, déjà très-mal reçue des états

parce qu'il ne l'avait pas adressée à eux-mêmes, mais à ses lieutenants,

improuvait leur conduite, comme illégale et séditieuse, justifiait par

un ordre impérial ce qui s'était fait à Klostergrab et à Braunau, et

renfermait quelques passages qu'on pouvait interpréter comme des

menaces.

Le comte de Thurn ne manqua pas d'augmenter la fâcheuse impression que

cet écrit de l'empereur produisit sur l'assemblée des états. Il leur

représenta le danger de tous ceux qui avaient pris part à la supplique

et sut les entraîner par la peur et la colère à des résolutions

violentes. Les soulever immédiatement contre l'empereur, c'eût été un

pas encore trop hardi. Il ne les amena que par degrés à ce but

inévitable. Il jugea bon de détourner d'abord leur mécontentement sur

les conseillers de l'empereur, et fit répandre, à cet effet, le bruit

que l'écrit impérial avait été rédigé à la lieutenance à Prague, et

seulement signé à Vienne. Parmi les lieutenants impériaux, le président

de la chambre Slawata et le baron de Martinitz, nommé burgrave de

Karlstein à la place de Thurn, étaient l'objet de la haine universelle.

Depuis longtemps, l'un et l'autre avaient laissé voir assez clairement

leurs dispositions hostiles aux membres protestants des états, en

refusant seuls d'assister à la séance où la lettre impériale avait été

enregistrée dans les statuts de Bohême. Dès lors, on les avait menacés

de les rendre responsables de toute atteinte future portée à cet acte,

et, depuis, tout ce qui était arrivé de fâcheux aux protestants leur

avait été imputé, et non sans raison. Parmi tous les seigneurs

catholiques, nuls ne s'étaient montrés aussi durs que ces deux hommes

envers leurs sujets protestants. On les accusait de lâcher des chiens

après eux, pour les pousser à la messe, et de les ramener de force au

papisme, par le refus du baptême, du mariage et de la sépulture. Il

n'était pas difficile d'enflammer la colère de la nation contre deux

personnages si détestés, et on les choisit pour victimes du

mécontentement universel.

Le 23 mai 1618, les députés, en armes et accompagnés d'une suite

nombreuse, se présentèrent au château royal et entrèrent en tumulte dans

la salle où les lieutenants de l'empereur, Sternberg, Martinitz,

Lobkowitz et Slawata, étaient assemblés. Ils demandèrent d'un ton

menaçant, à chacun d'eux, de déclarer s'il avait eu part à l'écrit

impérial et s'il y avait donné son assentiment. Sternberg les accueillit

avec modération; Martinitz et Slawata répondirent fièrement. Cela décida

de leur sort. On conduisit par le bras hors de la salle Sternberg et

Lobkowitz, moins haïs et plus redoutés; ensuite Slawata et Martinitz

furent saisis, traînés vers une fenêtre et précipités, d'une hauteur de

quatre-vingts pieds, dans le fossé du château. On y jeta après eux le

secrétaire Fabricius, leur créature à tous deux. Tout le monde civilisé

s'étonna, comme de raison, d'une justice si étrange: les Bohêmes

alléguèrent, pour s'excuser, l'usage national, et ne trouvèrent rien de

surprenant dans cette affaire, sinon qu'on pût se relever, si bien

portant, d'une telle chute. Un amas de fumier, sur lequel la lieutenance

impériale eut le bonheur de choir, l'avait préservée du mal.

