Le parti socialiste formé en 1893, à une époque où la lutte contre le

cléricalisme était apaisée, ne mit point ces questions au premier plan;

cependant il manifesta son éloignement pour les idées religieuses.

Jaurès, présentant au début de la législature la justification du

socialisme, exposa que le triomphe de l'idée laïque avait fait

taire «la vieille chanson» qui charmait jadis les souffrances de

l'humanité; celle-ci réclamait donc un allègement pratique, immédiat,

à ses maux[599]. Jules Guesde, exposant le tableau de la société

collectiviste rêvée par lui, affirma qu'elle se passerait de Dieu,

quand l'homme aurait assez perfectionné l'organisation sociale pour

devenir son propre dieu[600]. Il n'y avait pas de dissidences dans

le parti à ce propos. Sans doute les socialistes reprochaient aux

radicaux d'abuser de l'anticléricalisme, d'y chercher un dérivatif

aux passions populaires afin d'éviter les grandes réformes sociales;

la séparation de l'Eglise et de l'Etat, disaient-ils, marquerait la

fin d'une politique dominée par les questions religieuses. Mais quand

le ministère Méline apparut comme l'allié du parti conservateur,

l'extrême gauche fit partie de la coalition qui signalait sans relâche

ses complaisances envers l'Eglise. Divers symptômes, en effet,

montraient qu'une partie de la bourgeoisie, effrayée par le socialisme

et l'anarchisme, espérait trouver une défense dans la religion[601].

Rien ne pouvait rendre plus vive l'hostilité des socialistes contre le

parti catholique. Voilà pourquoi l'antisémitisme, qui avait rencontré à

l'origine quelques sympathies chez eux à cause de ses invectives contre

la haute banque, fut désavoué bientôt par les socialistes notables; ils

le dénoncèrent comme l'allié, le serviteur de l'Eglise. Ainsi, même

pendant cette époque d'apaisement qui va de 1890 à 1897, on peut dire

que le conflit entre l'idée laïque et l'Eglise, entre les partis de

gauche et le parti catholique, ne fut jamais absent de la vie politique

ou intellectuelle.

[599] Chambre, 21 novembre 1893.

[600] Chambre, juin 1896.

[601] Sarcey, dont les opinions reflètent bien celles de ses lecteurs

bourgeois, répondait en 1896 à la lettre sympathique d'un curé. Ma

campagne anticléricale, disait-il, je la reprendrais si la religion

voulait redevenir persécutrice, mais ce n'est pas le cas. «L'ennemi,

à cette heure, c'est le collectivisme ou plutôt l'anarchisme; et je

crois, Monsieur le curé, que nous le pouvons combattre côte à côte.»

(_Journal de jeunesse_, p. 391).

CHAPITRE XIII

Le réveil de l'anticléricalisme

La politique d'apaisement semblait porter ses fruits quand éclata

l'affaire Dreyfus. Il eût été possible, au début, de la considérer

comme un simple litige de droit pénal, comme une erreur judiciaire

à vérifier par l'étude minutieuse des circonstances qui avaient

accompagné la condamnation; mais elle prit aussitôt les proportions

d'une lutte religieuse. Dès que les premiers renseignements furent

publiés sur les projets de Scheurer-Kestner, l'antisémitisme provoqua

d'ardentes manifestations contre toute pensée d'entreprendre la

revision du procès. A la violence déployée par les défenseurs du

jugement de 1894 répondit une passion non moins vigoureuse chez leurs

adversaires. Les premiers se trouvaient surtout dans les partis

de droite, les seconds dans les partis de gauche: si protestants,

israélites et libres penseurs demandaient, chaque jour plus nombreux,

qu'on fît la révision, les catholiques militants et leurs alliés la

repoussaient. Dès le début de 1898, l'Affaire occupa toute la France;

pendant quelques années elle devait dominer la vie publique du pays.

