[561] «Voyez ce qu'il a fait de tous ceux sur qui il a mis la main...

La noblesse française, si vive, si fière, si généreuse malgré sa

légèreté, cherchez-la, tout affadie, sans ressorts, bardée non

plus de fer, mais de scapulaires et de cordons bénits. Et cette

bourgeoisie au robuste et sage esprit, amoureuse de travail, de

progrès et de liberté, voyez-la, impuissante, épeurée, livrée à

toutes les réactions. Et ils allaient saisir la magistrature, ils

étendaient la main vers l'armée, ces deux sauvegardes d'une nation!

Ah! il était temps vraiment qu'on ouvrît les yeux!» (_La morale des

jésuites_, préface).

[562] _Ibid._, préface. Paul Bert est heureux de constater que

«depuis trois siècles, pas un seul Français ne s'est assez imprégné

de l'esprit jésuitique pour mériter le rang de Général».

Contre les moines en général, Paul Bert emploie non seulement

l'invective, mais l'ironie. Sa conférence du 28 août 1881 fourmille de

citations puisées dans les _Annales de la Sainte-Enfance_, les écrits

sur le curé d'Ars, les brochures destinées à exalter saint Joseph; elle

constate aussi que le catéchisme laisse de côté l'amour de la patrie,

la morale civique, et ne dit rien sur la liberté, la solidarité, la

tolérance[563]. Manger du saucisson le vendredi est un péché plus grand

qu'avoir commis vingts délits.

[563] _Le cléricalisme_, p. 59 sqq.

De nombreux écrivains s'associèrent à cette campagne. Pour n'en citer

qu'un seul, Edmond Scherer présente en un raccourci vigoureux les

défauts du jésuite comme éducateur. Les _Exercices spirituels_ de

saint Ignace l'invitent à considérer l'humanité comme partagée entre

deux chefs, le Christ et Lucifer, avec deux camps, l'un autour de

Jérusalem, l'autre autour de Babylone: singulière pédagogie que celle

qui repose sur une conception pareille! Et les Constitutions renferment

le fameux _perinde ac cadaver_; voilà tout le jésuitisme. «C'est par

la proscription du libre examen qu'il répond à nos besoins de science,

c'est par une prédication ascétique qu'il entend nous préparer à la

lutte pour l'existence, c'est par l'éloge de l'obéissance passive qu'il

s'imagine arrêter l'affranchissement démocratique des sociétés! Et ce

sont ces gens-là qui se proposent pour être les maîtres de nos enfants!

Des eunuques qui se croient capables de former des hommes![564]»

[564] _Revue politique et littéraire_, 23 août 1879.

L'hostilité de la droite et du clergé contre les lois de Jules Ferry

eût été moins redoutable si elle n'avait pas rencontré l'appui d'un

groupe de républicains modérés. L'exemple leur fut donné par un

catholique de gauche, Etienne Lamy; il voulut montrer à la Chambre que,

le cléricalisme ayant perdu la bataille du 16 mai, c'était une faute

grave de s'attaquer au catholicisme lui-même. Au Sénat, ces dissidents

formèrent un groupe dangereux pour le ministère, surtout avec un

chef comme Jules Simon. Le philosophe républicain était partisan de

ce libéralisme illimité contre lequel Renouvier avait si souvent mis

ses lecteurs en garde; au nom de la liberté, il repoussait les mesures

contre les jésuites. En même temps il était déiste: ce contemporain

des hommes de 1848 pensait comme eux que l'Etat doit invoquer le

nom de Dieu; cet apôtre de la religion naturelle croyait impossible

d'enseigner la morale sans base religieuse. Il se distinguait de la

droite en approuvant l'instruction gratuite et obligatoire, et se

rencontrait parfois avec Ferry dans sa manière de comprendre l'école

primaire; mais sa lutte contre la neutralité, contre la laïcité,

offrit aux Chesnelong et aux Buffet un appui sérieux. Dans un livre de

combat, il montra la campagne anticléricale imposée au gouvernement par

l'extrême gauche, et acceptée parce que les opportunistes craignaient

de ne plus paraître assez avancés; le ministre de l'instruction

publique, désireux de conserver une modération relative, se trouve

déjà, selon Jules Simon, débordé par une armée de réserve qui va

compromettre son œuvre, car les menaces de ces violents autorisent les

adversaires de l'école publique à lui infliger un surnom redoutable,

«l'école sans Dieu»[565].

[565] _Dieu, patrie, liberté_, 1883.

