populaire? Quelles pensées animaient les hommes qui l'ont inspirée,
dirigée? Le mieux est d'interroger les plus notables d'entre eux,
Félix Pécaut et M. Ferdinand Buisson. Le premier, directeur des
études à l'Ecole normale supérieure de Fontenay, souvent chargé
d'inspections générales, fut le grand pédagogue de l'école nouvelle;
le second remplit pendant quinze ans les fonctions de directeur de
l'enseignement primaire au ministère de l'instruction publique avant
de devenir professeur à la Sorbonne, puis député. Il y avait entre
eux plusieurs traits de ressemblance: nés de familles protestantes et
devenus pasteurs, tous les deux avaient perdu la foi et rompu avec les
groupements confessionnels, mais en conservant le respect du divin;
tous deux s'étaient associés à l'œuvre de Jules Ferry avec l'espoir de
travailler à l'éducation morale du peuple. Pécaut a dit quel esprit
animait les fondateurs de l'école laïque. Leur but fut de fortifier
la patrie française en organisant la démocratie, en élevant l'âme du
peuple: car c'est le peuple qu'il fallait former, comme l'ont compris
les gouvernants républicains[643]. Dans l'instruction populaire, une
place d'honneur appartenait sans conteste à l'enseignement de la
morale; celui-ci devait convenir aux enfants de toutes les origines,
de toutes les confessions; il ne pouvait donc être que laïque[644].
Pour le donner il fallait des maîtres laïques, mêlés au siècle et
libres d'engagements confessionnels. Quant à l'enseignement religieux,
c'est au prêtre qu'il revient; si l'Eglise catholique avait été moins
intolérante, moins hostile à nos institutions, il eût été possible de
laisser le prêtre venir donner ses leçons dans l'école; mais l'Etat
aurait quand même eu le devoir d'enseigner la morale à tous. Cette
morale laïque est-elle dépourvue, comme on le prétend, d'idées qui
puissent parler à l'âme et diriger la conduite des hommes? C'est une
erreur. Elle renferme l'idée du droit et celle du devoir social, la
dignité de la personne humaine, l'intelligence des lois naturelles;
elle affirme que l'homme est appelé à construire sa destinée librement,
puis à réaliser l'idéal qu'il a conçu. Le principe de responsabilité
personnelle tient la place d'honneur dans notre éducation; la notion de
solidarité vient le compléter.
[643] «Ils n'ont pas seulement voulu--ce qui serait déjà un vœu sage
et légitime entre tous--mettre chaque électeur en mesure de lire les
professions de foi de ses députés et d'écrire avec discernement son
bulletin de vote; mais ils ont entrepris de transformer la multitude
obscure, anonyme, inconsciente, instinctive, en un peuple capable
d'examiner et de réfléchir; capable de raison et de justice; capable
par conséquent de se gouverner» (_L'éducation publique et la vie
nationale_, introduction).
[644] «On affecte de confondre l'esprit laïque et l'esprit sectaire,
comme si l'esprit laïque, c'est-à-dire l'esprit de raison, l'esprit
de _tout le monde_, celui de la société générale, celui des
traditions historiques de tout ordre, bref le libre esprit humain
ou national, et non pas celui d'une église ou d'une école fermée,
n'était pas, en son principe essentiel, l'opposé même de l'esprit de
secte et de système...» (_ibid._).
L'enseignement moral, dit Pécaut, est le plus difficile de tous pour
le maître, parce qu'il traite, non de choses extérieures à nous,
mais de nous-mêmes, parce qu'il y faut donner de son âme et pénétrer
jusqu'à l'âme de l'enfant[645]. Le directeur de Fontenay, après une
tournée d'inspection générale faite en 1880, nous apprend ce que
devient cet enseignement dans la réalité. L'instituteur se borne
à enseigner au lieu d'éduquer: «son action s'arrête à la surface
de l'âme». La tâche est d'ailleurs difficile, car l'école primaire
s'adresse à la masse et trouve devant elle tous les obstacles,
pauvreté, ignorance héréditaire, éducation familiale défectueuse.
