[526] Au lendemain de cette élection, Sarcey disait: «L'école laïque,

purement, sévèrement laïque, c'est la grande question du moment;

c'est la plus importante de toutes celles qui s'agitent à cette

heure.» (_Dix-neuvième Siècle_, 6 février 1879).

Dans le premier ministère formé sous le nouveau Président, le

portefeuille de l'instruction publique fut confié à Jules Ferry. La

tâche qui lui incombait ne le surprit point, car il s'y préparait

depuis longtemps. De bonne heure il avait proclamé son hostilité

contre l'esprit d'intolérance de l'Église, tout en louant l'œuvre

jadis accomplie par elle[527]. Et d'autre part, il disait en 1870,

avant la guerre, dans une conférence publique: «Quant à moi,

lorsqu'il m'échut ce suprême honneur de représenter une portion de la

population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait

un serment: entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous

les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que

j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance

physique et morale, c'est le problème de l'éducation du peuple»[528].

Depuis lors, tout en intervenant sans cesse dans la politique générale,

Jules Ferry n'avait jamais oublié cet engagement; il possédait ainsi

la compétence nécessaire. La clarté de son esprit, sa puissance de

travail, son caractère énergique faisaient de lui l'homme approprié à

cette grande tâche; gardant le même portefeuille dans cinq cabinets

différents, il put suivre et faire aboutir les réformes conçues et

préparées par lui. Les radicaux, tout en les trouvant incomplètes,

ne portèrent pas leur opposition sur ce point; mais la droite, à la

Chambre comme au Sénat, déploya une ardeur passionnée contre les lois

nouvelles, reprenant à propos de chaque article, de chaque amendement,

la bataille perdue dans la discussion générale. Je ne veux pas analyser

ces débats en détail: il suffira de résumer les discours prononcés par

les deux principaux rédacteurs des lois scolaires, Jules Ferry qui les

proposa, et Paul Bert qui en fut le rapporteur devant la Chambre.

[527] V. son discours de 1855, à la conférence des avocats, où

il rappelle l'hostilité du clergé contre l'affranchissement des

protestants sous Louis XVI (_Discours_, I, p. 16). Dans sa conférence

de 1870, il affirme avoir pour le christianisme «une admiration

historique très grande et très sincère».

[528] _Discours_, I, p. 287. Il glorifie Condorcet comme le prophète

du nouveau système d'éducation. Ferry avait adopté la doctrine

d'Auguste Comte, le disciple de Condorcet.

Ferry a le double souci de réaliser les principes de 1789 et de

défendre l'État. L'État est le représentant de la nation, l'interprète

de la volonté générale: à lui le devoir de surveiller l'enseignement, à

lui le droit de le régler par ses lois. Il ne saurait se désintéresser

entièrement des systèmes. Les partisans intransigeants de la liberté

d'enseignement veulent «un État qui se croise les bras devant toutes

les doctrines». Cependant aucun d'eux n'admettrait un enseignement

tendant à la négation de la patrie; or il y a aussi «une patrie morale,

un ensemble d'idées et d'aspirations que le gouvernement doit défendre

comme le patrimoine des âmes dont il a la charge»[529]. Les principes

de 1789 sont le fondement de la société française moderne; il faut en

assurer l'enseignement. La république doit se défendre contre ceux qui

veulent mettre en péril l'unité française; elle doit remplir cette

mission tout de suite et résolument, car c'est à leur début que les

gouvernements sont le plus forts[530].

[529] Discours du 26 juin 1879.

[530] «Si la République n'agit pas à cette heure où elle est toute

puissante; si elle ne profite pas de ce maximum de force qui

appartient à tout gouvernement nouveau pour se mettre en état de

défense, quand le fera-t-elle?» (discours d'Epinal, 23 avril 1879).

L'ennemi à combattre, continue Ferry, c'est le cléricalisme. Il a

sa force principale dans les congrégations, et parmi celles-ci la

plus dangereuse est celle des jésuites: c'est là qu'il faut frapper.