La défaite électorale du parti opportuniste en 1885 n'empêcha pas

les républicains de continuer son œuvre. Les lois sur l'enseignement

furent complétées par une loi nouvelle, qui imposait définitivement

aux communes, dans un délai déterminé, la laïcisation des écoles

publiques. Pour défendre cette loi, Jules Ferry trouva un continuateur

éloquent et actif dans René Goblet. Celui-ci était, par principe, comme

tous les radicaux, un partisan de la séparation; mais acceptant le

régime préféré par la majorité républicaine, il annonça l'intention

d'appliquer loyalement le Concordat. C'est ainsi que, devant le Sénat,

il affirmait son droit de suspendre le traitement des prêtres qui

avaient agi aux élections contre la République, tout en exprimant le

regret d'être contraint à de pareilles mesures[566]. Goblet soutint

avec talent devant les Chambres la nouvelle loi scolaire et parvint à

la faire adopter par le Sénat, malgré les nouveaux efforts de Jules

Simon. Je me bornerai à résumer la dernière passe d'armes entre les

deux champions, vers la fin de la discussion, dans les séances des 18

et 20 mars 1886.

[566] «Il n'est pas vrai que la société civile ne puisse pas

poursuivre son œuvre sans porter atteinte à la religion. Il n'est pas

bon de le dire, il n'est pas bon de le croire, il n'est pas bon de le

faire croire. Il n'est pas vrai qu'il n'y ait pas là deux domaines

distincts, et que la religion et la société civile ne puissent

pas vivre à côté l'une de l'autre, sans empiéter sur leur domaine

respectif» (26 décembre 1885).

Cette loi, disait Jules Simon, faite pour exclure définitivement les

congréganistes des écoles publiques, est inspirée par trois motifs:

on veut la neutralité religieuse, l'apostolat politique, et surtout

une revanche contre le clergé. Mais la neutralité religieuse est

impossible; l'éducateur ne peut pas enseigner avec dignité s'il cache

toujours ses convictions: «l'école neutre est une école déshonorée».

L'apostolat politique est néfaste pour l'école: sous l'Empire, les

républicains protestaient contre l'obligation imposée aux instituteurs

de glorifier Napoléon III; jouaient-ils donc la comédie? Au lieu de

prétendre faire de l'instituteur le représentant des idées modernes

dans le village, qu'on le laisse être simplement un maître d'école.

Enfin la politique de revanche est indigne d'un parti de gouvernement;

elle ne doit pas conduire à l'oppression des consciences.--Il est faux,

répondit Goblet, que les lois votées depuis quatre ans détruisent la

liberté d'enseignement. La république laisse une liberté complète aux

écoles privées, mais n'admet plus les ordres religieux à enseigner dans

les écoles de l'Etat. Le père de famille est opprimé, dit-on, lorsque,

ne pouvant envoyer son enfant à une école libre, il n'a devant lui

qu'une école publique étrangère à ses idées; faudra-t-il donc faire

entretenir par l'Etat des écoles distinctes pour toutes les variétés

d'opinions politiques ou religieuses? On demande aussi que le choix

appartienne à la commune; mais que l'école reçoive telle ou telle

direction, ce n'est pas là un intérêt communal; c'est une question

qui regarde l'initiative privée ou l'Etat. Celui-ci ne peut créer

qu'un seul type d'écoles; et comme il impose l'obligation, approuvée

par les hommes tels que Jules Simon, il a dû adopter ce correctif

de l'obligation qui s'appelle la neutralité. Or le congréganiste

ne peut pas être neutre; il a deux maîtres, l'Etat et le supérieur

ecclésiastique, et lorsque ces deux maîtres sont en désaccord, c'est au

second qu'il obéit. L'apostolat politique doit rester hors de l'école,

si l'on entend par ce mot l'apologie des gouvernements; mais il y a

place pour un apostolat plus élevé, qui comprend les devoirs envers la

patrie et l'explication de la devise républicaine, «liberté, égalité,

fraternité». L'enseignement moral doit être, comme Jules Simon l'a

si souvent répété dans ses livres, dégagé de toute préoccupation

confessionnelle. La revanche contre le clergé, les républicains n'ont

pas à la poursuivre; mais placés en présence de la loi de 1850, qui

a si profondément aggravé les divisions de la société française, ils

veulent restituer à la société civile ce que cette loi lui a pris à

tort.

