embrasser avec un tel empressement la doctrine de Luther, je veux dire
la prise de possession des biens ecclésiastiques, ne fut pas moins
efficace après la conclusion de la paix qu'avant, et tous les bénéfices
médiats, qui n'étaient pas encore dans leurs mains, y passèrent bientôt.
Toute la basse Allemagne fut, en peu de temps, sécularisée, et, s'il en
fut autrement dans la haute, cela tint à la vive résistance des
catholiques, qui y avaient la supériorité. Quand un parti se sentait le
plus fort, il molestait ou opprimait l'autre; les princes
ecclésiastiques surtout, étant, de tous les membres de l'Empire, les
plus dépourvus de moyens de défense, furent sans cesse inquiétés par le
désir d'agrandissement de leurs voisins non catholiques. Quiconque se
sentait incapable de repousser la force par la force se réfugiait sous
les ailes de la justice, et les plaintes en spoliations, contre les
membres protestants de la diète, s'accumulèrent devant le tribunal de
l'Empire, assez disposé à poursuivre les accusés par ses sentences, mais
trop peu soutenu pour les faire exécuter. La paix, qui accordait aux
princes l'entière liberté de religion, avait aussi pourvu, en quelque
manière, aux intérêts du sujet, en stipulant pour lui le droit de
quitter en toute sécurité le pays où son culte serait opprimé. Mais la
lettre morte du traité de paix ne pouvait le protéger contre les
violences qu'un souverain peut se permettre envers un sujet détesté;
contre les persécutions inouïes par lesquelles il peut entraver son
émigration; contre les piéges, adroitement tendus, dans lesquels
l'artifice, joint à la force, peut enlacer les esprits. Le sujet
catholique de princes protestants se plaignait hautement de la violation
de la paix religieuse; l'évangélique, plus hautement encore, des
persécutions que lui faisait subir son souverain catholique.
L'animosité des théologiens et leur humeur querelleuse envenimaient des
incidents insignifiants par eux-mêmes et enflammaient les esprits:
heureux encore si cette rage théologique s'était épuisée sur l'ennemi
commun, sans répandre son venin sur les alliés de sa propre croyance!
L'union des protestants entre eux serait à la fin parvenue à maintenir
l'équilibre entre les deux partis opposés et à prolonger ainsi la paix;
mais, pour mettre le comble à la confusion, cette union cessa bientôt.
La doctrine que Zwingle avait répandue à Zurich et Calvin à Genève ne
tarda pas à s'établir aussi en Allemagne et à diviser les protestants,
au point qu'ils ne se reconnaissaient presque plus entre eux qu'à leur
commune haine contre la papauté. Les protestants de cette époque ne
ressemblaient plus à ceux qui avaient présenté, cinquante années
auparavant, leur confession de foi à Augsbourg; et la raison de ce
changement, c'est dans cette confession même qu'il faut la chercher. Par
elle, une limite positive fut tracée à la croyance luthérienne, avant
que l'esprit d'examen, qui s'était éveillé, acquiesçât à cette limite,
et les protestants sacrifièrent aveuglément une partie de ce qu'ils
avaient gagné à se séparer de Rome. Ils trouvaient déjà un point de
réunion suffisant dans les griefs que tous les protestants élevaient
également contre la hiérarchie romaine et les abus de l'Église, dans
leur commune improbation des dogmes catholiques; cependant, ils
cherchèrent ce point de réunion dans un nouveau système de croyance
positive, où ils placèrent le signe distinctif de leur Église, son
caractère essentiel et sa prééminence, et auquel ils rattachèrent le
traité qu'ils conclurent avec les catholiques. C'est simplement comme
adhérents à la confession de foi qu'ils conclurent la paix de religion:
ce titre seul donnait part aux avantages de cette paix; aussi, quel que
fût le résultat, ces adhérents devaient bientôt se trouver dans une
fâcheuse position. Une barrière permanente était opposée à l'esprit
d'examen, si les prescriptions de la confession de foi obtenaient une
aveugle soumission; mais le point de réunion était perdu, si l'on se
divisait au sujet du formulaire adopté. Malheureusement ce double effet
se produisit, et les conséquences funestes de l'un et de l'autre se
manifestèrent. L'un des partis s'attacha fermement à la première
confession, et, si les calvinistes s'en éloignèrent, ce fut uniquement
pour s'enfermer, d'une manière semblable, dans un nouveau système de
doctrine.
