cléricalisme était apaisée, ne mit point ces questions au premier plan;
cependant il manifesta son éloignement pour les idées religieuses.
Jaurès, présentant au début de la législature la justification du
socialisme, exposa que le triomphe de l'idée laïque avait fait
taire «la vieille chanson» qui charmait jadis les souffrances de
l'humanité; celle-ci réclamait donc un allègement pratique, immédiat,
à ses maux[599]. Jules Guesde, exposant le tableau de la société
collectiviste rêvée par lui, affirma qu'elle se passerait de Dieu,
quand l'homme aurait assez perfectionné l'organisation sociale pour
devenir son propre dieu[600]. Il n'y avait pas de dissidences dans
le parti à ce propos. Sans doute les socialistes reprochaient aux
radicaux d'abuser de l'anticléricalisme, d'y chercher un dérivatif
aux passions populaires afin d'éviter les grandes réformes sociales;
la séparation de l'Eglise et de l'Etat, disaient-ils, marquerait la
fin d'une politique dominée par les questions religieuses. Mais quand
le ministère Méline apparut comme l'allié du parti conservateur,
l'extrême gauche fit partie de la coalition qui signalait sans relâche
ses complaisances envers l'Eglise. Divers symptômes, en effet,
montraient qu'une partie de la bourgeoisie, effrayée par le socialisme
et l'anarchisme, espérait trouver une défense dans la religion[601].
Rien ne pouvait rendre plus vive l'hostilité des socialistes contre le
parti catholique. Voilà pourquoi l'antisémitisme, qui avait rencontré à
l'origine quelques sympathies chez eux à cause de ses invectives contre
la haute banque, fut désavoué bientôt par les socialistes notables; ils
le dénoncèrent comme l'allié, le serviteur de l'Eglise. Ainsi, même
pendant cette époque d'apaisement qui va de 1890 à 1897, on peut dire
que le conflit entre l'idée laïque et l'Eglise, entre les partis de
gauche et le parti catholique, ne fut jamais absent de la vie politique
ou intellectuelle.
[599] Chambre, 21 novembre 1893.
[600] Chambre, juin 1896.
[601] Sarcey, dont les opinions reflètent bien celles de ses lecteurs
bourgeois, répondait en 1896 à la lettre sympathique d'un curé. Ma
campagne anticléricale, disait-il, je la reprendrais si la religion
voulait redevenir persécutrice, mais ce n'est pas le cas. «L'ennemi,
à cette heure, c'est le collectivisme ou plutôt l'anarchisme; et je
crois, Monsieur le curé, que nous le pouvons combattre côte à côte.»
(_Journal de jeunesse_, p. 391).
CHAPITRE XIII
Le réveil de l'anticléricalisme
La politique d'apaisement semblait porter ses fruits quand éclata
l'affaire Dreyfus. Il eût été possible, au début, de la considérer
comme un simple litige de droit pénal, comme une erreur judiciaire
à vérifier par l'étude minutieuse des circonstances qui avaient
accompagné la condamnation; mais elle prit aussitôt les proportions
d'une lutte religieuse. Dès que les premiers renseignements furent
publiés sur les projets de Scheurer-Kestner, l'antisémitisme provoqua
d'ardentes manifestations contre toute pensée d'entreprendre la
revision du procès. A la violence déployée par les défenseurs du
jugement de 1894 répondit une passion non moins vigoureuse chez leurs
adversaires. Les premiers se trouvaient surtout dans les partis
de droite, les seconds dans les partis de gauche: si protestants,
israélites et libres penseurs demandaient, chaque jour plus nombreux,
qu'on fît la révision, les catholiques militants et leurs alliés la
repoussaient. Dès le début de 1898, l'Affaire occupa toute la France;
pendant quelques années elle devait dominer la vie publique du pays.
Dreyfusard ou antidreyfusard, anticlérical ou clérical, ce dilemme se
posa partout; les questions religieuses reprirent la première place
dans les polémiques du jour.
