Restauration, quand les fidèles voyaient dans le roi, tout aussi bien
que dans le pape, un chef et un guide. Depuis 1830 les gouvernements
ont tous écarté le principe du droit divin. Aussi le gallicanisme
d'Eglise a-t-il sans cesse décliné; les archevêques de Paris, Sibour
et Darboy, en furent les derniers défenseurs, avant que le concile
du Vatican assurât le triomphe des doctrines ultramontaines. Le
gallicanisme d'Etat se défendit longtemps; des hommes tels que Dupin
sous Louis-Philippe et Rouland sous Napoléon III voulurent sincèrement
concilier le respect envers l'Eglise avec le maintien des droits
de l'Etat; mais ensuite la difficulté apparut plus grande chaque
jour de conserver un régime à la pratique duquel aucun des deux
contractants n'apportait l'esprit de conciliation et de bonne volonté.
Néanmoins l'esprit gallican a subsisté en France. On le vit même dans
cette première génération des catholiques libéraux, qui avait si
chaleureusement défendu l'ultramontanisme: leur chef, Montalembert,
finit par avouer les avantages de la tradition gallicane[664]. Il
termina sa vie en protestant contre les adulations prodiguées par
les ultramontains «à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican». Plus
tard, quand Léon XIII prescrivit le ralliement à la République, les
monarchistes irréductibles refusèrent d'obéir à ces directions et
revendiquèrent pour les Français le droit de pratiquer la politique
française comme ils l'entendaient. L'esprit gallican a reparu ensuite
chez les catholiques libéraux du XXe siècle, maltraités par Pie X.
Après avoir essayé vainement de faire accepter par Rome en 1906 les
associations cultuelles, ils se sont plaints que le souverain pontife
profitât de la séparation pour nommer directement les évêques, sans
consulter les désirs ou l'expérience du clergé français. De même que
certains d'entre eux, lors de l'affaire Dreyfus, avaient pris parti
pour la révision, d'autres ont affirmé leur droit d'être républicains
et démocrates sans consulter Rome. Héritant aussi de l'aversion
des anciens gallicans pour les faux miracles, pour les pratiques
superstitieuses, ils ont blâmé l'abus des reliques apocryphes, le
mercantilisme grossier qui exploite la piété des simples[665].
[664] Je comprends maintenant, écrivit-il en 1869, «les réserves
salutaires, les garanties, quoique mêlées d'exagérations blâmables,
que nos ancêtres avaient toujours su maintenir, depuis Hincmar,
contre les abus de la puissance ecclésiastique» (cité par Lecanuet,
_Montalembert_, III, p. 430).
[665] V. _Abus dans la dévotion_, brochure publiée par le Comité
catholique pour la défense du droit (1903); Léon Chaine, _Les
catholiques français et leurs difficultés actuelles_, 1903.
Le groupe des évangéliques a le premier formulé, justifié devant le
public français l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Vinet
en 1825, Laboulaye trente ans plus tard ont ainsi préparé l'avenir. En
même temps apparut chez les protestants libéraux cette école radicale
qui n'hésitait point à sacrifier complètement le surnaturel, pourvu que
l'humanité conservât le culte de Jésus considéré comme le modèle des
vertus humaines; les Pécaut et les Buisson présentèrent avec talent
la nouvelle théorie. Des protestants animés du même esprit, comme
Nefftzer et Dollfus, des libres penseurs imprégnés de religiosité
saint-simonienne, comme Guéroult et Jourdan, appelèrent de leurs vœux
le «christianisme progressif», une religion laïque, raisonnable,
émancipée de tout dogme oppresseur. Les protestants libéraux jouèrent
un grand rôle dans la fondation de l'école laïque, puisque Jules Ferry
choisit parmi eux quelques-uns de ses principaux collaborateurs,
Félix Pécaut, Steeg et M. Buisson. La Restauration, voulant conserver
l'Université napoléonienne et lui infuser son esprit, s'était adressée
au groupe janséniste, qui lui donna Royer-Collard, Guéneau de Mussy et
quelques-uns de leurs amis; de même la République, voulant organiser
l'école primaire, fit appel à ces hommes qui étaient dégagés de
l'orthodoxie protestante, mais qui avaient conservé de leur passé
religieux un intérêt passionné pour l'éducation morale.
