L'activité de Matthias n'était rien moins qu'exempte de vues

intéressées, mais la conduite de l'empereur hâta l'exécution de ces

vues. La reconnaissance lui assurait l'attachement des Hongrois,

auxquels il venait de donner la paix; ses négociateurs lui promettaient

le dévouement de la noblesse; en Autriche même, il pouvait compter sur

un nombreux parti: il ose donc déclarer plus ouvertement ses desseins et

contester, les armes à la main, avec l'empereur. Les protestants

d'Autriche et de Moravie, préparés de longue main à la révolte et gagnés

maintenant par l'archiduc, qui leur promet la liberté de conscience,

prennent hautement et publiquement son parti, et effectuent leur

réunion, depuis longtemps redoutée, avec les rebelles hongrois. Une

formidable conjuration s'est formée tout à coup contre l'empereur. Il se

résout trop tard à réparer la faute commise; en vain il essaye de

dissoudre cette ligue funeste. Déjà tout le monde est en armes; la

Hongrie, l'Autriche et la Moravie ont rendu hommage à Matthias, qui

marche déjà sur la Bohême, où il va chercher l'empereur dans son château

et trancher le nerf de sa puissance.

Le royaume de Bohême n'était pas pour l'Autriche une possession beaucoup

plus tranquille que la Hongrie: la seule différence était que, dans

celle-ci, c'étaient plutôt des causes politiques, et, dans celle-là, la

religion qui entretenaient la discorde. La Bohême avait vu, un siècle

avant Luther, éclater le premier feu des guerres de religion: la Bohême,

un siècle après Luther, vit s'allumer la flamme de la guerre de Trente

ans. La secte, à laquelle Jean Huss donna naissance, avait toujours

subsisté depuis dans ce royaume, d'accord avec l'Église romaine pour les

cérémonies de la doctrine, à l'exception du seul article de la cène, que

les hussites prenaient sous les deux espèces. Le concile de Bâle avait

accordé ce privilége aux adhérents de Huss, dans une convention

particulière, les _compactata de Bohême_, et, quoique les papes eussent

ensuite contesté cette concession, les hussites continuaient d'en jouir

sous la protection des lois. L'usage du calice étant l'unique signe

remarquable qui distinguât cette secte, on la désignait par le nom

d'_utraquistes_ (les communiants sous l'une et l'autre espèce), et elle

se complaisait dans cette dénomination, parce qu'elle lui rappelait le

privilége qui lui était si cher. Mais sous ce nom se cachait aussi la

secte, beaucoup plus rigide, des «frères bohêmes et moraves,» qui

s'écartaient de l'Église dominante en des points beaucoup plus

importants et qui avaient beaucoup de rapports avec les protestants

d'Allemagne. Chez les uns comme chez les autres, les nouveautés

religieuses allemandes et suisses firent rapidement fortune, et le nom

d'utraquistes, sous lequel ils surent cacher toujours leur changement de

principes, les garantissait de la persécution.

Au fond, ils n'avaient plus de commun que le nom avec les anciens

utraquistes; ils étaient, en réalité, de vrais protestants. Pleins de

confiance dans la force de leur parti et la tolérance de l'empereur, ils

osèrent, sous le règne de Maximilien, mettre au jour leurs véritables

sentiments. A l'exemple des Allemands, ils rédigèrent une confession de

foi, dans laquelle luthériens et calvinistes reconnurent leurs opinions,

et ils demandèrent que tous les priviléges de l'Église utraquiste

d'autrefois fussent transférés à cette nouvelle confession. Cette

demande rencontra de l'opposition chez leurs collègues catholiques des

états, et ils durent se contenter d'une assurance verbale de la bouche

de l'empereur.

