L'abolition d'une juridiction étrangère dans leurs États, l'

SCHILLER

HISTOIRE

DE LA

GUERRE DE TRENTE ANS

TRADUCTION FRANÇAISE

PAR AD. REGNIER

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1881

COULOMMIERS.--IMPRIMERIE PAUL BRODARD

NOTICE SUR SCHILLER

Schiller naquit en 1759, à Marbach, en Würtemberg, et mourut le 9 mai

1805 à Weimar. Parmi ses biographies, celle de Scherr, _Schiller und

seine Zeit_, est une des meilleures[1]. Quelle différence, entre sa vie

et celle de Goethe, son émule et son ami! Mais toutes les difficultés

accumulées devant lui, loin d'arrêter son génie, en hâtèrent l'essor. Le

duc de Würtemberg eut beau le forcer à se faire chirurgien militaire; il

eut beau lui défendre de s'occuper de philosophie et de poésie: Schiller

persévéra. «Chassez le naturel, il revient au galop.»

[1] Leipzig, chez Wigand, 1859.

Le jeune poëte s'enfuit de son pays pour échapper à son tyrannique

protecteur. Déjà il s'était fait mettre aux arrêts pour être allé

assister à Mannheim à la représentation de ses _Brigands_ (1781). Ses

autres tragédies sont la _Conjuration de Fiesque_, _Intrigue et Amour_,

_Don Carlos_, la _Trilogie de Wallenstein_, _Marie Stuart_, la _Pucelle

d'Orléans_, et son chef-d'oeuvre _Guillaume Tell_. Sa première pièce fit

une sensation prodigieuse en Allemagne; plus d'un jeune homme, voulant

en imiter le héros, Charles Moor, déclara comme lui la guerre à la

société existante et alla vivre dans les forêts. Mais plus se calmait en

Schiller le feu de la jeunesse, plus son goût et son génie s'épurèrent.

Ne pouvant analyser ici ses oeuvres dramatiques, nous renverrons nos

élèves à l'_Allemagne_ de Mme de Stael[2], aux traductions en vers

français de M. Braun, et à la thèse que notre regrettable ami, M.

Blanchet[3], ancien élève de l'École normale, professeur de rhétorique

au lycée de Strasbourg, a soutenue, en 1855, devant la Faculté des

lettres de Paris: il y a développé cette pensée de M. Saint-Marc

Girardin[4], qu'il a prise pour épigraphe de son opuscule: «Schiller

est, selon moi, le plus dramatique de tous les poëtes allemands.

Cependant, ses drames ont besoin d'un commentaire, parce qu'ils

renferment toujours quelque pensée profonde que le poëte a voulu mettre

en relief.»

[2] Chapitres XVII à XX de la seconde partie.

[3] Mort, à trente-huit ans, en 1861. Auteur d'une excellente étude

sur le _Faust_ de Goethe.

[4] _Cours de littérature dramatique_, 20.

Schiller n'est pas placé moins haut comme poëte lyrique. Mais à ses

poésies lyriques aussi on peut appliquer ce que M. Saint-Marc Girardin

a dit de ses drames; il ne sait pas, comme Goethe, dans le _Pêcheur_,

dans le _Roi de Thulé_, reproduire le ton simple de la vieille ballade;

sa poésie est savante, je dirais presque _artificielle_, pour me servir

de la distinction si vraie, faite d'abord par Herder. On y voit le

poëte, tandis que chez Goethe il s'efface. Ce n'en sont pas moins

d'admirables poëmes que la _Cloche_, le _Plongeur_, la _Caution_,

_Rodolphe de Habsbourg_, les _Grues d'Ibycus_, l'_Anneau de Polycrate_,

le _Lot du poëte_, _Hector et Andromaque_; pas une anthologie n'omet de

les citer.

En philosophie, Schiller est élève de Kant. Il passa plusieurs années à

se pénétrer des doctrines si élevées de la _Critique de la raison pure_

et de la _Critique du jugement_; ce dernier ouvrage renferme

l'esthétique du philosophe de Koenigsberg. C'est dans ces études

évidemment qu'il faut chercher l'origine du caractère philosophique de

toutes ses oeuvres. Il appliqua surtout les principes de son illustre

maître dans ses _Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme_.

Schiller fut quelque temps professeur d'histoire à Iéna. De là ses

travaux historiques[5]. Pourtant il s'y livrait encore dans un autre

but; c'étaient souvent des études préliminaires pour ses tragédies. Les

choeurs de la _Fiancée de Messine_, la traduction métrique du deuxième

livre de l'_Énéide_ et celle de la _Phèdre_ de Racine, prouvent à quel

point il avait saisi les beautés des choeurs grecs, celles de Virgile et

de notre grand tragique. Dans les vers lyriques de la _Fiancée_ respire

le souffle de Sophocle et d'Eschyle.

[5] Nous citons plus loin les deux principaux.

Comme Klopstock, l'auteur de la _Messiade_, Schiller, en 1792, fut nommé

citoyen français par l'Assemblée nationale. Mais le diplôme, portant

cette suscription: _Au sieur Gille, publiciste allemand_, ne lui parvint

qu'en 1798.