Les protestants ne pouvaient donner à leur ennemi commun de plus
spécieux prétexte que cette division intestine, ni de spectacle plus
agréable que celui de l'animosité avec laquelle ils se poursuivaient les
uns les autres. Qui pouvait maintenant faire un crime aux catholiques de
trouver ridicule l'arrogance avec laquelle les réformateurs avaient
prétendu annoncer le seul vrai système de religion? qui pouvait les
blâmer d'emprunter aux protestants eux-mêmes des armes contre les
protestants? et, en présence de ces opinions contradictoires, de
s'attacher à l'autorité de leur croyance, qui, en partie, avait du moins
pour elle une antiquité respectable et une majorité de suffrages plus
respectable encore? Mais les protestants furent jetés par leur division
dans des embarras plus sérieux encore. La paix de religion ne concernait
que les adhérents à la confession de foi, et les catholiques les
pressèrent de déclarer qui ils entendaient reconnaître pour leurs
coreligionnaires. Les évangéliques ne pouvaient, sans charger leur
conscience, admettre dans leur union les réformés; ils ne pouvaient les
exclure sans convertir d'utiles amis en dangereux ennemis. Cette
déplorable séparation ouvrit ainsi la voie aux machinations des
jésuites, pour semer la défiance entre les deux partis et détruire
l'accord de leurs mesures. Enchaînés par la double crainte des
catholiques et des adversaires qu'ils avaient dans leur propre secte,
les protestants négligèrent le moment unique de conquérir à leur Église
un droit absolument égal à celui de l'Église romaine. Ils eussent
échappé à tous ces embarras, la séparation des réformés eût été sans
préjudice pour la cause commune, si l'on avait cherché le point de
réunion uniquement dans ce qui éloignait de l'Église romaine, et non
dans des confessions d'Augsbourg ou des formulaires de concorde.
Si divisé que l'on fût sur tout le reste, on sentait unanimement qu'une
sûreté qu'on n'avait due qu'à l'égalité des forces ne pouvait être
maintenue que par cette égalité. Les réformes continuelles d'un parti,
les efforts contraires de l'autre, entretenaient des deux côtés la
vigilance, et la teneur du traité de paix était le sujet de
contestations éternelles. Chaque démarche d'un parti semblait
nécessairement à l'autre tendre à violer la paix; ce qu'on se
permettait à soi-même n'avait pour objet que de la maintenir. Tous les
mouvements des catholiques n'avaient pas un but offensif, comme le leur
reprochaient leurs adversaires; de leurs actes, plus d'un leur était
imposé par la nécessité de se défendre. L'autre parti avait fait voir,
d'une manière non équivoque, à quoi devaient s'attendre les catholiques
si malheureusement ils avaient le dessous. L'avidité de la secte
protestante pour les biens de l'Église ne leur laissait espérer aucun
ménagement, sa haine, aucune générosité, aucune tolérance.
Mais les protestants étaient excusables aussi de montrer peu de
confiance en la loyauté des catholiques. Les traitements perfides et
barbares qu'on se permettait en Espagne, en France et dans les Pays-Bas
envers leurs coreligionnaires; le honteux subterfuge de certains princes
catholiques, qui se faisaient délier par le chef de l'Église des
serments les plus sacrés; l'abominable maxime, qu'on n'était pas tenu de
garder sa foi et sa parole aux hérétiques, avaient déshonoré l'Église
romaine aux yeux de tous les gens de bien. Point de promesse dans la
bouche d'un catholique, point de serment si redoutable, qui pût rassurer
le protestant. Comment se serait-il reposé sur la paix de religion, que
les jésuites présentaient dans toute l'Allemagne comme une transaction
provisoire, et que Rome avait même solennellement rejetée?
