La _Raison_ s'appliqua pendant plusieurs années à faire connaître, à

encourager, à unir toutes les sociétés de Libre Pensée qui existaient

en France. Elle contribua de cette manière à préparer les congrès

internationaux de la Libre Pensée. Celui de Genève, en 1902, eut un

certain retentissement et fut suivi d'un congrès français qui fonda

l'Association Nationale des libres penseurs de France. On parla

bien davantage du congrès international tenu à Rome, dans la ville

des papes, en septembre 1904. L'assemblée fut très bruyante: les

divisions des libres penseurs italiens, troublés par les incidents

tragiques de la grève générale près de Milan; les protestations des

anarchistes contre une adresse destinée à féliciter le ministère

Combes; d'autres épisodes encore empêchèrent les 4.000 membres présents

de discuter avec sang-froid les questions portées au programme. Les

900 congressistes français n'étaient pas les moins agités. On écouta

cependant avec déférence la lettre à la fois énergique et modérée de

Berthelot--Rome, disait le savant, «a été le centre de l'oppression

de la science et de la pensée pendant plus de quinze cents ans»; elle

a brûlé Giordano Bruno et condamné Galilée: nous avons donc raison

d'élever notre drapeau en face du Vatican. Mais nous saurons éviter de

devenir injustes à notre tour. «Quels qu'aient été les crimes de la

théocratie, nous ne saurions méconnaître les bienfaits que la culture

chrétienne a répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une

phase de la civilisation, un stade, aujourd'hui dépassé, au cours

de l'évolution progressive de l'humanité. Il serait contraire à nos

principes d'opprimer à notre tour nos anciens oppresseurs, s'ils se

bornent à demeurer fidèles à des opinions d'autrefois, sans prétendre

les imposer»[621].

[621] Cette lettre a été réimprimée dans le livre de Berthelot,

_Science et libre pensée_. Le congrès de Rome vota la déclaration de

principes rédigée par M. Ferdinand Buisson. D'après ce document, la

Libre Pensée est «un engagement général de rechercher la vérité, en

quelque ordre que ce soit, uniquement par les ressources naturelles

de l'esprit humain, par les seules lumières de la raison et de

l'expérience... La Libre Pensée est laïque, démocratique et sociale,

c'est-à-dire qu'elle rejette, au nom de la dignité humaine, ce triple

joug; le pouvoir abusif de l'autorité en matière religieuse, du

privilège en matière politique et du capital en matière économique».

(V. Buisson, _La foi laïque_).

Anatole France participait avec ardeur à la lutte contre le

cléricalisme. A la veille des élections de 1902 il avait déjà convié

tous les républicains à s'unir contre les moines. En 1904, il reprit

son cri de guerre contre eux, et surtout il convia les ministres de la

République à briser le Concordat: «Vous n'avez pas de pardon à attendre

de l'Eglise, écrivait-il, vous êtes à ses yeux comme si vous n'étiez

pas, puisque vous n'êtes plus catholiques... Gardez-vous de lui céder:

elle ne vous cédera rien... Ces forces qu'elle tourne contre vous,

de qui les tient-elle? De vous. C'est vous qui, par le Concordat,

maintenez son organisation, son unité... Rompez les liens par lesquels

vous l'attachez à l'Etat, brisez les formes par lesquelles vous lui

donnez la contenance et la figure d'un grand corps politique, et vous

la verrez bientôt se dissoudre dans la liberté»[622].

[622] _L'Eglise et la République_, p. 118-120. La plus grande partie

de cet écrit a d'abord formé une préface au recueil des discours de

Combes, _Une campagne laïque_ (1904).

Cette ardeur anticléricale n'était pas approuvée par tous les

républicains. Plusieurs, parmi ceux qui avaient le plus contribué à

défendre les lois scolaires contre l'Eglise, trouvaient qu'on allait

trop loin et qu'on méconnaissait la promesse faite jadis de combattre

le cléricalisme sans toucher au catholicisme. Ces critiques furent

présentées avec force par un homme retiré des luttes politiques,

René Goblet, aux rédacteurs des _Annales de la jeunesse laïque_. Le

tort des républicains et des radicaux, disait-il, est de vouloir

remplacer le programme démocratique et social, qu'ils n'ont pas su

arrêter nettement, par la lutte contre le cléricalisme: qu'ils fassent

la séparation de l'Eglise et de l'Etat, rien de mieux; mais qu'ils

laissent la liberté aux catholiques et n'attaquent jamais le sentiment

religieux.--La liberté, lui répondit le fondateur des _Annales_, ne

doit pas être pour notre parti une nouvelle idole; elle n'est pas la

base de la société, mais le but auquel celle-ci aspire. La société

doit réaliser d'abord la justice par les réformes sociales, assurer le

triomphe de la vérité par l'instruction; elle pourra ensuite organiser

la liberté[623].