NOTICE

SUR

L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS

Depuis bien longtemps, la _Guerre de Trente ans_, de Schiller, est un

livre classique en France. Nous allons montrer, aussi succinctement que

possible, qu'il mérite bien d'être mis entre les mains de la jeunesse de

nos écoles. Et que cette démonstration au moins ne paraisse pas hors de

propos. C'est qu'en Allemagne, depuis quelque temps, on a soulevé la

question: Schiller est-il ou n'est-il pas historien? La question est

grave, on le voit, et vaut bien la peine qu'on en dise quelque chose,

d'autant plus que la plupart des critiques allemands répondent

négativement. Voyons donc ce qu'il faut en penser. Schiller, en effet,

après ce que l'histoire est devenue de nos jours, ne peut plus guère

prétendre à ce titre. A quels travaux, à quelles patientes recherches ne

se livrent pas les grands historiens contemporains de l'Allemagne,

avant de prendre la plume? Nous parlons des Mommsen, des Ranke, des

Gervinus. Ils remontent d'abord aux sources, ils fouillent dans la

poussière des bibliothèques et des chancelleries, ils recueillent et

déchiffrent des inscriptions, et, sans jamais lâcher la bride à leur

imagination, ils cherchent à nous donner, de l'époque qu'ils décrivent

ou qu'ils racontent, l'idée la plus exacte, la plus conforme à la

vérité. De même chez nous ont fait les Thierry, les Guizot, les

Villemain et les Thiers. Mais tel n'a pas été le procédé suivi par

Schiller. En quelques mois il avait non-seulement rassemblé les

matériaux de son livre, mais écrit son livre. Il ne cite jamais les

sources; il l'avait fait parcimonieusement pour sa première oeuvre

historique, la _Défection des Pays-Bas_; ici, on ne sait pas où il

puise. Et où paraît d'abord la _Guerre de Trente ans_? Dans l'_Almanach

des dames de Goeschen_ (1791-1793). Est-ce bien là la place d'une oeuvre

historique sérieuse? Puis on cite de lui certains mots malheureux sur sa

manière de concevoir l'histoire. Dans une lettre à Caroline de Beulwitz

(10 décembre 1788), nous trouvons les passages suivants, que nous

citerons dans la langue originale: «Ich werde immer eine schlechte

Quelle für einen künftigen Geschichtsforscher sein, der das Unglück hat,

sich an mich zu wenden... Die Geschichte ist überhaupt nur ein Magazin

für meine Phantasie, und die Gegenstände müssen sich gefallen lassen,

was sie unter meinen Händen werden[6].»

[6] Janssen, _Schiller als Historiker_, p. 11. Fribourg en Brisgau,

1863.

Est-ce donc là sérieusement un livre classique? Eh bien, nous répondons

hardiment oui, et voici nos raisons. D'abord, quoi qu'en puisse dire

Niebuhr[7], le style de Schiller est excellent. N'est-ce pas là un point

essentiel pour des élèves qui cherchent un modèle de la bonne prose

allemande? Ce sera toujours un des mérites immortels de Schiller d'avoir

le premier écrit l'histoire d'une manière attrayante. Ensuite, au point

de vue même des faits, nous ne croyons pas que l'on puisse reprocher à

Schiller des faussetés ou des erreurs graves. Il connaissait la guerre

de Trente ans; il l'avait étudiée, dans des travaux de seconde main,

soit; elle l'avait vivement intéressé; dès le début, il y voyait la

matière d'un drame. Le reproche le plus sérieux que l'on puisse lui

faire, c'est d'avoir écourté la fin, le cinquième livre, la période

française en un mot. Déjà Duvau en fait la remarque dans la _Biographie

universelle_ de Michaud. Nous souscrirons donc volontiers au reproche

que lui adresse M. Filon[8] d'avoir tenu trop peu de compte des

victoires de Condé. Mais pour Schiller, qui ne voyait dans l'histoire

que des matériaux pour ses drames, quel intérêt pouvait avoir encore

cette guerre, une fois que ses deux héros principaux, Gustave-Adolphe et

Wallenstein, avaient disparu de la scène?

[7] Janssen, p. 125.

[8] Dans le _Magasin de librairie_. La France et l'Autriche au

dix-septième siècle.--1859. Juillet, août, septembre.

Où il faut peut-être le plus se défier de lui, c'est dans l'appréciation

des faits et des personnages; mais ce n'est là qu'un petit inconvénient:

même erronée, la manière de voir d'un Schiller a toujours son prix. Du

reste, il a répondu lui-même à presque tous les reproches qu'on lui a

adressés. Les voici en substance: Il a trop vu une guerre de religion

dans ce qui était avant tout une guerre politique. Il peint trop en beau

le vainqueur de Lützen. Il est allé trop loin dans ses attaques contre

Tilly et Ferdinand. Eh bien! qu'on lise, à la fin du livre III, les

considérations dont il fait suivre la mort de Gustave-Adolphe, et l'on

verra qu'il ne le croyait pas aussi désintéressé qu'on veut bien le

dire. Il est bien convaincu qu'il avait des projets de conquête en

Allemagne: et il croit que sa mort vint à propos pour empêcher la guerre

d'éclater entre lui et ses alliés; «enfin, dit-il, le plus grand service

qu'il pût rendre à la liberté de l'Empire allemand, ce fut de mourir.»

S'il est sévère pour Tilly, l'impitoyable vainqueur de Magdebourg, sans

méconnaître ses talents comme général, n'est-il pas plein de réserve

quand il s'agit du duc de Lauenbourg, François-Albert, que la voix

publique accusait de complicité dans la mort du roi de Suède? Après

avoir exposé tout ce qui a pu justifier ces soupçons, ne termine-t-il

pas par ces belles paroles: «Mais ici, plus que partout ailleurs, il

s'agit d'appliquer la maxime que, là où le cours naturel des choses

suffit pleinement pour expliquer les événements, il ne faut pas

déshonorer la dignité de la nature humaine par une accusation morale.»

Quant à Wallenstein, voici ce qu'en dit M. Filon, à la page 328 de son

article III: «La culpabilité de Wallenstein est encore un problème pour

l'histoire. Qu'il ait été ambitieux, toute sa vie le prouve assez. Que,

dans ses négociations comme dans ses guerres, il ait toujours consulté

son intérêt particulier plus que celui de son maître; qu'il ait même

rêvé la couronne de Bohême et qu'il ait espéré l'obtenir à l'aide des

puissances étrangères, c'est ce dont on ne peut guère douter. Mais ce

qui n'est point prouvé, c'est qu'il ait conspiré, comme on l'en a

accusé, la mort de l'empereur et la ruine de la maison d'Autriche.

Schiller, qui cherchait surtout un drame dans cette catastrophe, a

accueilli sans examen les accusations portées contre le duc de

Friedland; mais les travaux de la critique moderne en Allemagne, ont

rétabli la vérité. Le crime de trahison, qui fut le prétexte de

l'assassinat, n'a été établi par aucun acte authentique. Les papiers

originaux n'ont jamais été produits, et la cour de Vienne fut réduite à

dire que les conjurés les avaient brûlés.» Évidemment, M. Filon ne peut

avoir songé qu'au Wallenstein que Schiller a peint dans son drame. Car,

à la fin du quatrième livre de son histoire, Schiller dit positivement

la même chose que M. Filon.