Jules Simon fut soutenu dans sa campagne par ses amis de l'école

éclectique. Ces philosophes, habitués par Victor Cousin à rechercher

l'alliance des «deux sœurs immortelles», ne pouvaient se résigner à

voir l'école séparée de l'Église. Adolphe Franck, rééditant un livre

paru vingt ans auparavant, protesta contre des projets nuisibles à

la religion[567]. Barthélemy Saint-Hilaire, le fidèle ami de Cousin,

s'appliqua également à prêcher la réconciliation: il reconnaissait

les erreurs d'une Eglise qui avait exalté le Sacré-Cœur, fait la loi

de 1875 et défendu des congrégations illégales, mais les républicains

devaient éviter d'y répondre par des fautes semblables; ils devaient

se souvenir que l'accord est possible, facile entre la philosophie et

la religion[568]. Un autre disciple de l'éclectisme, l'ancien recteur

de l'Académie de Paris, Mourier, prenait aussi la plume pour soutenir

Jules Simon, pour montrer combien l'enseignement péricliterait s'il

était séparé de la tradition religieuse[569].

[567] «L'Etat fait les frais d'une académie de musique, d'un corps

de ballet, d'une chaire de chinois, d'une autre de sanscrit.

Tous les citoyens qui payent l'impôt contribuent à l'entretien

de ces institutions de luxe, quoique bien peu d'entre eux soient

en situation d'en profiter. Et l'on refuserait à la masse de la

population, aux pauvres, aux humbles, aux ouvriers des villes, aux

habitants de la campagne, ce que leur conscience, leur foi, leurs

traditions héréditaires réclament le plus impérieusement, une église,

un temple où ils puissent se réunir pour prier, un prêtre qui bénisse

leur naissance, leur mariage, l'heure de leur séparation d'avec les

vivants!» (_Des rapports de la religion et de l'Etat_, avant-propos).

[568] La philosophie vraie, qui est nécessairement spiritualiste, n'a

aucune peine à rendre à la religion la justice qui lui est due...

Le catholicisme, légitime héritier du passé, est l'institution

religieuse et morale la plus féconde que les hommes aient jamais

fondée, parce qu'il sait s'améliorer tout en restant fidèle à la

tradition.» (_La philosophie dans ses rapports avec la science et la

religion_, p. 273).

[569] «République ou monarchie, le gouvernement, quelles qu'en

soient les formes et la constitution, a besoin de générations

élevées à l'école du respect, et il ne saurait y avoir de respect

là ou la morale est indépendante... Telle était l'antique doctrine,

celle de l'Université que j'ai servie.» (_Notes et souvenirs d'un

universitaire_).

Ce n'était pas un langage semblable qu'on pouvait attendre de Littré ou

de Renouvier. Mais l'amour de la République, le désir de consolider le

régime nouveau leur faisaient redouter une politique trop agressive à

l'égard du clergé. Littré s'expliqua là-dessus, au début de la campagne

de Jules Ferry contre la Compagnie de Jésus, dans un article qui fit

sensation[570]. Le suffrage universel, disait-il, a manifesté sa

volonté en matière de politique religieuse. «Il se porte indifféremment

sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des

libres-penseurs, pourvu qu'ils satisfassent à un certain programme qui

varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours

un fond identique, celui de respecter les conditions essentielles de

la société moderne telle que l'a faite la Révolution. En revanche,

il exclut presque absolument tout ce qui est clérical, ultramontain,

jésuite, en d'autres termes tout ce qui professe une hostilité

implacable contre l'établissement du régime laïque au sein de l'Etat.

D'où vient ce double courant dans une même masse homogène? c'est que,

tandis qu'elle a un credo religieux dont elle entend bien ne pas se

départir, elle a aussi un credo politique auquel elle tient avec une

non moindre détermination... Quelle contradiction! s'écriera-t-on et

du côté qui assure que le catholicisme est incompatible avec aucune

liberté moderne, et du côté qui soutient qu'il n'est aucune liberté

moderne qui ne soit hétérodoxe! Contradiction, soit; mais elle existe,

elle vit, elle se meut, elle agit et a des résultats très importants».

Littré désapprouvait donc les mesures de combat, les fermetures de

couvents, et préconisait les mesures positives, l'organisation de

l'école primaire, le développement de l'Université[571].

[570] _Le catholicisme selon le suffrage universel_, réimprimé dans

son livre _De l'établissement de la troisième république_.

[571] Littré fait observer à ce propos que, renonçant aux idées

enseignées par Auguste Comte, il ne demande plus la suppression de

l'Université ni de son budget.