La République, en agissant ainsi, ne fera pas une chose nouvelle,

inouïe, elle continuera les traditions de la France d'autrefois[531].

Dans celle-ci, la société civile était bien armée pour tenir tête à

l'esprit jésuitique; elle avait une royauté absolue, les Parlements

soutenus par la bourgeoisie, une grande partie du clergé. Aujourd'hui

les disciples de Loyola ne trouvent devant eux que des gouvernements

d'opinion, faibles et fragiles, une bourgeoisie atteinte par les

doctrines cléricales, un clergé asservi[532]; l'article 7, qui leur

interdit l'enseignement, apparaît comme une chose monstrueuse inventée

de nos jours, alors que les royalistes de 1830 en ont toujours imposé

l'application[533]. Les jésuites, eux, n'ont pas changé depuis le XVIe

siècle; ils considèrent toujours l'État comme subordonné à l'Église,

et leurs idées sont professées dans les Universités catholiques. Leurs

collèges se servent de livres faits pour inculquer aux enfants la haine

de la France moderne[534].

[531] «Il y a des jougs que la vieille France chrétienne n'a jamais

voulu subir, des idoles devant lesquelles elle ne s'est jamais

prosternée: et l'on attend que la France libérale se jette à leurs

pieds, confuse et repentante!» (discours au concours général, 4 août

1879).

[532] 27 juin 1879.

[533] Sénat, 15 novembre 1880.

[534] Jules Ferry cita de nombreux extraits des livres scolaires

trouvés chez les jésuites par les inspecteurs de l'enseignement, ceux

du P. Gazeau, de l'abbé Courval, de Charles Barthélemy (26 juin 1879).

Les élèves instruits par de tels maîtres ne seront-ils pas tout

différents de ceux qui ont appris dans les maisons universitaires à

connaître, à aimer la France contemporaine? «La jeunesse qui sort de

là, élevée dans l'ignorance et dans la haine des idées qui nous sont

chères, songez qu'elle va se heurter, dès les premiers pas dans la

vie, contre une autre partie de la jeunesse française, élevée à une

autre école, chauffée à un foyer bien différent, sortant de ces classes

agricoles ou populaires qui révèrent 1789 comme une délivrance et

la société moderne comme un idéal; et voyez-vous, dans un prochain

avenir, ces deux camps opposés l'un à l'autre dans toutes les voies de

l'activité, dans tous les ordres de fonctions, dans l'armée, dans la

magistrature, dans l'industrie, dans toute la vie civile[535]?»

[535] Discours d'Epinal, 23 avril 1879.

Combattre le cléricalisme et le jésuitisme, dit encore Ferry, ce

n'est point s'attaquer au catholicisme. La République respecte trop

la volonté du pays pour commettre une faute pareille[536]. Le peuple

a combattu au 16 mai le gouvernement des curés, car il y a chez les

paysans français deux partis pris bien arrêtés: l'un c'est de ne point

souffrir que l'Église mette le pied dans la politique, l'autre, c'est

de laisser l'Église maîtresse chez elle[537]. Les radicaux, lorsqu'ils

proposent d'interdire au clergé l'enseignement à tous les degrés,

ne font qu'une manifestation stérile[538]. De même ils ont tort de

demander la séparation de l'Église et de l'État; mais la droite fera

sagement de ne pas les aider en méconnaissant les obligations du

régime concordataire[539]. Le Concordat s'applique seulement au clergé

séculier, dont la République n'a point à se défier[540]. Au contraire,

elle doit le défendre contre l'invasion du clergé régulier[541]. L'État

doit même aider à la formation du clergé; voilà pourquoi les Facultés

de théologie ont leur raison d'être. On dit que l'État neutre n'a

point à s'en occuper; mais cette apparente inconséquence est bonne et

utile. «Le dogme aux Églises, la science à l'État: c'est une question

de frontière, étant bien entendu que, dans les matières mixtes, l'État,

par cela même qu'il est l'État, détermine en dernier ressort la

frontière qu'il a charge de défendre[542]».