Dreyfusard ou antidreyfusard, anticlérical ou clérical, ce dilemme se

posa partout; les questions religieuses reprirent la première place

dans les polémiques du jour.

Parmi les défenseurs de l'esprit laïque, ceux dont la parole fit le

plus d'impression furent Emile Zola et Georges Clemenceau. Zola dans

sa jeunesse avait écarté de bonne heure les religions positives, en

demeurant déiste[602]. Il était arrivé depuis lors à l'agnosticisme

complet. Ses articles passionnés stigmatisèrent les méfaits du

cléricalisme et de l'antisémitisme, en adjurant la jeunesse de

combattre pour la liberté. M. Clemenceau, avec une clairvoyance

toujours en éveil, suivait dans ses articles toutes les péripéties,

tous les multiples incidents de l'Affaire. Il montrait la coalition

redoutable constituée pour empêcher qu'on revînt sur une erreur

judiciaire. «Quelle troupe infinie, s'écriait-il, sous la bannière du

Sacré-Cœur!» C'est d'abord le clergé, «le clergé enseignant, le clergé

prêchant, le clergé journaliste, pamphlétaire, le clergé fabricant,

commerçant, exploitant le ciel et la terre, gouvernant les hommes

aux fins de sa domination». Ce sont les deux noblesses, l'ancienne

et la nouvelle, toutes deux «enjuivées, encanaillées de millions

internationaux chrétiennement tondus au nom de l'Evangile sur les

foules épuisées du labeur.». C'est la haute juiverie cléricale; c'est

la bourgeoisie repentie, «revenue des révolutions pour se réfugier

dans les sacristies»; c'est l'armée, dominée par le clergé. «Cependant

l'Église, immuable à travers tout, poursuit sa vie, et renouvelle en ce

siècle qui vit le dernier bûcher les scènes du moyen âge»[603].

[602] V. une lettre de lui en 1860 (_Lettres de jeunesse_, p. 130):

il y affirme sa foi en un Dieu créateur et justicier, voit dans Jésus

«un législateur sublime, un divin moraliste».

[603] _L'iniquité_, p. 152 (article du 21 janvier 1898).

Aux élections de 1898 les défenseurs de l'esprit laïque dénoncèrent

l'intervention du clergé séculier, plus encore celle du clergé

régulier. M. Clemenceau, par exemple, publia la lettre où l'abbé

Garnier demandait de l'argent à toutes les supérieures des communautés

de France, et la circulaire des Assomptionnistes organisant au grand

jour l'action électorale de l'Église[604]. Tous les adversaires du

ministère Méline signalèrent aux électeurs le danger clérical; les

guesdistes eux-mêmes, tout en se refusant à suivre Jaurès dans sa

campagne pour la révision, montrèrent dans les prétentions du clergé

le signe d'un retour offensif du capitalisme. La plupart des députés

de gauche hésitaient pourtant, à la veille du scrutin, à demander la

révision qui demeurait manifestement impopulaire. Pareille crainte

ne retint pas les groupements de propagande qui s'étaient formés

parmi «les dreyfusards». A leur tête se trouvaient les membres de

l'enseignement, professeurs de Facultés, de lycées ou instituteurs,

habitués à réclamer des preuves et à faire la critique des affirmations

qu'on leur présentait; ils rencontrèrent des adhérents dans la

petite bourgeoisie et surtout parmi les ouvriers militants. C'est

ainsi que se forma cette alliance entre républicains et socialistes,

entre intellectuels et manuels, qui inspira les grandes réunions

publiques tenues de 1898 à 1900. De ce rapprochement naquirent aussi

les Universités populaires: elles eurent quelques années de vie

prospère, grâce à l'enthousiasme des fondateurs, à leur désir passionné

d'inculquer au peuple la foi dans la raison humaine, et l'horreur

du fanatisme religieux. Une association plus étendue, la Ligue des

droits de l'Homme, entreprit de grouper dans la France entière les

partisans de ces idées. Survinrent le procès de Rennes, la grâce du

capitaine Dreyfus, la loi d'amnistie. «L'incident est clos», avait dit

le ministre de la guerre; c'était inexact, mais la détente survenue en

1900, et facilitée par le succès de l'Exposition universelle, permit au

gouvernement d'aborder de nouveaux problèmes.