[623] _Annales_, août et septembre 1902. «Toute religion, ajoutait

Georges Etber, est une religion de la lettre; aucune religion ne peut

être une religion de l'esprit... Je hais toutes les religions dont

on peut lire l'histoire à travers les siècles à la lueur des bûchers

qu'elles ont allumés» (octobre 1907).

Goblet revint à la charge en attaquant le projet de loi du ministère

Combes sur les congrégations. Cette nouvelle atteinte à la liberté

lui paraissait dangereuse; il constatait que les radicaux, loin

de rester fidèles à leurs anciennes idées sur la séparation,

paraissaient désireux de resserrer les liens des deux puissances,

de fortifier l'autorité de l'Etat sur l'Eglise[624]. Le débat prit

une grande ampleur à cause de l'intervention de M. Buisson, qui

étudia la situation de l'anticléricalisme. Celui-ci, dit-il, avec les

conséquences politiques inévitables qu'il entraîne, est spécial aux

pays latins demeurés hostiles à la Réforme; il est devenu le lien

principal de tous les groupes de gauche[625]. La loi de 1901 «est comme

la déclaration de principes de l'anticléricalisme. C'est le premier

acte public engageant à fond la République dans cette lutte avec

l'Eglise, jusque là semée de tant d'armistices, de traités de paix

et de compromis tacites.» Les élections de 1902 ont fait appliquer

cette loi dans le sens le plus rigoureux; c'est l'heure du triomphe

pour l'anticléricalisme, et c'est aussi l'heure de la crise. Quelques

républicains veulent attaquer la religion elle-même, en disant que

c'est une maladie mentale de l'humanité, dont le cléricalisme constitue

l'exploitation politique. Mais l'histoire, la critique, la psychologie

ne permettent plus de considérer la religion sous ce jour[626]. Elle

s'explique par le mystère qui nous entoure: il y a des harmonies dans

l'art, des émotions dans la vie, des partis-pris moraux qui existent

sans qu'on puisse les démontrer; voilà qui justifie l'instinct

religieux.

[624] _Revue politique et parlementaire_ (juin 1903).

[625] «De même que peu à peu, au cours du XIXe siècle, par la

logique des choses, l'Eglise romaine a pris la direction, à leur

insu parfois, de tous les éléments _conservateurs_, auxquels seule

elle peut donner un lien en leur donnant une âme, de même la guerre

à l'Eglise fait l'unité du parti opposé. C'est le véritable nœud

de l'alliance, la seule raison d'action commune entre libéraux et

républicains sous l'Empire, opportunistes et radicaux, modérés et

socialistes sous la République» (_Revue politique et parlementaire_,

octobre 1903).

[626] «Aux yeux de l'historien, la religion n'a jamais été autre

chose que l'ensemble des idées, des sentiments et des actes par

lesquels l'homme, à un moment donné, traduit sa conception actuelle

du monde et de ses relations avec le monde. Prenez sur un point du

globe, à une heure quelconque, un peuple quelconque, enquérez-vous de

ses dieux, vous connaîtrez tout de suite sa civilisation».

Mais, continue Buisson, l'Eglise catholique possède en France un

régime d'exception: en matière d'enseignement, par l'existence

de la loi Falloux; en matière d'association, par l'existence des

ordres religieux; en matière de culte, par le Concordat. Ce régime

d'exception doit prendre fin. «Ces trois places fortes enlevées à la

contre-révolution, le régime d'égalité sous le droit commun se trouve

rétabli, l'état de guerre a pris fin. Et du coup, il ne reste plus

de place pour l'anticléricalisme. Il ne sera plus qu'une expression

historique, un point de vue dépassé: son triomphe aura été de se rendre

à jamais inutile». Goblet répondit en approuvant les idées de M.

Buisson sur la dénonciation du Concordat et sur les vrais caractères du

sentiment religieux; mais il lui reprocha de se contredire en exigeant

la suppression légale des couvents, alors que la loi ne devait pas les

distinguer des autres associations[627].