Mais il faut continuer quand même, car une grande partie du peuple ne
peut aujourd'hui attendre que des écoles primaires le viatique moral
indispensable à ses enfants[646].--Quatorze ans plus tard, après une
nouvelle inspection générale, le moraliste, peu disposé à l'optimisme
trop confiant, s'interroge encore sur les résultats de l'école[647].
Ce qui fait défaut à beaucoup de maîtres, c'est un idéal, c'est la
passion patriotique, le désir d'améliorer les élèves pour l'amour de
la France. Néanmoins l'enseignement moral a une grande valeur, parce
qu'il est libre et sincère, parce qu'il signale la beauté de la vie
intérieure, surtout parce qu'il apprend aux enfants à se reconnaître
comme responsables de leurs actes: «le sentiment de la responsabilité
personnelle apparaît, on peut le dire, au commencement, au milieu, à la
fin des programmes»[648].
[645] La difficulté pour l'ecclésiastique est la même que pour le
laïque. «D'un côté comme de l'autre, les formules peuvent être
irréprochables... Elles ne prendront vie et vertu que par le
commentaire familier du maître, si ce commentaire, à son tour, est
autre chose qu'une définition abstraite ou une simple amplification
verbale, vide de sens comme de souffle» (_ibid._, p. 76).
[646] _Ibid._, p. 3 sqq.
[647] «Je me demande avec inquiétude pour qui et pour quoi nous
travaillons, pour qui et pour quoi nous exerçons ces enfants du
peuple à lire, à comprendre, à se rendre compte, à prendre possession
des choses et d'eux-mêmes» (_ibid._, p. 39).
[648] P. 44.
En présence des difficultés, des tâtonnements de l'éducation laïque,
faut-il regretter la disparition de l'enseignement religieux? Pécaut
ne le pense pas. L'enseignement du catéchisme, donné autrefois par
l'instituteur, était purement mécanique[649]. D'ailleurs, dans l'état
de nos mœurs et de nos croyances, l'idée religieuse ne possède
aujourd'hui qu'une efficacité médiocre. Le désarroi moral est
universel, mais plus grand peut-être en France qu'ailleurs[650]. Le
pire des remèdes serait de vouloir imposer aux maîtres un _Credo_
confessionnel ou dogmatique. Le mieux est de continuer dans la voie où
nous nous sommes heureusement engagés, avec «un haut et net dessein de
pédagogie morale et nationale».
[649] «Les textes du catéchisme, déjà si peu accessibles ou
assimilables à l'intelligence en maintes de leurs parties, étaient
l'objet d'une simple récitation _selon la lettre_, sans explication
du _fond_, par conséquent aussi disparates que possibles avec
l'esprit général de l'enseignement, le maître étant réduit au rôle
de répétiteur mécanique, et à ce seul titre, d'auxiliaire du curé»
(_ibid._, introduction).
[650] «La longue séparation du spirituel et du temporel, du prêtre
unique dispensateur des choses saintes, et des laïques tenus en cette
matière pour incompétents, a contribué pour une grande part à rendre
notre nation, du moins la classe la plus instruite et avec elle le
peuple industriel, étrangère ou indifférente à la fois aux traditions
chrétiennes, qu'elle ignore de plus en plus, et à la religion même»
(p. 79).
Les idées exprimées par Félix Pécaut avec une noble franchise ne
diffèrent pas de celles qui avaient, dès l'origine, préoccupé M.
Buisson. En 1878, dans une conférence faite aux instituteurs à
Paris pendant l'Exposition universelle, il expliquait la valeur de
l'intuition morale et montrait en beaux termes comment ils pouvaient
éveiller l'idée de Dieu chez les plus sérieux de leurs élèves en les
mettant un soir en présence du ciel étoilé, en leur parlant avec
l'émotion que devait inspirer un pareil spectacle. Dans toutes les
grandes notions, continuait-il, qui confinent à la religion et à la
politique, il y a deux parties: l'une, sujette aux controverses et
aux passions, ne regarde pas l'école; l'autre, «innée à tous les
cœurs, ancrée dans toutes les consciences, inséparable de la nature
humaine, et par là même claire et ardente à tout homme», appartient à
l'instituteur[651]. La modération, la prudence constituent le premier
devoir professionnel de l'instituteur, mais il doit aussi empêcher que
l'enseignement populaire ne se matérialise et ne s'abaisse.