Les partisans du christianisme progressif sont demeurés nombreux
jusqu'à nos jours. Les uns, voulant conserver la notion traditionnelle
de Dieu et l'adoration pour Jésus considéré comme le plus parfait des
hommes, ont tâché de s'entendre avec les modernistes, avec les libéraux
de toutes les religions. M. Paul Sabatier, par exemple, a combattu
avec une égale ardeur le catholicisme romain et le matérialisme athée.
D'autres ont poussé plus loin la rupture avec la tradition. M. Wilfred
Monod, par exemple, déclare que l'athéisme consciencieux est plus
religieux que l'orthodoxie aveugle, et fait de Dieu le symbole du
progrès futur souhaité par les hommes[666]. Les évangéliques de toutes
les nuances ont organisé dans ces dernières années plusieurs congrès;
ces réunions, appelées congrès du «christianisme progressif», ont eu
lieu à Londres en 1905, puis à Amsterdam, Genève, Boston, Berlin,
enfin à Paris en 1913. Le président de cette dernière assemblée,
Boutroux, a présenté la philosophie comme destinée à servir de pont
entre la science et la religion. Les chrétiens progressifs repoussent
le laïcisme entendu comme la négation de l'idée religieuse; ils
sont partisans du laïcisme considéré comme le régime qui assure
l'indépendance des Etats et des peuples à l'égard de toute orthodoxie
imposée[667].
[666] «En définitive, si j'osais m'exprimer ainsi, je dirais qu'on se
trompe en plaçant la toute-puissance de Dieu au début des choses, au
lieu de la placer à la fin. Il y a un Dieu qui _sera_ et qui n'est
pas encore manifesté, il y a un Dieu _qui vient_, selon la formule
de l'Apocalypse.» (W. Monod, cité par Paul Stupfer, _L'inquiétude
religieuse du temps présent_, p. 142).
[667] On peut rapprocher du christianisme progressif le judaïsme
progressif, tel que l'a exposé le fondateur de l'Union israélite
libérale, le rabbin Louis-Germain Lévy, dans son livre, _Une religion
rationnelle et laïque_ (1904).
Le troisième groupe est celui des déistes. La plupart sont adeptes
de la religion naturelle, pénétrés de la croyance à l'Etre Suprême
et à l'immortalité de l'âme. L'esprit de Voltaire et de Rousseau les
anime, et la profession de foi du Vicaire savoyard fut longtemps leur
_credo_. Michelet et Quinet, les ennemis infatigables de l'Eglise;
Jean Macé, le fondateur de l'école laïque; Renouvier, le redoutable
adversaire du «papisme»; voilà quelques-uns des plus notoires.
C'est dans l'Université surtout que le déisme a dominé l'éducation
philosophique: l'influence de Cousin y régna sans partage pendant
un demi-siècle; celle de Renouvier l'a remplacée plus tard, sans
être aussi exclusive. Ce sont des philosophes déistes, comme Paul
Janet, qui ont rédigé en 1882 le programme de morale pour les écoles
primaires. Les déistes virent deux dangers à combattre, l'athéisme
et le cléricalisme. Certains d'entre eux, redoutant les progrès de
l'athéisme, ont fait taire leurs défiances et recherché l'appui des
religions traditionnelles pour sauvegarder les dogmes de la religion
naturelle. Victor Cousin voulut réaliser cette alliance dans l'intérêt
de la société; Jules Simon a combattu Ferry et Goblet en invoquant
l'intérêt de la morale. Nombreux sont les universitaires qui ont
suivi la même voie. Pour n'en citer qu'un, l'inspecteur général
Vessiot, grand ami de l'école laïque, chaleureux défenseur de l'idéal
républicain, a fait campagne pendant de longues années pour combattre
l'athéisme pédagogique et démontrer les bienfaits d'un accord avec
la religion[668]. D'autres déistes, plus confiants dans la force de
la philosophie et dans son aptitude à organiser l'éducation morale,
ont poursuivi d'une antipathie constante l'Eglise qui pratiquait
l'intolérance et qui prêchait le fanatisme. Cet esprit inspira jusqu'à
la fin les grands écrivains qui avaient survécu à l'âge romantique,
George Sand et Victor Hugo[669].