[627] _Revue politique et parlementaire_, décembre 1903.

Peu de temps après ce débat où les deux contradicteurs s'entendirent

pour demander la séparation, la loi qui tendait à créer ce nouveau

régime religieux vint en discussion devant le Parlement. Je ne

raconterai pas les incidents qui avaient préparé le dépôt de cette

loi; disons seulement que les deux pouvoirs, dont l'entente plus

ou moins cordiale était nécessaire au fonctionnement du Concordat,

se trouvèrent depuis 1903 personnifiés par deux hommes d'une égale

conviction, d'une égale intransigeance, Pie X et Combes. De là des

froissements, des chocs de plus en plus violents; le rappel de

l'ambassadeur de France après la circulaire du Vatican sur la visite

du président de la République à Rome, le conflit insoluble au sujet

de la démission de deux évêques, tout cela devait faciliter au parti

radical, si puissant dans la Chambre de 1902, la réalisation de son

programme traditionnel. La démission du ministère Combes n'arrêta pas

le travail législatif commencé avec son assentiment, et la Chambre put

ouvrir, le 21 mars 1905, la discussion sur le projet de loi. Ce qui

ressortit de ce long débat, c'est que tous les républicains, partisans

ou adversaires de la séparation, affirmaient la volonté de maintenir

le caractère complètement laïque de l'Etat. Paul Deschanel montra

que la logique de l'histoire conduisait à la séparation: d'abord le

spirituel et le temporel furent confondus, ensuite vint le temps

des religions d'Etat, puis des religions reconnues par l'Etat; peu

à peu les choses de la conscience sont devenues indépendantes de la

politique. C'est un progrès que la France eût réalisé plus tôt sans

Bonaparte, car personne, excepté lui, ne songeait en 1800 à un nouveau

Concordat. Celui-ci a refait l'alliance étroite des deux puissances,

«l'Etat essayant d'enrégimenter le clergé, l'Eglise s'efforçant de

faire servir les gouvernements temporels au salut des âmes». Ce régime

doit finir: on ne saurait prolonger indéfiniment l'existence d'un

pacte qui ne répond plus aux besoins de la société. M. Barthou insista

sur les provocations pontificales et soutint que la guerre acharnée

de l'épiscopat contre la République démontrait le peu d'utilité du

Concordat pour l'État français. Un protestant, M. Réveillaud, prédit

que la séparation nuirait au cléricalisme seul et respecterait le

catholicisme selon le suffrage universel, tel que l'avait défini

Littré. Le rapporteur, M. Briand, rappela comme M. Barthou que les

évêques, choisis pourtant avec soin par le gouvernement, s'étaient

dressés contre la République à toutes les heures de crise; celle-ci

pouvait donc déchirer un pacte inutile, à condition de rassurer les

catholiques en faisant une séparation libérale.

Parmi les républicains adversaires de la séparation, M. Charles

Benoist rappela que, depuis le temps de Machiavel, tout le mouvement

de l'histoire «emporte constamment, irrésistiblement, l'Etat vers la

laïcité»; mais il invoquait la tradition des légistes français pour

demander, au nom de l'intérêt de l'État, qu'on maintînt des relations

régulières avec l'Église. M. Raiberti exprima la crainte de voir

naître dans chaque village une association cultuelle qui dominerait la

commune. Ribot montra que le Concordat n'avait point empêché l'État

de séculariser les institutions nationales et signala les dangers du

nouveau régime, liberté illimitée du clergé, renaissance des luttes

religieuses, menaces pour le protectorat français en Orient. Si les

orateurs du parti catholique attaquaient la séparation, ce fut moins

pour elle-même que parce qu'ils y voyaient la préface d'un ensemble

de mesures visant à déchristianiser la France par la force[628]. La

majorité républicaine fit de nombreuses concessions aux partisans d'un

régime libéral et vota la loi qui, après la ratification du Sénat,

fut promulguée en décembre 1905. Les élections législatives de 1906

prouvèrent qu'elle était acceptée par le pays; aussi entra-t-elle en

vigueur[629]. La pensée de Benjamin Constant et de Vinet, de Lamennais

et de Prévost-Paradol s'est trouvée ainsi réalisée.

[628] L'abbé Gayraud seul vint exposer à la tribune la doctrine du

_Syllabus_.