[651] «Qu'on ne vienne pas nous demander de faire de l'instituteur
une machine à enseigner, un cœur neutre, un esprit fuyant et timoré,
un être nul par état, qui craindrait de laisser surprendre une larme
dans ses yeux lorsqu'il parle de sa foi religieuse, ou un tremblement
d'émotion dans sa voix lorsqu'il parle de la patrie ou de la
République.» (_L'intuition morale_, août 1878, dans _La foi laïque_).
Devenu directeur de l'enseignement primaire, M. Buisson fut un des
hommes chargés d'appliquer les lois Ferry. En même temps il exposait
devant différentes assemblées l'objet de ces lois, destinées à
fonder une instruction nationale, donc une instruction gratuite,
obligatoire, laïque. Pourquoi laïque? «Parce que, si nous voulons que
tout enfant acquière les connaissances que la Convention appelait
déjà les connaissances nécessaires à tout homme, nous n'avons pas le
droit de toucher à cette chose sacrée qui s'appelle la conscience
de l'enfant». Or la liberté de conscience ne sera respectée que si
l'école est séparée de l'église[652]. L'éducation ainsi donnée sera
une éducation libérale, une éducation complète, employant les années
où l'enfant n'est heureusement bon à rien, pour le préparer à la
vie. Les congrégations enseignantes eurent jadis un rôle honorable
et utile[653]. Mais aujourd'hui la France ne veut plus leur laisser
accomplir sa propre tâche; elle a tiré 100.000 instituteurs et
institutrices de son sein, et préfère ces maîtres qui vivent de la
vie de tous[654]. L'œuvre qu'ils doivent réaliser, c'est l'union
patriotique de tous les Français. «Il n'est pas vrai qu'il y ait deux
Frances, qu'il y ait deux peuples en ce peuple. Il n'est pas vrai
que la patrie, notre mère, ait enfanté deux races irréconciliables.
L'école fera la lumière: dès que la lumière aura lieu, les fantômes
disparaîtront, nous nous apercevrons qu'il n'y a en France que des
Français, aujourd'hui tous égaux, et demain, quoi qu'on fasse, tous
frères»[655].
[652] _La foi laïque_, p. 15 sqq.
[653] «Nous n'oublierons pas, filles de saint Vincent de Paul ou
frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, religieux et religieuses
de toute robe et de tout nom, nous n'oublierons pas que pendant deux
ou trois siècles vous avez été presque seuls à vous occuper des
enfants du peuple, et nous ne nous étonnons pas que le peuple s'en
souvienne et vous aime» (_ibid._, p. 43).
[654] Les laïques «n'ont pas fait vœu de renoncer aux ambitions
légitimes du travail, de renoncer à la famille, à ses joies, à
ses douleurs, à ses inquiétudes, à ses angoisses, de renoncer à
leurs intérêts, à leur indépendance d'homme et de citoyen: c'est
précisément pour cela qu'ils ont nos préférences» (p. 47).
[655] P. 49.
Pécaut et M. Buisson avaient eu comme devancier, dans l'organisation
de l'enseignement primaire, l'administrateur habile et infatigable
que Jules Ferry appela un jour le premier instituteur de France.
Octave Gréard continua ensuite, comme recteur de l'Académie de Paris,
à collaborer avec eux. Détaché des croyances de sa jeunesse, il
conservait le respect de l'idéal religieux et caressait parfois le
rêve, un peu chimérique, d'une église chrétienne affranchie de l'Etat
par la séparation, affranchie de Rome par le réveil du gallicanisme.
L'enseignement religieux lui paraissait bon à garder, parce qu'il
cultive le sentiment pendant que l'instruction scolaire cultive la
raison; c'est à l'homme fait d'abandonner plus tard, s'il le juge
bon, les croyances qu'on lui a inculquées[656]. Mais cet enseignement
religieux devait être donné hors de l'école publique. Moins séduit que
Pécaut par les idées modernes, qui l'effrayaient un peu, Gréard était
persuadé cependant qu'elles seules convenaient à la société de nos
jours.