[536] «Attaquer le catholicisme, se mettre en guerre avec la croyance

du plus grand nombre de nos concitoyens, mais ce serait la dernière

et la plus criminelle des folies» (27 juin 1879).

[537] 6 juillet 1879.

[538] _Ibid._ (réponse à Madier de Montjau).

[539] «Vous n'êtes pas pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat:

restez dans le régime concordataire, mais ne vous flattez pas de

cumuler les avantages de l'Eglise d'Etat avec les libertés de la

séparation» (Sénat, 15 novembre 1880).

[540] «Pourquoi ces 50.000 prêtres, en immense majorité fils de la

charrue et du sillon, enfants de 1789, maudiraient-ils 1789?» (6

juillet 1879).

[541] «Il ne faut pas que le clergé se trouve tout à coup submergé,

noyé par l'invasion d'un clergé régulier innombrable, et que l'on

voie passer l'autorité, la richesse, la direction des consciences,

des mains du clergé séculier, du clergé d'Etat lié avec l'Etat par

un contrat, aux mains d'un clergé irresponsable et généralement

étranger» (15 novembre 1880).

[542] Discours à l'inauguration des bâtiments de la Faculté de

théologie protestante (7 novembre 1879).

Jules Ferry entreprit de réorganiser l'enseignement public à tous

les degrés. Le Conseil supérieur de l'instruction publique subit

une transformation profonde: composé désormais de professionnels

de l'enseignement ou de membres des corps savants, il comprit, à

côté des membres choisis par le ministre, les délégués élus par

les fonctionnaires eux-mêmes. Au point de vue politique, ce qu'on

remarqua surtout dans cette nouvelle loi, ce fut l'exclusion des

ministres des cultes. Jules Ferry la justifia en demandant qu'on

laissât les questions pédagogiques aux personnes compétentes, et en

montrant que les bons ministres de l'instruction publique, depuis

Guizot et Villemain jusqu'à Duruy et Jules Simon, avaient été des

professeurs[543]. Il obtint assez facilement gain de cause. Les

difficultés furent moindres encore lorsqu'il s'agit de restituer à

l'Etat la collation des grades, comme le réclamaient depuis 1875 tous

les républicains, même les modérés comme Jules Simon.

[543] Discours du 19 juillet 1879 à la Chambre, du 30 janvier 1880

au Sénat. Il y présente un résumé sévère de l'œuvre accomplie par le

Conseil supérieur tel que l'avait formé la loi Falloux.

Pour l'enseignement secondaire, il n'y avait pas de réforme aussi

urgente à réaliser. Jules Ferry était un grand admirateur de

l'Université: il aimait son esprit laïque et cette tradition de large

tolérance qui permettait aux professeurs de toutes les opinions d'y

vivre en bons termes; il vanta la façon dont ces hommes, généralement

pauvres, pratiquaient leur devoir[544]. Mais l'Université, délivrée

d'une tutelle gênante, maîtresse du Conseil supérieur de l'instruction

publique, devait rajeunir ses méthodes, réduire la part faite au latin,

aux exercices purement scolaires. La réforme de 1880 répondait aux

désirs du ministre qui affirma, non sans illusion, qu'elle rendrait

de nouveaux changements inutiles pour longtemps[545]. La création

de l'enseignement secondaire des jeunes filles compléta son œuvre;

elle fut décidée par la loi du 21 décembre 1880, malgré des attaques

violentes, et malgré les craintes de certains hommes de gauche qui ne

prévoyaient pas le succès rapide et général des lycées et des collèges

de jeunes filles. Quant à l'article 7, qui excluait de l'enseignement

secondaire les jésuites, on sait quelles polémiques passionnées il

souleva. Le centre gauche dissident, mené par Dufaure et Jules Simon,

le fit échouer au Sénat; le ministre, sur l'invitation expresse de la

Chambre, appliqua aussitôt les anciennes lois sur les ordres religieux.

Ce fut l'origine des décrets de 1880, qui entraînèrent des exécutions

à main armée; pendant quelques mois on ne parla que de couvents forcés,

de magistrats du parquet démissionnaires, de procès devant toutes les

juridictions. Ce fut une agitation bruyante, mais sans profondeur,

comme l'attestèrent les élections des conseils généraux en 1880 et les

élections législatives de 1881[546].