[629] Rappelons qu'elle a été acceptée intégralement par les

protestants et les israélites. Elle fut condamnée par Pie X, qui

interdit de former les associations cultuelles; de là résultèrent

les lois du 2 janvier et du 28 mars 1907, du 13 avril 1908. Le

rapprochement survenu après la guerre entre la France et le Vatican a

fait préparer à Rome le projet de statuts d'associations diocésaines;

le Conseil d'Etat, par un avis du 13 décembre 1923, l'a déclaré

conforme à la loi de 1905. Le pape, dans sa lettre du 18 janvier

1924, a autorisé les évêques de France à créer des associations.

CHAPITRE XIV

La pensée laïque

I

Les représentants du haut enseignement philosophique sont tous d'accord

pour revendiquer les droits de la raison et la libre recherche de

la vérité. Mais cette unanimité se concilie avec des divergences

nombreuses dans l'attitude prise par eux vis-à-vis de la religion.

Plusieurs d'entre eux ont estimé nécessaire d'aborder l'étude

objective des religions; les phénomènes religieux fournissent,

comme tous les autres phénomènes, des matériaux à l'observation

réfléchie et désintéressée. Il s'est formé ainsi une psychologie

religieuse et une sociologie religieuse. Théodule Ribot, par exemple,

exposant la psychologie des sentiments, ne manque pas de faire une

place très grande au sentiment religieux. Dans l'évolution de ce

sentiment il distingue trois périodes: la première est celle de la

perception et de l'imagination concrète, où dominent la peur et les

tendances utilitaires; puis c'est l'époque de l'abstraction et de la

généralisation moyennes, caractérisée par l'adjonction d'éléments

moraux; enfin apparaissent les plus hauts concepts, quand le sentiment

religieux, dépouillé de l'élément affectif, tend à se confondre avec

les sentiments intellectuels[630]. Quant à la sociologie religieuse,

Durkheim et ses collaborateurs de _l'Année sociologique_ en ont fait

une véritable science, reposant sur une quantité sans cesse accrue de

documents historiques, ethnographiques et archéologiques. Elle vient

rejoindre ainsi l'histoire des religions, qui a fait tant de progrès

depuis un demi-siècle.

[630] Voir à ce propos Ribot, _La psychologie des sentiments_. On

trouve une méthode semblable dans les _Etudes d'histoire et de

psychologie du mysticisme_, par Delacroix (1908). «Nous voudrions,

dit-il dans sa préface, avoir exposé les faits comme ferait un

théologien informé et critique, parce qu'il n'y a, au fond, qu'une

méthode historique. Quant à l'interprétation, les théologiens ne

s'étonneront pas de nous trouver en désaccord avec eux. Ils voient

les choses du point de vue du surnaturel; nous les voyons du point de

vue de la nature».

Certains philosophes ont le désir de concilier la raison et la foi;

s'ils ne le font pas de la même manière que les théologiens, ils ont

renoncé au silence prudent que Victor Cousin prétendait imposer à ses

disciples sur les problèmes difficiles. Emile Boutroux, par exemple,

reconnaît à la science le droit de porter ses investigations dans les

domaines qui lui étaient jadis interdits; cela n'empêchera pas l'homme

de continuer à cultiver le sentiment religieux, source d'énergie et

de foi. La religion continuera probablement à vivre, mais à condition

qu'elle reste en contact avec les idées et les vœux de l'humanité,

qu'elle développe son élément spirituel sans le laisser emprisonné dans

des formes politiques ou des textes morts[631]. La philosophie de

M. Bergson a été interprétée par beaucoup de ses adeptes comme la

doctrine la plus propre à mettre d'accord la pensée libre et la croyance

religieuse.

[631] «Ce qui a pu paraître contradictoire avec les idées ou les

institutions modernes, c'est telle ou telle forme extérieure,

telle ou telle expression dogmatique de la religion, vestige

de la vie et de la science des sociétés antérieures; ce n'est

pas l'esprit religieux, tel qu'il circule à travers les grandes

religions» (_Science et religion_, p. 377).--Un philosophe inconnu

du grand public, mais très apprécié de ses pairs et de ses élèves,

Hannequin, montrait aussi la conciliation possible avec la religion,

pourvu qu'elle abandonnât son projet de dominer la société

(v. l'introduction de ses _Etudes d'histoire des sciences et d'histoire

de la philosophie_).