[604] _Ibid._, (7 mars 1898).

Le chef de ce gouvernement, Waldeck-Rousseau, avait depuis longtemps

ses idées arrêtées sur la politique religieuse. Elles ne différaient

point de celles de Gambetta et de Jules Ferry: comme eux il voulait

la laïcité de l'Etat, le maintien du Concordat, le clergé séculier à

l'écart de la politique, les congrégations soigneusement surveillées

et au besoin réprimées. C'étaient les opinions qu'il avait déjà

soutenues en Bretagne avant de devenir député[605]. Ministre en

1883, il combattit devant le Sénat une proposition de Dufaure, en

lui reprochant de confondre les associations et les congrégations,

de vouloir pour celles-ci les mêmes libertés que pour celles-là, de

réduire ainsi beaucoup trop la liberté des associations pour exagérer

celle des congrégations; à ce propos il opposait l'association

qui fortifie l'individu, qui développe sa personnalité, à la

congrégation qui, par les trois vœux imposés à tous ses membres,

détruit cette personnalité[606]. Devenu président du Conseil en

1899, Waldeck-Rousseau conservait les mêmes idées; mais cette fois

le péril causé par les congrégations lui paraissait plus grand,

plus pressant que jamais. Il annonça bientôt à la Chambre qu'il y

avait en France «trop de moines ligueurs et de moines d'affaires»,

et que le gouvernement agirait[607]. Le discours prononcé par lui à

Toulouse, le 28 octobre 1900, exposa au pays l'importance de la loi

sur les associations présentée par le ministère. Waldeck-Rousseau

montrait le développement nouveau des ordres religieux, leur richesse

territoriale[608], mais surtout il s'inquiétait de leurs progrès dans

l'enseignement. «Dans ce pays, disait-il, dont l'unité morale a fait,

à travers les siècles, la force et la grandeur, deux jeunesses,

moins séparées encore par leur condition sociale que par l'éducation

qu'elles reçoivent, grandissent sans se connaître, jusqu'au jour où

elles se rencontreront si dissemblables qu'elles risquent de ne plus se

comprendre».

[605] «Nous voulons un clergé national, plus près encore du pays,

participant à sa vie, partageant toutes ses émotions, et nous voulons

surtout le soustraire à un envahissement progressif, à une influence

politique qui ne tend à rien moins qu'à le détourner de l'apostolat

religieux pour l'enrôler dans l'armée de la contre-révolution.

Les républicains à peine arrivés au pouvoir, nous avons pu voir

s'avançant de toutes parts, nous pressant déjà de ses avant-postes,

une armée internationale, recrutée dans tous les pays, irrégulière,

de tous ordres et de toutes couleurs, se vantant d'avoir l'univers

pour patrie, Rome pour capitale et la France pour campement.»

(_L'Etat et la liberté_, I, discours du 6 septembre 1880).

[606] «Par l'un de ces vœux, on se détache absolument de ces intérêts

considérés comme vulgaires, qui consistent à être propriétaire,

en d'autres termes, à travailler à la prospérité de son pays. Par

un autre de ces vœux, on se débarrasse de ce que les théologiens

ont appelé un second souci. Ce souci, c'est d'avoir une famille,

d'appartenir à cette famille, et surtout de vivre pour elle.» Puis

vient le vœu d'obéissance. «Or, quand de la personnalité humaine vous

avez retranché ce qui fait qu'on possède, ce qui fait qu'on raisonne,

ce qui fait qu'on se survit, je demande ce qui reste de cette

personnalité» (6 mars 1883).