Ainsi, nous le répétons, nous sommes persuadés que le livre de Schiller

peut remplir, entre les mains de nos élèves, un double but et leur être

doublement utile: d'abord, en leur offrant, dans la langue qu'ils

étudient, un modèle de style, tout aussi bien que le _Charles XII_ de

Voltaire leur en offre un dans la leur; ensuite, en leur présentant un

tableau vrai et animé de cette grande guerre de la première moitié du

XVIIe siècle, qui eut des conséquences si fécondes pour la plupart des

États de l'Europe.

SCHMIDT.

ARGUMENT ANALYTIQUE

DE LA GUERRE DE TRENTE ANS

PREMIER LIVRE.

INTRODUCTION.--Conséquences générales de la Réformation.--Révolte de

Matthias.--L'empereur lui cède l'Autriche et la Hongrie.--Matthias

reconnu roi de Bohême.--L'électeur de Cologne abjure le

catholicisme.--Suites de cette abjuration.--L'électeur

palatin.--Querelle de la succession de Juliers.--Vues et desseins du

roi de France Henri IV.--Formation de l'Union.--La Ligue.--Mort de

l'empereur Rodolphe.--Matthias lui succède.--Troubles en

Bohême.--Guerre civile.--Ferdinand extirpe le protestantisme en

Styrie.--Les Bohêmes se choisissent pour roi l'électeur palatin,

Frédéric V.--Frédéric accepte la couronne de Bohême.--Bethlen Gabor,

prince de Transylvanie, envahit l'Autriche.--Le duc de Bavière et

les princes de la Ligue embrassent la cause de Ferdinand.--L'Union

prend les armes pour Frédéric.--Bataille de Prague et soumission

totale de la Bohême.

DEUXIÈME LIVRE.

Situation de l'Empire.--De l'Europe.--Mansfeld.--Christian, duc de

Brunswick.--Wallenstein lève à ses frais une armée

impériale.--Défaite du roi de Danemark.--Mort de Mansfeld.--Édit de

restitution de 1628.--Diète de

Ratisbonne.--Négociations.--Wallenstein est dépouillé de son

commandement.--Gustave-Adolphe.--L'armée suédoise.--Gustave-Adolphe

prend congé des états de Suède à Stockholm.--Invasion des

Suédois.--Leurs progrès en Allemagne.--Le comte Tilly prend le

commandement des troupes impériales.--Traité avec la

France.--Congrès de Leipzig.--Siége et sac de Magdebourg.--Constance

du landgrave de Cassel.--Jonction des Saxons et des

Suédois.--Bataille de Leipzig.--Conséquences de la victoire.

TROISIÈME LIVRE.

Situation de Gustave-Adolphe après la bataille de Leipzig.--Ses

progrès.--Invasion de la Lorraine par les Français.--Prise de

Francfort.--Capitulation de Mayence.--Tilly reçoit de Maximilien

l'ordre de couvrir la Bavière.--Gustave-Adolphe franchit le

Lech.--Défaite et mort de Tilly.--Gustave s'empare de

Munich.--Invasion de la Bohême et prise de Prague par l'armée

saxonne.--Détresse de l'empereur.--Triomphe secret de

Wallenstein.--Il veut s'associer à Gustave-Adolphe.--Il reprend son

commandement.--Jonction de Wallenstein et des Bavarois.--Défense de

Nuremberg par Gustave-Adolphe.--Il attaque les retranchements de

Wallenstein.--Il entre en Saxe; marche au secours de l'électeur de

Saxe; s'avance contre Wallenstein.--Bataille de Lützen.--Mort de

Gustave-Adolphe.--Situation de l'Allemagne après la bataille de

Lützen.

QUATRIÈME LIVRE.

La France et la Suède resserrent leur alliance.--Oxenstiern prend la

direction des affaires.--Mort de l'électeur palatin.--Révolte des

officiers suédois.--Prise de Ratisbonne par le duc

Bernard.--Wallenstein entre en Silésie.--Ses projets de

trahison.--L'armée l'abandonne.--Il se retire à Égra.--Ses complices

mis à mort.--Fin de Wallenstein.--Portrait de Wallenstein.

CINQUIÈME LIVRE.

Bataille de Noerdlingen--La France entre dans une alliance contre

l'Autriche.--Paix de Prague.--La Saxe prend parti pour

l'empereur.--Bataille de Wittstock gagnée par les Suédois.--Bataille

de Rheinfelden gagnée par Bernard, duc de Weimar.--Prise de Brisach

par Bernard.--Sa mort.--Mort de Ferdinand II.--Ferdinand III lui

succède.--Retraite fameuse de Banner en Poméranie.--Ses succès.--Sa

mort.--Torstensohn prend le commandement.--Mort de Richelieu et de

Louis XIII.--Victoire des Suédois à Jankowitz.--Défaite des Français

à Fribourg.--Bataille de Noerdlingen gagnée par Turenne et

Condé.--Wrangel commande l'armée suédoise; Mélander, l'armée de

l'empereur.--L'électeur de Bavière rompt l'armistice. Il adopte à

l'égard de l'empereur la même politique que la France à l'égard des

Suédois.--La cavalerie de l'armée du duc de Weimar passe aux

Suédois.--Prise de la ville neuve de Prague par Koenigsmark ou

dernière action d'éclat de la guerre de Trente ans.

HISTOIRE

DE LA

GUERRE DE TRENTE ANS

PREMIÈRE PARTIE

LIVRE PREMIER

Depuis l'époque où la guerre de religion commença en Allemagne, jusqu'à

la paix de Westphalie, il ne s'est passé presque rien d'important et de

mémorable dans le monde politique de l'Europe, où la réformation n'ait

eu la part principale. Tous les grands événements qui eurent lieu dans

cette période se rattachent à la réforme religieuse, si même ils n'y

prennent leur source; et, plus ou moins, directement ou indirectement,

les plus grands États, comme les plus petits, en ont éprouvé

l'influence.