Un autre penseur bien connu du public lettré, Alfred Fouillée, sans

attaquer l'Eglise a revendiqué avec force les droits de l'esprit

laïque[632]. On ne saurait nier, dit-il, que l'esprit chrétien recule

devant l'esprit moderne: «resterait à savoir si c'est vraiment la faute

des sociétés modernes, transformées malgré elles par les progrès de

la science, de la philosophie, de l'histoire, ou si c'est la faute du

christianisme romain, qui incarne les croyances d'autrefois en les

opposant aux connaissances d'aujourd'hui»[633]. L'Église catholique

opéra autrefois chez les peuples latins une sélection à rebours, en

chassant ou en frappant les meilleurs des hétérodoxes: aujourd'hui elle

fait encore une sélection à rebours en condamnant au célibat les hommes

qui entrent dans le clergé par attachement à l'idéal. La France, quoi

qu'en disent quelques apologistes, ne représente pas le catholicisme.

«Ce qu'elle symbolise avant tout dans le monde entier, ce sont certains

principes de droit universel et de fraternité universelle dont les

étrangers peuvent bien affecter de sourire, mais dont ils reconnaissent

au fond la grandeur»[634].

[632] Sa thèse du doctorat en 1872 lui valut déjà les attaques de la

presse catholique.

[633] _La France au point de vue moral_, p. 61.

[634] _La France au point de vue moral_, p. 62. Fouillée reproche

à l'ascétisme catholique d'avoir produit, «par réaction contre la

continence sacerdotale, l'incontinence laïque». Il reproche aussi

à l'Eglise de vouloir lier la morale à la religion: «Si, chez les

enfants du peuple, l'abandon simultané des règles morales et des

croyances religieuses, se produit souvent, c'est parce qu'on n'a pas

fait, dès l'école, la légitime distinction de ces deux sphères» (_La

démocratie politique et sociale en France_, p. 139). L'Eglise peut

d'ailleurs, à côté des éducateurs laïques, faire une œuvre utile:

«Rendre aux dogmes leur sens le plus large et aussi le plus profond,

accorder une plus grande place à l'enseignement des devoirs moraux et

sociaux, tel serait, pour le clergé français, le moyen de s'associer

à l'effort commun en vue de la moralisation nationale» (_La France au

point de vue moral_, p. 68).

D'autres philosophes se sont montrés plus combatifs que Fouillée. Un

moraliste breton, Jacob, voulut mettre ses compatriotes en garde contre

le péril clérical. Ce péril est réel, dit-il, à cause de la puissante

organisation de l'Eglise, à cause de ses ambitions illimitées. Il faut

défendre contre ce danger l'école nationale, «la libérale, hospitalière

et vivante école de France, l'école qui croit passionnément au clair

génie de nos ancêtres et à l'obligation de le faire prévaloir sur toute

les forces d'hypocrisie et toutes les puissances de ténèbres, l'école

où peuvent, au moyen des concessions les plus légères et les plus

raisonnables, se rencontrer et s'accorder tous les citoyens qui veulent

que la patrie soit plus qu'une étiquette, une pensée commune et une

commune volonté»[635].

[635] _Pour l'école laïque_, p. 92.

Mais le philosophe breton ne craint pas de dire à ses amis de dures

vérités[636]. Il leur recommande le sérieux de la vie, le souci

de l'intérêt général, comme les meilleurs moyens de paralyser le

cléricalisme[637].

[636] «Dans nos campagnes--et même dans nos villes--je n'ai pas

toujours trouvé les libres penseurs parmi les gens les plus

rangés, les plus laborieux, les plus sobres, les plus respectueux

d'eux-mêmes.» (_ibid._, p. 22).

[637] «Il n'est fort que par notre faiblesse, il n'est puissant

que par nos fautes, et vous pouvez être assurés que nous ne le

subirons jamais si, par notre égoïsme, par nos haines, par nos

intolérances, nous ne l'avons appelé sur nous comme le châtiment

naturel que réserve aux races affaiblies cette justice immanente

de l'histoire dont parlait éloquemment Gambetta» (p. 190).--Un

philosophe étranger à la politique, Hamelin, ami de Jacob, partageait

ses idées; la religion lui semblait inutile pour la morale. «Dans

une morale rationnelle, écrit-il, Dieu ne saurait intervenir comme

source de l'obligation. Dieu ne saurait se passer de l'obligation,

si obligation et rationalité sont la même chose; en revanche rien ne

se passe mieux de Dieu que l'obligation.» (_Essai sur les éléments

principaux de la représentation_, 1907, p. 416).