On ne pouvait se flatter d'avoir reconquis, par une si brusque

exécution, les bonnes grâces de l'empereur; mais c'était là justement

que le comte de Thurn avait voulu amener les états. S'ils s'étaient

permis un pareil acte de violence dans la crainte d'un péril encore

incertain, l'attente certaine d'un châtiment et le besoin de sûreté,

devenu plus pressant, devaient les entraîner bien plus loin encore. En

se faisant justice à eux-mêmes d'une façon si brutale, ils avaient fermé

toutes les voies à l'irrésolution et au repentir, et il ne paraissait

possible de racheter ce crime unique que par une longue suite de

violences. Comme on ne pouvait faire que l'acte n'eût pas été commis, il

fallait désarmer le pouvoir qui devait punir. Trente directeurs furent

nommés pour continuer légalement la révolte. On s'empara de toutes les

affaires du gouvernement, de tous les revenus de la couronne; on reçut

le serment des fonctionnaires royaux et des troupes; et l'on adressa à

toute la nation bohême une sommation de défendre la cause commune. Les

jésuites, que la haine générale accusait d'avoir provoqué jusque-là tous

les actes d'oppression, furent bannis de tout le royaume, et les états

crurent nécessaire de justifier, dans un manifeste particulier, cette

dure décision. Au reste, toutes ces mesures avaient pour objet le

maintien des lois et de l'autorité royale: langage ordinaire des

rebelles, jusqu'à ce que la fortune se soit prononcée pour eux.

L'émotion que la nouvelle de cette révolte de Bohême excita à la cour

impériale fut loin d'être aussi vive que l'eût mérité une telle

provocation. L'empereur Matthias n'était plus cet homme déterminé qui

avait pu autrefois aller chercher son roi et son maître au sein de son

peuple et le renverser de trois trônes. L'audacieux courage qui l'avait

animé dans une usurpation l'abandonna dans une défense légitime. Les

Bohêmes révoltés avaient pris les armes les premiers, et il était

naturel qu'il armât comme eux. Mais il ne pouvait espérer de renfermer

la guerre dans ce royaume; dans tous les pays de sa domination, les

protestants étaient liés entre eux par une dangereuse sympathie: le

péril commun de la religion pouvait les réunir tout à coup en une

redoutable république. Que pouvait-il opposer à un pareil ennemi, si nos

sujets protestants se séparaient de lui? Les deux partis n'allaient-ils

pas s'épuiser dans une guerre civile si funeste? Tout n'était-il pas

compromis s'il succombait, et, s'il était vainqueur, qui ruinait-il que

ses propres sujets?

Ces considérations disposèrent Matthias et son conseil à l'indulgence et

à des pensées de paix; mais d'autres voulaient voir dans cette

indulgence même la cause du mal. L'archiduc Ferdinand de Grætz alla

jusqu'à féliciter l'empereur d'un événement qui justifierait devant

l'Europe entière toutes les violences envers les protestants de Bohême.

«La désobéissance, disait-il, l'anarchie et la révolte ont toujours

donné la main au protestantisme. Toutes les libertés que Matthias et son

prédécesseur ont accordées aux états n'ont eu d'autre effet que

d'accroître leurs prétentions. C'est contre l'autorité souveraine que

sont dirigées toutes les démarches des hérétiques; c'est par degrés que

leur insolence en est venue à cette dernière attaque; bientôt, pour

dernier outrage, ils attenteront à la personne de l'empereur. Contre de

pareils ennemis, on ne trouvera de secours que dans les armes, de repos

et d'autorité que sur les ruines de leurs dangereux priviléges, de

sûreté pour la foi catholique que dans la destruction totale de cette

secte. L'issue de la guerre était douteuse, il est vrai; mais, si on ne

la faisait pas, la ruine était certaine. La confiscation des biens des

rebelles suffirait largement aux dépenses, et la terreur des supplices

enseignerait, pour l'avenir, aux autres diètes une prompte obéissance.»

Pouvait-on blâmer les protestants de Bohême de prendre à temps leurs

mesures contre les effets de pareilles maximes? Aussi bien était-ce

seulement contre l'héritier de l'empereur que cette révolte était

dirigée, et non contre l'empereur lui-même, qui n'avait rien fait pour

justifier les alarmes des protestants. Ce fut pour fermer le chemin du

trône de Bohême à Ferdinand qu'on saisit les armes, dès le temps du

règne de Matthias; mais on voulait, jusqu'à la mort de cet empereur, se

tenir dans les bornes d'une apparente soumission.

