La défaite électorale du boulangisme fut considérée comme un nouveau

désastre pour le parti clérical. Mais c'étaient les républicains

opportunistes qui, plus que les radicaux, avaient eu l'avantage dans le

scrutin, et la plupart d'entre eux, à l'exemple de Jules Ferry et de

Challemel-Lacour, approuvaient maintenant la politique d'apaisement.

Résolus à maintenir les lois scolaires et la loi militaire, ils

comptaient s'abstenir de mesures nouvelles contre l'Eglise, conserver

le Concordat et l'appliquer d'une façon acceptable pour tous. De même

certains conservateurs, déçus dans l'espoir de renverser la République

comprenaient la nécessité de s'accommoder avec elle. L'année 1890 vit

se multiplier les manifestations conciliantes. Un modéré comme Ribot

ne fut pas le seul à montrer l'accord possible[580]. Jules Ferry se

déclara prêt à l'entente pourvu qu'on ne touchât point aux lois

scolaires[581]; Spuller, dans la _République française_, répéta sans

relâche qu'il convenait d'en finir avec les querelles inutiles[582].

De son côté Léon XIII jugea le moment opportun pour inaugurer la

politique nouvelle qui depuis longtemps avait ses préférences. Le

toast d'Alger, prononcé par le cardinal Lavigerie, fut le manifeste

éclatant du ralliement. Désormais tous les ministères pendant plusieurs

années, quelle que fût la nuance de chacun d'eux, se conformèrent

à cette politique de conciliation. Elle rencontra deux sortes

d'adversaires. A droite, ce furent les militants du catholicisme. Il

n'y a pas lieu de rappeler ici quelle lutte ils soutinrent contre la

politique de Léon XIII, lutte voilée sous les formules de respect,

mais persévérante et acharnée, où nombre d'évêques aidèrent les hommes

politiques. Monarchistes fougueux comme Paul de Cassagnac, ou cléricaux

intransigeants qui abandonnaient l'_Univers_ pour fonder la _Vérité

française_, tous accusèrent les ralliés de lâcheté, de trahison;

parfois ils se joignirent aux anticléricaux pour signaler dans le

ralliement une simple manœuvre destinée à diviser les républicains.

C'était là, en effet, une des assertions habituelles du parti radical;

celui-ci répétait que les modérés faisaient un jeu de dupes en

acceptant les avances du pape, qu'il n'y a pas de conciliation possible

entre l'Eglise et la République. M. Clemenceau, dans le discours qui

provoqua la chute du ministère Freycinet en 1892, disait au président

du Conseil: «La lutte est possible entre les droits de l'homme et ce

qu'on appelle les droits de Dieu. L'alliance ne l'est pas. En tout

cas, la lutte est engagée, il faut qu'elle se poursuive. L'avenir

dira le vainqueur... Vous pourrez être, vous serez prisonniers de

l'Eglise. L'Eglise ne sera jamais en votre pouvoir[583].» Les attaques

simultanées des intransigeants de droite et de gauche contribuèrent au

grave échec éprouvé par les ralliés aux élections législatives de 1893.

[580] «Je veux le prêtre libre, respecté dans son Église; mais

je veux aussi maintenir les droits du pouvoir civil, suivre les

traditions de ce pays, me conformer à l'instinct profond, au génie du

peuple français: je veux le curé hors de la politique» (Chambre, 1er

février 1890).

[581] «Je désire que la paix religieuse existe dans mon pays. Je

crois qu'on l'obtiendra facilement en cessant d'inquiéter le clergé

au sujet du budget des cultes». Mais on nous dit: passez-nous les

lois scolaires et nous vous passerons la République. «C'est trop

cher, Messieurs, et nous ne ferons pas ce marché. Que serait la

République si elle n'était pas la grande éducatrice de la démocratie?

L'école nationale doit rester l'école laïque, neutre et gratuite,

parce qu'elle est l'école nationale. C'est là, vraiment, notre pilier

d'airain» (discours du 21 décembre 1890 aux délégués sénatoriaux des

Vosges).

[582] Ces articles sont réunis dans _L'évolution politique et sociale

de l'Eglise_. Spuller signale d'ailleurs, dans l'avant-propos du

livre, le danger qui inquiète les libres penseurs: «Ils se demandent

tous les jours si le XXe siècle ne verra pas la plus effroyable

réaction dont nous ayons été menacés depuis la Renaissance, et cela

sous le couvert même des institutions libres et républicaines,

adoptées enfin par l'Eglise».