[668] V. ses livres, _De l'éducation à l'école_ (1885), _Chemin
faisant_ (1891), et la revue fondée par lui, _L'Instituteur_.
[669] Quelques déistes ont essayé de ressusciter la théophilanthropie
qui, vers 1885, paraît avoir compté jusqu'à 100.000 adhérents
(v. Mathiez, dans les _Annales révolutionnaires_, 1914).
Reste enfin le groupe des libres penseurs proprement dits, qui
rejettent la religion naturelle comme les religions chrétiennes, et
qui affirment l'athéisme ou s'en tiennent à l'agnosticisme. A propos
d'eux une question se pose. Ce groupe n'est-il pas le véritable, le
seul auteur de la campagne menée contre la tradition religieuse et
pour l'idée laïque? Evangéliques et déistes n'ont-ils pas été les
instruments et les dupes des athées? Voilà une idée qui a souvent
reparu chez les catholiques pendant le XIXe siècle. L'abbé Barruel
un des premiers, dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire du
jacobinisme_, expliqua la Révolution par le travail des sociétés
secrètes; plus tard Crétineau-Joly reprit la même thèse, en invoquant
les documents secrets qui lui auraient été confiés par Metternich et
par le Vatican. L'exposé le plus complet de la théorie se trouve dans
le livre du P. Deschamps, _Les Sociétés secrètes et la société_. Ce
jésuite d'Avignon avait composé en 1843 le _Monopole universitaire_,
attribué longtemps au chanoine Desgarets, un des plus violents
pamphlets qui aient été composés contre l'enseignement laïque: il y
parlait du complot préparé par les Guizot, les Cousin, les Villemain,
les Michelet[670]. Il mourut au moment d'achever le grand ouvrage qui
devait fournir les preuves de la «conjuration antichrétienne»[671]. Ce
recueil de citations et de faits a produit une grande impression sur
un certain nombre de lecteurs; il les a persuadés que le combat contre
l'Eglise au XIXe siècle est l'œuvre des sociétés secrètes unies par
la franc-maçonnerie: toute l'histoire contemporaine se ramènerait à
l'histoire de la guerre entre la franc-maçonnerie et le catholicisme.
Voilà l'idée qui inspire les publications antimaçonniques abondamment
répandues en France depuis vingt-cinq ans. Mais les affirmations
contenues dans ces livres sont trop souvent dépourvues de valeur devant
la critique scientifique. Deschamps, par exemple, invoque maintes
fois des documents d'origine mystérieuse, de façon à rendre toute
vérification impossible. Voici deux exemples de ses assertions. Il
affirme, d'après un renseignement digne de foi venu de Berlin, que peu
de temps avant la révolution de 1848 un convent se réunit à Strasbourg:
on y voyait Lamartine, Cavaignac, Ledru-Rollin, Proudhon, Louis Blanc,
d'autres Français encore avec des Allemands comme Henri de Gagern,
Herwegh, Arnold Ruge, Feuerbach; l'assemblée résolut de commencer
par la ruine du Sonderbund le grand mouvement révolutionnaire[672].
Qui peut prendre au sérieux un pareil conte? L'autre récit a trait
à l'année 1851: une réunion des chefs des sociétés secrètes, malgré
l'avis de Mazzini, résolut de favoriser la dictature de Louis-Napoléon
et rendit ainsi le coup d'Etat possible. On ne se douterait point,
d'après cette fable, que le 2 décembre fut approuvé par tout
l'épiscopat et loué par la papauté[673].--En réalité, la légende
ainsi répandue vaut celle qui attribue toute l'activité des partis
conservateurs aux jésuites: sous des apparences plus scientifiques, le
livre de Deschamps est la contre-partie du _Juif-Errant_ d'Eugène Sue.