Parmi les défenseurs de l'esprit laïque, ceux dont la parole fit le
plus d'impression furent Emile Zola et Georges Clemenceau. Zola dans
sa jeunesse avait écarté de bonne heure les religions positives, en
demeurant déiste[602]. Il était arrivé depuis lors à l'agnosticisme
complet. Ses articles passionnés stigmatisèrent les méfaits du
cléricalisme et de l'antisémitisme, en adjurant la jeunesse de
combattre pour la liberté. M. Clemenceau, avec une clairvoyance
toujours en éveil, suivait dans ses articles toutes les péripéties,
tous les multiples incidents de l'Affaire. Il montrait la coalition
redoutable constituée pour empêcher qu'on revînt sur une erreur
judiciaire. «Quelle troupe infinie, s'écriait-il, sous la bannière du
Sacré-Cœur!» C'est d'abord le clergé, «le clergé enseignant, le clergé
prêchant, le clergé journaliste, pamphlétaire, le clergé fabricant,
commerçant, exploitant le ciel et la terre, gouvernant les hommes
aux fins de sa domination». Ce sont les deux noblesses, l'ancienne
et la nouvelle, toutes deux «enjuivées, encanaillées de millions
internationaux chrétiennement tondus au nom de l'Evangile sur les
foules épuisées du labeur.». C'est la haute juiverie cléricale; c'est
la bourgeoisie repentie, «revenue des révolutions pour se réfugier
dans les sacristies»; c'est l'armée, dominée par le clergé. «Cependant
l'Église, immuable à travers tout, poursuit sa vie, et renouvelle en ce
siècle qui vit le dernier bûcher les scènes du moyen âge»[603].
[602] V. une lettre de lui en 1860 (_Lettres de jeunesse_, p. 130):
il y affirme sa foi en un Dieu créateur et justicier, voit dans Jésus
«un législateur sublime, un divin moraliste».
[603] _L'iniquité_, p. 152 (article du 21 janvier 1898).
Aux élections de 1898 les défenseurs de l'esprit laïque dénoncèrent
l'intervention du clergé séculier, plus encore celle du clergé
régulier. M. Clemenceau, par exemple, publia la lettre où l'abbé
Garnier demandait de l'argent à toutes les supérieures des communautés
de France, et la circulaire des Assomptionnistes organisant au grand
jour l'action électorale de l'Église[604]. Tous les adversaires du
ministère Méline signalèrent aux électeurs le danger clérical; les
guesdistes eux-mêmes, tout en se refusant à suivre Jaurès dans sa
campagne pour la révision, montrèrent dans les prétentions du clergé
le signe d'un retour offensif du capitalisme. La plupart des députés
de gauche hésitaient pourtant, à la veille du scrutin, à demander la
révision qui demeurait manifestement impopulaire. Pareille crainte
ne retint pas les groupements de propagande qui s'étaient formés
parmi «les dreyfusards». A leur tête se trouvaient les membres de
l'enseignement, professeurs de Facultés, de lycées ou instituteurs,
habitués à réclamer des preuves et à faire la critique des affirmations
qu'on leur présentait; ils rencontrèrent des adhérents dans la
petite bourgeoisie et surtout parmi les ouvriers militants. C'est
ainsi que se forma cette alliance entre républicains et socialistes,
entre intellectuels et manuels, qui inspira les grandes réunions
publiques tenues de 1898 à 1900. De ce rapprochement naquirent aussi
les Universités populaires: elles eurent quelques années de vie
prospère, grâce à l'enthousiasme des fondateurs, à leur désir passionné
d'inculquer au peuple la foi dans la raison humaine, et l'horreur
du fanatisme religieux. Une association plus étendue, la Ligue des
droits de l'Homme, entreprit de grouper dans la France entière les
partisans de ces idées. Survinrent le procès de Rennes, la grâce du
capitaine Dreyfus, la loi d'amnistie. «L'incident est clos», avait dit
le ministre de la guerre; c'était inexact, mais la détente survenue en
1900, et facilitée par le succès de l'Exposition universelle, permit au
gouvernement d'aborder de nouveaux problèmes.