[583] Chambre, 18 février 1892.

L'apaisement fut aussi compromis par les incidents qu'amène chaque jour

la vie politique. En 1891, par exemple, une manifestation de quelques

pèlerins français à Rome en faveur du pouvoir temporel du pape suscita

en Italie un mouvement général de colère. La lettre du ministre des

cultes aux évêques sur ce sujet, la virulente réponse qui lui fut

adressée par Gouthe-Soulard, l'archevêque d'Aix, et le procès intenté

à celui-ci défrayèrent assez longtemps les polémiques. En 1892 les

catéchismes électoraux publiés dans divers diocèses furent déférés au

Conseil d'Etat, et les adversaires de l'apaisement tirèrent grand parti

de cette affaire. Plus grave était le maintien des lois que certains

polémistes catholiques nommaient les «lois scélérates». A chaque

attaque dirigée contre les lois scolaire et militaire, les républicains

des deux Chambres se retrouvaient d'accord pour affirmer la volonté de

n'y rien changer. La laïcisation des écoles, appliquée plus ou moins

rapidement selon les ministères, ne s'arrêtait pas et touchait peu à

peu toutes les écoles communales encore confiées à des congréganistes.

Des lois nouvelles furent votées qui se rattachaient à la même

politique. On décida en 1892 qu'à partir de l'année suivante les

budgets des fabriques et des consistoires seraient soumis à toutes les

règles de comptabilité que la loi impose aux autres établissements

publics; le Conseil d'Etat prépara le décret qui réglementait

l'application de ces nouvelles mesures. Inutile de consulter les

évêques, disait le ministre des cultes, parce qu'il s'agit d'une

question nationale, réservée à l'Etat; c'est inexact, répondaient les

prélats, il s'agit d'une matière mixte, à propos de laquelle on doit

prendre l'avis du clergé. Le cardinal Coullié, archevêque de Lyon,

prescrivit aux prêtres de son diocèse de considérer la nouvelle loi

comme non avenue. Mais le conflit ne fut pas poussé très loin. Spuller,

devenu ministre des cultes, avait rédigé des instructions conciliantes;

bientôt il prononça le discours fameux qui invitait les républicains

à traiter la politique religieuse avec «un esprit nouveau». Léon XIII

répondit à cette bonne volonté en exhortant les évêques à cesser la

résistance.

La loi d'abonnement vint exciter de nouvelles colères. On avait imposé

aux congrégations religieuses depuis 1884 le droit d'accroissement,

par analogie avec les sociétés commerciales; comme la mort ou le

départ d'un membre d'une congrégation accroissait quelquefois la

part de ceux qui restaient, on voulut imposer à ceux-ci les droits

levés sur les mutations par décès ou sur les donations entre vifs.

Les ordres religieux recoururent à une résistance passive qui

rendait le recouvrement de ces impôts fort difficile; aussi le droit

d'accroissement fut-il remplacé en 1895 par une taxe d'abonnement;

c'est un ministère modéré, présidé par Ribot, qui fit voter cette

modification. Les prélats protestèrent, mais bientôt on apprit que

l'un d'eux, l'évêque de Beauvais, recommandait aux congrégations de se

soumettre, et l'on ne tarda point à savoir qu'il était approuvé par le

Vatican. Le ministère Méline, quelque bien disposé qu'il fût pour la

droite républicaine, ne changea rien aux «lois scélérates»; il laissa

du moins pleine liberté aux congrégations, qui purent effacer toutes

les traces des décrets de 1880. En même temps les progrès sensibles de

l'antisémitisme autorisaient les espérances des catholiques militants.

Cette époque vit disparaître les deux hommes dont l'influence avait

été si grande sur la jeunesse intellectuelle depuis vingt ans, Renan

et Taine. Renan s'était laissé aller dans ses dernières années à un

scepticisme croissant au sujet des questions politiques ou morales;