Cependant la Bohême était en armes, et l'empereur ne pouvait pas même

offrir la paix sans armer à son tour. L'Espagne avança de l'argent et

promit qu'elle enverrait des troupes d'Italie et des Pays-Bas. On nomma

généralissime un Néerlandais, le comte de Bucquoi, aucun homme du pays

n'inspirant assez de confiance; le comte de Dampierre, étranger comme

lui, commandait sous ses ordres. Avant que cette armée se mît en

mouvement, l'empereur la fit précéder d'un manifeste, pour tenter les

voies de la douceur. Il y déclarait aux Bohêmes que la lettre de Majesté

était sacrée pour lui; qu'il n'avait jamais rien résolu contre leur

religion ou leurs priviléges. Son armement actuel n'était lui-même que

la suite nécessaire du leur; aussitôt que la nation aurait posé les

armes, il licencierait, lui aussi ses troupes. Mais cette lettre

clémente manqua son but, parce que les chefs de la révolte jugèrent

prudent de cacher au peuple la bonne volonté de l'empereur. Au lieu de

cela, ils répandirent du haut des chaires et dans des pamphlets les

bruits les plus venimeux: ils faisaient trembler le peuple abusé, en le

menaçant de nouvelles Saint-Barthélemy, qui n'existaient que dans leur

tête. Toute la Bohême prit part à la révolte, excepté les villes de

Budweiss, Krummau et Pilsen. Ces trois cités, qui étaient en grande

partie catholiques, eurent seules le courage, au milieu de la défection

générale, de rester fidèles à l'empereur, qui leur promit des secours.

Mais il ne pouvait échapper au comte de Thurn combien il serait

dangereux de laisser dans les mains de l'ennemi trois places d'une telle

importance, qui tenaient ouverte en tout temps aux armes de l'empereur

l'entrée du royaume. Avec une prompte résolution, il parut devant

Budweiss et Krummau, se flattant que l'épouvante lui livrerait l'une et

l'autre. Krummau se rendit, mais Budweiss repoussa avec fermeté toutes

ses attaques.

Alors l'empereur commença à montrer lui-même un peu plus de sérieuse

vigueur et d'activité. Bucquoi et Dampierre se jetèrent dans la Bohême

avec deux armées et commencèrent à la traiter en pays ennemi. Mais ces

deux chefs impériaux trouvèrent le chemin de Prague plus difficile

qu'ils ne s'y étaient attendus. Il leur fallut enlever, l'épée à la

main, chaque passage, chaque poste un peu tenable, et la résistance

augmentait à chaque pas, parce que les excès de leurs soldats, pour la

plupart Hongrois et Wallons, poussaient les amis à la défection et les

ennemis au désespoir. Mais, alors même que ses armées s'avançaient dans

la Bohême, l'empereur continuait d'offrir la paix aux états et de se

montrer disposé à un accommodement. De nouvelles perspectives qui

s'ouvrirent pour les rebelles rehaussèrent leur courage. La diète de

Moravie embrassa leur parti, et il leur vint d'Allemagne, en la personne

du comte de Mansfeld, un défenseur aussi brave qu'inattendu.

Les chefs de l'Union évangélique avaient observé jusque-là les

événements de Bohême en silence, mais non en spectateurs oisifs. La

Bohême combattait pour la même cause qu'eux et contre le même ennemi:

ils firent voir aux membres de l'alliance leur propre sort dans celui de

ce peuple, et leur représentèrent sa cause comme l'intérêt le plus sacré

pour l'union allemande. Fidèles à ce principe, ils soutinrent le courage

des rebelles par des promesses de secours, et une circonstance heureuse

les mit en état de remplir à l'improviste cet engagement.

Le comte Pierre-Ernest de Mansfeld, dont le père, Ernest de Mansfeld,

officier autrichien plein de mérite, avait commandé quelque temps avec

beaucoup de gloire l'armée espagnole dans les Pays-Bas, fut l'instrument

qui devait humilier la maison d'Autriche en Allemagne. Il avait fait

lui-même ses premières campagnes au service de cette maison, et

combattu, dans le pays de Juliers et en Alsace, sous les drapeaux de

l'archiduc Léopold, contre la religion protestante et la liberté

allemande; mais, gagné insensiblement par les principes de la nouvelle

religion, il abandonna un chef intéressé, qui lui refusait le payement

des dépenses faites à son service, et il consacra à l'Union évangélique

son zèle et son épée victorieuse. Il arriva précisément à cette époque

que le duc de Savoie, engagé dans une guerre contre l'Espagne, demanda

des secours à l'Union, dont il était l'allié. L'Union lui céda sa

nouvelle conquête, et Mansfeld fut chargé de mettre sur pied en

Allemagne, pour le duc et à ses frais, une armée de quatre mille hommes.