[604] _Ibid._, (7 mars 1898).
Le chef de ce gouvernement, Waldeck-Rousseau, avait depuis longtemps
ses idées arrêtées sur la politique religieuse. Elles ne différaient
point de celles de Gambetta et de Jules Ferry: comme eux il voulait
la laïcité de l'Etat, le maintien du Concordat, le clergé séculier à
l'écart de la politique, les congrégations soigneusement surveillées
et au besoin réprimées. C'étaient les opinions qu'il avait déjà
soutenues en Bretagne avant de devenir député[605]. Ministre en
1883, il combattit devant le Sénat une proposition de Dufaure, en
lui reprochant de confondre les associations et les congrégations,
de vouloir pour celles-ci les mêmes libertés que pour celles-là, de
réduire ainsi beaucoup trop la liberté des associations pour exagérer
celle des congrégations; à ce propos il opposait l'association
qui fortifie l'individu, qui développe sa personnalité, à la
congrégation qui, par les trois vœux imposés à tous ses membres,
détruit cette personnalité[606]. Devenu président du Conseil en
1899, Waldeck-Rousseau conservait les mêmes idées; mais cette fois
le péril causé par les congrégations lui paraissait plus grand,
plus pressant que jamais. Il annonça bientôt à la Chambre qu'il y
avait en France «trop de moines ligueurs et de moines d'affaires»,
et que le gouvernement agirait[607]. Le discours prononcé par lui à
Toulouse, le 28 octobre 1900, exposa au pays l'importance de la loi
sur les associations présentée par le ministère. Waldeck-Rousseau
montrait le développement nouveau des ordres religieux, leur richesse
territoriale[608], mais surtout il s'inquiétait de leurs progrès dans
l'enseignement. «Dans ce pays, disait-il, dont l'unité morale a fait,
à travers les siècles, la force et la grandeur, deux jeunesses,
moins séparées encore par leur condition sociale que par l'éducation
qu'elles reçoivent, grandissent sans se connaître, jusqu'au jour où
elles se rencontreront si dissemblables qu'elles risquent de ne plus se
comprendre».
[605] «Nous voulons un clergé national, plus près encore du pays,
participant à sa vie, partageant toutes ses émotions, et nous voulons
surtout le soustraire à un envahissement progressif, à une influence
politique qui ne tend à rien moins qu'à le détourner de l'apostolat
religieux pour l'enrôler dans l'armée de la contre-révolution.
Les républicains à peine arrivés au pouvoir, nous avons pu voir
s'avançant de toutes parts, nous pressant déjà de ses avant-postes,
une armée internationale, recrutée dans tous les pays, irrégulière,
de tous ordres et de toutes couleurs, se vantant d'avoir l'univers
pour patrie, Rome pour capitale et la France pour campement.»
(_L'Etat et la liberté_, I, discours du 6 septembre 1880).
[606] «Par l'un de ces vœux, on se détache absolument de ces intérêts
considérés comme vulgaires, qui consistent à être propriétaire,
en d'autres termes, à travailler à la prospérité de son pays. Par
un autre de ces vœux, on se débarrasse de ce que les théologiens
ont appelé un second souci. Ce souci, c'est d'avoir une famille,
d'appartenir à cette famille, et surtout de vivre pour elle.» Puis
vient le vœu d'obéissance. «Or, quand de la personnalité humaine vous
avez retranché ce qui fait qu'on possède, ce qui fait qu'on raisonne,
ce qui fait qu'on se survit, je demande ce qui reste de cette
personnalité» (6 mars 1883).
[607] 11 avril 1900. Il avait déjà tenu à la Chambre un langage
semblable le 16 novembre 1899.