La maison d'Espagne n'employa guère son énorme puissance qu'à combattre

les nouvelles opinions ou leurs adhérents. C'est par la réformation que

fut allumée la guerre civile qui, sous quatre règnes orageux, ébranla la

France jusque dans ses fondements, attira les armes étrangères dans le

coeur de ce royaume, et en fit, pendant un demi-siècle, le théâtre des

plus déplorables bouleversements. C'est la réformation qui rendit le

joug espagnol insupportable aux Pays-Bas; c'est elle qui éveilla chez ce

peuple le désir et le courage de s'en délivrer, et lui en donna, en

grande partie, la force. Dans tout le mal que Philippe II voulut faire à

la reine Élisabeth d'Angleterre, son seul but fut de se venger de ce

qu'elle protégeait contre lui ses sujets protestants et s'était mise à

la tête d'un parti religieux qu'il s'efforçait d'anéantir. En Allemagne,

le schisme dans l'Église eut pour conséquence un long schisme politique,

qui livra, il est vrai, ce pays à la confusion durant plus d'un siècle,

mais qui éleva en même temps un rempart durable contre la tyrannie. Ce

fut en grande partie la réformation qui la première fit entrer les

royaumes du Nord, la Suède et le Danemark dans le système européen,

parce que leur accession fortifiait l'alliance protestante, et que cette

alliance leur était à eux-mêmes indispensable. Des États qui,

auparavant, existaient à peine les uns pour les autres, commencèrent à

avoir, grâce à la réformation, un point de contact important, et à

s'unir entre eux par des liens tout nouveaux de sympathie politique. De

même que la réformation changea les rapports de citoyen à citoyen, et

ceux des souverains avec leurs sujets, de même des États entiers

entrèrent, par son influence, dans des relations nouvelles les uns avec

les autres; et ainsi, par une marche singulière des choses, il fut

réservé à la division de l'Église d'amener l'union plus étroite des

États entre eux. A la vérité, cette commune sympathie politique

s'annonça d'abord par un effet terrible et funeste: par une guerre de

trente ans, guerre dévastatrice, qui, du milieu de la Bohême jusqu'à

l'embouchure de l'Escaut, des bords du Pô jusqu'à ceux de la mer

Baltique, dépeupla des contrées, ravagea les moissons, réduisit les

villes et les villages en cendres; par une guerre où les combattants par

milliers trouvèrent la mort, et qui éteignit, pour un demi-siècle, en

Allemagne l'étincelle naissante de la civilisation, et rendit à

l'ancienne barbarie ses moeurs, qui commençaient à peine à s'améliorer.

Mais l'Europe sortit affranchie et libre de cette épouvantable guerre,

dans laquelle, pour la première fois, elle s'était reconnue pour une

société d'États unis entre eux; et la sympathie réciproque des États,

qui ne date, à proprement parler, que de cette guerre, serait déjà un

assez grand avantage pour réconcilier le cosmopolite avec les horreurs

qui la signalèrent. La main du travail a effacé insensiblement les

traces funestes de la guerre, mais les suites bienfaisantes qui en

découlèrent subsistent toujours. Cette même sympathie générale des

États, qui fit ressentir à la moitié de l'Europe le contre-coup des

événements de la Bohême, veille aujourd'hui au maintien de la paix qui a

terminé cette lutte. Comme, du fond de la Bohême, de la Moravie et de

l'Autriche, les flammes de la dévastation s'étaient frayé une route pour

embraser l'Allemagne, la France, la moitié de l'Europe, de même, du sein

de ces derniers États, le flambeau de la civilisation s'ouvrira un

passage pour éclairer ces autres contrées.

Tout cela fut l'oeuvre de la religion. Elle seule rendit tout possible;

mais il s'en fallut beaucoup que tout se fît pour elle et à cause

d'elle. Si l'intérêt particulier, si la raison d'État ne s'étaient

promptement unis avec elle, jamais la voix des théologiens et celle du

peuple n'auraient trouvé des princes si empressés, ni la nouvelle

doctrine de si nombreux, si vaillants et si fermes défenseurs. Une

grande part de la révolution ecclésiastique revient incontestablement à

la force victorieuse de la vérité, ou de ce qui était confondu avec la

vérité. Les abus de l'ancienne Église, l'absurdité de plusieurs de ses

doctrines, ses prétentions excessives devaient nécessairement révolter

des esprits déjà gagnés par le pressentiment d'une lumière plus pure, et

les disposer à embrasser la réforme. Le charme de l'indépendance, la

riche proie des bénéfices ecclésiastiques devaient faire convoiter aux

princes un changement de religion, et sans doute n'ajoutaient pas peu de

force à leur conviction intime; mais la raison d'État pouvait seule les

déterminer. Si Charles-Quint, dans l'ivresse de sa fortune, n'avait

porté atteinte à l'indépendance des membres de l'Empire, il est peu

probable qu'une ligue protestante se fût armée pour la liberté de

religion. Sans l'ambition des Guises, jamais les calvinistes français

n'auraient vu à leur tête un Condé, un Coligny; sans l'imposition du

dixième et du vingtième denier, jamais le siége de Rome n'aurait perdu

les Provinces-Unies. Les princes combattirent pour leur défense ou leur

agrandissement; l'enthousiasme religieux recruta pour eux des armées et

leur ouvrit les trésors de leurs peuples. La multitude, lorsqu'elle

n'était pas attirée sous leurs drapeaux par l'espoir du butin, croyait

répandre son sang pour la vérité, quand elle le versait pour l'intérêt

des monarques.

Heureuses, cependant, les nations, que leur intérêt se trouvât cette

fois étroitement lié à celui de leurs princes! C'est à ce hasard

seulement qu'elles doivent leur délivrance de Rome. Heureux aussi les

princes que le sujet, en combattant pour leur cause, combattît en même

temps pour la sienne! A l'époque dont nous écrivons l'histoire, aucun

monarque d'Europe n'était assez absolu pour pouvoir se mettre au-dessus

du voeu de ses sujets, dans l'exécution de ses desseins politiques. Mais

que de peine pour gagner à ses vues la bonne volonté de son peuple et la

rendre agissante! Les plus pressants motifs empruntés à la raison d'État

ne trouvent que froideur chez les sujets, qui les comprennent rarement

et s'y intéressent plus rarement encore. L'unique ressource d'un prince

habile est alors de lier l'intérêt du cabinet à quelque autre intérêt

qui touche de plus près le peuple, s'il en existe un de cette nature, ou

de le faire naître, s'il n'existe pas.