[656] V. Bourgain, _Gréard_, p. 252 et 363. Il fut disgracié après le
24 mai; il a raconté lui-même qu'on l'accusait d'être allé avec Mme
Jules Simon briser des crucifix (_ibid._, p. 126).
Depuis 1897 M. Buisson, ayant quitté ses fonctions administratives,
put librement participer aux polémiques suscitées par la lutte
scolaire. Nous l'avons vu nettement hostile au maintien des
congrégations enseignantes; mais il ne croyait pas que la loi dût
abolir l'enseignement confessionnel. L'école laïque, d'après lui, ne
peut vivre et prospérer sans le dévouement actif de tous ceux qui
s'y intéressent. Le catholicisme, en effet, n'est pas seulement une
théocratie sacerdotale; il a pour lui le sentiment religieux, ce
sentiment humain et naturel, avec sa sève toujours renaissante. Cela
lui donne une puissance considérable[657]. Donc il faut que les amis de
l'école laïque la défendent par une activité pareille, qu'ils ne s'en
remettent point à l'Etat, qu'ils aident les instituteurs à développer
et à faire vivre les cours d'adultes, les patronages, les associations
d'anciens élèves, les mutualités scolaires et post-scolaires.
«C'est à coups de dévouements que l'on se battra désormais».--Tout
en reconnaissant les qualités des défenseurs de l'Eglise, M.
Buisson répondit avec indignation à leurs attaques répétées contre
l'enseignement moral de l'école laïque. Un polémiste habile, M. Georges
Goyau, avait critiqué cet enseignement en rapprochant les affirmations
contradictoires des maîtres ou en exposant les résultats sociaux de
leurs leçons.[658] M. Buisson, dans sa réponse, montra qu'une fois
de plus les avocats de l'Eglise faisaient appel à l'égoïsme, à la
peur, afin de soulever les possédants contre l'école «rouge»; en même
temps il rendit justice à l'œuvre si difficile poursuivie par les
instituteurs[659]. La question morale n'a pas cessé de le préoccuper.
Il a répété souvent que l'enseignement laïque, en laissant tomber
l'enveloppe grossière mise par les religions autour des grandes
vérités, des grands sentiments humains, doit conserver ces nobles
sentiments, ces raffinements qui font la beauté des âmes croyantes. Que
les clergés gardent leurs dogmes et leurs prétendues révélations. «Mais
nous ne nous résignons pas à leur laisser par surcroît tout ce qui,
dans l'existence de l'homme, de l'enfant, de la femme, de la famille,
du peuple, de l'humanité enfin, représente la vie intime de l'âme,
la poésie, l'élan du cœur, l'amour, la foi, le sentiment du sublime,
la vision de l'invisible, l'effort pour sortir de soi, le dégoût du
mesquin et du commun, le besoin d'harmonie et de grandeur, la joie de
l'esprit enivré de beauté, de vérité, de lumière et de justice, la
soif du dévouement, le rêve de la perfection, en un mot tout ce que
la langue populaire rattache au mot Dieu». M. Buisson arrive ainsi à
se rencontrer avec Pécaut; mais tandis que celui-ci, causant avec ses
élèves, leur parlait de Dieu pour désigner l'idéal, son collaborateur
conseille aux maîtres de ne pas employer ce terme, sous peine de créer
des équivoques et des confusions fâcheuses[660].
[657] «Une Eglise peut enseigner des dogmes obscurs, autoriser des
pratiques peu raisonnables, exercer une centralisation abusive, faire
peser sur les siens un joug de fer. Si, à côté de ces défauts, elle
offre à des milliers d'âmes pieuses l'aliment d'une vie spirituelle
même imparfaite, si elle console les faibles, si elle secourt tous
ceux qui demandent à être secourus corps et âme (et ils sont légion
dans notre pauvre humanité)..., c'en est assez: cette Eglise n'est
pas près de mourir.» (_La foi laïque_, p. 71).
[658] Ces articles anonymes de la _Revue des Deux-Mondes_ (juin 1898
et février 1899) reparurent, complétés et refaits, dans _L'école
d'aujourd'hui_ par Georges Goyau.