Tant que Maximilien vécut, ils jouirent, même sous leur nouvelle forme,

d'une complète tolérance; mais, sous son successeur, les choses

changèrent de face. Il parut un édit impérial qui enlevait aux

soi-disant frères bohêmes la liberté de religion. Ces frères bohêmes ne

se distinguaient en rien des autres utraquistes: la sentence de leur

condamnation frappait donc nécessairement à la fois tous les associés à

la confession de Bohême. Aussi s'opposèrent-ils unanimement dans la

diète au mandat impérial, mais ce fut sans succès. L'empereur et les

membres catholiques des états s'appuyèrent sur les _compactata_ et sur

le droit national de Bohême, où assurément il ne se trouvait rien encore

en faveur d'une religion qui, au temps où cette ancienne législation

naquit, n'avait pas encore pour elle la voix de la nation. Mais combien

de changements s'étaient faits depuis! Ce qui n'était alors qu'une secte

insignifiante était devenu l'Église dominante; et n'était-ce pas une

véritable chicane de vouloir fixer par d'anciens pactes les limites

d'une religion nouvelle? Les protestants de Bohême invoquèrent la

garantie verbale de Maximilien et la liberté religieuse des Allemands,

auxquels ils ne voulaient être inférieurs en aucun point. Efforts

inutiles: on refusa tout.

Tel était en Bohême l'état des choses quand Matthias, déjà maître de la

Hongrie, de l'Autriche et de la Moravie, parut devant Kollin, pour

soulever aussi les états du pays contre l'empereur. L'embarras de

Rodolphe fut à son comble. Abandonné de tous ses autres pays

héréditaires, il fondait sa dernière espérance sur les états de Bohême,

et il pouvait prévoir qu'ils abuseraient de sa détresse pour le forcer

d'admettre leurs prétentions. Après tant d'années, il reparut enfin

publiquement à la diète de Prague. Pour montrer, au peuple aussi, qu'il

vivait encore, il fallut ouvrir tous les volets de la galerie, longeant

la cour, par laquelle il passa. C'est assez dire où, quant à lui, l'on

en était venu. Ce qu'il avait craint arriva. Les états, qui sentaient

leur importance, ne voulurent entendre à rien, avant d'avoir obtenu pour

leurs priviléges constitutionnels et pour la liberté de religion une

pleine sûreté. Il était inutile de recourir maintenant encore aux

anciens subterfuges; le sort de l'empereur était dans leurs mains: il

dut se plier à la nécessité. Cependant, il ne céda que pour les autres

demandes: il se réserva de régler à la prochaine diète les affaires de

religion.

Alors les Bohêmes prirent les armes pour la défense de Rodolphe: une

sanglante guerre civile entre les deux frères paraissait inévitable;

mais l'empereur, qui ne craignait rien tant que de rester dans cette

servile dépendance des états, n'en attendit pas l'explosion et

s'empressa de s'accommoder par une voie pacifique avec l'archiduc son

frère. Par un acte formel de renonciation, il abandonna à celui-ci, ce

qu'il ne pouvait plus lui reprendre, l'Autriche et la Hongrie, et il le

reconnut pour son successeur au trône de Bohême.

L'empereur n'avait payé si cher sa délivrance que pour s'engager

immédiatement après dans un nouvel embarras. Les affaires de religion de

la Bohême avaient été renvoyées à la prochaine diète: elle s'ouvrit en

1609. Les états demandaient la liberté du culte, telle qu'elle avait

existé sous le dernier empereur, un consistoire particulier, la cession

de l'université de Prague, et la permission de nommer dans leur sein des

défenseurs, ou protecteurs de leur liberté. Rodolphe s'en tint à sa

première réponse: le parti catholique avait enchaîné toutes les

résolutions du timide empereur. Si réitérées et si menaçantes que

fussent les représentations des états, il persista dans sa première

déclaration de n'accorder rien au delà des anciennes conventions. La

diète se sépara sans avoir rien obtenu, et ses membres, irrités contre

l'empereur, convinrent entre eux de se réunir à Prague, de leur propre

autorité, pour aviser eux-mêmes à leurs intérêts.