[544] 19 juillet 1879. La société laïque, disait-il, peut se

glorifier de cet exemple: «après avoir sécularisé toutes les

institutions, on peut dire qu'elle a sécularisé la vertu».

[545] V. ses discours au Conseil supérieur en 1880.

[546] «L'émotion ne fut pas de longue durée; elle ne s'étendit guère

au-delà des régions où les exécutions avaient eu lieu. La rancune

ne fut durable et profonde que parmi les catholiques ardents et

militants» (Jules Simon, _Dieu, patrie, liberté_, p. 227).

C'est à l'enseignement primaire que Jules Ferry consacra surtout

ses efforts. Il était ici aidé, porté par l'intérêt ardent que tous

les démocrates manifestaient pour l'école. Chaque jour de nouvelles

communes offraient des terrains, demandaient la subvention promise

par le gouvernement à celles qui bâtiraient les maisons scolaires. Le

ministre signalait avec joie cet élan de la démocratie rurale: «elle a

eu l'ambition de construire des écoles comme, il y a vingt ans, elle

avait celle de construire des églises[547]». On criait contre les

frais des «palais scolaires»; il répondait qu'un vestiaire, un préau

couvert étaient réclamés par l'hygiène, et qu'il était bon de faire

durable et solide cette grande institution nationale. Mais dans ces

maisons nouvelles, quels principes allaient présider à l'enseignement?

C'est ici que le ministre eut à soutenir un combat incessant pour

faire triompher les idées chères au parti républicain. La gratuité

de l'enseignement fut dénoncée comme un trompe-l'œil par l'évêque

d'Angers. Sans doute, répondit Jules Ferry, la gratuité n'est pas

absolue, puisqu'il faut toujours payer l'enseignement; ce n'est pas

non plus un principe nécessaire, car les mœurs et l'état financier de

chaque pays doivent dicter ici la solution. Mais aujourd'hui le pays

veut la fin des abus produits par la distinction entre élèves gratuits

et payants; «il importe à une société comme la nôtre, à la France

d'aujourd'hui, de mêler, sur les bancs de l'école, les enfants qui se

trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la patrie[548]».

[547] 23 décembre 1882.

[548] 13 juillet 1880. Jules Ferry montra que les ministres de

l'Empire, Duruy et Bourbeau, avaient préparé le régime de la gratuité.

Pour l'obligation comme pour la gratuité, Jules Ferry eut l'avantage

d'obtenir l'appui des républicains modérés qui suivaient Jules

Simon. Les faits étaient là pour établir la nécessité de combattre

l'analphabétisme. La «Statistique comparée de l'enseignement primaire

de 1827 à 1877» lui permit de montrer que, malgré les progrès accomplis

depuis un demi-siècle, 624.000 enfants au moins demeuraient privés

de tout moyen d'instruction, et que la France comptait au moins 15%

d'illettrés, plus que n'importe quelle nation voisine. L'obligation lui

paraissait destinée surtout à créer des mœurs nouvelles: l'obligation

pour les communes, instituée par la loi de 1833, n'a fait sentir

que peu à peu ses bons effets; l'obligation des familles produira

des résultats semblables. Le parti de l'Eglise a tort de combattre

l'obligation par défiance de l'esprit humain[549].

[549] «Votre principe est qu'il vaut mieux ne pas lire que de lire

des livres qui ne sont pas bons, c'est-à-dire qui ne sont pas

conformes aux doctrines que vous défendez. Eh! bien, nous ne sommes

pas ainsi, et nous disons: la première chose est de savoir lire,

et c'est la première chose, quand même on devrait apprendre à lire

dans le Rosaire de Marie ou dans la Bible de Royaumont. Nous disons

cela parce que nous croyons à la rectitude naturelle de l'esprit

humain, au triomphe définitif du bien sur le mal, à la raison et à la

démocratie; et vous, vous n'y croyez pas» (20 décembre 1880).