Telle fut la position d'une grande partie des princes qui prirent fait

et cause pour la réforme. Par un singulier enchaînement des choses, il

fallut que le schisme de l'Église coïncidât avec deux circonstances

politiques, sans lesquelles il aurait eu, selon les apparences, un tout

autre développement. C'était, d'une part, la prépondérance soudaine de

la maison d'Autriche, qui menaçait la liberté de l'Europe; de l'autre,

le zèle actif de cette famille pour l'ancienne religion. La première de

ces deux causes éveilla les princes; la seconde arma les peuples pour

eux.

L'abolition d'une juridiction étrangère dans leurs États, l'autorité

suprême dans les affaires ecclésiastiques, une digue opposée à

l'écoulement des deniers envoyés à Rome, enfin la riche dépouille des

bénéfices ecclésiastiques, étaient des avantages propres à séduire

également tous les souverains: pourquoi, demandera-t-on peut-être,

firent-ils moins d'impression sur les princes de la maison d'Autriche?

Qui empêcha cette maison, et surtout la branche allemande, de prêter

l'oreille aux pressantes invitations d'un si grand nombre de ses

sujets, et de s'enrichir, à l'exemple d'autres souverains, aux dépens

d'un clergé sans défense? Il est difficile de se persuader que la

croyance à l'infaillibilité de l'Église romaine ait eu plus de part à la

pieuse fidélité de cette maison, que la croyance contraire n'en eut à

l'apostasie des princes protestants. Plusieurs motifs concoururent à

faire des princes autrichiens les soutiens de la papauté. L'Espagne et

l'Italie, d'où l'Autriche tirait une grande partie de ses forces,

avaient pour le siége de Rome cet aveugle dévouement qui distingua, en

particulier, les Espagnols dès le temps de la domination des Goths. La

moindre tendance vers les doctrines abhorrées de Luther et de Calvin

aurait enlevé irrévocablement au monarque d'Espagne les coeurs de ses

sujets; la rupture avec la papauté pouvait lui coûter son royaume: un

roi d'Espagne devait être un prince orthodoxe ou descendre du trône. Ses

États d'Italie lui imposaient la même contrainte: il devait peut-être

les ménager plus encore que ses Espagnols, parce qu'ils supportaient

avec une extrême impatience le joug étranger, et qu'ils pouvaient le

secouer plus aisément. D'ailleurs, ces États lui donnaient la France

pour rivale et le chef de l'Église pour voisin: motifs assez puissants

pour le détourner d'un parti qui détruisait l'autorité du pape, et pour

qu'il s'efforçât de gagner le pontife romain par le zèle le plus actif

pour l'ancienne religion.

A ces considérations générales, également importantes pour tout roi

d'Espagne, s'ajoutèrent pour chacun d'eux en particulier des raisons

particulières. Charles-Quint avait en Italie un dangereux rival dans le

roi de France, qui aurait vu ce pays se jeter dans ses bras, à l'instant

même où Charles se serait rendu suspect d'hérésie. Précisément pour les

projets qu'il poursuivait avec le plus de chaleur, la défiance des

catholiques et une querelle avec l'Église lui auraient créé les plus

grands obstacles. Quand Charles-Quint eut à se prononcer entre les deux

partis religieux, la nouvelle religion n'avait pu encore se rendre

respectable à ses yeux, et d'ailleurs on pouvait, selon toutes les

vraisemblances, espérer encore un accommodement à l'amiable entre les

deux Églises. Chez Philippe II, son fils et son successeur, une

éducation monacale s'unissait à un caractère despotique et sombre pour

entretenir dans son coeur, contre toute innovation en matière de foi,

une haine implacable, qui ne pouvait guère être diminuée par la

circonstance que ses adversaires politiques les plus acharnés étaient en

même temps les ennemis de sa religion. Comme ses possessions

européennes, dispersées parmi tant d'États étrangers, se trouvaient de

toutes parts ouvertes à l'influence des opinions étrangères, il ne

pouvait contempler avec indifférence les progrès de la réformation en

d'autres pays, et son intérêt politique immédiat le poussait à prendre

en main la cause de l'ancienne Église en général, pour fermer les

sources de la contagion hérétique. La marche naturelle des choses plaça

donc ce monarque à la tête de la religion catholique et de l'alliance

que ses adhérents formèrent contre les novateurs. Ce qui fut observé

sous les longs règnes, remplis d'événements, de Charles-Quint et de son

fils, devint une loi pour leurs successeurs, et plus le schisme

s'étendit dans l'Église, plus l'Espagne dut s'attacher fermement au

catholicisme.

La branche allemande de la maison d'Autriche semble avoir été plus

libre; mais, si plusieurs de ces obstacles n'existaient pas pour elle,

d'autres considérations l'enchaînaient. La possession de la couronne

impériale, qu'on ne pouvait même pas se figurer sur une tête protestante

(car comment un apostat de l'Église romaine aurait-il pu ceindre le

diadème du saint empire romain?), attachait les successeurs de Ferdinand

Ier au siége pontifical; Ferdinand lui-même lui fut dévoué

sincèrement par des motifs de conscience. D'ailleurs, les princes

autrichiens de la branche allemande n'étaient pas assez puissants pour

se passer de l'appui de l'Espagne, et c'était y renoncer absolument que

de favoriser la nouvelle religion. Leur dignité impériale les obligeait

aussi à défendre la constitution germanique, par laquelle ils se

maintenaient dans ce rang suprême, et que les membres protestants de

l'Empire s'efforçaient de renverser. Si l'on considère encore la

froideur des protestants dans les embarras des empereurs et dans les

dangers communs de l'Empire, leurs violentes usurpations sur le temporel

de l'Église, et leurs hostilités partout où ils se sentaient les plus

forts, on comprendra que tant de motifs réunis devaient retenir les

empereurs dans le parti de Rome et que leur intérêt particulier devait

se confondre parfaitement avec celui de la religion catholique. Comme le

sort de cette religion dépendit peut-être entièrement de la résolution

que prirent les princes autrichiens, on dut les considérer, dans toute

l'Europe, comme les colonnes de la papauté. La haine qu'elle inspirait

aux protestants se tourna donc aussi unanimement contre l'Autriche, et

confondit peu à peu le protecteur avec la cause qu'il protégeait.