[659] «Il y a des milliers d'instituteurs jeunes et vieux qui, à
l'heure même où la _Revue_ les traite de si haut, sont parvenus,
à force de patience et de droiture, de méfiance d'eux-mêmes et de
confiance en la vérité, à être, de l'aveu de tous ceux qui les voient
à l'œuvre, d'excellents, d'admirables maîtres de morale; privés
au début de tout secours (car Rome a mis à l'Index les premiers
manuels faits pour eux par Paul Bert, Steeg, Compayré), ils n'ont
pas renoncé à la lutte, ils se sont passés de livres, ils ont créé
eux-mêmes pièce à pièce, leçon par leçon, exemple après exemple, leur
enseignement familier de la morale aux petits enfants; ils se sont
fait peu à peu de petits _carnets de morale_, simples cahiers écrits
au jour le jour, et d'où sont sortis, à la longue, de nouveaux et
nombreux manuels, sans prétention littéraire et philosophique, mais
riches d'enseignements pratiques, pleins de sève, marqués au coin du
bon sens, et néanmoins d'une véritable élévation morale, nourris en
somme du plus pur de la tradition française» (_La foi laïque_, p. 86).
[660] _ibid._, p. 148 sqq. Au congrès international d'éducation
morale tenu à La Haye en 1912, Buisson et Séailles affirmèrent la
possibilité d'un enseignement moral sans base religieuse.
Les écoles laïques ont été secondées, souvent créées à l'origine,
comme nous l'avons vu, par la Ligue de l'enseignement. L'homme qui
avait fondé cette grande association, Jean Macé, demeura jusqu'au bout
l'inspirateur et l'âme de tous ses travaux. Soucieux de lui assurer
une organisation solide, gage de durée, il décida en 1879 de fédérer
toutes les sociétés que ses efforts avaient aidées à naître. Le premier
congrès national de la Ligue, tenu à Paris en 1881, et dans lequel
Gambetta vint prendre la parole, établit ce régime nouveau. La Ligue de
l'enseignement appuya de ses actives démarches le vote des lois Ferry,
puis de la loi de 1886. Cette grande victoire, qui semblait réaliser
tous les vœux des amis de l'enseignement laïque, endormit quelque peu
leur activité; la Ligue ne tarda pas à languir, malgré les appels de
son président qui, soutenu par quelques fidèles, montrait le danger
de se laisser aller à une béate paresse et de croire que les lois
favorables dispensaient d'agir et de se dévouer. Le Comité dirigeant,
de son côté, signala des enseignements nouveaux à fonder: en 1890 et
1891, la Ligue entreprit d'inaugurer l'éducation civique et militaire
de la jeunesse; en 1892, elle s'occupa de l'enseignement professionnel,
agricole et commercial; elle donna en 1893 une adhésion chaleureuse à
la mutualité scolaire. Plus important fut, en 1894, le dernier appel
signé par Jean Macé; maintenant que le régime scolaire fonctionnait
d'une manière satisfaisante, il fallait songer au lendemain de l'école,
aux années de l'adolescence, afin de combler cette grave lacune qui
existait entre l'école primaire et le régiment[661].
[661] Voici l'appel qui fut lancé en avril 1894: «La Ligue
voudrait, de l'école jusqu'à l'entrée au régiment, assurer à
l'adulte les connaissances acquises pendant l'enfance, diriger leur
perfectionnement dans le sens professionnel, enfin munir le jeune
homme, trop tôt livré à lui-même, des solides principes qui sont
indispensables aux citoyens d'une démocratie».
Après la mort de Jean Macé, la présidence fut donnée à son disciple
préféré, M. Léon Bourgeois, qui la conserva pendant quatre ans. Le
réveil de la Ligue se produisit grâce aux congrès annuels qui furent
désormais tenus en province, choisissant chaque année une région
nouvelle pour stimuler et unir les associations qui s'y trouvaient
et pour en créer de nouvelles. Ces congrès, où l'on n'admettait à
l'origine que les délégués officiels des sociétés, furent bientôt
ouverts à tous les amis de l'école laïque, et devinrent des assemblées
nombreuses et vivantes. C'est ainsi que les congrès de Nantes (1894),
de Bordeaux (1895), de Reims (1896), de Rouen (1897) suscitèrent les
activités locales en Bretagne, en Guyenne, en Champagne, en Normandie.