Cependant le concile général, auquel on s'était référé dans le traité de
paix, s'était tenu dans la ville de Trente, mais, comme on l'avait
prévu, sans pouvoir réconcilier les deux partis qui se combattaient,
sans leur avoir fait faire un seul pas vers cette réconciliation, enfin
sans que les protestants y eussent seulement envoyé des députés. Ils
étaient désormais solennellement condamnés par l'Église, dont le concile
se déclarait le représentant. Pouvaient-ils trouver une garantie
suffisante contre l'anathème dans un traité profane, et, de plus, imposé
par la force des armes, un traité appuyé sur une condition qui semblait
mise à néant par le décret du concile? L'apparence du droit ne manquait
donc plus aux catholiques, s'ils se sentaient d'ailleurs assez forts
pour enfreindre la paix de religion, et les protestants n'étaient plus
protégés que par le respect qu'inspirerait leur propre force.
D'autres causes s'ajoutèrent à celles-là, pour augmenter la défiance.
L'Espagne, sur qui s'appuyait l'Allemagne catholique, faisait alors aux
Pays-Bas une violente guerre, qui avait amené aux frontières de
l'Allemagne l'élite des forces espagnoles. Comme elles seraient bien
vite au coeur de l'Empire, si un coup décisif les y rendait nécessaires!
L'Allemagne était alors comme une place de recrutement pour presque
toutes les puissances européennes. La guerre de religion y avait amassé
des soldats que la paix laissait sans pain. Il était facile, à tant de
princes, indépendants les uns des autres, de réunir des troupes, qu'ils
louaient ensuite à des puissances étrangères, soit par l'appât du gain,
soit par esprit de parti. Philippe II attaqua les Pays-Bas avec des
troupes allemandes, et ils se défendirent avec des troupes allemandes.
En Allemagne, des levées de ce genre alarmaient toujours un des deux
partis: elles pouvaient tendre à son oppression. Un envoyé qui
parcourait le pays, un légat extraordinaire du pape, une conférence de
princes, enfin toute nouveauté, était nécessairement une menace pour les
uns ou pour les autres. Ainsi vécut l'Allemagne pendant un demi-siècle,
toujours la main sur l'épée: le moindre bruit de feuille effrayait.
Ferdinand Ier, roi de Hongrie, et son excellent fils, Maximilien II,
tinrent, durant cette époque difficile, les rênes de l'Empire. Avec un
coeur plein de droiture, avec une patience vraiment héroïque, Ferdinand
avait ménagé la paix d'Augsbourg et prodigué inutilement sa peine pour
réunir les deux Églises dans le concile de Trente. Abandonné par son
neveu, Philippe d'Espagne, pressé à la fois en Hongrie et en
Transylvanie par les armes victorieuses des Turcs, comment cet empereur
aurait-il pu songer à violer la paix de religion et à détruire lui-même
son laborieux ouvrage? Les faibles ressources de ses domaines épuisés ne
pouvaient suffire aux frais considérables de cette guerre des Turcs,
toujours renaissante: il fallait recourir à l'assistance de l'Empire,
dont la paix de religion tenait seule encore réunis en un même corps les
membres divisés. L'état des finances de Ferdinand lui rendait les
protestants aussi nécessaires que les catholiques, et lui imposait, par
conséquent, l'obligation de traiter les uns et les autres avec une égale
justice: au milieu de leurs prétentions si contraires, c'était un
véritable travail de géant. Aussi le succès fut loin de répondre à ses
voeux; et sa condescendance envers les protestants ne servit qu'à
réserver pour ses petits-fils la guerre, qui n'affligea pas ses derniers
regards. La fortune ne fut pas beaucoup plus favorable à son fils
Maximilien, que la contrainte des circonstances et sa vie trop courte
empêchèrent seules peut-être d'élever la nouvelle religion sur le trône
impérial. La nécessité avait appris au père à ménager les protestants;
la nécessité et la justice dictèrent au fils la même conduite. Il en
coûta cher au petit-fils de n'avoir ni écouté la justice ni cédé à la
nécessité.
Maximilien laissa six enfants mâles: l'aîné, l'archiduc Rodolphe, hérita
seul de ses États et monta sur le trône impérial; ses frères ne reçurent
que de faibles apanages. Une ligne collatérale, continuée par leur
oncle, Charles de Styrie, possédait quelques annexes de territoires, qui
furent réunies à la succession dès le règne de Ferdinand II, son fils.