Néanmoins il y a dans ces fantaisies une âme de vérité: des sociétés
régulières, fortement constituées, ont toujours l'avantage que donnent
l'organisation et la discipline sur les masses amorphes; elles peuvent
présenter au grand public un programme élaboré d'avance. C'est ce que
font les comités de tous les partis politiques. Les loges maçonniques
ont ainsi contribué à propager l'idée laïque; les convents maçonniques
ont discuté, préparé bien des projets qui ont été formulés plus tard
en textes législatifs devant les Chambres. Mais le rôle des sociétés
fermées va en diminuant à mesure que se développent la liberté de la
presse, la publicité, l'éducation générale.
[670] «Plus on étudie l'esprit et les hommes qui dirigent
l'enseignement universitaire, plus attentivement on en suit la
marche lente ou hardie, les entreprises cachées ou sacrilègement
audacieuses; plus on approfondit les horribles abîmes de cet
enseignement impie; plus aussi apparaissent nombreux et effrayants
les indices d'un complot contre Dieu et son Christ, complot qui ne
tendrait à rien moins qu'à la destruction complète, universelle de la
foi en France...» (p. 406).
[671] Deschamps mourut en 1873. L'ouvrage parut après sa mort; le
tome III, élaboré par Claudio Jannet, révèle le nom de l'auteur et
contient une notice biographique sur lui.
[672] T. II, p. 352.
[673] T. I, p. 580. L'auteur nous apprend aussi que Palmerston fut
«maître suprême de tous les orients maçonniques de l'univers» (I,
p. 581). Les disciples de Deschamps ont insisté sur la domination
qu'exerce l'Angleterre dans la franc-maçonnerie: affirmation bizarre
pour qui connaît l'attitude prise par les loges anglaises vis-à-vis
du Grand-Orient de France depuis 1877.
Cette légende écartée, nous pouvons reconnaître la grande place prise
par la libre pensée au XIXe siècle. Pendant longtemps ce furent surtout
les disciples de Diderot et de l'Encyclopédie qui firent la guerre à
toute conception métaphysique. Plus tard la critique religieuse, le
développement des sciences, la philosophie matérialiste ont contribué
à détruire non seulement la foi au miracle ou à la Providence,
mais la croyance en Dieu. Quelques-uns des plus notables parmi les
libres penseurs ont accepté la doctrine d'Auguste Comte, exposée
dans le _Cours de philosophie positive_, c'est-à-dire le positivisme
exclusivement scientifique tel que l'enseignait Littré: ce fut le cas
de Gambetta et de Jules Ferry. La plupart s'en sont tenus à la négation
du surnaturel ou à l'agnosticisme pur et simple. Comme l'a remarqué
Taine, les Français abandonnant le catholicisme vont le plus souvent à
la libre pensée complète, sans s'arrêter à des stations intermédiaires.
Plusieurs penseurs ont tenu à justifier cette rupture radicale avec
les anciens concepts. Un professeur de philosophie a montré pourquoi,
dans le programme de morale destiné aux écoles primaires, on devait
supprimer le chapitre des devoirs envers Dieu. La religion naturelle,
selon lui, a, comme les autres, les inconvénients d'une religion d'Etat
enseignant comme dogmes officiels des doctrines discutables. Il est
dangereux pour la morale d'être fondée sur la religion. Tout jeune
homme passe par une crise inévitable entre quinze et vingt ans, quand
les passions s'éveillent, quand il veut se débarrasser de croyances
gênantes; un enseignement moral rationnel lui fera comprendre que,
sa foi rejetée, sa conscience demeure, qu'elle est inhérente à sa
nature, et qu'il ne peut s'en affranchir, pas plus qu'il ne saurait
se dépouiller de sa raison. En supprimant le chapitre des devoirs
envers Dieu, on ne perdra aucune notion intéressante ou précieuse,
et l'on évitera d'introduire dans l'école des controverses inutiles
et irritantes[674]. Quelques années plus tard un autre philosophe
universitaire proposa d'écarter non seulement de l'enseignement, mais
de la philosophie elle-même l'idée de Dieu, en montrant combien elle
est obscure, imprécise, composée d'éléments contradictoires[675].