[607] 11 avril 1900. Il avait déjà tenu à la Chambre un langage

semblable le 16 novembre 1899.

[608] D'après lui, la valeur des immeubles possédés par eux dépassait

un milliard; cette richesse augmentait encore aux dépens du clergé

séculier, car on voyait «l'Eglise de plus en plus menacée par la

Chapelle».

La discussion de la nouvelle loi devant la Chambre fut longue et

animée. Parmi les partisans des mesures proposées, quelques-uns

trouvaient le gouvernement trop timide. M. Viviani déclara qu'on avait

tort de vouloir faire une différence entre le clergé séculier, plus

national, et le clergé régulier, plus romain; les desservants qui

veulent échapper à la tyrannie des évêques, les prélats qui veulent

conserver leur autorité sur le bas clergé, tous ont les yeux tournés

vers Rome. L'orateur affirmait que l'Etat républicain serait obligé

bientôt de renoncer au Concordat, et l'exhortait à opposer son idéal

terrestre à l'idéal religieux du catholicisme[609]. Le rapporteur

de la loi, Trouillot, maintint comme le ministre la distinction

entre le clergé séculier et le clergé régulier; il signala toutes

les ruses employées par les congrégations pour tourner les lois et,

reprenant la tradition de Paul Bert, il cueillit dans un récent traité

de théologie diverses maximes qui prouvaient l'immoralité de la

casuistique[610]. Le président du Conseil prit souvent la parole pour

défendre son projet. Dans une rapide esquisse historique, il montra

les congrégations excitant aux époques les plus diverses l'inquiétude

chez tous les gouvernements par leurs richesses et leurs progrès;

à la fin du XIXe siècle elles ont constitué une véritable armée,

l'armée de la contre-révolution[611]. Quant aux écoles congréganistes,

elles enseignent aux enfants le mépris des lois françaises[612].

Waldeck-Rousseau avait soin d'invoquer la tradition des bourgeois

gallicans, de citer Lainé, Dupin, car il admirait les formules de ces

légistes consommés. Les mêmes arguments reparurent devant le Sénat, et

la loi fut promulguée en 1901.

[609] «Si vous trouvez en face de vous, comme M. de Mun vous l'a

promis, cette religion divine qui poétise la souffrance en lui

promettant les réparations futures, opposez-lui la religion de

l'humanité qui, elle aussi, poétise la souffrance, en lui offrant

comme récompense le bonheur des générations». Waldeck-Rousseau blâma

ce discours qui, disait-il, était pour l'opposition «une véritable

bonne fortune» (Sénat, 13 juin 1901).

[610] Chambre, 17 janvier 1901.

[611] Chambre, 21 janvier.

[612] «Qu'apprendra l'enfant dans ces établissements ou aux mains de

ces religieux? Il apprendra qu'il y a des lois qui sont méprisables,

que la société issue de 1789 n'est qu'un pouvoir passager, précaire

et subalterne et qu'il y a, en un mot, une théocratie qui a le droit

de reviser ses arrêts» (Chambre, 25 mars 1901).

L'importance prise par ce débat était si grande que la question

des «moines» devint la «plateforme» des élections législatives en

1902[613]. Elles assurèrent la victoire du gouvernement et firent

arriver à la Chambre une majorité compacte, exaspérée par les attaques

des catholiques militants, prête à punir les congrégations de l'appui

qu'elles avaient fourni à ces attaques. La retraite volontaire

de Waldeck-Rousseau amena au pouvoir Emile Combes, qui fit de la

lutte contre le cléricalisme l'objet principal de sa politique. La

loi de 1901 fut appliquée de la façon la plus rigoureuse, malgré

Waldeck-Rousseau qui se plaignit qu'on eût transformé une loi de

contrôle en une loi d'exclusion; des lois nouvelles furent dirigées

contre les ordres enseignants; des mesures minutieuses furent adoptées

pour liquider les biens des congrégations dissoutes. Le président du

Conseil apporta le même soin à surveiller le clergé séculier, à tenir

tête au pape. Les autres membres du ministère le secondaient. Le

général André, ministre de la guerre, se distingua spécialement par son

ardeur. Elle le conduisit à faire constituer des dossiers renfermant

des fiches sur les officiers suspects d'opinions réactionnaires et

cléricales. La découverte de ces dossiers provoqua un tel soulèvement

de l'opinion que le ministre de la guerre dut se retirer; sa démission

fut bientôt suivie par celle du cabinet tout entier.