Ils parurent en grand nombre à Prague, et les délibérations suivirent

leur cours, sans égard à la défense de l'empereur, et presque sous ses

yeux. La condescendance qu'il commença à montrer ne fit que leur prouver

combien ils étaient redoutés et accrut leur audace: sur l'article

principal, Rodolphe resta inébranlable. Alors ils exécutèrent leurs

menaces, et prirent sérieusement la résolution d'établir eux-mêmes en

tous lieux le libre exercice de leur culte et d'abandonner l'empereur

dans sa détresse, jusqu'à ce qu'il eût approuvé cette mesure. Ils

allèrent plus loin, et se donnèrent eux-mêmes les défenseurs que

l'empereur leur refusait. On en désigna dix de chacun des trois ordres;

on résolut de mettre sur pied au plus tôt une force militaire, et le

comte de Thurn, principal instigateur de cette révolte, fut nommé

général major. Des actes si sérieux obligèrent enfin Rodolphe de céder:

les Espagnols eux-mêmes le lui conseillèrent. Dans la crainte que les

états, poussés à bout, ne se donnassent enfin au roi de Hongrie, il

signa la fameuse _lettre impériale_ ou _de Majesté_ que les Bohêmes ont

invoquée, sous les successeurs de Rodolphe, pour justifier leur

soulèvement.

Par cette lettre, la confession de Bohême, que les états avaient

présentée à Maximilien, acquérait absolument les mêmes droits que

l'Église catholique. Les utraquistes (c'est par ce nom que les

protestants de Bohême continuaient de se désigner) obtiennent

l'université de Prague et un consistoire particulier, entièrement

indépendant du siége archiépiscopal de Prague. Ils conservent toutes les

églises qu'ils possèdent dans les villes, les villages et les bourgs, à

la date de la publication de la lettre; et, s'ils veulent encore en

bâtir de nouvelles, cette faculté ne sera interdite ni à l'ordre des

seigneurs et chevaliers ni à aucune ville. C'est sur ce dernier article

de la lettre impériale que s'éleva plus tard la querelle qui mit

l'Europe en feu.

La lettre impériale faisait de la Bohême protestante une sorte de

république. Les états avaient appris à connaître la force que leur

donnaient la constance, l'union et le bon accord dans leurs mesures. Il

ne restait guère plus à l'empereur qu'une ombre de sa puissance

souveraine. L'esprit de révolte trouva un dangereux encouragement dans

la personne des soi-disant protecteurs de la liberté. L'exemple et le

succès de la Bohême étaient un signal séduisant pour les autres États

héréditaires de l'Autriche, et tous se disposaient à arracher les mêmes

priviléges par les mêmes moyens. L'esprit de liberté parcourait une

province après l'autre, et, comme c'était surtout la discorde des

princes autrichiens que les protestants avaient mise à profit si

heureusement, on se hâta de réconcilier l'empereur avec le roi de

Hongrie.

Mais cette réconciliation ne pouvait être sincère. L'offense était trop

grave pour être pardonnée, et Rodolphe continua de nourrir dans son

coeur une haine inextinguible contre Matthias. Il s'arrêtait avec

douleur et colère à la pensée que le sceptre de Bohême devait aussi

venir à la fin dans cette main détestée; et la perspective n'était guère

plus consolante pour lui, si Matthias mourait sans héritier. Alors

Ferdinand, archiduc de Grætz, qu'il aimait tout aussi peu, devenait le

chef de la famille. Pour l'exclure, ainsi que Matthias, du trône de

Bohême, il conçut le dessein de faire passer cet héritage au frère de

Ferdinand, l'archiduc Léopold, évêque de Passau, celui de tous ses

agnats qu'il aimait le plus et qui avait le mieux mérité de sa personne.

Les idées des Bohêmes sur leur droit de libre élection au trône, leur

penchant pour la personne de Léopold, semblaient favorables à ce projet,

pour lequel Rodolphe avait consulté sa partialité et son désir de

vengeance plus que l'intérêt de sa maison. Cependant, pour accomplir son

dessein, il avait besoin de forces militaires, et il rassembla en effet

des troupes dans l'évêché de Passau. Nul ne connaissait la destination

de ce corps; mais une incursion soudaine qu'il fit en Bohême, par défaut

de solde, et à l'insu de l'empereur, et les désordres qu'il y commit,

soulevèrent contre Rodolphe tout le royaume. Vainement il protesta de

son innocence auprès des états de Bohême: ils n'y voulurent pas croire.