Déjà un poète philosophe, Guyau, avait répondu à ceux qui redoutaient
l'ébranlement moral causé par la disparition de cette idée:
Supprimer Dieu, serait-ce amoindrir l'univers?
Les cieux sont-ils moins doux pour qui les croit déserts?...
Je me dis: Nul ne sait, nul n'a voulu mes maux,
S'il est des malheureux, il n'est pas de bourreaux...[676]
[674] V. le discours de Goblot, professeur de philosophie à
l'Université de Caen, au Congrès de la Ligue de l'enseignement tenu
en 1901 à Caen.
[675] V. Belot, _Note sur la triple origine de l'idée de Dieu_
(_Revue de métaphysique et de morale_, 1908); _L'idée de Dieu et
l'athéisme_ (_ibid._, 1913).
[676] Guyau, _Vers d'un philosophe_, 1881.
Malgré leurs divergences, les partisans de l'esprit laïque sont
unis par un programme négatif et par un idéal positif. Le programme
négatif, c'est l'anticléricalisme. Celui-ci a surtout un caractère
politique: c'est l'antipathie qui a reparu chaque fois que le pouvoir
civil semblait favoriser le «gouvernement des curés[677]». C'est
ainsi que l'Eglise a soulevé contre elle tant d'hommes politiques
peu disposés à la persécuter[678]; voilà pourquoi l'un d'eux,
Waldeck-Rousseau, a déclaré que l'anticléricalisme est «une manière
d'être constante, persévérante et nécessaire aux Etats[679]». Ces
tendances ont rencontré bon accueil dans toutes les classes. La
bourgeoisie, malgré son retour si marqué aux idées conservatrices
depuis 1848, a gardé de son passé gallican un vieux fond d'hostilité
envers les prétentions ultramontaines; les polémistes vigoureux qui ont
revendiqué pour l'Eglise la maîtrise complète de la société, Félicité
de La Mennais (celui de 1820), Louis Veuillot, Edouard Drumont, n'ont
pas médiocrement contribué à fortifier cet esprit anticlérical. De
leur côté, les intellectuels ont détesté dans l'Eglise un pouvoir
toujours prêt à profiter d'une défaillance de la société civile pour
étouffer la liberté de penser et d'écrire. Enfin les adversaires de
Rome ont répandu dans le peuple l'anticléricalisme brutal, celui qui
recherche, qui étale complaisamment les scandales survenus dans telle
ou telle ville, qui triomphe des méfaits commis par un confesseur ou
par un éducateur de la jeunesse; cette guerre au prêtre, que Paul-Louis
Courier comme Michelet jugeait nécessaire, a été popularisée par de
nombreux journaux. Mais ces crises violentes d'irréligion populaire
n'ont jamais été longues: si l'alliance entre le pouvoir civil et
l'Eglise se trouve rompue, si le clergé cesse de sembler redoutable,
aussitôt les inimitiés s'apaisent. On l'a vu en 1833, en 1848, en
1890, puis après la fin de l'explosion d'anticléricalisme causée par
l'affaire Dreyfus. Littré avait bien compris le «catholicisme selon le
suffrage universel».
[677] «Les électeurs de France, même les plus favorables à l'idée
religieuse, par on ne sait quelle aberration historique, se défient
du gouvernement des curés» (Tissier, évêque de Châlons, dans _La vie
catholique de la France contemporaine_, 1918, p. 9).
[678] D'après un témoin compétent, ni Jules Ferry ni M. Clemenceau
n'étaient guidés par une pensée d'intolérance (Freycinet,
_Souvenirs_, II, p. 482).
[679] Lettre à M. Millerand, du 19 mars 1904.
L'idéal positif qui unit les partisans de la société laïque est
facile à indiquer. Ils croient à l'existence d'une morale naturelle,
accessible à tous les hommes puisque tous sont doués de raison. Cette
morale enseigne le respect de la personne humaine, de la nôtre aussi
bien que des personnes étrangères. Elle enseigne le respect de la
science, l'admiration pour les conquêtes accomplies par elle, l'espoir
qu'elle en fera de plus grandes encore. Elle enseigne enfin l'amour de
l'humanité, la confiance dans ses progrès, le désir d'y contribuer. Cet
amour de l'humanité fortifiera l'amour de la patrie, car la France, le
pays de la Révolution et de la démocratie, travaille pour le bien de
tous.