Cette armée était prête à marcher, quand la guerre s'alluma en Bohême,

et le duc n'ayant, à ce moment, aucun besoin de renforts, laissa ces

troupes à la disposition de l'Union. Rien ne pouvait être plus au gré de

celle-ci que de secourir, aux frais d'autrui, ses alliés de Bohême. Le

comte de Mansfeld reçut aussitôt l'ordre de conduire ces quatre mille

hommes dans ce royaume, et, pour cacher aux yeux du monde les véritables

auteurs de l'armement, on mit en avant un brevet délivré par les états

de Bohême.

Mansfeld parut dans le pays et s'y établit solidement par la prise de la

ville forte de Pilsen, fidèle à l'empereur. Le courage des rebelles fut

encore relevé par un autre secours, que leur envoyèrent les états de

Silésie. Ils engagèrent alors avec les troupes impériales des combats,

peu décisifs, mais qui n'en causèrent que plus de ravages et qui furent

le prélude d'une guerre plus sérieuse. Afin de ralentir les opérations

militaires de l'empereur, on négocia avec lui, et l'on accepta même la

médiation offerte par la Saxe; mais, avant que le résultat pût montrer

combien on était peu sincère, la mort fit disparaître l'empereur de la

scène.

Qu'avait fait Matthias pour justifier l'attente du monde, qu'il avait

provoquée en renversant son prédécesseur? Était-ce la peine de monter

sur le trône de Rodolphe par un crime, pour l'occuper si mal et en

descendre avec si peu de gloire? Tant que Matthias fut roi, il expia

l'imprudence par laquelle il l'était devenu. Afin de porter la couronne

quelques années plus tôt, il en avait sacrifié toute l'indépendance. Ce

que les états, devenus plus puissants lui laissèrent d'autorité, ses

propres agnats l'entravèrent par une humiliante contrainte. Malade et

sans postérité, il vit l'attention des hommes courir au-devant de son

orgueilleux successeur, qui, dans son impatience, anticipait sur sa

destinée, et, sous le règne expirant d'un vieillard, ouvrait déjà le

sien.

On pouvait regarder comme éteinte avec Matthias la branche régnante de

la maison d'Autriche en Allemagne. Car, de tous les fils de Maximilien,

il ne restait plus que l'archiduc Albert, alors dans les Pays-Bas, qui,

faible et sans enfants, avait cédé à la branche de Grætz ses droits à la

succession. La maison d'Espagne s'était aussi désistée, dans un pacte

secret, en faveur de l'archiduc Ferdinand de Styrie, de toutes ses

prétentions sur les pays autrichiens. C'était en la personne de ce

prince que la souche de Habsbourg devait pousser en Allemagne de

nouvelles branches et faire revivre l'ancienne grandeur de l'Autriche.

Ferdinand eut pour père l'archiduc Charles de Carniole, de Carinthie et

de Styrie, frère puîné de l'empereur Maximilien II, et pour mère une

princesse de Bavière. Comme il avait perdu son père dès l'âge de douze

ans, l'archiduchesse sa mère le confia à la garde du duc Guillaume de

Bavière, frère de cette princesse, sous les yeux duquel il fut élevé et

instruit par les jésuites, à l'université d'Ingolstadt. On imagine

aisément quels principes Ferdinand dut puiser dans le commerce d'un

prince qui avait renoncé par dévotion au gouvernement. On lui montrait,

d'une part, l'indulgence des princes de la branche de Maximilien envers

l'hérésie, et les troubles de leurs États; de l'autre, la prospérité de

la Bavière et le zèle impitoyable de ses souverains pour la religion:

entre ces deux modèles, on lui laissait le choix.