de là vinrent les étranges fantaisies de parole ou de plume qui

étonnèrent ses admirateurs. Ce scepticisme néanmoins laissa toujours

subsister chez lui l'amour de la vérité scientifique, et la conviction

que, si les religions positives devaient succomber, le sentiment

religieux était appelé à subsister. Il avait mené à bonne fin, avec une

conscience et une régularité remarquables, son _Histoire des origines

du christianisme_. Ensuite vint _l'Histoire du peuple d'Israël_: la

part faite à l'hypothèse y était plus grande encore qu'autrefois,

mais l'auteur avait toujours soin de marquer la différence entre

les faits acquis, démontrés par des textes authentiques, et les

simples conjectures. En 1890 parut le livre composé par lui dès 1848,

_l'Avenir de la science_: tout en reconnaissant que maintes illusions

de sa jeunesse étaient évanouies, Renan demeurait fidèle aux idées

dominantes qui avaient inspiré son premier ouvrage: «Ma religion,

écrivait-il, c'est toujours le progrès de la raison, c'est-à-dire de

la science[584].» De même la négation du surnaturel et du miracle

demeurait chez lui aussi sereine, aussi complète qu'autrefois; mais il

souhaitait que l'homme pensât toujours au divin, à l'idéal: «Un immense

abaissement moral, et peut-être intellectuel, suivrait le jour où la

religion disparaîtrait du monde... Il ne faut pas que la ruine, devenue

inévitable, des religions prétendues révélées entraîne la disparition

du sentiment religieux»[585]. Ces lignes parurent en 1892, quelques

mois avant la mort du patriarche de la libre pensée.

[584] _L'Avenir de la science_, préface.

[585] _Feuilles détachées_, préface.

Tandis que Renan abandonnait de plus en plus la politique aux

vaines disputes des hommes, Taine s'appliquait, dans une grande

œuvre historique, à dépeindre et à juger la formation de la France

contemporaine. Son âpre critique signalait successivement les erreurs

et les maux de l'ancien régime, de la Révolution, du despotisme

napoléonien, du régime moderne. Ces études l'amenèrent à exposer la

situation de l'Église en France. Dans des pages saisissantes il montra

le catholicisme ranimé depuis cinquante ans, le clergé réveillé,

concentré autour du pape, et le monde laïque, par contre, de plus en

plus éloigné de la religion, indifférent aux questions métaphysiques,

respectueux de la science qui lui présente le tableau du monde: ce

tableau, de plus en plus exact et complet, diffère par des traits

essentiels de celui que présente la théologie[586]. Voilà l'état de

choses qui effraye le philosophe: son antipathie pour la Révolution

l'a persuadé que le christianisme est nécessaire à la vie morale de

l'humanité, mais sa foi en la science est trop profonde pour lui

permettre de revenir à des croyances que sa raison n'admet plus. Ces

hésitations inspirèrent ses dernières volontés relativement à ses

funérailles: catholique de naissance, il ne voulut pas d'un enterrement

civil qui aurait satisfait l'anticléricalisme démocratique. Appliquant

le conseil de Renouvier, il chargea un pasteur protestant libéral de

montrer que le philosophe incroyant reconnaissait la valeur morale du

christianisme.

[586] Taine, _Le régime moderne_, t. II, liv. V.

La littérature d'imagination avait subi l'influence des idées

popularisées par Taine et Renan. C'était la méthode scientifique de

Taine qui, au grand effroi du maître, inspirait les œuvres d'Emile Zola

et toute la psychologie de l'Ecole naturaliste. Mais chaque génération

est disposée à réagir contre celle qui l'a précédée, à critiquer les

vérités qu'on lui a présentées comme définitives, à défendre son

originalité en prenant le contrepied de ce qu'on lui a enseigné. Le

culte de la science ou, comme on l'appelait maintenant en mauvaise

part, le «scientisme» commençait à lui peser; des écrivains de valeur

protestaient contre l'interprétation purement mécaniste du monde. Un

maître de la critique, Ferdinand Brunetière, entama une campagne en

règle contre l'école naturaliste; Emile Faguet prêchait comme lui

le culte des grands classiques chrétiens et, dans son _Dix-huitième

Siècle_, traitait Voltaire et les Encyclopédistes avec la plus grande

sévérité. Un essayiste au style étincelant, Eugène-Melchior de Vogüé,

révélait à la France les grands écrivains russes, tout pénétrés de foi

religieuse, et les proposait comme modèles à ses compatriotes saturés

de négations. Un écrivain jusque-là connu surtout comme romancier

mondain, Paul Bourget, publia le _Disciple_, précédé d'une préface

qui dénonçait la responsabilité des penseurs trop audacieux, qui

revendiquait les droits de la tradition religieuse et patriotique.

Un écrivain suisse dont la réputation commençait en France, Edouard

Rod, montra dans le _Sens de la vie_ un incroyant amené à chercher,

à souhaiter le retour vers la foi. Sans aller jusqu'à la religion

positive, Paul Desjardins, l'auteur du _Devoir présent_, Pierre

Lasserre, Maurice Pujo, Henry Bérenger manifestaient leurs sympathies

pour la religiosité[587]. Ils étaient encouragés par l'accueil de

nombreux catholiques libéraux qui souhaitaient un accord entre

l'Eglise et les idées modernes[588].