Cette «foi laïque» diffère beaucoup de la foi chrétienne. Aussi a-t-on
répété qu'il y a deux Frances; le mot a été dit par des étrangers
comme par des Français[680]. Parler de cette manière, c'est être dupe
des apparences, de la rigueur logique avec laquelle les écrivains
français, théoriciens ou polémistes, aiment déduire les conséquences
des principes défendus par eux. En réalité, les groupes intermédiaires
abondent: hommes de croyances tièdes, qui jugent la religion nécessaire
pour la morale et bienfaisante pour l'ordre social; catholiques
sincères, qui choisissent l'enseignement laïque pour lui confier leurs
enfants, parce qu'ils le trouvent plus moderne et plus vivant que
l'autre; intellectuels séparant soigneusement les deux domaines de
manière à unir la foi traditionnelle avec l'esprit scientifique[681].
D'ailleurs la grande majorité de la nation conserve un scepticisme
latent vis-à-vis des systèmes, une tendance à considérer surtout
les œuvres et la pratique des hommes. Une évolution s'est produite,
favorable au rapprochement. L'esprit scientifique, s'imposant partout,
a fait appliquer par tous, croyants et incroyants, les mêmes méthodes;
les découvertes qui soulevèrent jadis des clameurs indignées, celles
des sciences préhistoriques, celles des sciences naturelles, celles
de l'histoire des religions, sont admises aujourd'hui sans difficulté
par les savants catholiques[682]. Et puis cette idée s'est répandue
tous les jours davantage, que les opinions religieuses appartiennent
au libre choix de chaque famille ou de chaque individu: le socialisme
a vulgarisé cette pensée dans le peuple; le corps universitaire,
où des professeurs de toutes les croyances--et de toutes les
incroyances--travaillent dans un esprit confraternel à une tâche
commune, a contribué à la propager dans les classes élevées. Un pareil
état d'esprit choque ceux qui ont conservé l'ancien idéal de «l'unité
morale» de la France; mais cette unité reposant sur l'identité des
croyances métaphysiques et sociales n'existe plus dans aucune des
nations modernes. Des événements récents, comme la guerre de 1914,
ont prouvé que les grands dangers concentrent autour de l'Etat laïque
toutes les forces françaises, et que l'unité nationale est compatible
avec la variété des opinions et des croyances.
[680] V. le livre de l'écrivain suisse Paul Seippel, _Les deux
Frances_, 1905. On a lu plus haut le mot de Renouvier (p. 229).
Un catholique, Dom Besse, déclarait aussi qu'il y a deux Frances,
«la France royaliste et catholique, et la France révolutionnaire
et athée. La grande masse des citoyens qui flottent entre ces deux
extrémités ne compte pas; elle appartiendra à celle des deux qui
finira par triompher». Ces deux Frances, ajoute-t-il, «se vouent
une haine implacable. Ce sentiment est dans la nature des choses.»
(_Veillons sur notre histoire_, 1907, p. 10 et 12).
[681] Parmi les groupes qui ont essayé d'organiser le rapprochement,
un des plus intéressants est l'Union des libres penseurs et des
libres croyants pour la culture morale. Ses conférences et ses
discussions, poursuivies de 1908 à 1914, ont repris en 1923.
[682] V. Teilhard de Chardin, _La préhistoire et ses progrès_, dans
les _Etudes_ (revue publiée par les jésuites), 1913. Des naturalistes
chrétiens collaborent à l'étude du _pithecanthropus erectus_. Pour
l'histoire des religions, si l'on compare un manuel anticlérical,
l'_Orpheus_ de Salomon Reinach, avec celui de l'abbé Bricout (_Où en
est l'histoire des religions?_ 1911), il est facile de voir l'accord
sur la majorité des faits et des documents.
BIBLIOGRAPHIE