Préparé dans cette école à devenir un vaillant champion de Dieu, un

actif instrument de l'Église, il quitta la Bavière, après un séjour de

cinq ans, pour aller prendre le gouvernement de ses domaines

héréditaires. Les états de Carniole, de Carinthie et de Styrie, ayant

demandé que leur liberté religieuse fût confirmée avant la prestation de

l'hommage, Ferdinand répondit que l'hommage n'avait rien de commun avec

la liberté religieuse. Le serment fut exigé et prêté sans condition.

Plusieurs années s'écoulèrent avant que l'entreprise, dont le plan avait

été conçu à Ingolstadt, parût mûre pour l'exécution. Avant de manifester

son dessein, Ferdinand alla en personne implorer à Lorette la faveur de

la Vierge Marie et chercher à Rome, aux pieds de Clément VIII, la

bénédiction apostolique.

C'est qu'il ne s'agissait de rien moins que de bannir le protestantisme

d'une contrée où il avait pour lui la supériorité du nombre et, de plus,

une existence légale, grâce à un acte formel de tolérance que le père de

Ferdinand avait octroyé à l'ordre des seigneurs et chevaliers du pays.

Une concession si solennelle ne pouvait être retirée sans danger. Mais

aucune difficulté n'effrayait le pieux élève des jésuites. L'exemple des

autres princes de l'Empire, catholiques et protestants, qui avaient

exercé sans contradiction, dans leurs domaines, le droit de réforme, et

l'abus que les états de Styrie avaient fait de leur liberté religieuse,

devaient servir de justification à cet acte de violence. Armé d'une loi

positive, qui choquait le bon sens, on croyait pouvoir insulter sans

pudeur aux lois de la raison et de l'équité. Au reste, dans cette

injuste entreprise, Ferdinand montra un courage digne d'admiration et

une louable constance. Sans bruit, et, il faut le dire aussi, sans

cruauté, il supprima le culte protestant dans une ville, puis dans une

autre, et, en peu d'années, cette oeuvre périlleuse fut achevée, à

l'étonnement général de l'Allemagne.

Mais, tandis que les catholiques admiraient dans ce prince le héros et

le chevalier de leur Église, les protestants commençaient à se prémunir

contre lui, comme contre leur ennemi le plus dangereux. Néanmoins, la

proposition de Matthias de lui assurer sa succession ne trouva point

d'opposition, ou n'en trouva qu'une bien faible, dans les États électifs

de l'Autriche, et les Bohêmes eux-mêmes le couronnèrent, sous des

conditions très-acceptables, comme leur roi futur. Ce ne fut que plus

tard, quand ils eurent reconnu la funeste influence de ses conseils sur

le gouvernement de l'empereur, que leurs inquiétudes s'éveillèrent.

Diverses pièces, écrites de la main de ce prince, que la malveillance

fit tomber dans leurs mains et qui ne trahissaient que trop ses

sentiments, portèrent leurs craintes au plus haut degré. Ils furent

surtout révoltés d'un pacte secret de famille conclu avec l'Espagne, par

lequel Ferdinand assurait à cette couronne le royaume de Bohême, à

défaut d'héritiers mâles, sans avoir entendu la nation et sans nul égard

au droit qu'elle avait d'élire ses souverains. Les nombreux ennemis que

ce prince s'était faits, par sa réforme en Styrie, parmi les protestants

en général, lui rendirent auprès des Bohêmes les plus mauvais services;

et surtout quelques émigrés styriens, réfugiés en Bohême, et qui

avaient apporté dans leur nouvelle patrie un coeur altéré de vengeance,

se montraient fort actifs pour nourrir le feu de la révolte. Ce fut dans

ces dispositions hostiles que le roi Ferdinand trouva la nation bohême,

lorsque l'empereur Matthias lui fit place.

De si mauvais rapports entre la nation et le prince candidat à la

couronne auraient excité des orages, quelque paisible qu'eût été, du

reste, la succession au trône: combien plus alors, au milieu du feu de

la révolte; quand la nation avait repris sa souveraineté, qu'elle était

revenue à l'état du droit naturel, qu'elle avait les armes à la main;

que le sentiment de son union lui avait inspiré une foi enthousiaste en

elle-même; que les plus heureux succès, des promesses de secours

étrangers et des espérances folles avaient élevé son courage jusqu'à la

plus ferme confiance! Oubliant les droits déjà conférés à Ferdinand, les

états déclarèrent leur trône vacant et leur choix complétement libre. Il

n'y avait aucun moyen de paisible soumission, et, si Ferdinand voulait

posséder la couronne de Bohême, il avait le choix, ou de l'acheter au

prix de tout ce qui rend une couronne souhaitable, ou de la conquérir

l'épée à la main.