[608] D'après lui, la valeur des immeubles possédés par eux dépassait
un milliard; cette richesse augmentait encore aux dépens du clergé
séculier, car on voyait «l'Eglise de plus en plus menacée par la
Chapelle».
La discussion de la nouvelle loi devant la Chambre fut longue et
animée. Parmi les partisans des mesures proposées, quelques-uns
trouvaient le gouvernement trop timide. M. Viviani déclara qu'on avait
tort de vouloir faire une différence entre le clergé séculier, plus
national, et le clergé régulier, plus romain; les desservants qui
veulent échapper à la tyrannie des évêques, les prélats qui veulent
conserver leur autorité sur le bas clergé, tous ont les yeux tournés
vers Rome. L'orateur affirmait que l'Etat républicain serait obligé
bientôt de renoncer au Concordat, et l'exhortait à opposer son idéal
terrestre à l'idéal religieux du catholicisme[609]. Le rapporteur
de la loi, Trouillot, maintint comme le ministre la distinction
entre le clergé séculier et le clergé régulier; il signala toutes
les ruses employées par les congrégations pour tourner les lois et,
reprenant la tradition de Paul Bert, il cueillit dans un récent traité
de théologie diverses maximes qui prouvaient l'immoralité de la
casuistique[610]. Le président du Conseil prit souvent la parole pour
défendre son projet. Dans une rapide esquisse historique, il montra
les congrégations excitant aux époques les plus diverses l'inquiétude
chez tous les gouvernements par leurs richesses et leurs progrès;
à la fin du XIXe siècle elles ont constitué une véritable armée,
l'armée de la contre-révolution[611]. Quant aux écoles congréganistes,
elles enseignent aux enfants le mépris des lois françaises[612].
Waldeck-Rousseau avait soin d'invoquer la tradition des bourgeois
gallicans, de citer Lainé, Dupin, car il admirait les formules de ces
légistes consommés. Les mêmes arguments reparurent devant le Sénat, et
la loi fut promulguée en 1901.
[609] «Si vous trouvez en face de vous, comme M. de Mun vous l'a
promis, cette religion divine qui poétise la souffrance en lui
promettant les réparations futures, opposez-lui la religion de
l'humanité qui, elle aussi, poétise la souffrance, en lui offrant
comme récompense le bonheur des générations». Waldeck-Rousseau blâma
ce discours qui, disait-il, était pour l'opposition «une véritable
bonne fortune» (Sénat, 13 juin 1901).
[610] Chambre, 17 janvier 1901.
[611] Chambre, 21 janvier.
[612] «Qu'apprendra l'enfant dans ces établissements ou aux mains de
ces religieux? Il apprendra qu'il y a des lois qui sont méprisables,
que la société issue de 1789 n'est qu'un pouvoir passager, précaire
et subalterne et qu'il y a, en un mot, une théocratie qui a le droit
de reviser ses arrêts» (Chambre, 25 mars 1901).
L'importance prise par ce débat était si grande que la question
des «moines» devint la «plateforme» des élections législatives en
1902[613]. Elles assurèrent la victoire du gouvernement et firent
arriver à la Chambre une majorité compacte, exaspérée par les attaques
des catholiques militants, prête à punir les congrégations de l'appui
qu'elles avaient fourni à ces attaques. La retraite volontaire
de Waldeck-Rousseau amena au pouvoir Emile Combes, qui fit de la
lutte contre le cléricalisme l'objet principal de sa politique. La
loi de 1901 fut appliquée de la façon la plus rigoureuse, malgré
Waldeck-Rousseau qui se plaignit qu'on eût transformé une loi de
contrôle en une loi d'exclusion; des lois nouvelles furent dirigées
contre les ordres enseignants; des mesures minutieuses furent adoptées
pour liquider les biens des congrégations dissoutes. Le président du
Conseil apporta le même soin à surveiller le clergé séculier, à tenir
tête au pape. Les autres membres du ministère le secondaient. Le
général André, ministre de la guerre, se distingua spécialement par son
ardeur. Elle le conduisit à faire constituer des dossiers renfermant
des fiches sur les officiers suspects d'opinions réactionnaires et
cléricales. La découverte de ces dossiers provoqua un tel soulèvement
de l'opinion que le ministre de la guerre dut se retirer; sa démission
fut bientôt suivie par celle du cabinet tout entier.