[587] Le rapprochement des dates est intéressant: _Le roman russe_,

de Vogüé, paraît en 1886; l'article de Brunetière sur la _Banqueroute

du naturalisme_, en 1887, (_Revue des Deux-Mondes_, 1er septembre);

le _Dix-huitième Siècle_, de Faguet, est de 1890; _Le Disciple_, de

1889; _Le Sens de la vie_, de 1889; _Le Devoir présent_, de 1892;

_L'Ame moderne_, par Henry Bérenger, de 1892.

[588] V. l'abbé Klein dans le _Correspondant_, 10 février 1892.

Rappelons que l'encyclique _Rerum novarum_ est de 1891, l'encyclique

française sur le ralliement, de 1892.

Ces tendances, qui répondaient à la nouvelle orientation politique

adoptée par les ralliés, ne tardèrent point à être combattues par les

amis de l'esprit laïque. Beaucoup de jeunes gens admettaient, comme

Renan et Taine, la légitimité du sentiment religieux, mais ne voulaient

pas aller plus loin. Plusieurs s'inspirèrent des livres d'un philosophe

mort depuis peu, à l'âge de trente-trois ans, après une vie consacrée

à la méditation sur les grands problèmes. Guyau, pénétré de l'idée de

l'évolution, avait entrepris de compléter la morale de Darwin et de

Spencer. La religion, pour lui, était un phénomène sociologique, très

légitime comme tel, qui a son origine dans deux besoins de l'homme,

le besoin de comprendre et la sociabilité. Aujourd'hui le besoin de

comprendre est satisfait par la science, qui détruit le mythe; la

sociabilité de l'homme moderne n'a plus besoin, comme autrefois, des

dogmes et des rites: l'humanité marche donc vers «l'irréligion de

l'avenir», qui ne sera point une anti-religion, mais un degré supérieur

de la civilisation. Ainsi Guyau, sans méconnaître l'importance des

réflexions sur l'au-delà, trouvait dans ces réflexions mêmes des motifs

de croire à la fin des religions[589]. A la même époque un grand

écrivain, admirateur de Renan, Anatole France, commençait également à

résister aux efforts des néo-chrétiens[590]. Comme Renan, il réservait

la part de l'inconnu, du rêve, et niait que la science pût complètement

détrôner la religion. Mais ce disciple fidèle du dix-huitième siècle

se méfiait de la religiosité vague et des conversions bruyantes. A

propos du _Disciple_, de Paul Bourget, il soutint vigoureusement contre

Brunetière les droits de la vérité scientifique et de la pensée libre.

Désormais il devait garder sa place parmi les adversaires les plus

déterminés du renouveau catholique.

[589] Cette fin, Guyau la déclare inévitable au nom de la logique:

«La logique, après tout, écrivait-il, a toujours eu le dernier mot

ici-bas. Les concessions à l'absurde, ou tout au moins au relatif,

peuvent être parfois nécessaires dans les choses humaines;--c'est

ce que les révolutionnaires français ont eu le tort de ne pas

comprendre;--mais elles sont transitoires» (cité par Fouillée, _La

morale, l'art et la religion d'après Guyau_, p. 150).

[590] Il écrivait au lendemain de la mort de Renan: «Ce que nous

devons dire, nous, ses amis, nous qui eûmes l'honneur inestimable de

l'approcher, c'est qu'il fut le meilleur des hommes, le plus simple,

le plus doux et en même temps le plus ferme cœur qui ait jamais battu

en ce monde... Il était essentiellement moral et religieux; il aimait

cette humanité dont il fut un des plus magnifiques exemplaires» (le

_Temps_, 9 octobre 1892).

Une partie de la jeunesse, préoccupée surtout par les conséquences

politiques des tendances nouvelles, accusait les inspirateurs du

mouvement néo-chrétien de travailler, consciemment ou non, à rendre la

force et l'audace au parti clérical. Le désir de résister à ce danger

fit naître en 1893 la Ligue démocratique des écoles. Elle demanda une

conférence à M. Aulard, afin de prouver qu'elle revendiquait l'héritage

de la Révolution. L'historien dénonça l'entreprise tentée par quelques

hommes qui prétendaient parler au nom de la jeune génération et

faisaient semblant de prendre son silence pour une adhésion. Il opposa

au goût pour les mystères de la religion la confiance des libres

penseurs dans l'humanité. «Nous croyons, disait-il, que la destinée

des hommes se fait en eux et par eux, qu'ils sont solidaires, qu'ils

progressent; le sentiment de cette solidarité, l'espoir de cette

progression de l'humanité par elle-même, nous semblent, puisque vous

parlez de poésie et de religion, infiniment plus poétiques, infiniment

plus religieux que tout le merveilleux des dogmes extra-humains».