Dans la _Critique philosophique_, Renouvier et Pillon continuaient la

guerre contre le papisme et réclamaient toujours un solide enseignement

laïque. Leur revue loua les rapports de Paul Bert et son livre sur la

morale des jésuites[572]. Mais elle approuva l'article de Littré, en le

félicitant d'avoir abdiqué ses anciens préjugés contre l'Université;

Pillon adopta la distinction, qu'il ne faisait point jusque-là, entre

le catholicisme et le cléricalisme; Renouvier blâma les violences et le

fanatisme des radicaux[573]. Les deux philosophes ajoutaient d'ailleurs

que le maintien du Concordat, tel que l'avait compris Portalis,

impliquait la disparition des ordres religieux non autorisés par

l'Etat; ils acceptaient la formule de Paul Bert, «paix au curé, guerre

au moine!» Les maîtres du criticisme restaient donc plus combatifs

que Littré, tout en se rapprochant de lui. La sympathie croissante

de Renouvier pour le protestantisme devait le rendre de plus en plus

défiant envers les excès de la libre pensée; mais jamais il ne renia

son attachement à l'éducation laïque et ses sympathies pour la lutte

contre la théocratie[574].

[572] 9e année, I, pp. 61 et 126.

[573] 9e année, II, pp. 81, 113, 161, 186, 332. _Ibid._, pp. 65 et

209.

[574] A la veille de sa mort, il approuvait la guerre du

ministère Combes contre les congrégations, et parlait d'échapper

au cléricalisme et à l'athéisme par une religion laïque, le

«personnalisme» (_Les derniers entretiens_, recueillis par Prat,

p. 99 sqq.).

En somme, la partie négative de l'œuvre de Jules Ferry, la lutte contre

les moines, surtout contre les jésuites, ne réussit qu'un moment; la

partie positive, l'organisation de l'école laïque, plus difficile en

apparence, eut des résultats plus durables. Les lois de 1882 et de 1886

organisèrent l'instruction primaire selon le programme républicain.

CHAPITRE XII

La politique de conciliation

Il a fallu suivre jusqu'au bout les débats qui aboutirent à la création

de l'école gratuite, obligatoire et laïque. Ces débats contribuèrent

naturellement à envenimer la guerre entre les républicains et le

clergé. On le vit aux élections de 1885: la campagne du parti radical

et surtout les péripéties de la conquête du Tonkin préparèrent la

défaite de la majorité opportuniste, mais ce fut l'action vigoureuse

du clergé, soutenu par les catholiques militants, qui assura

dans de nombreuses circonscriptions le retour offensif du parti

conservateur[575]. Dans une Chambre élue sous de tels auspices les

discussions sur la politique religieuse, quoique moins importantes

que pendant les années antérieures, devaient être souvent d'une

grande âpreté. Quel que fût, en effet, le ministère au pouvoir, la

politique de laïcisation continuait: non seulement la loi scolaire de

1886 produisait peu à peu son effet, mais d'autres lois supprimèrent

les privilèges réservés au clergé ou les mesures dirigées contre la

libre pensée. Les républicains avaient gardé un souvenir amer du

refus des honneurs funèbres aux dépouilles des personnages enterrés

civilement, députés de l'Assemblée Nationale, ou membres de la Légion

d'Honneur comme le compositeur saint-simonien Félicien David; ces

souvenirs contribuèrent à faire voter la loi de 1887 sur la liberté

des funérailles. Les honneurs funèbres prescrits par les règlements

devaient être rendus à tous ceux qui y avaient droit, que les obsèques

fussent religieuses ou civiles; toute personne majeure pouvait régler

d'avance par testament les conditions de ses funérailles, «notamment

en ce qui concerne le caractère civil ou religieux à leur donner et le

mode de sa sépulture[576].»

[575] V. l'enquête sur les élections faite par le _Temps_ dans les

derniers mois de 1885; tantôt, comme dans l'Ardèche, la question

religieuse a été seule en jeu; tantôt, comme dans la Somme, le clergé

a su exploiter la crise agricole (10 et 22 novembre 1885).

[576] Au Sénat, le projet fut vivement combattu par l'orateur de la

droite, Chesnelong, qui disait: «la loi ne peut rester indifférente

entre la croyance en Dieu et l'athéisme». Le rapporteur, Emile

Labiche, lui répondit en invoquant les principes modernes, l'égalité

devant la loi et la liberté de conscience.

Beaucoup plus importante paraissait la question soulevée par la

nouvelle loi militaire, celle du service obligatoire pour les

séminaristes. Dans les deux Chambres les orateurs de la droite,

parmi lesquels l'évêque d'Angers fut le plus véhément, combattirent

cette réforme en invoquant les nécessités du recrutement du clergé.