[613] Ces élections furent préparées par une ardente lutte de presse.
Comme exemples de la polémique anticléricale dans des journaux
départementaux, citons deux livres parus en 1901, _La lutte contre
le cléricalisme_ par Meyrac (recueil d'articles parus dans le _Petit
Ardennais_) et _L'immoralité de la morale cléricale_ par Cadix
(recueil d'articles publiés dans le _Petit Comtois_).
Pendant que l'œuvre parlementaire se poursuivait ainsi, des groupements
se formaient pour reprendre et développer d'une façon permanente
l'œuvre d'éducation populaire commencée dans ce que le langage courant
nommait les U. P. Les Jeunesses laïques, par exemple, constituées
d'abord isolément dans quelques villes, se groupèrent en une fédération
qui depuis 1902 posséda son organe propre, les _Annales de la jeunesse
laïque_. Les fondateurs, des jeunes gens, annoncèrent l'intention de
travailler à faire des mœurs républicaines. Ils adressèrent un appel
à plusieurs maîtres de l'enseignement supérieur, qui répondirent
volontiers. Lavisse, par exemple, entreprit de définir le mot _laïque_,
de montrer toute la grandeur de l'idéal résumé par ce mot[614].
Divers écrivains républicains, Georges Clemenceau, Anatole France,
Gustave Geffroy, d'autres encore donnèrent des articles à cette revue.
Les Jeunesses laïques voulurent se réunir et se concerter dans des
congrès périodiques. Le premier, tenu en novembre 1902, formula ses
résolutions sur le droit de l'enfant en matière d'enseignement. Le
second, en 1903, eut un caractère politique beaucoup plus marqué: le
socialisme, brillamment représenté par M. Vandervelde, rencontra des
adhésions chaleureuses; l'antimilitarisme, fruit de l'affaire Dreyfus,
trouva aussi bon accueil. Le congrès s'occupa surtout de définir et de
justifier la morale laïque[615].
[614] «Etre laïque, ce n'est pas limiter à l'horizon visible la
pensée humaine, ni interdire à l'homme le rêve, et la perpétuelle
recherche de Dieu: c'est revendiquer pour la vie présente l'effort du
devoir.
Ce n'est pas vouloir violenter, ce n'est pas mépriser les consciences
encore détenues dans le charme des vieilles croyances; c'est refuser
aux religions qui passent le droit de gouverner l'humanité qui dure.
Ce n'est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises
ensemble; c'est combattre l'esprit de haine qui souffle des
religions, et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de
ruines.
Etre laïque, c'est ne point consentir la soumission de la raison
au dogme immuable, ni l'abdication de l'esprit humain devant
l'incompréhensible; c'est ne prendre son parti d'aucune ignorance.
C'est croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aimer cette vie,
refuser la définition de la terre «vallée de larmes», ne pas admettre
que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la
souffrance soit providentielle; c'est ne prendre son parti d'aucune
misère...
Etre laïque, c'est avoir trois vertus: la charité, c'est-à-dire
l'amour des hommes; l'espérance, c'est-à-dire le sentiment
bienfaisant qu'un jour viendra, dans la postérité lointaine, où
se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur, que
faisaient, en regardant le ciel, les lointains ancêtres; la foi,
c'est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse réalité de
l'effort perpétuel» (_Annales_, nº 1, juin 1902).