Cependant cette même maison d'Autriche, irréconciliable ennemie de la

réforme, menaçait sérieusement par ses projets ambitieux, soutenus de

forces prépondérantes, la liberté politique des États européens et

surtout des membres de l'Empire. Ce danger tira nécessairement ces

derniers de leur sécurité, et ils durent songer à leur propre défense.

Leurs ressources habituelles n'auraient jamais suffi pour résister à un

pouvoir aussi menaçant: ils durent donc demander à leurs sujets des

efforts extraordinaires, et, les trouvant encore très-insuffisants, ils

empruntèrent des forces à leurs voisins et cherchèrent, par des

alliances entre eux, à contre-balancer une puissance trop forte pour

chacun d'eux en particulier.

Mais les grandes raisons politiques qui engageaient les souverains à

s'opposer aux progrès de l'Autriche n'existaient pas pour leurs sujets.

Les avantages et les souffrances du moment peuvent seuls ébranler les

peuples, et une sage politique ne doit jamais attendre ces mobiles-là.

Ces princes eussent donc été fort à plaindre, si la fortune ne leur eût

offert un autre mobile très-puissant qui passionna les peuples et excita

chez eux un enthousiasme qu'on put opposer au danger politique, parce

qu'il se rencontrait dans un même objet avec ce danger. Ce mobile était

la haine déclarée d'une religion que protégeait la maison d'Autriche;

c'était le dévouement enthousiaste à une doctrine que cette maison

s'efforçait de détruire par le fer et par le feu. Ce dévouement était

ardent, cette haine implacable. Le fanatisme religieux craint les

dangers lointains; l'enthousiasme ne calcule jamais ce qu'il sacrifie.

Ce que le plus pressant péril politique n'aurait pu obtenir des

citoyens, l'ardeur d'un zèle pieux le leur fit faire. Peu de volontaires

eussent armé leurs bras pour l'État, pour l'intérêt du prince; mais pour

la religion, le marchand, l'artisan, le cultivateur saisirent avec joie

les armes. Pour l'État ou pour le souverain, on eût tâché de se dérober

au plus léger impôt extraordinaire: pour la religion, on risqua son bien

et son sang, toutes ses espérances temporelles. Des sommes trois fois

plus fortes affluent maintenant dans le trésor du prince; des armées

trois fois plus nombreuses entrent en campagne; et l'imminence du danger

de la foi imprime à toutes les âmes un élan si prodigieux, que les

sujets ne sentent point des efforts qui, dans une situation d'esprit

plus calme, les auraient épuisés et accablés. La peur de l'inquisition

espagnole ou des massacres de la Saint-Barthélemy fait trouver, chez

leurs peuples, au prince d'Orange, à l'amiral Coligny, à la reine

d'Angleterre, Élisabeth, et aux princes protestants de l'Allemagne, des

ressources encore inexplicables aujourd'hui.

Cependant, des efforts particuliers, quelque grands qu'ils fussent,

auraient produit peu d'effet contre une force qui était supérieure même

à celle du plus puissant monarque, s'il se présentait isolé; mais, dans

ces temps d'une politique encore peu avancée, il n'y avait que des

circonstances accidentelles qui pussent résoudre des États éloignés à

s'entre-secourir. La différence de constitutions, de lois, de langage,

de caractère national, qui faisait de chaque peuple et de chaque pays

comme un monde à part et élevait entre eux de durables barrières,

rendait chaque État insensible aux souffrances d'un autre, si même la

jalousie nationale n'en ressentait pas une maligne joie. Ces barrières,

la réformation les renversa. Un intérêt plus vif, plus pressant que

l'intérêt national ou l'amour de la patrie, et tout à fait indépendant

des relations civiles, vint animer chaque citoyen et des États tout

entiers. Cet intérêt pouvait unir ensemble plusieurs États, et même les

plus éloignés, tandis qu'il était possible que ce lien manquât à des

sujets d'un même souverain. Le calviniste français eut avec le réformé

génevois, anglais, allemand, hollandais, un point de contact, qu'il

n'avait pas avec ses concitoyens catholiques. Il cessait donc, en un

point essentiel, d'être citoyen d'un seul État, et de concentrer sur ce

seul État toute son attention et tout son intérêt. Son cercle

s'agrandit; il commence à lire son sort futur dans celui de peuples

étrangers qui partagent sa croyance, et à faire sa cause de la leur. Ce

fut seulement alors que les princes purent se hasarder à porter des

affaires étrangères devant l'assemblée de leurs États; qu'ils purent

espérer d'y trouver un accueil favorable et de prompts secours. Ces

affaires étrangères sont devenues celles du pays, et l'on s'empresse de

tendre aux frères en la foi une main secourable, qu'on eût refusée au

simple voisin et plus encore au lointain étranger. L'habitant du

Palatinat quitte maintenant ses foyers, pour combattre en faveur de son

coreligionnaire français contre l'ennemi commun de leur croyance. Le

sujet français prend les armes contre une patrie qui le maltraite et va

répandre son sang pour la liberté de la Hollande. Maintenant on voit

Suisses contre Suisses, Allemands contre Allemands, armés en guerre pour

décider, sur les rives de la Loire et de la Seine, la succession au

trône de France. Le Danois franchit l'Eider et le Suédois le Belt, afin

de briser les chaînes forgées pour l'Allemagne.

Il est très-difficile de dire ce que seraient devenues la réformation et

la liberté de l'Empire, si la redoutable maison d'Autriche n'avait pris

parti contre elles; mais ce qui paraît démontré, c'est que rien n'a plus

arrêté les princes autrichiens dans leurs progrès vers la monarchie

universelle que la guerre opiniâtre qu'ils firent aux nouvelles

opinions. Dans aucune autre circonstance, il n'eût été possible aux

princes moins puissants de contraindre leurs sujets aux sacrifices

extraordinaires à l'aide desquels ils résistèrent au pouvoir de

l'Autriche; dans aucune autre circonstance, les divers États n'auraient

pu se réunir contre l'ennemi commun.