Les orateurs de la gauche répondirent qu'une loi qui abolissait le

volontariat d'un an, qui faisait disparaître l'immunité accordée

jusque-là aux membres de l'enseignement public, devait supprimer

en même temps celle dont profitaient les futurs prêtres. Tous les

républicains se mirent d'accord sur ce principe, qui était devenu

populaire; «les curés sac au dos!», répétaient volontiers les

paysans. Toutefois il y eut une divergence entre les radicaux et les

opportunistes, ou, pour mieux dire, entre la Chambre et le Sénat; la

première voulait trois ans de caserne pour les séminaristes; le Sénat

pensa que, le clergé concordataire ayant un service public à remplir,

ses futurs membres devaient rentrer dans les catégories autorisées,

moyennant certaines conditions, à ne faire qu'un an. Ce fut le Sénat

qui l'emporta. D'après la loi de 1889, les élèves ecclésiastiques

servaient un an seulement, à condition d'être pourvus, à l'âge de

vingt-six ans, d'un poste concordataire; en temps de guerre, ils ne

figuraient point parmi les combattants, mais prenaient place dans les

ambulances ou dans les hôpitaux militaires. Ceux qui votèrent cette

mesure voulaient-ils entraver le recrutement du clergé catholique?

La droite l'affirma, et c'était vrai pour plusieurs membres de la

majorité, mais les principaux orateurs de la gauche et les ministres

affirmèrent qu'il s'agissait uniquement d'appliquer les principes

fondamentaux de la République. A côté des Chambres, divers conseils

municipaux menaient aussi, avec une violence parfois plus grande,

le combat contre l'Eglise. Le conseil municipal de Paris surtout se

signala par son ardeur à transformer les établissements qui dépendaient

de lui. Dans les écoles communales il favorisa, souvent il devança

l'action du gouvernement; dans les hôpitaux il remplaça peu à peu

les sœurs par des infirmières, conformément aux demandes sans cesse

renouvelées par l'infatigable apôtre de la laïcisation, le docteur

Bourneville[577].

[577] V. Bourneville, _Laïcisation de l'assistance publique_, 1880,

dans le _Progrès médical_, qui fut l'organe de cette campagne.

Cependant le boulangisme avait suivi sa marche ascendante, un grand

parti se formait par la coalition de tous les mécontents; les

catholiques militants lui apportèrent leur appui. Dans la réunion

de Tours (17 mars 1889) l'alliance fut proclamée: Naquet, dans un

discours communiqué d'avance à Freppel, annonça l'abandon de cette

«politique mesquine et tracassière» qui s'était traduite par les

décrets de 1880; Boulanger affirma son dessein d'apporter au pays

la pacification religieuse. Certains républicains, effrayés par les

progrès de l'opposition, conseillaient à leurs amis de regagner le

clergé, d'inaugurer une politique d'apaisement. Challemel-Lacour

exposa au Sénat, le 19 décembre 1888, la nécessité de ménager des

croyances «peut-être attiédies et assoupies sur certains points et dans

quelques régions, mais sujettes à des réveils surprenants, vivaces

encore presque partout, et qui tiennent dans la vie intime, dans la

vie de famille, plus de place que la politique n'en tiendra jamais.»

Jules Ferry, quelques mois plus tard, promit au parti catholique,

s'il voulait désarmer, le maintien scrupuleux de la liberté des

cultes, un régime légal favorable aux associations religieuses, et

même des adoucissements et des tempéraments dans l'application des

lois scolaires; mais il eut soin d'ajouter que ces lois seraient

maintenues, qu'il ne regrettait rien de son œuvre, qu'on n'obtiendrait

du parti républicain sur ce point ni un acte de contrition ni un

retour en arrière[578]. La véhémente réponse d'Albert de Mun prouva

que les catholiques, pleins d'espoir dans les élections législatives,

refusaient nettement ces avances. Beaucoup d'évêques, sans adhérer

expressément au boulangisme, préparèrent la période électorale par des

mandements destinés à rappeler que la cause de la religion était en

jeu. Le vote définitif de la loi militaire, survenu le 9 juillet 1889,

excitait leur colère; aussi la circulaire du ministre des cultes, qui

invitait le clergé à rester en dehors de la lutte, provoqua-t-elle des

réponses indignées que les prélats rendirent publiques[579].

[578] Chambre, 6 juin 1889.

[579] V. Lecanuet, _L'Eglise de France sous la troisième République_,

II, p. 374.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 21 / 27 段