Beaucoup plus violentes furent les controverses à propos de la

neutralité scolaire, ou de l'enseignement moral et religieux qu'on

donnerait aux enfants. La neutralité scolaire est impossible, disaient

les uns, car un homme digne de ce nom ne sera jamais neutre, et,

s'il l'est, il ne pourra vraiment accomplir sa tâche d'éducateur. La

neutralité promise, disaient les autres, n'existera point dans la

réalité, ce ne sera qu'un déguisement hypocrite de l'irréligion et

de l'athéisme. La neutralité peut exister, répondit Ferry, puisque

l'Université la pratique depuis longtemps; dans l'enseignement

secondaire, c'est l'aumônier seul qui a charge d'enseigner la religion.

Il en sera de même dans l'enseignement primaire. L'instituteur ne sera

plus obligé de donner l'instruction religieuse; ce sera l'affaire

du curé. La sécularisation de l'école, ainsi accomplie, continuera

l'œuvre commencée depuis 1789. Il y a deux cents ans déjà que Bacon et

Descartes ont sécularisé le savoir humain; la Révolution a sécularisé

le pouvoir civil. Toutes les institutions particulières, le mariage

par exemple, ont subi l'une après l'autre le même changement;

aujourd'hui le moment est venu de séculariser l'école. Les évêques

disent que l'enseignement religieux doit rester obligatoire parce que

la majorité du peuple français est catholique; avec cet argument des

majorités on reviendrait vite à une religion d'Etat. L'enseignement

religieux subsistera, mais donné par le prêtre; l'école restera neutre.

Distinguons d'ailleurs la neutralité confessionnelle de la neutralité

philosophique. C'est la première qu'il s'agit de mettre dans la loi.

La seconde s'impose moins: le maître enseignera la doctrine qu'il

préfère, sans qu'il y ait un intérêt social qui prescrive de lui en

imposer une; le gouvernement évitera l'esprit sectaire, celui qui

interdit les essais de morale indépendante, comme celui qui veut à

tout prix «séparer l'enseignement moral de toute notion dogmatique sur

l'origine et la fin des choses». En fait, la plupart des membres de

l'enseignement public sont spiritualistes[550].

[550] Discours du 2 décembre 1880. Il est faux, ajoute Ferry, de

prétendre «que nous voulons faire une école dans laquelle il sera

défendu de prononcer le nom de Dieu».

Le duc de Broglie affirma qu'on ne pourrait point enseigner à l'école

primaire une morale séparée de la religion. Cette morale existe,

lui répondit Jules Ferry; laissons de côté les hautes conceptions

métaphysiques sur lesquelles théologiens et philosophes discutent

depuis 6.000 ans: «il s'agit de ne montrer aux jeunes intelligences que

cette véritable et pure lumière qui, depuis l'origine du monde, suivant

une grande parole, est la lumière qui éclaire tous les hommes[551]».

Les penseurs ont montré depuis longtemps que, malgré les divergences

concernant l'origine et la fin des choses, il existe une morale,

marchant et progressant avec l'humanité. Les instituteurs sauront

enseigner «la bonne, la vieille, l'antique morale humaine[552]». On

réclame à droite l'enseignement de la «morale religieuse»; cette

expression fut inventée en 1819, à propos d'une loi sur la presse,

malgré de Serre qui déclarait ne pas la comprendre. Jules Simon a

prouvé que cette formule équivalait à «religion positive» et devait

être écartée[553]. Mais quand Jules Simon réclame l'enseignement

des «devoirs envers Dieu», lui aussi propose une formule vague et

dangereuse. Le Dieu des chrétiens n'est pas celui de Descartes et

de Spinoza. L'instituteur chargé d'enseigner ces devoirs deviendra

ainsi un professeur de religion, forcément en conflit avec le vrai

professeur, avec le curé. Laissons à celui-ci les devoirs envers

Dieu, à l'instituteur la morale séculière et laïque. «Il ne s'agit

pas ici de voter pour ou contre Dieu: on ne vote pas Dieu dans les

Assemblées[554]».