Nul n'a lutté pour l'esprit laïque avec autant d'ardeur et de

persévérance que Gabriel Séailles. D'après lui, les dogmes chrétiens

sont morts, détruits par la démonstration de vérités qui ne peuvent

se concilier avec eux. Nous savons qu'il n'y a pas un monde unique,

ayant la terre comme centre, mais des milliers de mondes, et la terre

dans l'un d'eux, réduite au rôle d'un astre subalterne. L'histoire de

l'humanité n'est plus réduite à celle de quelques peuples, dominés

par l'apparition de la Bible et de l'Evangile; la Chine et l'Inde

nous ont révélé des sociétés formées en dehors de la nôtre, et qui

maintenant seulement commencent à entrer en rapports avec elle. Le

miracle, qui autrefois prouvait la religion, devient pour nous un

motif de douter; qu'est-ce d'ailleurs que l'action surnaturelle du

Dieu guérissant quelques pèlerins, si on la compare à la découverte

du savant apportant la santé à des milliers de malades par un sérum

nouveau?--Soit, diront quelques chrétiens, nous acceptons la science

moderne, mais nous conservons la morale chrétienne.--Vaine tentative,

répond Séailles; l'esprit humain recherche l'harmonie entre ses

diverses conceptions. La morale chrétienne se préoccupe surtout de la

vie future; l'homme d'aujourd'hui songe à bien accomplir sa tâche sur

terre. Elle recommande la fraternité, l'amour, mais elle méconnaît le

droit, la justice, favorisant ainsi les persécutions et les privilèges.

Elle s'attache aux individus, alors que notre morale devient sociale.

Celle-ci, nous dit-on, manque d'autorité; mais elle a l'autorité du

vrai, plus solide que celle de dogmes naïfs comme le péché originel ou

la rédemption par le sacrifice[638].

[638] _Pourquoi les dogmes ne renaissent pas_, dans _Les affirmations

de la conscience moderne_.

Tous ces penseurs indépendants se réclament de la science. Les

antinomies entre les conclusions de la science et les affirmations

de la foi ont aussi détaché de l'Église plusieurs prêtres longtemps

soucieux de la défendre ou de la rajeunir. M. Loisy, sommé de se

rétracter, finit par écrire au pape: «Il n'est pas en mon pouvoir de

détruire en moi-même le résultat de mes travaux»[639]. Un historien,

M. Houtin, constata les artifices employés par les orthodoxes pour

cacher les découvertes de la critique biblique ou pour concilier les

récits de la Genèse avec les résultats des sciences naturelles[640].

Un philosophe, Marcel Hébert, après avoir essayé une interprétation

nouvelle du dogme, a demandé que l'homme substitue à la croyance en

Dieu la religion de la justice et de la solidarité[641].

[639] Lettre à Pie X, 28 février 1904. V. le récit contenu dans

_Choses passées_.

[640] V. par exemple, _La question biblique chez les catholiques de

France au XIXe siècle_, 2e éd., p. 204 sqq.

[641] V. _L'évolution de la foi catholique_, p. 210. Marcel Hébert,

mort en 1916, avait demandé que M. Wilfred Monod ou tout autre libre

croyant parlât sur sa tombe, afin d'attester que «je n'ai pas voulu

d'une inhumation matérialiste, et que je meurs croyant et espérant»

(v. _Revue chrétienne_, 1916).

II

Tandis que les philosophes et les savants exposaient leurs doctrines,

l'école laïque s'établissait peu à peu en France. La loi scolaire de

1886 avait prescrit la laïcisation progressive de toutes les écoles

communales; à mesure qu'elles échappaient aux congrégations, les

catholiques s'appliquèrent à leur opposer des écoles confessionnelles,

avec un succès variable selon les régions[642]. Mais la loi fut

appliquée, si bien que vers le début du XXe siècle chaque village

possédait une école ouverte aux enfants de toutes les confessions et

surveillée par l'Etat.

[642] Jean Macé, qui redoutait ces écoles rivales, avait proposé

au Sénat (mars 1886) de laisser au ministre le droit d'ajourner la

laïcisation dans les communes disposées à les créer; le ministre,

Goblet, fit repousser l'amendement. Sur le succès des écoles libres

dans les pays où les châtelains les ont imposées, v. André Siegfried,

_Tableau politique de la France de l'Ouest_, _passim_.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 24 / 27 段