Vainement il essaya de réprimer la licence spontanée de ses soldats: il

ne put s'en faire écouter. Supposant que ces préparatifs avaient pour

objet la révocation de la lettre de Majesté, les défenseurs de la

liberté armèrent toute la Bohême protestante, et Matthias fut appelé

dans le pays. L'empereur, après que ses troupes de Passau eurent été

expulsées, resta dans Prague, privé de tout secours. On le surveillait,

comme un prisonnier, dans son propre château, et l'on éloigna de lui

tous ses conseillers. Cependant, Matthias avait fait son entrée à

Prague au milieu de l'allégresse, universelle, et, bientôt après,

Rodolphe fut assez pusillanime pour le reconnaître roi de Bohême: sévère

dispensation du sort, qui contraignit cet empereur de transmettre

pendant sa vie, à son ennemi, un trône qu'il n'avait pas voulu lui

laisser après sa mort! Pour comble d'humiliation, on le força de relever

de toutes leurs obligations ses sujets de Bohême, de Silésie et de

Lusace, par un acte de renonciation écrit de sa main. Il obéit, le coeur

déchiré. Tous, ceux-là mêmes qu'il croyait s'être le plus attachés,

l'avaient abandonné. Après avoir signé, il jeta par terre son chapeau,

et brisa avec les dents la plume qui lui avait rendu ce honteux service.

Tandis que Rodolphe perdait l'un après l'autre ses États héréditaires,

il ne soutenait pas beaucoup mieux sa dignité impériale. Chacun des

partis religieux qui divisaient l'Allemagne s'efforçait toujours de

gagner du terrain aux dépens de l'autre ou de se garantir contre ses

attaques. Plus était faible la main qui tenait le sceptre impérial, et

plus les protestants et les catholiques se sentaient abandonnés à

eux-mêmes: plus devaient s'accroître la vigilance avec laquelle ils

s'observaient réciproquement, et leur mutuelle défiance. Il suffisait

que l'empereur fût gouverné par les jésuites, et dirigé par les conseils

de l'Espagne, pour donner aux protestants un sujet d'alarmes et un

prétexte à leurs hostilités. Le zèle inconsidéré des jésuites, qui, dans

leurs écrits et du haut de leur chaire, jetaient du doute sur la

validité de la paix de religion, excitait toujours plus la défiance des

religionnaires, et leur faisait soupçonner dans la démarche la plus

indifférente des catholiques des vues dangereuses. Tout ce qui était

entrepris, dans les États héréditaires de l'empereur, pour limiter la

religion évangélique éveillait l'attention de toute l'Allemagne

protestante, et ce puissant soutien, que les sujets évangéliques de

l'Autriche trouvaient ou se flattaient de trouver chez leurs

coreligionnaires, contribuait beaucoup à leur audace et aux rapides

succès de Matthias. On croyait dans l'Empire que la durée prolongée de

la paix de religion n'était due qu'aux embarras où les troubles

intérieurs de ses États héréditaires jetaient l'empereur: aussi ne se

pressait-on nullement de le tirer de ces embarras.

Presque toutes les affaires de la diète de l'Empire demeuraient en

suspens, soit par la négligence de Rodolphe, soit par la faute des

princes protestants, qui s'étaient fait une loi de ne subvenir en rien

aux besoins communs, tant qu'on n'aurait pas fait droit à leurs griefs.

Ces griefs portaient principalement sur le mauvais gouvernement de

l'empereur, sur la violation de la paix religieuse, et sur les nouvelles

usurpations du conseil aulique de l'Empire, qui avait commencé sous ce

règne à étendre sa juridiction aux dépens de la chambre impériale.

Autrefois, les empereurs avaient prononcé souverainement par eux-mêmes

dans les cas de peu d'importance, avec le concours des princes dans les

cas graves, sur toutes les contestations qui s'élevaient entre les

membres de l'Empire, et que le droit du plus fort n'avait pas terminées

sans leur intervention; ou bien ils remettaient la décision à des juges

impériaux, qui suivaient la cour. A la fin du quinzième siècle, ils

avaient transféré cette juridiction souveraine à un tribunal régulier,

permanent et fixe, la chambre impériale de Spire, et les membres de

l'Empire, pour n'être pas opprimés par la volonté arbitraire de

l'empereur, s'étaient réservé le droit d'en nommer les assesseurs et

d'examiner les jugements par des révisions périodiques. Ce droit des

membres de l'Empire, nommé le droit de _présentation_ et de

_visitation_, la paix de religion l'avait étendu aux membres luthériens,

si bien que désormais les causes protestantes eurent aussi des juges

protestants, et qu'une sorte d'équilibre parut exister entre les deux

religions dans ce tribunal suprême de l'Empire.