Ainsi, ces pays exceptés, la vaste puissance de la maison d'Autriche se
trouvait maintenant réunie tout entière dans une seule main; mais
malheureusement cette main était faible.
Rodolphe II n'était pas sans vertus, qui certainement lui auraient gagné
l'amour des hommes, si son lot eût été la condition privée. Son
caractère était doux; il aimait la paix; il cultivait les sciences,
surtout l'astronomie, l'histoire naturelle, la chimie et l'étude des
antiquités, avec une ardeur passionnée, mais qui lui fit négliger les
affaires publiques, quand la situation inquiétante de l'État réclamait
la plus sérieuse attention, et qui l'entraîna dans des prodigalités
funestes, alors que ses finances épuisées rendaient nécessaire la plus
rigoureuse économie. Son goût pour l'astronomie s'égara en rêveries
astrologiques, auxquelles s'abandonne si aisément un esprit craintif et
mélancolique, comme était le sien. Ce caractère et une jeunesse passée
en Espagne ouvrirent son oreille aux inspirations de cette cour et aux
mauvais conseils des jésuites, qui finirent par le gouverner absolument.
Entraîné par des fantaisies d'amateur si peu dignes de son haut rang,
effrayé par des prédictions ridicules, il se déroba, selon la coutume
espagnole, aux yeux de ses sujets, pour s'enfouir au milieu de ses
antiquités et de ses pierres gemmes, et s'enfermer dans son laboratoire
ou dans ses écuries, tandis que la discorde la plus menaçante dénouait
tous les liens du corps germanique, et que la flamme de la révolte
commençait déjà à battre les marches de son trône. L'approche de sa
personne était interdite à tous, sans exception. Il laissait en suspens
les plus pressantes affaires. La perspective de la riche succession
d'Espagne s'évanouit, parce qu'il ne sut se résoudre à épouser l'infante
Isabelle. L'Empire était menacé de la plus épouvantable anarchie, parce
que son chef, quoique sans héritier, ne pouvait se déterminer à faire
élire un roi des Romains. Les états d'Autriche lui refusèrent
l'obéissance; la Hongrie et la Transylvanie se détachèrent de sa
souveraineté, et la Bohême ne tarda pas à suivre leur exemple. Les
successeurs de ce Charles-Quint, si redouté, couraient le danger d'être
dépouillés d'une partie de leurs possessions par les Turcs, d'une autre
par les protestants, et de succomber, sans espoir de salut, sous une
ligue puissante de princes, qu'un grand monarque formait contre eux en
Europe. Dans l'intérieur de l'Allemagne, il arriva ce qu'on avait
toujours vu arriver quand le trône était vacant ou que l'empereur
manquait des qualités impériales. Les membres de l'Empire, lésés ou
abandonnés par leur chef suprême, cherchent leur secours en eux-mêmes,
et il faut que des alliances suppléent à l'autorité qu'ils ne trouvent
pas dans l'empereur. L'Allemagne se partage en deux _unions_, qui
s'observent mutuellement les armes à la main. Rodolphe, adversaire
méprisé de l'une, protecteur impuissant de l'autre, reste oisif et
inutile entre elles, également incapable de disperser ses ennemis et de
dominer ses partisans. Que pouvait attendre, en effet, l'empire
germanique d'un prince qui n'était pas même capable de défendre contre
un ennemi intérieur ses États héréditaires? Pour prévenir la ruine
complète de la maison d'Autriche, sa propre famille se réunit contre
lui, et une faction puissante se jette dans les bras de son frère.
Chassé de tous ses domaines, il n'a plus à perdre que la couronne
impériale, et la mort vient à propos lui sauver cette dernière
ignominie.