Jamais l'Autriche n'avait été plus puissante qu'après la victoire de

Charles-Quint à Mühlberg, où il avait triomphé des Allemands. La liberté

de l'Allemagne semblait anéantie à jamais avec la ligue de Smalkalde:

mais on la vit renaître avec Maurice de Saxe, naguère son plus dangereux

ennemi. Tous les fruits de la victoire de Mühlberg périrent au congrès

de Passau et à la diète d'Augsbourg, et tous les préparatifs de

l'oppression temporelle et spirituelle aboutirent à des concessions et

à la paix.

A la diète d'Augsbourg, l'Allemagne se divisa en deux religions et en

deux partis politiques: elle ne se divisa qu'alors, parce qu'alors

seulement la séparation devint légale. Jusque-là, on avait considéré les

protestants comme des rebelles: on résolut alors de les traiter comme

des frères, non qu'on les reconnût pour tels, mais parce qu'on y était

forcé. La confession d'Augsbourg osa se placer dès lors à côté de la foi

catholique, mais seulement comme une voisine tolérée, avec des droits

provisoires de soeur. Tout membre séculier de l'Empire eut le droit de

déclarer unique et dominante, sur son territoire, la religion qu'il

professait, et d'interdire le libre exercice du culte à la communion

rivale; il fut permis à tout sujet de quitter le pays où sa religion

était opprimée. Alors, pour la première fois, la doctrine de Luther eut

donc pour elle une sanction positive: si elle rampait dans la poussière

en Bavière et en Autriche, elle avait la consolation de trôner en Saxe

et en Thuringe. Toutefois, au souverain seul était réservé le droit de

décider quelle religion serait professée ou proscrite dans ses

provinces; quant aux sujets, qui n'avaient point de représentants à la

diète, le traité ne s'occupa guère de leurs intérêts. Seulement, dans

les principautés ecclésiastiques, où la religion catholique resta

irrévocablement dominante, le libre exercice du culte fut stipulé en

faveur des sujets protestants qui l'étaient avant cette époque, et

encore sous la seule garantie personnelle de Ferdinand, roi des Romains,

qui avait ménagé cette paix: garantie contre laquelle avait protesté la

partie catholique de l'Empire, et qui, insérée dans le traité de paix

avec cette protestation, ne reçut point force de loi.

Au reste, si les opinions avaient seules divisé les esprits, avec quelle

indifférence n'aurait-on pas considéré cette division! Mais à ces

opinions étaient attachés des richesses, des dignités, des droits:

circonstance qui rendit la séparation infiniment plus difficile. De deux

frères qui avaient joui jusqu'alors en commun de leur patrimoine, l'un

abandonnait la maison paternelle; de là résultait la nécessité de

partager avec celui qui restait. Le père, n'ayant pu pressentir cette

séparation, n'avait rien décidé pour ce cas. Pendant dix siècles, les

bénéfices fondés par les ancêtres avaient formé successivement la

richesse de l'Église, et ces ancêtres appartenaient aussi bien à celui

qui partait qu'à son frère qui demeurait. Or, le droit de succession

était-il attaché uniquement à la maison paternelle, ou tenait-il au

sang? Les donations avaient été faites à l'Église catholique, parce

qu'alors il n'en existait point encore d'autre; au frère aîné, parce

qu'alors il était fils unique. Le droit d'aînesse serait-il appliqué

dans l'Église, comme dans les familles nobles? De quelle valeur était la

préférence accordée à une partie, quand l'autre ne pouvait pas encore

lui être opposée? Les luthériens pouvaient-ils être exclus de la

jouissance de ces biens, que pourtant leurs ancêtres avaient contribué à

fonder, et en être exclus pour ce seul motif qu'à l'époque de la

fondation on ne connaissait pas encore cette division en luthériens et

en catholiques? Les deux partis ont débattu et débattent encore cette

question avec des arguments spécieux; mais il serait aussi difficile à

l'un qu'à l'autre de prouver son droit. Le droit n'a de décisions que

pour les cas supposables, et peut-être les fondations ecclésiastiques ne

sont-elles pas de ce nombre, du moins lorsqu'on étend les volontés des

fondateurs à des propositions dogmatiques. Comment supposer une donation

éternelle faite à une opinion variable?

Quand le droit ne peut pas décider, la force décide, et c'est ce qui

arriva ici. L'une des parties garda ce qu'on ne pouvait plus lui ôter;

l'autre défendit ce qu'elle avait encore. Toutes les abbayes, tous les

évêchés sécularisés avant la paix demeurèrent aux protestants; mais les

catholiques prirent leurs sûretés en stipulant, par une réserve

spéciale, qu'on n'en séculariserait plus d'autres à l'avenir. Tout

possesseur d'une fondation ecclésiastique directement soumise à

l'Empire, électeur, évêque ou abbé, est déchu de ses bénéfices et

dignités, aussitôt qu'il passe à l'Église protestante; il doit évacuer

ses possessions sur-le-champ, et le chapitre procède à une nouvelle

élection, comme si la place était devenue vacante par un cas de mort.

L'Église catholique d'Allemagne repose encore aujourd'hui sur cette

ancre sacrée de la _réserve ecclésiastique_, qui fit dépendre de leur

profession de foi toute l'existence temporelle des princes appartenant à

l'Église. Que deviendrait cette Église, si l'ancre se brisait? Les

membres protestants de l'Empire opposèrent à la réserve une opiniâtre

résistance, et, s'ils finirent par l'admettre dans le traité de paix, ce

fut avec cette addition expresse que les deux parties ne s'étaient pas

mises d'accord sur ce point. Pouvait-il être plus obligatoire pour eux

que ne l'était pour les catholiques la garantie de Ferdinand en faveur

des sujets protestants dans les domaines ecclésiastiques? La paix

laissait donc subsister deux points litigieux, et c'est à leur sujet que

la guerre s'alluma.