Peu importe que la libre pensée soit de mauvais ton pour les gens

«distingués». Elle est issue des nobles réflexions de la race

hellénique; refoulée au moyen âge par la religion, elle a reparu avec

la Renaissance pour grandir sans cesse; tandis que la religion ne peut

pas évoluer, la libre pensée durera autant que la raison humaine[591].

[591] _Science, patrie, religion_, dans la _Revue Bleue_, 22 avril

1893. Vogüé, spécialement visé par cette conférence, répondit dans la

_Revue des Deux-Mondes_ (1er mai 1893).

Le conflit entre l'esprit religieux et l'esprit laïque, entre les

défenseurs de la théologie et ceux de la science, apparut surtout

dans la controverse qui mit aux prises Brunetière et Berthelot. Le

célèbre critique, revenu de Rome où il avait été reçu par Léon XIII,

publia dans la _Revue des Deux-Mondes_, le 1er janvier 1895, un

article retentissant; ne se déclarant pas encore catholique lui-même,

il célébrait la grandeur de la religion, la vertu sociologique du

catholicisme, et opposait aux bienfaits de l'Eglise la faillite de la

science. Berthelot lui répondit. Une amitié datant de plus de quarante

ans l'unissait à Renan; mais tandis que celui-ci, découragé par

l'échec des républicains de 1848, avait laissé désormais la politique

de côté, Berthelot demeura toute sa vie un partisan fidèle de la

république et de la démocratie. Le désastre de 1870 le fit entrer dans

la politique militante, et bientôt la lutte contre le cléricalisme lui

apparut comme nécessaire pour la République. En 1882 il écrivait,

à propos de l'œuvre accomplie par la Ville de Paris: «La mairie,

l'école, l'hôpital, le cimetière doivent être séparés de toute attache

religieuse obligatoire, c'est-à-dire qu'ils doivent être purement

laïques». Il affirmait aussi, dès ce moment, qu'une société peut vivre

«sans religion officielle, sans appui surnaturel»[592]. L'article de

Brunetière suscita la réponse de Berthelot[593].

[592] Article sur Hérold(1882) dans _Science et philosophie_.

[593] Cet article de la _Revue de Paris_ (1er février 1895) est

réimprimé dans _Science et morale_.

La science, dit-il, a tenu toutes les promesses faites par la

philosophie de la nature depuis le dix-septième siècle: «au lieu de se

borner à engourdir les mortels dans le sentiment de leur impuissance

et dans la passivité des résignations, elle les a poussés à réagir

contre la destinée, et elle leur a enseigné par quelle voie sûre ils

peuvent diminuer la somme de ces douleurs et de ces injustices.»

Les anciennes croyances théologiques avaient amené les hommes à

personnifier les lois des phénomènes naturels, à en faire des dieux; la

science fut donc subordonnée à la religion. Les philosophes grecs sont

les premiers qui entreprirent de la débarrasser de cet alliage; mais

c'est dans les temps modernes seulement que la méthode scientifique a

triomphé. Observant les faits, internes ou externes, elle les répète

par l'expérience; puis des faits on passe aux relations générales, aux

lois; enfin l'on s'appuie sur les faits pour construire des hypothèses,

pour élaborer un système coordonné. Ce système, le savant en reconnaît

modestement la fragilité[594]. Cette modestie fait que la science n'a

jamais prétendu résoudre tous les problèmes; ce sont les religions qui

ont affirmé pouvoir répondre à tout, ce sont les religions qui ont

fait banqueroute. Est-ce la science qui a raconté la fabrication du

ciel? est-ce elle qui a prédit la destruction future du monde par le

feu, ou qui a subordonné l'univers au globe microscopique sur lequel

nous vivons? «Jamais les dogmes religieux n'ont apporté aux hommes la

découverte d'aucune vérité utile, ni concouru en rien à améliorer leur

condition».

[594] «C'est un échafaudage appuyé à la base sur les faits,

mais dont la solidité--je veux dire la certitude ou plutôt la

probabilité--diminue à mesure qu'on monte plus haut... Dans les

réalités, nous ne procédons jamais au nom de principes absolus,

parce que nous avons reconnu que tous nos principes reposent sur

des hypothèses empruntées aux faits d'observation... Qui prétend

s'appuyer sur l'absolu ne s'appuie sur rien».