Mais les ennemis de la réformation et des libertés germaniques,

attentifs à tout ce qui pouvait favoriser leurs vues, trouvèrent bientôt

un expédient pour détruire le bon effet de cette institution. Peu à peu,

l'usage s'introduisit qu'un tribunal particulier de l'empereur, le

conseil aulique impérial, établi à Vienne, et sans autre destination,

dans l'origine, que d'assister l'empereur de ses avis dans l'exercice de

ses droits personnels incontestés; un tribunal dont les membres, nommés

arbitrairement par l'empereur seul et payés par lui seul, devaient

prendre pour loi suprême l'intérêt de leur maître, pour unique règle

l'avantage de la religion catholique, qu'ils professaient: que ce

conseil, dis-je, exerçât la haute justice sur les membres de l'Empire.

Beaucoup d'affaires litigieuses, entre des membres de différente

religion, sur lesquelles la chambre impériale avait seule le droit de

prononcer, ou qui, avant son institution, ressortissaient au conseil des

princes, étaient maintenant portées devant le conseil aulique. Il ne

faut pas s'étonner si les sentences de ce tribunal trahissaient leur

origine, et si des juges catholiques et des créatures de l'empereur

sacrifiaient la justice à l'intérêt de la religion catholique et de

l'empereur. Quoique tous les membres de l'Empire semblassent intéressés

à s'élever à temps contre un abus si dangereux, cependant les

protestants, qu'il blessait plus sensiblement, se levèrent seuls (encore

ne furent-ils pas unanimes) pour défendre la liberté allemande, qu'une

institution si arbitraire attaquait dans ce qu'elle a de plus sacré,

l'administration de la justice. Certes l'Allemagne n'aurait eu guère à

se féliciter d'avoir aboli le droit du plus fort et institué la chambre

impériale, si l'on eût encore souffert, à côté de ce tribunal, la

juridiction arbitraire de l'empereur. Les membres de l'Empire germanique

eussent fait bien peu de progrès, en comparaison des temps de barbarie,

si la chambre impériale, où ils siégeaient à côté de l'empereur et pour

laquelle ils avaient renoncé à leur ancien droit de princes souverains,

avait dû cesser d'être une juridiction nécessaire. Mais, à cette époque,

les esprits alliaient souvent les plus étranges contradictions. Alors,

au titre d'empereur, légué par le despotisme romain, s'attachait encore

une idée de pouvoir absolu, qui faisait avec le reste du droit public

allemand le plus ridicule contraste, mais qui était néanmoins soutenue

par les juristes, propagée par les fauteurs du despotisme et reçue par

les faibles comme un article de foi.

A ces griefs généraux s'ajouta peu à peu une suite d'incidents

particuliers, qui portèrent enfin les inquiétudes des protestants

jusqu'à la plus vive défiance. A l'époque des persécutions religieuses

exercées par les Espagnols dans les Pays-Bas, quelques familles

protestantes s'étaient réfugiées dans la ville impériale catholique

d'Aix-la-Chapelle, où elles s'établirent à demeure et augmentèrent

insensiblement le nombre de leurs adhérents. Ayant réussi, par adresse,

à faire entrer quelques personnes de leur croyance dans le conseil de la

ville, les religionnaires demandèrent une église et l'exercice public de

leur culte, et comme ils essuyèrent un refus, ils se firent raison par

la force et s'emparèrent même de toute l'administration municipale.

C'était pour l'empereur et tout le parti catholique un coup trop

sensible de voir une ville si considérable au pouvoir des protestants.

Toutes les représentations de Rodolphe et ses ordres de rétablir les

choses sur l'ancien pied étant demeurés sans effet le conseil aulique

mit la ville au ban de l'Empire, par une sentence qui ne reçut toutefois

son exécution que sous le règne suivant.