C'est ainsi que les choses se passèrent pour la liberté religieuse et

les biens ecclésiastiques; il n'en fut pas autrement des droits et des

dignités. Le système de l'Empire germanique était calculé pour une seule

Église, parce qu'il n'en existait qu'une dans le temps où ce système

prit naissance. L'Église s'est partagée, la religion divise la diète en

deux partis: et l'on voudrait cependant que le système entier de

l'Empire en suivit un seul exclusivement? Autrefois, tous les empereurs

furent des fils de l'Église romaine, parce qu'elle était sans rivale en

Allemagne; mais était-ce le rapport avec Rome qui constituait l'empereur

des Allemands, et n'était-ce pas plutôt l'Allemagne qui se représentait

dans son empereur? A l'ensemble du corps germanique appartient aussi la

partie protestante: comment sera-t-elle représentée dans une suite non

interrompue d'empereurs catholiques? Les membres de la diète se jugent

eux-mêmes dans le tribunal suprême de l'Empire, parce que ce sont eux

qui nomment les juges. Qu'ils soient eux-mêmes leurs juges, qu'il y ait

une justice égale pour tous, c'est le but de l'institution: ce but

peut-il être atteint, si les deux religions ne siégent pas dans le

tribunal? Si, à l'époque de la fondation, une seule croyance régnait

encore en Allemagne, ce fut un hasard; mais qu'aucun membre ne pût en

opprimer un autre juridiquement, c'était l'objet essentiel de

l'institution. Cet objet est manqué, si un des partis religieux est en

possession exclusive de juger l'autre: or l'objet doit-il être sacrifié,

par suite d'un changement accidentel? Les protestants ont fini, à

grand'peine, par conquérir pour leur religion le droit de séance dans la

chambre impériale, mais sans arriver encore à l'entière égalité des

voix. Quant à la couronne d'empereur, aucun prince protestant ne s'y est

élevé jusqu'à ce jour.

Quoi qu'on puisse dire de l'égalité que la paix religieuse d'Augsbourg

introduisait entre les deux Églises, il est incontestable que l'Église

catholique en sortit victorieuse. Tout ce qu'obtint la luthérienne, ce

fut la tolérance; tout ce que l'Église catholique céda, elle le sacrifia

à la nécessité et non à la justice. Ce n'était toujours pas une paix

entre deux puissances jugées égales; c'était un simple compromis entre

le souverain et un rebelle qu'il n'avait pu vaincre. Tous les procédés

de l'Église catholique envers les protestants semblent avoir découlé de

ce principe et en découler encore. C'était toujours un crime de passer

dans l'Église protestante, puisque la défection était punie d'un dommage

aussi grave que celui dont la réserve menace les princes ecclésiastiques

apostats. Dans la suite encore, l'Église catholique préféra s'exposer à

tout perdre par la force, plutôt que de céder volontairement et en droit

le moindre avantage. On pouvait garder l'espoir de reprendre ce que la

violence aurait enlevé, et ce n'était jamais qu'une perte accidentelle;

mais une prétention abandonnée, un droit concédé aux protestants,

ébranlaient les fondements de l'Église catholique. Dans le traité même

de la paix de religion, on ne perdit point de vue ce principe. Ce qu'on

abandonna, dans cet accord, aux évangéliques, ne fut pas cédé sans

réserve: il fut expressément déclaré que toutes les clauses ne seraient

valables que jusqu'au prochain concile général, qui s'occuperait des

moyens de réunir les deux Églises. Alors seulement, si cette dernière

tentative échouait, la paix de religion serait d'une validité absolue.

Si faible que fût l'espérance d'une réunion, si peu sérieuse que fût

peut-être à cet égard l'intention des catholiques eux-mêmes, on n'en

avait pas moins gagné de restreindre le traité par cette condition.

Ainsi cette paix de religion, qui devait éteindre pour toujours le feu

de la guerre civile, ne fut au fond qu'un expédient temporaire, un

ouvrage de la nécessité et de la force; elle ne fut point dictée par la

loi de l'équité; elle ne fut point le fruit d'idées épurées sur la

religion et la liberté de religion. Une paix qui eût eu ce caractère,

les catholiques ne pouvaient la donner, et, si l'on veut être de bonne

foi, les évangéliques ne pouvaient encore s'en accommoder. Bien loin de

se montrer toujours absolument équitables envers les catholiques, ils

opprimaient, quand cela était en leur pouvoir, les calvinistes, qui, il

est vrai, n'étaient pas plus dignes de la tolérance, dans la meilleure

acception du mot, vu qu'ils étaient eux-mêmes tout aussi éloignés de la

pratiquer. Pour une paix de religion de ce genre, l'époque n'était pas

mûre, et il y avait encore trop de confusion dans les esprits. Comment

une partie pouvait-elle demander à l'autre ce qu'elle était elle-même

incapable d'accorder? Ce que chaque parti religieux sauva ou gagna dans

le traité d'Augsbourg, il le dut à l'état accidentel de puissance où il

se trouvait l'un par rapport à l'autre, lorsqu'on arrêta les bases de

cette paix. Mais ce que la force avait gagné, la force dut le maintenir:

il fallait donc que le rapport de puissance subsistât à l'avenir, sous

peine de voir le traité perdre sa force. On avait tracé, l'épée à la

main, les limites des deux Églises; il fallait les garder avec l'épée,

ou sinon, malheur au parti qui désarmerait le premier! perspective

incertaine, effrayante pour le repos de l'Allemagne, et qui déjà le

menaçait du sein même de la paix.

L'Empire jouit alors d'une tranquillité momentanée: le lien d'une

concorde passagère semblait réunir de nouveau en un seul corps ses

membres divisés, en sorte que le sentiment du bien commun se réveilla

même pour un temps. Mais la séparation avait atteint l'Empire au coeur;

rétablir la première harmonie était chose désormais impossible. Si

exactement que le traité de paix parût avoir déterminé les droits des

deux parties, il n'en fut pas moins l'objet d'interprétations diverses.

Il avait imposé un armistice aux combattants dans la plus grande chaleur

de la lutte; il avait couvert le feu, il ne l'avait pas éteint, et, des

deux côtés, il restait des prétentions non satisfaites. Les catholiques

croyaient avoir trop perdu, les évangéliques n'avoir pas assez gagné;

les uns et les autres se dédommageaient en interprétant, selon leurs

vues, la paix, qu'ils n'osaient pas enfreindre encore.

Histoire de la Guerre de Trente Ans · 第 1 / 36 段