[551] Sénat, 10 décembre 1880.

[552] 10 juin 1881.

[553] 2 juillet 1881.

[554] 4 juillet 1881.

Ferry écartait donc le prêtre de l'école; il ne voulait même pas l'y

laisser venir faire le catéchisme, pour éviter les conflits entre

l'instituteur et le curé[555]. Mais en retour l'école ne devait jamais

insulter les croyances religieuses; l'instituteur coupable d'une

pareille faute mériterait une punition aussi sévère que celui qui

battrait ses élèves[556]. Le ministre ne manqua pas, dans une lettre

célèbre adressée aux instituteurs, de préciser leur devoir: «Au moment,

dit-il, de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque,

demandez-vous s'il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme

qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si

un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous

écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu'il

vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire; si non, parlez

hardiment[557]». Le ministre leur conseillait aussi, en termes non

moins pressants, d'éviter la politique, du moins «la politique de

parti, de personnes, de coterie», et d'assurer à la nation, sous un

gouvernement démocratique mobile et changeant, «un corps enseignant

digne, stable, durable[558]».

[555] Dans cette rencontre, disait-il, l'un apporterait «la raideur

et l'âpreté de ceux qui sont récemment affranchis, et l'autre,

l'amertume des pouvoirs récemment dépossédés» (11 mars 1882).

[556] 16 mars 1882.

[557] Lettre du 17 novembre 1883.

[558] Discours au second congrès pédagogique, 19 avril 1861.

En organisant ainsi l'enseignement primaire public, Jules Ferry

entendait laisser la liberté à l'enseignement primaire catholique.

Mais il fit supprimer le privilège attribué à la lettre d'obédience,

parce qu'il était juste d'exiger de tout instituteur ou institutrice,

congréganiste ou laïque, le modeste brevet qui suppose le minimum de

connaissances nécessaire pour instruire des élèves. Quant à retirer aux

congrégations autorisées le droit d'enseigner, jamais il n'en exprima

l'idée[559].

[559] «J'ai toujours pensé que l'œuvre du gouvernement de la

République n'est point une œuvre de sectaires; que nous n'avons ni le

devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences... Oui, nous

avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse,

jamais! jamais!» (Sénat, 10 juin 1881).

Dans ces longs débats de quatre années, un des principaux auxiliaires

de Jules Ferry à la Chambre fut Paul Bert. Tandis que le ministre

s'appliquait surtout à défendre ses projets de loi, Paul Bert, plus

libre, se plaisait à prendre l'offensive, à dénoncer les prétentions et

les erreurs des cléricaux: avec une précision impitoyable de savant,

le professeur de la Sorbonne résumait leurs écrits, multipliait les

citations, montrait les conséquences pratiques de leurs doctrines[560].

Cette ardeur belliqueuse n'était pas sans gêner parfois Jules Ferry.

Paul Bert combattit aussi par le livre et, comme Pascal et Montlosier,

s'en prit à la morale des jésuites. Pascal avait puisé dans Escobar

et Sanchez; Paul Bert, étudiant les œuvres du théologien le plus en

faveur dans la Compagnie vers 1880, fit connaître au grand public

les règles formulées par le P. Gury, avec de nombreuses dérogations,

et les cas de conscience bizarres prévus par lui. La préface de ce

livre est un cri de guerre contre le jésuite[561]. Le fougueux savant

évoque l'image de ce que serait le parfait élève de la Compagnie.

Fiancé, il peut rompre ses engagements, abandonner même la jeune fille

qu'il a rendue mère; ami d'un mourant, il peut désobéir aux dernières

volontés de celui-ci; frère, il peut dépouiller son frère d'une part

de succession qui lui revient; joueur, il peut tricher; commerçant,

toutes les ruses malhonnêtes lui sont permises. Toujours il trouve un

docteur de la Compagnie pour autoriser les compensations occultes, pour

déclarer que tel méfait n'est pas une faute théologique[562].

[560] V. ses discours et ses conférences dans _Le cléricalisme_

(1900).

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 20 / 27 段