Les protestants firent, pour étendre leur domaine et leur puissance,

deux autres tentatives plus considérables. L'électeur de Cologne,

Gebhard, né Truchsess de Waldbourg, conçut pour la jeune comtesse Agnès

de Mansfeld, chanoinesse de Gerresheim, une violente passion, à laquelle

Agnès ne fut pas insensible. Comme les yeux de toute l'Allemagne étaient

fixés sur cette liaison, les deux frères de la comtesse, zélés

calvinistes, demandèrent satisfaction de cette atteinte à l'honneur de

leur maison, qui ne pouvait être sauvé par un mariage, tant que

l'électeur demeurerait évêque catholique. Ils le menacèrent de laver

cette tache dans son sang et celui de leur soeur, s'il ne renonçait

aussitôt à tout commerce avec la comtesse ou ne lui rendait l'honneur

devant les autels. L'électeur, indifférent à toutes les conséquences de

sa démarche, n'écouta que la voix de l'amour. Soit qu'il eût déjà, en

général, du penchant pour la religion réformée, soit que les charmes de

son amante opérassent seuls ce miracle, il abjura la foi catholique et

conduisit la belle Agnès à l'autel.

L'affaire était de la plus haute importance. D'après la lettre de la

réserve ecclésiastique, l'électeur avait perdu par cette apostasie tous

ses droits à l'archevêché; et, si les catholiques étaient jamais

intéressés à faire exécuter la réserve, c'était surtout lorsqu'il

s'agissait d'un électorat. D'un autre côté, il était bien dur de

renoncer au pouvoir suprême, et cela coûtait plus encore à la tendresse

d'un époux qui aurait tant désiré de donner plus de prix à l'offre de

son coeur et de sa main par l'hommage d'une principauté. La réserve

ecclésiastique était d'ailleurs un point litigieux du traité

d'Augsbourg, et toute l'Allemagne protestante jugeait d'une extrême

importance d'enlever au parti catholique ce quatrième électorat. Déjà

l'exemple d'actes pareils avait été donne, et avec un heureux succès,

dans plusieurs bénéfices ecclésiastiques de la basse Allemagne.

Plusieurs chanoines de Cologne étaient dès lors protestants et tenaient

pour l'électeur; dans la ville même, il pouvait compter sur de nombreux

adhérents de la même religion. Tous ces motifs, auxquels les

encouragements de ses amis et de ses proches, et les promesses de

plusieurs cours allemandes donnaient encore plus de force, décidèrent

l'électeur à garder son archevêché, même après son changement de

religion.

Mais on vit bientôt qu'il avait entrepris une lutte au-dessus de ses

forces. En permettant le libre exercice du culte évangélique dans le

pays de Cologne, il avait déjà provoqué la plus violente opposition de

la part des chanoines et des membres des états. L'intervention de

l'empereur et l'anathème de Rome, qui l'excommuniait comme apostat et le

dépouillait de toutes ses dignités ecclésiastiques et séculières,

armèrent contre lui ses États et son chapitre. Gebhard leva des troupes;

les chanoines en firent autant. Pour s'assurer promptement un puissant

soutien, ils se hâtèrent de nommer un nouvel électeur, et le choix tomba

sur l'évêque de Liége, prince de Bavière.

Alors commença une guerre civile, qui pouvait aisément aboutir à une

rupture générale de la paix dans l'Empire, vu le grand intérêt que

devaient prendre à cet incident les deux partis qui divisaient

l'Allemagne. Les protestants s'indignaient surtout que le pape eût osé,

en vertu d'un prétendu pouvoir apostolique, dépouiller de ses dignités

impériales un prince de l'Empire. Même dans l'âge d'or de leur

domination spirituelle, les papes s'étaient vu contester ce droit:

combien plus dans un siècle où, au sein d'un parti, leur autorité était

entièrement tombée et ne reposait chez l'autre que sur de très-faibles

appuis! Toutes les cours protestantes d'Allemagne intervinrent

énergiquement à ce sujet auprès de l'empereur. Henri IV, qui n'était

encore alors que roi de Navarre, ne négligea aucune voie de

négociations pour recommander avec instance aux princes allemands de

maintenir leurs droits. Le cas était décisif pour la liberté de

l'Allemagne. Quatre voix protestantes contre trois voix catholiques,

dans le collége des électeurs, faisaient nécessairement pencher la

balance en faveur des protestants et fermaient pour toujours à la maison

d'Autriche l'accès du trône impérial.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 3 / 36 段