[613] Ces élections furent préparées par une ardente lutte de presse.

Comme exemples de la polémique anticléricale dans des journaux

départementaux, citons deux livres parus en 1901, _La lutte contre

le cléricalisme_ par Meyrac (recueil d'articles parus dans le _Petit

Ardennais_) et _L'immoralité de la morale cléricale_ par Cadix

(recueil d'articles publiés dans le _Petit Comtois_).

Pendant que l'œuvre parlementaire se poursuivait ainsi, des groupements

se formaient pour reprendre et développer d'une façon permanente

l'œuvre d'éducation populaire commencée dans ce que le langage courant

nommait les U. P. Les Jeunesses laïques, par exemple, constituées

d'abord isolément dans quelques villes, se groupèrent en une fédération

qui depuis 1902 posséda son organe propre, les _Annales de la jeunesse

laïque_. Les fondateurs, des jeunes gens, annoncèrent l'intention de

travailler à faire des mœurs républicaines. Ils adressèrent un appel

à plusieurs maîtres de l'enseignement supérieur, qui répondirent

volontiers. Lavisse, par exemple, entreprit de définir le mot _laïque_,

de montrer toute la grandeur de l'idéal résumé par ce mot[614].

Divers écrivains républicains, Georges Clemenceau, Anatole France,

Gustave Geffroy, d'autres encore donnèrent des articles à cette revue.

Les Jeunesses laïques voulurent se réunir et se concerter dans des

congrès périodiques. Le premier, tenu en novembre 1902, formula ses

résolutions sur le droit de l'enfant en matière d'enseignement. Le

second, en 1903, eut un caractère politique beaucoup plus marqué: le

socialisme, brillamment représenté par M. Vandervelde, rencontra des

adhésions chaleureuses; l'antimilitarisme, fruit de l'affaire Dreyfus,

trouva aussi bon accueil. Le congrès s'occupa surtout de définir et de

justifier la morale laïque[615].

[614] «Etre laïque, ce n'est pas limiter à l'horizon visible la

pensée humaine, ni interdire à l'homme le rêve, et la perpétuelle

recherche de Dieu: c'est revendiquer pour la vie présente l'effort du

devoir.

Ce n'est pas vouloir violenter, ce n'est pas mépriser les consciences

encore détenues dans le charme des vieilles croyances; c'est refuser

aux religions qui passent le droit de gouverner l'humanité qui dure.

Ce n'est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises

ensemble; c'est combattre l'esprit de haine qui souffle des

religions, et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de

ruines.

Etre laïque, c'est ne point consentir la soumission de la raison

au dogme immuable, ni l'abdication de l'esprit humain devant

l'incompréhensible; c'est ne prendre son parti d'aucune ignorance.

C'est croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aimer cette vie,

refuser la définition de la terre «vallée de larmes», ne pas admettre

que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la

souffrance soit providentielle; c'est ne prendre son parti d'aucune

misère...

Etre laïque, c'est avoir trois vertus: la charité, c'est-à-dire

l'amour des hommes; l'espérance, c'est-à-dire le sentiment

bienfaisant qu'un jour viendra, dans la postérité lointaine, où

se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur, que

faisaient, en regardant le ciel, les lointains ancêtres; la foi,

c'est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse réalité de

l'effort perpétuel» (_Annales_, nº 1, juin 1902).