Ce fut le mauvais génie de l'Allemagne qui lui donna pour chef un
Rodolphe, à cette époque difficile, où une souple prudence et un bras
puissant pouvaient seuls conserver la paix de l'Empire. En un temps plus
tranquille, la Confédération germanique se serait elle-même tirée
d'affaire, et Rodolphe, comme tant d'autres de son rang, aurait caché sa
faiblesse dans une obscurité mystérieuse. Le besoin pressant des vertus
qui lui manquaient fit paraître au grand jour son incapacité. La
situation de l'Allemagne demandait un empereur qui pût donner par ses
propres forces du poids à ses résolutions, et les États héréditaires de
Rodolphe, quelque considérables qu'ils fussent, se trouvaient dans une
situation qui plaçait leur souverain dans un extrême embarras.
Les princes autrichiens étaient, à la vérité, catholiques, et de plus
les soutiens de la papauté; mais il s'en fallait beaucoup que leurs
États fussent catholiques comme eux. Les nouvelles opinions y avaient
aussi pénétré; favorisées par les embarras de Ferdinand et la bonté de
Maximilien, elles s'y étaient répandues avec un rapide succès. Les
domaines autrichiens présentaient en petit le même spectacle que
l'Allemagne en grand. La plupart des seigneurs et des chevaliers étaient
évangéliques, et dans les villes les protestants avaient acquis une
grande prépondérance. Lorsqu'ils eurent réussi à faire siéger dans les
états des provinces quelques-uns des leurs, peu à peu les protestants
occupèrent, l'une après l'autre, les charges provinciales, remplirent
les conseils et supplantèrent les catholiques. Contre l'ordre nombreux
des seigneurs et des chevaliers et les députés des villes, que pouvait
faire la voix de quelques prélats, que des railleries grossières et un
mépris insultant finirent même par chasser entièrement de la diète?
L'assemblée des états d'Autriche devint ainsi insensiblement toute
protestante, et, dès lors, la réforme fit des pas rapides vers une
existence publique. Le prince dépendait des états, parce que c'étaient
eux qui refusaient ou consentaient les impôts. Ils profitèrent de la
gêne financière de Ferdinand et de son fils, pour arracher à ces princes
une liberté religieuse après l'autre. Enfin Maximilien accorda à l'ordre
des seigneurs et des chevaliers le libre exercice de leur culte, mais
seulement sur leur propre territoire et dans leurs châteaux. Le zèle
indiscret des prédicateurs évangéliques franchit ces bornes fixées par
la sagesse. Au mépris de la défense formelle, plusieurs se firent
entendre publiquement dans les villes de province et même à Vienne, et
le peuple courait en foule à ce nouvel évangile, dont le meilleur
assaisonnement était les allusions et les invectives. Ce fut pour le
fanatisme un aliment toujours nouveau, et l'aiguillon de ce zèle impur
envenima la haine des deux Églises, si voisines l'une de l'autre.
Parmi les États héréditaires de l'Autriche, il n'en était pas de moins
sûrs et de plus difficiles à défendre que la Hongrie et la Transylvanie.
L'impossibilité de protéger ces deux pays contre la puissance voisine et
supérieure des Turcs avait déjà amené Ferdinand à la détermination
humiliante de reconnaître, par un tribut annuel, la suzeraineté de la
Porte sur la Transylvanie: funeste aveu d'impuissance, et encore plus
dangereuse amorce pour une inquiète noblesse, lorsqu'elle croirait avoir
à se plaindre de son souverain. Les Hongrois ne s'étaient pas soumis
sans réserve à la maison d'Autriche. Ils maintenaient la liberté d'élire
leur roi, et ils réclamaient fièrement tous les droits constitutionnels
inséparables de cette liberté. Le proche voisinage de l'empire turc et
la facilité de changer de maître impunément fortifiaient encore les
magnats dans leur insolence. Mécontents de l'Autriche, ils se jetaient
dans les bras des Ottomans; peu satisfaits de ceux-ci, ils revenaient à
la souveraineté allemande. Leur passage fréquent et rapide d'une
domination à une autre avait influé sur leur caractère: de même que leur
pays flottait entre les deux souverainetés allemande et ottomane, leur
esprit balançait incertain entre la révolte et la soumission. Plus ces
deux pays souffraient de se voir abaissés à l'état de provinces d'une
monarchie étrangère, plus ils aspiraient invinciblement à obéir à un
chef choisi parmi eux: aussi n'était-il pas difficile à un noble
entreprenant d'obtenir leur hommage. Le pacha turc le plus voisin
s'empressait d'offrir le sceptre et la couronne à un seigneur révolté
contre l'Autriche; un autre avait-il enlevé quelques provinces à la
Porte, l'Autriche lui en assurait la possession avec le même
empressement, heureuse de conserver par là une ombre de souveraineté et
d'avoir gagné un rempart contre les Turcs. Plusieurs de ces magnats,
Bathori, Boschkai, Ragoczy, Bethlen, s'élevèrent ainsi successivement,
en Hongrie et en Transylvanie, comme rois tributaires, et ils se
maintinrent sans autre politique que de s'attacher à l'ennemi, pour se
rendre plus redoutables à leur maître.