Le lendemain de l'école devint le but essentiel de leurs études:
les œuvres post-scolaires sous toutes les formes, cours d'adultes,
mutualités scolaires, associations d'anciens élèves (petites A), se
multiplièrent à la suite de ces grandes enquêtes collectives.
Quand l'affaire Dreyfus eut rendu aux luttes religieuses toute leur
acuité, le contre-coup s'en fit sentir dans les préoccupations de la
Ligue. Les congrès tenus de 1898 à 1901 signalèrent sans relâche le
danger qu'offraient pour l'unité nationale le maintien et les progrès
de l'enseignement congréganiste[662]. Le dernier de ces congrès,
celui de Caen, put saluer de ses éloges le vote de la loi sur les
associations. C'est lui également qui décida, par un vote unanime, de
demander la suppression, dans les programmes scolaires, du chapitre
sur les devoirs envers Dieu. Certains voulaient aussi que la Ligue se
prononçât pour le retour au monopole de l'enseignement. Ce fut l'objet
d'une discussion ardente au congrès de Lyon (1902): les uns invoquaient
les droits de la famille, les autres le devoir de la société envers les
enfants. Les deux partis opposés se mirent finalement d'accord sur un
texte transactionnel, qui fut adopté à l'unanimité: le congrès demanda
que la loi Falloux fût abrogée, que l'Etat se chargeât d'assurer à
tous un enseignement rationnel et gratuit, et qu'il pût déléguer à des
particuliers l'autorisation d'ouvrir des établissements auxiliaires
soumis aux règles suivantes: personnel entièrement laïque et pourvu
des mêmes grades que celui de l'Etat, surveillance de l'autorité
universitaire sur les livres scolaires et sur l'enseignement lui-même,
droit pour le recteur de fermer un établissement, sauf appel devant le
Conseil supérieur de l'instruction publique[663].--Les années suivantes
virent apparaître dans les congrès des problèmes nouveaux, la lutte
contre la guerre et les questions sociales. En somme, la Ligue de
l'enseignement, groupant dans son faisceau fédératif un nombre tous les
jours plus grand d'associations variées, a fourni un centre à tous les
groupes républicains, progressistes, radicaux ou socialistes, séparés
sur les questions politiques, unis par le désir de conserver et de
fortifier l'enseignement national.
[662] Voici le vœu adopté au congrès de Rennes (1898) et renouvelé
l'année suivante: «Le Congrès fait appel à l'activité de propagande
des sociétés fédérées pour parer aux graves atteintes portées
à l'union morale et sociale de la France par l'enseignement
congréganiste à tous ses degrés, et signale à l'attention du
gouvernement le danger de recruter ses fonctionnaires parmi les
jeunes gens qui ne sortent pas des établissements de l'Etat».
[663] Voici les considérants de ce vœu: «Le Congrès,
Estimant que le premier devoir de l'enseignement républicain est
d'affirmer et d'appliquer sans restriction tous les principes
inscrits dans la Déclaration des droits de l'homme, et tout d'abord
le principe de la liberté individuelle;
Considérant que la liberté d'enseigner n'y est pas et ne pouvait
pas y être inscrite; qu'en effet la fonction éducative est un
devoir des parents envers l'enfant et envers la société; que, dans
une démocratie, l'enseignement doit s'appliquer essentiellement à
garantir dès l'enfance la liberté future des citoyens, et que c'est
l'office de l'Etat de la garantir effectivement;
Considérant que, sous le nom trompeur de liberté de l'enseignement,
la loi du 15 mars 1850 a organisé, en France, la liberté illimitée
de l'enseignement ecclésiastique et congréganiste en conférant aux
congrégations et au clergé un ensemble de privilèges collectifs qui
ont permis d'opposer en fait le monopole de l'Eglise au monopole de
l'Etat.
Considérant qu'il y a lieu d'instituer un régime scolaire qui assure
la véritable liberté de l'enseignement...»
CONCLUSION
J'ai distingué au début de ce livre les quatre groupes différents dont
l'accord a détruit la prépondérance de l'Eglise et favorisé les progrès
de l'esprit laïque. Il est bon de rappeler le rôle de chacun d'eux et
de voir s'ils ont subsisté jusqu'au début du vingtième siècle.