[615] L'ordre du jour suivant fut voté à l'unanimité: «La morale

laïque doit être scientifique, sociale, humaine. Elle s'appuie sur la

raison et sur l'expérience: 1º pour garantir et développer la liberté

individuelle; 2º pour assurer la justice sociale par la solidarité

nationale et internationale des individus et des peuples».

Rien ne montra mieux l'intensité des passions anticléricales que le

succès obtenu pendant quelques années par le journal la _Raison_.

Fondé en 1901, il trouva de nombreux abonnés quoiqu'il négligeât

volontairement les questions d'actualité; cette prospérité devait être

compromise plus tard par des querelles entre les deux fondateurs, MM.

Victor Charbonnel et Henry Bérenger. La _Raison_ déclara la guerre

au catholicisme, et parfois à toute religion. M. Charbonnel, dans un

feuilleton souvent interrompu et repris sur «l'histoire sanglante de

l'Eglise»[616], raconta les persécutions et les massacres ordonnés par

elle. Des correspondants nombreux flétrirent la tiédeur des préfets

qui tardaient à laïciser les écoles, ou la trahison de quelques

instituteurs et institutrices qui faisaient apprendre la prière aux

enfants des écoles communales; on publia les noms de certains hommes

politiques de gauche qui faisaient faire la première communion à

leurs enfants. Sous le ministère Combes, la _Raison_ signala tous les

républicains, fonctionnaires ou députés, qui paraissaient abandonner

ou négliger la cause de la libre pensée. Les principaux rédacteurs

s'appliquaient à fortifier la doctrine laïque, à justifier par des

arguments solides la campagne contre l'Eglise. M. Henry Bérenger montra

que la Libre Pensée n'est pas uniquement l'anticléricalisme, qu'elle

doit respecter la réflexion sur l'Inconnu qui nous entoure[617].

M. Albert Bayet affirma que la libre pensée, quelque forme qu'on

veuille lui donner, doit être _d'abord_ «la revendication constante

du droit de penser librement, l'habitude d'exercer soi-même et de

reconnaître aux autres ce droit»[618]. Il invita les libres penseurs

à faire leur propagande sérieusement, sans violence, à respecter des

idées encore chères à beaucoup d'hommes de bonne foi, à n'employer le

rire voltairien qu'avec discrétion[619]. Un maître de l'histoire des

religions, Maurice Vernes, exposa que les conclusions de cette science

nouvelle étaient fatales au christianisme: l'acte religieux, dans le

culte chrétien comme dans tous les autres, consiste à solliciter d'un

dieu une faveur, une mesure d'exception; les religions ont par là

soulevé contre elles le sentiment de la justice égale pour tous. Quant

à la papauté, l'histoire nous apprend qu'elle fonde ses prétentions sur

des documents apocryphes, et que son prétendu créateur, saint Pierre,

n'est peut-être jamais venu à Rome[620].

[616] Cf. la conférence de Charbonnel, _L'Eglise et la République_,

1900.

[617] Voici comment il définit l'objet de la libre pensée: «Protéger

la liberté de penser contre toutes les religions et tous les

dogmatismes, quels qu'ils soient, et assurer la libre recherche de

la vérité par les seules méthodes de la raison» (_La Raison_, 21

décembre 1902).

[618] _Ibid._, 28 août 1904.

[619] «Trop souvent, nous nous sommes contentés de ridiculiser, de

flétrir des idées qui assurément sont ridicules ou honteuses en

elles-mêmes, mais que nous devions respecter dès l'instant que des

hommes de bonne foi les admettaient... Les idées vieillies et que

la mort guette furent, en leur temps, des idées jeunes auxquelles

se dévoua l'élite des esprits. Et il suffit de s'en souvenir pour

combattre avec fermeté, mais sans violence, pour rester bienveillant

à des doctrines, à des croyances dont le seul tort est d'avoir vécu

trop longtemps» (4 septembre 1904).

[620] 18 septembre 1904.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 23 / 27 段