Ferdinand, Maximilien et Rodolphe, tous trois souverains de Transylvanie
et de Hongrie, épuisèrent leurs autres États pour défendre ces deux pays
contre les invasions des Turcs et les révoltes intérieures. A des
guerres désastreuses succédaient sur ce sol de courtes trêves, qui
n'étaient guère moins funestes. La contrée était au loin dévastée dans
toutes les directions, et le sujet maltraité se plaignait également de
son ennemi et de son protecteur. Dans ces provinces aussi, la réforme
avait pénétré, et, à l'abri de leur liberté d'états, à la faveur du
tumulte, elle avait fait de sensibles progrès. On l'attaqua alors aussi
imprudemment, et l'exaltation religieuse rendit l'esprit de faction plus
redoutable. La noblesse de Transylvanie et de Hongrie, conduite par un
rebelle audacieux, nommé Boschkai, lève l'étendard de la révolte. Les
insurgés hongrois sont sur le point de faire cause commune avec les
protestants mécontents d'Autriche, de Moravie et de Bohême, et
d'entraîner tous ces pays dans un même et formidable soulèvement. Dès
lors, la ruine de la religion romaine y devenait inévitable.
Dès longtemps, les archiducs d'Autriche, frères de l'empereur, voyaient
avec une indignation muette la chute de leur maison: ce dernier
événement fixa leur résolution. Le deuxième fils de Maximilien,
l'archiduc Matthias, héritier présomptif de Rodolphe et gouverneur de
Hongrie, se leva pour soutenir la maison chancelante de Habsbourg. Dans
ses jeunes années, entraîné par le désir d'une fausse gloire, ce prince
avait, contre l'intérêt de sa famille, prêté l'oreille aux invitations
de quelques rebelles des Pays-Bas, qui l'appelaient dans leur patrie,
pour défendre les libertés de la nation contre son propre parent,
Philippe II. Matthias, qui avait cru reconnaître dans la voix d'une
faction isolée celle du peuple néerlandais tout entier, parut, à cet
appel, dans les Pays-Bas. Mais le succès répondit aussi peu aux désirs
des Brabançons qu'à son attente, et il abandonna sans gloire une
imprudente entreprise. Sa seconde apparition dans le monde politique
n'en eut que plus d'éclat.
Ses représentations redoublées à l'empereur étant demeurées sans effet,
il appela à Presbourg les archiducs, ses frères et ses cousins, et
délibéra avec eux sur le danger croissant de leur maison. Ses frères
sont unanimes pour lui remettre, comme à l'aîné, la défense de leur
héritage, que laissait périr un frère imbécile. Ils déposent dans les
mains de cet aîné tout leur pouvoir et tous leurs droits, et
l'investissent de la pleine autorité d'agir selon ses vues pour le bien
commun. Matthias ouvre aussitôt des négociations avec la Porte et les
rebelles hongrois. Il est assez habile pour sauver le reste de la
Hongrie, au moyen d'une paix avec les Turcs, et les prétentions de
l'Autriche sur les provinces perdues, par un traité avec les rebelles.
Mais Rodolphe, aussi jaloux de sa puissance souveraine que négligent
pour la soutenir, refuse de ratifier cette paix, qu'il regarde comme une
atteinte coupable à sa suprématie. Il accuse l'archiduc d'intelligence
avec l'ennemi et de projets criminels sur la couronne de Hongrie.