Mais par quels moyens la conquérir? De quelque côté qu'il tournât ses

regards, tous ses États étaient en flammes. La Silésie était entraînée

dans la révolte de la Bohême; la Moravie était sur le point de suivre

cet exemple; dans la haute et la basse Autriche s'agitait, comme sous

Rodolphe, l'esprit de liberté; aucune diète ne voulait prêter le

serment. Le prince Bethlen Gabor de Transylvanie menaçait la Hongrie

d'une irruption; un mystérieux armement des Turcs effrayait toutes les

provinces situées à l'orient; et pour que la détresse de Ferdinand fût

au comble, il fallut encore que les protestants, éveillés par l'exemple

général, levassent la tête dans ses domaines paternels. Ils avaient dans

ces pays la supériorité du nombre; dans la plupart, ils étaient en

possession des revenus avec lesquels Ferdinand devait faire la guerre.

Les neutres commençaient à balancer; les fidèles, à désespérer; les

malintentionnés montraient seuls du courage. Une moitié de l'Allemagne

faisait signe aux rebelles de prendre patience, l'autre attendait

l'événement sans agir; les secours de l'Espagne étaient encore dans des

pays lointains: le moment qui donnait tout à Ferdinand menaçait de tout

lui ravir.

Quelques offres qu'il fît maintenant, sous la dure loi de la nécessité,

aux Bohêmes rebelles, toutes ses propositions de paix furent insolemment

rejetées. Déjà le comte de Thurn se montre en Moravie, à la tête d'une

armée, pour amener cette province, la seule qui fût encore chancelante,

à prendre un parti. La vue de leurs amis donne aux protestants moraves

le signal de la révolte. Brünn est emporté; le reste du pays se rend

volontairement; dans toute la province, on change de religion et de

gouvernement. Le torrent des rebelles, grossi dans sa course, se

précipite dans l'Autriche supérieure, où un parti de même opinion le

reçoit avec allégresse. «Plus de priviléges de religion! les mêmes

droits pour toutes les Églises chrétiennes! Le bruit se répand qu'on

lève dans le pays des troupes étrangères pour écraser la Bohême: ce sont

elles qu'on vient chercher, dit-on, et l'on poursuivra jusqu'à

Jérusalem l'ennemi de la liberté.» Aucun bras ne se remue pour défendre

l'archiduc; à la fin, les rebelles viennent camper sous les murs de

Vienne, pour assiéger leur souverain.

Ferdinand avait éloigné ses enfants de Grætz, où ils n'étaient plus en

sûreté, et les avait envoyés dans le Tyrol; lui-même, il attendait la

révolte dans sa capitale. Une poignée de soldats était tout ce qu'il

pouvait opposer à cet essaim furieux; et ce petit nombre d'hommes

manquait de bonne volonté parce qu'ils étaient sans solde et même sans

pain. Vienne n'était pas préparée à un long siége. Le parti des

religionnaires, toujours prêt à se joindre aux Bohêmes, avait dans la

ville la supériorité, ceux de la campagne rassemblaient déjà des troupes

contre l'archiduc. Déjà la plèbe protestante le voyait enfermé dans un

cloître, ses États partagés, et ses enfants élevés dans la nouvelle

religion. Livré à des ennemis secrets, entouré d'ennemis déclarés, il

voyait, à chaque instant, s'ouvrir l'abîme qui allait engloutir toutes

ses espérances, l'engloutir lui-même. Les balles bohêmes volaient dans

son palais impérial, où seize barons autrichiens, qui avaient pénétré

dans son appartement, l'assiégeaient de reproches et voulaient lui

arracher son consentement à une confédération avec les Bohêmes. Un de

ces barons le saisit par les boutons de son pourpoint, lui lança ce cri

au visage: «Ferdinand, signeras-tu?»

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 6 / 36 段