On soutient que la morale échappe à la méthode scientifique. Nous

avons deux sources de connaissances: la sensation nous fait connaître

le monde extérieur et nous montre la subordination de l'individu dans

l'humanité, de l'humanité dans l'univers; la conscience nous révèle

l'homme seul. Voilà les deux sources de la morale; elle ne vient pas

des religions, ce sont elles qui l'ont prise comme fondement[595].

L'histoire de l'humanité prouve qu'entre la morale et le mysticisme

il n'existe aucune relation nécessaire; l'homme trouve en lui-même la

morale, puis l'attribue à la divinité. C'est ce qui a longtemps gêné

le progrès de la morale, figée dans des moules dogmatiques: «de là a

procédé l'esprit d'intolérance, naturel aux gens qui croient posséder

le bien et la vérité absolus et qui, redoutant d'être ébranlés dans

leur foi par la critique, veulent interdire aux autres le droit même de

la discuter.» Un grand progrès heureusement s'est accompli depuis la

Révolution: la morale, comme la science dont elle dérive, est devenue

laïque. C'est la morale des honnêtes gens, celle qui proclame le

devoir, la vertu, l'honneur, le sacrifice, le dévouement au bien et à

la patrie, l'amour des hommes, la solidarité. En outre, de même qu'il y

a une science idéale qui inspire la science positive, il y a une morale

idéale, celle qui préconise la fraternité des peuples et la solidarité

universelle des individus. Cette morale laïque doit pénétrer dans

l'éducation[596]; il faut asseoir nos préceptes sur la connaissance

des lois exactes du monde intérieur et extérieur.--L'article de

Berthelot eut un vif succès parmi les républicains; dans une grande

manifestation, ils le remercièrent d'avoir si bien défendu les droits

de la raison.

[595] «Mais en vertu de cette même transposition illusoire, née d'un

procédé purement logique que nous rencontrons partout, les religions

ont déduit de la morale certains symboles, certaines idoles divines,

auxquelles elles ont attribué ensuite la vertu d'avoir créé les

notions mêmes, qui avaient au contraire servi à les imaginer».

[596] «Gardons-nous de penser qu'il s'agisse aujourd'hui, après avoir

éliminé les dogmes formels, de maintenir dans l'éducation, comme ses

principes essentiels, je ne sais quel résidu vaporeux, quel squelette

d'affirmations, dépouillées de la substance dogmatique qui en faisait

autrefois la force et la consistance».

Tandis que littérateurs et savants dissertaient sur la question

religieuse, un grand fait s'était accompli en France, qui s'imposait à

l'attention des penseurs comme des politiques: c'était la résurrection

du socialisme. Oublié depuis la répression de la Commune, il avait

grandi lentement, obscurément, lorsque les élections législatives de

1893 vinrent apprendre à tous qu'un nouveau parti politique était né.

Ce parti apparut aussitôt comme l'adversaire de l'Eglise. On pouvait

s'y attendre depuis les premières manifestations de ses précurseurs.

Ceux-ci ne ressemblaient point aux socialistes contemporains de

Louis-Philippe, tout empreints de religiosité. Un des plus écoutés

parmi eux, Acollas, n'avait cessé de montrer que l'idée de Dieu ne

repose sur aucun fondement rationnel[597]; aux élections législatives

de 1876 il présenta un programme où la séparation de l'Eglise et de

l'Etat voisinait avec les réformes sociales. La même année, le premier

congrès ouvrier laissait voir chez tous les membres présents un

anticléricalisme passionné. Jules Guesde, lors du procès de 1878 qui le

révéla au public, discuta la formule qui représentait les socialistes

comme les ennemis de la famille, de la propriété, de la religion: nous

voulons, disait-il, conserver la famille, sauvegarder la propriété

en l'universalisant, mais nous combattons la religion qui détourne

les hommes de réaliser la justice dans ce monde, et nous préconisons

l'athéisme. Le programme du parti ouvrier, que Jules Guesde rédigea

d'accord avec Marx en 1880, comportait la suppression du budget des

cultes et la confiscation des biens des ordres religieux[598].

[597] V. par exemple, le discours préliminaire de son livre, _Les

droits du peuple_ (1873).

[598] V. Georges Weill, _Histoire du mouvement social en France_,

3e éd., p. 205, 223, 234.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 22 / 27 段