[615] L'ordre du jour suivant fut voté à l'unanimité: «La morale
laïque doit être scientifique, sociale, humaine. Elle s'appuie sur la
raison et sur l'expérience: 1º pour garantir et développer la liberté
individuelle; 2º pour assurer la justice sociale par la solidarité
nationale et internationale des individus et des peuples».
Rien ne montra mieux l'intensité des passions anticléricales que le
succès obtenu pendant quelques années par le journal la _Raison_.
Fondé en 1901, il trouva de nombreux abonnés quoiqu'il négligeât
volontairement les questions d'actualité; cette prospérité devait être
compromise plus tard par des querelles entre les deux fondateurs, MM.
Victor Charbonnel et Henry Bérenger. La _Raison_ déclara la guerre
au catholicisme, et parfois à toute religion. M. Charbonnel, dans un
feuilleton souvent interrompu et repris sur «l'histoire sanglante de
l'Eglise»[616], raconta les persécutions et les massacres ordonnés par
elle. Des correspondants nombreux flétrirent la tiédeur des préfets
qui tardaient à laïciser les écoles, ou la trahison de quelques
instituteurs et institutrices qui faisaient apprendre la prière aux
enfants des écoles communales; on publia les noms de certains hommes
politiques de gauche qui faisaient faire la première communion à
leurs enfants. Sous le ministère Combes, la _Raison_ signala tous les
républicains, fonctionnaires ou députés, qui paraissaient abandonner
ou négliger la cause de la libre pensée. Les principaux rédacteurs
s'appliquaient à fortifier la doctrine laïque, à justifier par des
arguments solides la campagne contre l'Eglise. M. Henry Bérenger montra
que la Libre Pensée n'est pas uniquement l'anticléricalisme, qu'elle
doit respecter la réflexion sur l'Inconnu qui nous entoure[617].
M. Albert Bayet affirma que la libre pensée, quelque forme qu'on
veuille lui donner, doit être _d'abord_ «la revendication constante
du droit de penser librement, l'habitude d'exercer soi-même et de
reconnaître aux autres ce droit»[618]. Il invita les libres penseurs
à faire leur propagande sérieusement, sans violence, à respecter des
idées encore chères à beaucoup d'hommes de bonne foi, à n'employer le
rire voltairien qu'avec discrétion[619]. Un maître de l'histoire des
religions, Maurice Vernes, exposa que les conclusions de cette science
nouvelle étaient fatales au christianisme: l'acte religieux, dans le
culte chrétien comme dans tous les autres, consiste à solliciter d'un
dieu une faveur, une mesure d'exception; les religions ont par là
soulevé contre elles le sentiment de la justice égale pour tous. Quant
à la papauté, l'histoire nous apprend qu'elle fonde ses prétentions sur
des documents apocryphes, et que son prétendu créateur, saint Pierre,
n'est peut-être jamais venu à Rome[620].
[616] Cf. la conférence de Charbonnel, _L'Eglise et la République_,
1900.
[617] Voici comment il définit l'objet de la libre pensée: «Protéger
la liberté de penser contre toutes les religions et tous les
dogmatismes, quels qu'ils soient, et assurer la libre recherche de
la vérité par les seules méthodes de la raison» (_La Raison_, 21
décembre 1902).
[618] _Ibid._, 28 août 1904.
[619] «Trop souvent, nous nous sommes contentés de ridiculiser, de
flétrir des idées qui assurément sont ridicules ou honteuses en
elles-mêmes, mais que nous devions respecter dès l'instant que des
hommes de bonne foi les admettaient... Les idées vieillies et que
la mort guette furent, en leur temps, des idées jeunes auxquelles
se dévoua l'élite des esprits. Et il suffit de s'en souvenir pour
combattre avec fermeté, mais sans violence, pour rester bienveillant
à des doctrines, à des croyances dont le seul tort est d'avoir vécu
trop longtemps» (4 septembre 1904).
[620] 18 septembre 1904.